Les souliers, partie 2

Ce soir, continuons l’un de mes premiers articles, consacré aux souliers et lisible à cette adresse. Intéressons nous tout d’abord à la technique, chose que j’avais à peine esquissée. Je vais tâcher d’être didactique et surtout à la portée de toutes les bourses.

Une chaussure de qualité, outre son cuir, se caractérise par sa méthode de montage, c’est à dire la façon dont la partie visible de la chaussure (la tige) se raccorde sur la semelle. La première approche, commune, consiste à thermocoller ou simplement coller les deux parties ensembles. Évidemment, cette technique n’a pas ma faveur, et les semelles de ce type étant généralement en caoutchouc, inutile de s’y attarder. Dans le niveau supérieur (à partir de 130€ comme je l’avais énoncé dans l’article 1), nous trouvons le célèbre cousu Goodyear, dont beaucoup s’interrogent sur la signification. C’est l’un des plus perfectionné système de montage, avec le cousu norvégien (courant sur les Paraboot, assurant l’imperméabilité de la chaussure). Il existe aussi le montage Blake, moins perfectionné, peut-être plus italien que l’anglais goodyear, mais relativement esthétique s’il est bien utilisé.

Bref, le cousu goodyear fut développé pour assurer une chose toute simple: le changement simple et rapide de la semelle d’usure, à une époque où les gommes et autres patins collants n’existaient pas encore. Si sa réalisation préliminaire est relativement ardue en méthode artisanale, les industriels ont su en tirer un bon compromis performant:

Voilà donc un schéma de coupe sur une chaussure (en fabrication artisanale). J’espère que la légende est claire. L’une des grandes différences avec la méthode industrielle est le ‘mur’, ici sculpté dans la masse de cuir de la première, que les industriels réalisent par moulage d’une pâte siliconée sur la première. Évidemment, technique industrielle et démarche artisanale ne sont pas comparables, mais toutes deux permettent une chose: le changement de la semelle d’usure lorsque celle-ci est finie. Le démontage de la couture petits-points permet son remplacement rapide, sans pour autant démonter le soulier entièrement, puisque la trépointe reste solidaire de la tige et de la première via le point goodyear. Voici donc pour la technique; un peu d’entretien maintenant.

Lorsque vous achetez une nouvelle paire de soulier, il convient de prévoir un budget additionnel non négligeable, et surtout non négociable: une paire d’embauchoir et un passage chez le cordonnier dans le mois qui suit l’achat.  Si vous avez un budget serré, faites comme moi, prenez des embauchoirs en plastique. Ils sont moins performants que ceux en bois, mais la fonction de maintient est à peu près la même. Pas de snobisme là dedans, à chacun suivant ses moyens et ses besoins… Ensuite, si vous portez votre paire deux fois par semaine en moyenne (et oui, avoir beaucoup de paires de souliers permet de ne pas trop les user) attendez un bon mois avant d’aller chez le cordonnier pour: poser un patin et un fer à l’avant (pour éviter que la semelle s’ouvre comme un artichaut avec le temps). Avec cela, vous partirez pour trois bonnes années de tranquillité à ce niveau!

Pour ce qui est du patin (G), deux options s’ouvrent à vous: le patin topy ou le patin en crêpe de caoutchouc. L’un est bon marché mais ne laisse pas respirer le cuir, l’autre est plus cher, dure moins, mais est parfait pour les souliers de qualité. Pour l’instant, je me contente du premier sur mes petits souliers. Quant au fer (F), prenez plutôt celui encastré, autour de la quinzaine d’euros.

Puis, tous les ans (cela dépend des coups de pieds), faites changer le talon gomme (B), vos chaussures seront en route pour un long usage! Quant à la partie A de la semelle, enduisez la généreusement de cirage marron, cette partie se dessèche énormément!

Pour ce qui est de l’entretien proprement dit, il vous faut plusieurs outils et produits:

  • crème délicate (ou surfine), genre Famago
  • cirage de la couleur (ou plus clair si volonté d’éclaircir), marque Grison ou Saphir uniquement!
  • une brosse à chaussures
  • une brosse à poils métalliques
  • un chiffon doux ou une polish.

Ensuite, l’entretien est relativement simple. A chaque port, un petit coup de brosse à chaussures avant et après. Une fois par mois (cela dépend du nombre de ports), une révision en détail: commencez par les nettoyer à la brosse et au chiffon, puis brossez vigoureusement la trépointe et ses petits-points (ils s’encrassent vite) avec la brosse métallique. Ensuite, vous constaterez certainement que des plis, des rainures, des rides, apparaissent à l’avant de votre chaussure. C’est tout à fait normal, cela s’appelle des plis d’aisance.Prenez la crème délicate, et déposez une goutte (seulement une goutte) à l’avant (1) et une autre sur les rides (2). Ensuite, appliquez avec un chiffon. Sur l’avant, cherchez à faire briller. Bien faire pénétrer dans les rides pour adoucir et faire ‘revenir’ le cuir. Éventuellement, mettez un peu de crème sur l’arrière, de temps à autre. Après une dizaine de minutes, passez un chiffon sec pour faire briller, voilà tout. En ce qui concerne le cirage, je n’en mets pas beaucoup, car il assèche le cuir, et amplifie les effets de ride (vous pouvez vous en dispenser). Disons que vous pouvez cirer dans une proportion de 1/4 par rapport au crémage, sauf en ce qui concerne la semelle (A). Ainsi, les plis de vos souliers s’adouciront et prendront avec le temps une jolie patine. Enfin, une fois tous les trois à quatre ans, faites changer la doublure intérieure des quartiers arrières (D) (une quinzaine d’euros), qui sont usées par le chausse-pied (autre instrument indispensable) et le talon.

Et pour les veaux-velours, un petite bombe d’imperméabilisant, de la bonne couleur, chez Grison, sera parfaite. Pensez aussi (désolé de vous faire dépenser tant, mais une paire de souliers, il faut la chérir, que voulez-vous, elle est vivante) à acquérir des semelles intérieures, elles garantissent le confort et surtout la pérennité de la première en cuir (qui ne noircira pas irraisonnablement)…

J’espère qu’avec ces conseils vous trouverez matière à vous exercer, et à faire fonctionner votre cordonnier. Et sachez bien que je ne fais pas ça par plaisir (quoique si un peu), mais par intérêt: mes petites Bexley durent pour certaines depuis 5 ans, alors que ce n’est pas la prime qualité. C’est une source d’économie certaine comme aurait dit Oscar Wilde. Et cet entretien est à la portée de toutes les bourses, du possesseur de Loding à celui de Lobb…

Julien Scavini


11 réflexions sur “Les souliers, partie 2

  1. Paul A. 18 mai 2010 / 20:39

    Bravo, je me suis régalé à la lecture cet article, très clair, il m’a confirmé bien des choses.

  2. Le Chouan 20 mai 2010 / 17:42

    Parfait. Tout est dit, clairement, simplement.
    Pour ma part, je ne cire jamais – je crème.
    Mes plus vieux souliers ont trente ans bien sonnés. Plus beaux qu’au(x) premier(s) jour(s) et – Dieu soit loué ! – ne faisant pas moins que leur âge.

    • Dexter 29 mars 2011 / 09:06

      Je suis toujours tenté de laisser tomber la pâte… mais dur dur de dire adieu à un joli glaçage…

  3. Josse 21 mai 2010 / 14:18

    Bonjour, je suis un grand fan de ce que vous faites serait-il possible de vous contacter personnellement pour d’innombrables questions qui entourent « les costars »
    merci.

  4. gro 22 mai 2010 / 14:13

    Hello,

    pour ce qui est de la semelle (partie A) je ne conseille pas de la cirer vu que le cirage (en quantité) empeche de respirer, ce qui est l’inverse du but recherché. Je conseille plutot de cremer tout ca a la truelle 1 fois par mois et de laisser impregner une nuit au moins.

    • Julien Scavini 22 mai 2010 / 18:31

      Vous avez absolument raison. J’ai pris l’habitude de cirer, pour redonner de la couleur, mais je pourrais en fait utiliser une crème de couleur à ce moment là…

  5. Hémile 20 juin 2010 / 10:53

    J’ai essayé de trouver la crème « famago » à la quelle vous faites référence, mais je n’ai rien trouvé. Sauriez-vous m’indiquer, me conseiller une crème en particulier?
    Merci d’avance.

    H.

    • Julien Scavini 20 juin 2010 / 20:18

      Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de trouver exactement la même marque. Une crème surfine suffit, ou crème de luxe. Je ne pense pas que cela se trouve dans une grande surface. A Paris, le rayon du BHV est bien fourni! En province, il doit être possible de trouver des produits similaires en cordonnerie ou droguerie?

  6. Dexter 23 mars 2011 / 16:12

    Quelqu’un aurait une explication claire de ce qu’on appelle le cousu « sous gravure » ou « sous rainette » ou « sous incision »… ces techniques merveilleuses qui permettent de cacher la couture blake ou la petit-point ?!?!

    • Julien Scavini 23 mars 2011 / 16:21

      De ce que j’ai compris: la couture sous gravure est utilisée pour les meilleurs souliers. Elle est réalisée par une machine à coudre (celle qui fait les petits points goodyear ou blake) qui incise le cuir comme avec un scalpel. Elle incise, pique et repose l’incision faite en biais. Un petit coup de patine et hop, ni vu ni connu. Je n’aime pas trop cette technique, car on finit par ne plus faire la différence entre un soulier monté goodyear ou simplement collé, et les grandes grandes maisons, par exemple YSL, usent et abusent de cet artifice soit disant chic…

      Par contre, allez faire changer votre semelle après ça…

  7. Dexter 23 mars 2011 / 16:52

    Disons qu’en protégeant la couture ça repousse l’échéance de ressemelage non ?
    Et puis qui va acheter ses chaussures chez SL ??? Enfin !!! Julien !!!
    😉

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