L’histoire des cols de chemises

La chemise a fait un long parcours jusqu’à nos jours. Très longtemps considérée comme un vêtement de dessous, elle était invisible. A la veille de la Révolution Française toutefois, elle se montre déjà un peu, notamment lorsque les gentilshommes déposent leurs longs habits pour ne s’afficher qu’en gilet. Elle est à cette époque un vêtement peu considéré, vaguement cousue par des couturières ou même des bonnes. Elle ne présente qu’une encolure très sommaire, constituée d’une trouée sur le devant et d’un col mou vaguement montant. Et d’aucun vrai fermoir. Car c’est la cravate, disons une sorte de grand foulard fin, qui réalise la fermeture en faisant plusieurs tours successifs. Le nœud de la lavallière (car c’est bien cela une lavallière), est présenté devant et plus tard sur le côté, à la romantique.

Voyez-ci-dessous la chemise portée par Louis XVI pour monter à l’échafaud, mise en vente par la maison Coutau-Begarie il y a quelques années. Adjugée 7500€, ce qui ne me semble pas énorme pour une telle relique royale. Réalisée en soie, elle présente donc cette fameuse encolure simple que je vous décrivais.

stiff collar chemise de louis XVI

 

Voyez aussi ce portait d’un général de la révolution, Charles-François Dumouriez. Le nœud de la lavallière est bien visible, ainsi que les tours nombreux qui étoffent le cou. Et sous le Consulat, le jeune Bonaparte, même s’il passe à la lavallière noire, continue de faire des tours de cou. Une protection heureuse et intéressante bien avant le chauffage. De quoi repousser les rhumes. Et de quoi excuser aussi la chemise de faire plus d’efforts.

 

Sur cet autre portrait daté de 1832 enfin, on voit clairement la structure de l’encolure de la chemise sur ce jeune aristocrate. Un col qui monte et qui épouse le cou.

stiff collar Portrait d'un jeune aristocrate par Ullmann 1832

Au fil du XIXème siècle toutefois, la chemise se structure plus, pour devenir le vêtement que l’on connait aujourd’hui. La chemise évolue, autant en Angleterre qu’en France. Une famille ne particulier, les Charvet s’y sont illustrés. Christofle Charvet (1806–1870) fonda la maison éponyme en 1838. Son père Jean-Pierre était  « conservateur de la garde-robe » de Napoléon Ier, son oncle Étienne concierge du château de Malmaison puis du château de Saint-Cloud et sa cousine Louise lingère de Napoléon. Une proximité impériale qui lui a permis de se faire un nom pour ouvrir le premier véritable chemisier, en tout cas le premier à s’appeler ainsi. Alan Flusser a écrit que Christofle Charvet est véritablement le père de la chemise moderne. Auparavant coupée sans patronage, avec une aisance faramineuse et sans galbe, Christofle Charvet va appliquer des techniques de tailleur pour mouler mieux la chemise sur le corps. Car celle-ci s’aperçoit et se voit de plus en plus, de part et d’autre de gilets échancrés. L’encolure est aussi mieux traitée. Christofle Charvet serait l’inventeur du col à retombée pliée.

Soyez attentifs à cette gravure de 1839. Si les deux messieurs devant portent encore des lavallières merveilleusement nouées, l’homme assis lui, porte un col retombant. Un des premiers exemples du genre.

stiff collar wikipedia Chemises Charvet, dont l'une avec un col retourné (1839)

 

Vers 1890, cols montants et retombants se côtoient, avec variabilité. Difficile de dire si l’un est plus prestigieux que l’autre. Ce doit être une bataille d’anciens et de modernes. Les cols sont fortement empesés. Très rigides grâce à l’amidon qui les imprègne, ils cassent comme du verre si l’on essaye de les tordre. Admirez cette photo de groupe, provenant des États-Unis présentant des types de cols variables. Notez bien que la coiffure avec la raie au milieu, c’est définitivement affreux.

stiff collar groupe d americains 1890

Les cols d’alors sont également détachables. C’est la nouveauté. Une idée pratico-pratique qui viendrait des États-Unis. Mme Montague, épouse d’un bottier de Troy dans l’état de New York, eut l’idée dans les années 1820 de découdre les cols de son mari pour les laver séparément des chemises. L’idée fut si bonne qu’à partir de 1827, ils se mirent à vendre des cols, appelés à l’époque ‘String collars’. Le col devint un élément stylistique à part entière, qui fait florès de New-York à Londres en passant par Paris et Sao Paulo. Le col détachable devient la norme. Pour fixer ce col au corps de la chemise, il faut recourir à deux goujons, ou studs en anglais, un devant, et un derrière. Voici un col dur :

stiff collar

Avec ces cols durs, les modes sont variables et amusantes. Parfois, le simple tuyaux de cheminée monte un peu haut. Raphaël qui travaille avec moi à l’habitude d’en porter, des modèles anciens, et confirme que parfois, ces cols cisaillent la mandibule.

stiff collar high

 

Regardez vers 1907/1910, ces clichés du jeune danseur russe Vaslav Nijinski  (1889-1950), tantôt avec un col montant et une régate (en fait c’était le nom de la cravate avant qu’elle ne soit appelée cravate), tantôt avec un papillon et un col largement retombant à pointes rondes, sur ce qui semble être un smoking à col châle.

 

Les chemisiers du monde entier, et en particulier britanniques, inventent et définissent des formes nouvelles de cols. Presque tous les cols que nous connaissons aujourd’hui ont été développés entre 1880 et 1910. Voici une planche vintage présentant les cols détachables vendus par le chemisier Cluett, originaire de la ville de … Troy. Il y a des cols montants simples. Et des cols retombants. Notez la grande similitude avec ce que nous connaissons aujourd’hui… La semaine prochaine, nous les passerons en revue.

stiff collar cluett shirtmaker vintage

 

Bonne semaine, Julien Scavini

8 réflexions sur “L’histoire des cols de chemises

  1. LM 2 mars 2020 / 21:32

    Dans l’Ancien Régime, la chemise, chez les hommes comme chez les femmes, pouvait être d’une très grande qualité, tellement que l’on faisait des trous (crevés) dans les vêtements pour la montrer et qu’on la laissait dépasser au niveau du col, des manches, etc. On la travaillait parfois très finement à ces niveaux et lui ajoutait des parties : dentelles, volants, col, etc.

    • Julien Scavini 2 mars 2020 / 22:37

      C’est vrai aussi. Merci de l’ajout.

  2. Vanderveken- Vanauberg Christiane 3 mars 2020 / 06:28

    Bonjour, quel article intéressant …. merci … j’adore
    Grâce à vous, j’apprends plein de choses sur les vêtements de ces messieurs
    Bonne journée

  3. LM 3 mars 2020 / 16:07

    Une autre chose : Dans ‘L’Art de mettre sa cravate de toutes les manières connues et usitées…’ (https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54009640.texteImage), qui est publié en 1827, « le Bon Émile de L’Empesé » écrit que tout élégant se doit de posséder des cravates de tous les genres, de même que des foulards, des cols de chemise (bas de la page108), des cols en baleine, des cols (russes…) ainsi que quelques cravates de soie noire. Le col de chemise rapporté est donc en usage en France en 1827, et sans doute bien avant, ce qui ne confirmerait pas la source selon laquelle il s’agit d’une invention américaine.

    • Julien Scavini 4 mars 2020 / 22:05

      En effet !

      • LM 5 mars 2020 / 15:22

        Le sujet est difficile. Vous avez beaucoup de mérite de faire tout ce que vous faites. Toutes vos activités réunies constituent un travail énorme.
        Dans mon blog, j’ai écrit un article sur la cravate dans lequel il est largement question des cols : http://www.lamesure.org/2019/04/aux-origines-de-la-cravate.html J’y présente deux « cols retombants » datant de 1822. Voir ici l’image : https://www.lamesure.fr/articles/2019/avril/Cravate/3-4-ColsMousEtFoulards1822XIXeSiecle.png Rabattre le col est une pratique très ancienne, sans doute depuis le Moyen Âge, et au moins depuis le XVIIe siècle avec les rabats. Du reste, dans votre article, dans le portrait de Charles-François Dumouriez, on remarque que le col est légèrement « retombant ».
        Je trouve la chemise de Louis XVI très intéressante. Peut-être l’a-t-il portée avant sa montée à l’échafaud, mais je ne pense pas pour le passage à la guillotine, à cause du col justement. C’est sans doute pour cela que son prix d’adjudication a été si bas, car son origine semble douteuse.
        Quant au terme de « cravate », il s’agit d’un nom générique qui regroupe, aujourd’hui encore, la régate, la lavallière, etc.
        Une dernière chose intéressante : Le faux-col en papier serait une invention d’un libraire parisien du premier quart du XIXe siècle (voir ‘Code de la cravate’, 1828).

  4. Greg 4 mars 2020 / 09:40

    Le coeur fou Robinsonne à travers les romans,
    – Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
    Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
    Sous l’ombre du faux-col effrayant de son père …
    Rimbaud (Roman)

  5. Sartori 6 mars 2020 / 07:33

    Bonjour M Scavini,
    Merci pour ce billet, c’est toujours très intéressant de vous lire et on apprend toujours.
    Bonne journée
    Francesca Sartori

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