Le livre ‘Fred Astaire Style’ de G. Bruce Boyer

Fin janvier, pour conclure sa fiche de lecture de ‘Rebel Style‘, Raphaël évoquait l’envie d’un livre sur l’allure classique, comme résistance aux modes. Et bien en rangeant la bibliothèque de la boutique, j’ai trouvé par hasard ce livre. Fred Astaire Style, dans la même série chez Assouline que le livre précédent. En voici donc les grandes lignes, toujours écrites par Raphaël :

Qui est LE représentant de l’élégance masculine au cinéma ? Attention, pas un homme grand et beau, à la Cary Grant, qui ferait toujours tourner les têtes! Pas plus qu’un homme dont le regard a fait la carrière, comme Clark Gable ! Alors, James Dean ou Gary Cooper ? Non plus ! Eux, c’est le sex-appeal qui domine, pas l’élégance.

Cherchez plutôt un acteur dont le visage s’oublie pour ne regarder que le corps ou plutôt, le mouvement. Ce corps qui virevolte. Précis et distingué, ni raide ni apprêté. Un acteur qui ferait douter de la gravité terrestre : Fred Astaire. Il détonne à une époque où le canon de beauté d’Hollywood se définit par des acteurs qui sont « Tall, Dark and Handsome », lui qui était petit, maigre et vaguement chauve, comme il aimait le rappeler. Pourtant, armé de son charme, Astaire marque profondément son époque.

Quand on pense à cet acteur, on pense à l’âge d’or d’Hollywood, aux décors somptueux et à la belle Rita Hayworth. Fred Astaire incarne le beau vestimentaire. Pour certains, c’est le séducteur de Top Hat (1935), digne en queue-de-pie. Pour d’autres, c’est un virtuose en smoking dansant sur un bar, dans The Sky’s the limit (1943). Et pour d’autres encore c’est le dandy, chapeau haut de forme, jaquette et guêtres de Blue Skies (1946). En somme : un Fred Astaire vêtu de tenues très formelles.

Des légendes renforcent cette idée d’un Fred Astaire à l’élégance repassée : l’acteur aurait fait couper un gilet aux pointes arrondies, dont le tailleur Anderson & Sheppard garderait jalousement le secret, refusant de le copier pour d’autres clients… Plus troublant encore, Astaire aurait eu des habits à l’emmanchure si haute qu’il en aurait eu mal aux aisselles ! Quelle ironie ! Nous ne nous souvenons que d’une infime partie de ses tenues : celles qu’il aimait le moins, les ensembles formels et codifiés. C’est tout le propos du livre de Bruce Boyer : Fred Astaire n’est pas un héros victorien à l’élégance affectée.

Au contraire, Fred Astaire est un représentant du cool, du décontracté américain, par ses tenues colorées et souvent dépareillées, loin du costume business. Ce cool, c’est celui d’un danseur accompli, qui possède une technique de danse parfaite et qui travaille ses chorégraphies avec acharnement. Astaire s’habille pour laisser son corps libre de danser : c’est pour ça qu’il y a un style Fred Astaire. Ainsi : adieu les cols amidonnés, des épingles tiennent en place ses cols de chemises. La cravate ou le foulard sont fourrés entre deux boutons. Une autre cravate se noue comme une ceinture : elle maintient le pantalon haut, au creux de la taille. Pourquoi ? La soie est plus souple que le cuir. Enfin, détail important: les chaussures. Quand Astaire danse, ses chaussures sont moulées sur ses pieds. Sa jambe est nerveuse, allongée. Son pied : petit et souple.

Le style Fred Astaire est un ensemble de variations de modes et de coupes décontractées. Il incarne la souplesse et le mouvement. Oui, il y a un  immense travail de coupe chez le tailleur, qui répond à l’immense travail de répétition du danseur. Tout cela pour avoir l’air nonchalant. Les tailleurs de Fred Astaire suivent la mode, presque à contrecœur. L’ampleur augmente ou diminue imperceptiblement, pour être d’actualité sans être la caricature d’une mode. Par exemple, lors de la remise des oscars en 1970, Astaire est habillé à la mode : un smoking bleu, grand nœud papillon de velours, une chemise non amidonnée et un pantalon étroit !

C’est la différence vis-à-vis des acteurs. Un acteur s’habille pour dessiner à gros traits un personnage. Fred Astaire est avant tout un danseur. Il s’habille comme il danse : avec nonchalance. Voyez :

ou encore :

 

Quelques photos du livre de G. Bruce Boyer pour conclure:

Bonne semaine, Julien Scavini

La veste, objet modulable

La veste classique, développée au cours du siècle écoulé, est une formidable base de travail et d’amusement pour les tailleurs et leurs clients. Pour les stylistes aussi. La base, c’est-à-dire la coupe générale du corps et des manches est toujours la même. Elle peut varier un peu suivant le coupeur qui suit ses envies ou la maison qui suit la mode. Mais globalement, un corps de veste reste un corps de veste. Par contre, tout ce qui en fait le style et les options peuvent varier. Voilà par exemple ce que l’on obtient d’un tracé primaire en coupe. Un gabarit sans revers, sans poches, sans ligne précise du bas.

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En coupe, et qu’importe que l’on trace une veste droite ou croisée, châle ou à col pointe, la base de développement est la même. Une fois le tracé primaire obtenu qui définit les grandes lignes de volume, il convient d’apporter les raffinements stylistiques : un, deux ou trois boutons, cran à encoche ou cran pointu, poche à petits rabats ou poches plaquées. C’est ainsi que les tailleurs et les stylistes procèdent. D’une même base, un bloc comme disent les  industriels, on peut faire dériver des styles. La vestibilité, c’est-à-dire le confort sera le même, mais le style sera différent. C’est ainsi que l’on peut ‘programmer’ une veste, à partir d’un langage ayant son alphabet : boutonnage, poches, revers, éléments divers.

Il est possible de tirer à partir de cette bases de nombreuses variantes, très différentes. Au significations différentes…!

Je m’amuse dans le grand tableau ci-dessous à dessiner simplement des options de boutonnage. Je pars de la veste un bouton pour arriver à la quatre boutons. Parallèlement à ce travail, j’ajoute la forme de revers : cran à encoche classique, cran en pointe, cran en pointe sur base croisée, col châle sur base croisée et droite. Vous verrez avec ce tableau que je commente en dessous, tous les possibles, à partir de cet alphabet simple et modulable à l’envie.

  • Ligne 1 : vestes à un bouton, ou un niveau de boutonnage pour les croisés | ligne 2 : vestes deux boutons ou deux niveaux de boutonnage pour les croisés, etc.
  • Colonne A: col châle | B: col en encoche simple | C : col pointe | D : croisé à col pointe | E : col châle croisé

planche de variations

  • La ligne 1 rassemble assez facilement les smokings.
  • A noter que 1B ne se fait pas vraiment en smoking. Et peu en costume de ville, toutefois Huntsman en a fait sa ligne maison. (photo)
  • 1D peut exister en smoking, j’ai préféré dessiner un costume à la ligne typiquement années 90, avec ce boutonnage très bas caractéristique, comme Ralph Lauren (photo).

  • 2A ne se fait pas. Mais depuis qu’un ancien premier ministre (Manuel Valls) l’a fait couramment, je me suis senti obligé de le mettre dans mon étude. Remarquez, certains au gouvernement l’appelaient ‘Tati’, comme la marque. (photo) Donc ce n’est pas une preuve. Je l’ai fait deux fois pour des mariages, dans des tissus intéressants comme du lin irlandais. C’était pas si mal.
  • 2B représente l’absolu classique actuel. Le modèle de la veste aujourd’hui.
  • 2C est très élégant. Une allure très années 30 mise en avant par Tom Ford. (photo)
  • 2D représente le croisé conventionnel, celui du Prince Charles et d’autres gentlemen plein de goût. (photo)

 

  • 1E a beaucoup d’allure mais se voit rarement. (photo)
  • 2E a comme 1E beaucoup d’allure, mais seul Ralph Lauren s’y intéresse un peu. Une version sublime. (photo)

 

  • 3A. Une curiosité n’est-ce pas que ce col châle sur une veste trois boutons. Cela a du exister un peu, sur des vestes molles vernaculaires. De manière contemporaine, c’est tout à fait un possible à la Arnys. (photo)
  • Si 3B est archi classique (la veste trois boutons), 3C est moins courant. Dans la série Hercule Poirot de ITV, l’acteur David Suchet porte souvent cette forme de trois boutons à col pointe. C’est très formel et typiquement années 30. Un petit esprit pincé de jaquette. (photo)
  • En 3D, on pourrait appeler cette forme demi-amiral. Un aimable client -paix à son âme- m’avait commandé cette forme il y a quelques années. Beaucoup de chic et d’allure.
  • En ligne 3 et encore plus en 4, élargir les revers devient de plus en plus difficile sans que le tissu ne vrille ou tire, entrainé par le col.

 

  • 4A, rien à proposer, comme 4C. De toute manière, 4 boutons se fait très peu. C’est très 1910 ou très 2000. Dans le premier cas, c’est parfois élégant, dans le second, c’est purement saugrenu, un peu façon Thierry Mugler. (photo)
  • 4B, une timide étude très début de siècle, c’est pourquoi j’ai proposé un autre col de chemise.
  • 4D. L’apothéose du style marin et du style tout court. Lord Mountbatten! Le monde portera-t-il encore des personnages de ce niveau de grandeur? Pour bien dessiner ce croisé, il faut arrondit le bord vertical, vers l’extérieur. Cela produit un effet optique en démultipliant l’ampleur de la poitrine. Les tailleurs de la marine française faisaient ça mieux que personne. Faisaient. Hélas… (photo)

 

  • Et enfin, je sais que vous n’attendez que ces cases : 3E et 4E. Depuis que les années 30 se sont terminées, difficile de trouver de telles pièces. L’idée de vestes d’intérieur ou de fumoir largement boutonnées, qui plus est de brandebourg, allait de pair avec la froideur des intérieurs avant le chauffage central. Les revers pouvaient être matelassé ou même en fourrure.
  • Notez que la colonne E ne renvoie qu’à des veste servant à l’intérieur. Presque comme la colonne A. L’allure enveloppante du col châle y est peut-être pour quelque chose. La colonne E est quasi impossible à trouver en demi-mesure. Peu d’ateliers travaillent ces formes, d’abord peu commune, et surtout très technique. Il ne faut pas croire, le col châle est assez difficile à bien réaliser. D’une pièce, il consomme beaucoup de tissu et pour que les pans ne vrillent pas, ne tirent pas, il faut travailler très finement. Certes il est moins long à faire que les autres, mais il est plus technique dans le tour de main, dans les souplesses, ces fameux embus.

 

Voilà, avec ce petit tableau, vous avez de quoi rêver à tous les possibles de votre garde-robe. Et vous pouvez même essayer vous-même de remplir chaque case! Enfin songez que si les poches varient aussi, la possibilité en terme de variation devient infinie! Une vraie modularité cette bonne vieille veste!

Bonne soirée et bonne semaine, Julien Scavini

Les boutiques de Vienne

Je n’étais jamais allé à Vienne auparavant et j’ai été tout à fait ravi de cette visite. La capitale autrichienne est charmante, élégante et bien ordonnée. De petite dimension, elle est facile à découvrir, du moins pour ce qui est du centre historique. Et puis surtout, elle n’est pas bruyante et encore mieux, elle est propre. Enfin à côté de Paris, c’est la Lune! Un bref, une ville idéale pour se reposer. Quand aux collections Habsbourg, elles sont renversantes d’intensité! L’aile Kunstkammer est délirante de beautés!

J’ai été tout à fait intéressé par les nombreuses boutiques pour homme. Évidemment, comme toutes les capitales mondialisées, on retrouve Zara pas loin de Vuitton, Hermès à deux pierres de Tommy Hilfiger. Mais là, j’ai trouvé que la concentration de belles boutiques indépendantes était plus importante. Et qu’elles vantaient bien souvent une belle et traditionnelle élégance masculine. La ville regorge de théatres, d’opéras et de salles diverses, y compris pour danser. La tradition du smoking et même de la queue de pie y est encore vivace. D’où un certain nombre de boutiques proposant de merveilleuses panoplies « white tie » ou « black tie« . Et il n’est pas rare de croiser de petits groupes ainsi vêtus à la nuit tombée. Encore une fois, un monde de différence avec Paris où beaucoup se rendent à Bastille en chemisette claquettes. Quel plaisir civilisé!

D’autant que les autrichiens semblent avoir de l’argent, ou du moins sont-ils peut-être moins avares que les parisiens. Les prix affichés dans les boutiques sont conséquents. Certes je n’ai jugé que sur l’hyper-centre, mais voir des vestes affichées en vitrine au dessus de 1500€ est bien rare à Paris. Les antiquaires étaient de très bon niveau aussi.

Je m’étais amusé il y a plusieurs années à prendre en photos les élégantes boutiques de Trévise, ville située à côté de mon fabricant italien que je visitais alors, Sartena. Du coup j’ai eu l’idée de faire de même. Pour montrer que le classicisme vestimentaire n’est pas un vain mot. Et qu’il est encore possible de faire du beau. Je m’excuse pour la qualité des photos, je n’avais pas amené le gros appareil de la boutique. Et mon iphone n’est pas jeune.

Je commence avec un première série diverse, dont le grand tailleur Knize. Et ensuite, je vous présenterai une boutique coup de poing. Un choc de style et d’allure. Un bonheur viennois!

 

Commençons par Stepanek Herrenmode, au 6 de la rue Kärntner Ring. De bon aloi et bien présenté.

 

Chez Gino Venturini, au 9 de la rue Spiegelgasse, les tenues de soirées sont superbes, comme du reste chez Alfred Müller au 7 de la rue Tegetthoffstraße. Un petit air d’Apparel Arts! Quel enchantement.

 

Chez House of Gentlemen, au 11 Kohlmarkt règne un petit air italien dans les accords. Une fantaisie légère et beaucoup d’allure dans les présentations!

 

Enfin, passons chez le tailleur Knize, prononcez « Knijé ». La maison est célèbre et reconnue depuis 1858. La boutique historique en marbre noire et l’intérieur qui se poursuit sur tout le premier étage a été entièrement conçu par l’architecte Adolf Loos dont j’aimais beaucoup le travail alors étudiant en architecture. C’est un moderniste qui refusait l’ornement mais qui paradoxalement travaillait tout de même beaucoup la matière et le langage architectural.  L’ornement sans l’ornement…! Il y avait un peu d’Art & Craft chez lui. Il évoquait aussi beaucoup le ‘cosiness‘ anglais et ses intérieurs pouvaient être tout à fait intimes et vivables à l’inverse des grands modernistes. Il a construit à Paris la maison de Tristan Tzara à Montmartre. Un architecte curieux et tourmenté je crois. Les intérieurs de la boutique Knize que je n’ai pas pu prendre en photo sont sur google et présentent encore les menuiseries et le fond vert d’époque.

Longtemps présent à Paris, d’abord au 149, avenue des Champs Elysées puis au 10, avenue Matignon (fermé en 1972), Knize était aussi installé à New-York (fermé en 1974). Son parfum Knize 10 est un classique parmi les classiques pour hommes. La maison coupe encore sur-mesure mais vend surtout du beau prêt-à-porter, étiquetté maison ou de tiers de qualité, comme Brioni. Quelques beauté comme cette robe de chambre et cette queue de pie parfaitement coupée :

 

Pour information, quelques prix. Et une boutonnière cousue main sur une veste Brioni :

 

Voilà pour cette première partie.

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Lorsque j’ai fait toutes ces photos, je croyais avoir tout vu et en avoir déjà assez. Et puis, un autre soir, au détour d’une place près de mon hôtel, j’ai été littéralement scotché par une dernière et très grande boutique. Wilhelm Jungmann & Neffe. Un choc total devant tant de beauté. J’avais devant moi le Charvet local. La maison ne vend pas de vêtement, seulement des accessoires pour homme et femme et du tissu à la coupe. Elle se fournit en draperie auprès des meilleurs tisserands mais refuse de dire lesquels. (J’ai bien vu du Loro Piana). Je ne vous parlerais pas de prix, ce serait offensant pour la maison, mais ils sont raisonnables. J’ai passé beaucoup de temps chez Wilhelm Jungmann & Neffe à prendre ces nombreuses photos, dont hélas je ne suis pas très content. Les décors très sombres et les globes lumineux sont difficiles à cerner photographiquement.

Je n’ai pu m’empêcher d’acheter un joli nœud papillon pour remercier cette institution de 1866 d’exister encore. Et j’en suis tellement heureux. L’atmosphère parfaitement surannée et les poêles au milieu de l’espace sont un ravissement. Une incongruité du monde moderne. Simon Crompton de Permanent Style avait aussi décrit sa surprise devant ce joyaux de l’ancien monde. Voyez plutôt! Admirez.

Déjà les vitrines disent qu’il se passe là quelque chose… :

 

Ensuite, on ose pousser la porte. Discrètement, on ne voudrait pas déranger.

 

Les yeux ne savent plus où regarder. Un paradis sartorial n’est-il pas?

 

Enfin, la collection de cravates et d’autres accessoires est une explosion de couleur. Un feu d’artifice gourmand. L’esprit n’en croit pas ses yeux. Le croyez-vous?

 

De grâce, si vous passez à Vienne, allez y acheter un petit quelque chose. Pour faire perdurer encore cette maison, qu’il serait bon de marier à Charvet je crois!

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Voilà de quoi faire des rêves élégants! Belle et bonne soirée, Julien Scavini.

La photo du jour

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Il fut un époque où l’on taillait les pantalons ‘taille haute’. Le pantalon dès lors devenait presque une chemise. Cela est-il mieux qu’un ‘taille basse’ sous le ventre? Ce pantalon est un peu excessif, mais au moins, il ne risque pas de tomber ni d’être inconfortable à l’arrière. Solution intéressant je trouve, cet homme avait un tailleur émérite!

Le livre ‘Rebel Style’ de G. Bruce Boyer

Raphaël nous fait le plaisir d’une fiche de lecture, d’un petit livre offert par un de nos clients à Noël. Une gentille attention qui méritait un retour argumenté! Un extrait vidéo pour commencer :

 

La caméra filme un homme de dos, assis sur une Triumph. Il se lève et entre dans un bar en sifflotant. Il porte un perfecto de cuir noir, avec une tête de mort dans le dos. Le blouson de cuir est court et dévoile complètement ses reins, moulés dans un jean. En se dirigeant vers le bar, il retire ses gants et les enfonce dans les poches arrière de son pantalon. Le regard du spectateur s’y dirige obligatoirement. Nous sommes en 1953 et Marlon Brando dans The Wilde One y incarne parfaitement un genre inédit d’idéal masculin.  Fini,  le temps des élégants, les Proust, les Buster Keaton, les Fred Astaire ! Ceux là ont fait rêver à la manière des romans de Balzac. Mais le XXème siècle est celui de l’image et du cinéma. Place aux rebelles, aux anti, à ceux qui sexualisent leur corps devant la caméra.

C’est tout le sujet du livre de Bruce Boyer. Les rebelles à l’écran.

Rebel Style échappe à deux écueils, le premier : une description pénible sur le mode entomologiste, le deuxième : parler de la philosophie de ces groupes de la contre-culture et occulter totalement le vêtement.

Au contraire, le livre est bien structuré. Court, il donne une définition des Rebelles suffisamment large pour que Steeve McQueen et Eminem s’y côtoient. C’est une histoire de l’Amérique. Bruce Boyer trace un fil d’Ariane entre la figure du cowboy et celle du rebelle façon Hollywood, tous deux solitaires et romantiques. Un bref contexte, puis, des descriptions et des analyses de vêtements – c’est assez rare dans ce genre de livre pour le souligner. Le style d’écriture de Bruce Boyer est excellent : ni pontifiant, ni superficiel.

L’auteur parvient à montrer combien le vêtement est un élément clef de lecture d’une attitude philosophique, au même titre que le langage, la peinture ou la littérature. Là est tout l’intérêt du livre. Le blouson en cuir de pilote de la Seconde Guerre mondiale porté par Montgomery Clift dans A Place in the Sun (1951) n’est pas un hasard, mais bien le symbole à l’écran de la Beat Generation désabusée,  restée en guerre contre le monde.

Enfin, c’est le sel du livre, Bruce Boyer analyse notre époque. Bien sur, le vêtement de la contre-culture marginale des années cinquante est devenu le vêtement de la norme. Être un rebelle anti-bourgeois est très difficile quand l’on porte un jean pré-déchiré-pré-délavé de designer. L’auteur parle de cosplay* de la classe ouvrière. Difficile de ne pas y voir une critique du prêt-à-porter de luxe  qui fait des vêtements d’ouvrier. Surtout que l’auteur est connaisseur !

Que manque-t-il à ce court livre ? Un deuxième volume, qui traiterait d’une figure que Bruce Boyer évoque brièvement : The Man in the Gray Flannel Suit. L’homme en costume de flanelle grise. Pourquoi ? Parce que le monde entier ne passe pas  universellement au jean en 1953. La mode et les habitudes vestimentaires évoluent lentement, souvent à rebours. Je rêve d’un livre qui décrirait les résistances à la mode… Une rébellion en costume-cravate.

 

Bonne semaine, Julien Scavini

PS : la semaine prochaine, point de blog, je serais à Vienne.

L’évolution de la veste sur un siècle

Un lecteur m’a récemment interrogé sur les hauteurs de boutonnage d’une veste, sur le rendu esthétique d’une part et sur l’histoire de celui-ci. Il se demandait en particulier s’il existait un conseil pratique concernant cette hauteur de boutonnage suivant les morphologies.

La réponse n’est pas aisé et surtout, elle n’est pas absolue de mon point de vue. Je sais bien que des stylistes essayent toujours de faire rentrer les gens dans des grilles, en H, en 8, en V etc. Mais ces concepts de rationalisation morphologiques, s’ils sont peut-être finement travaillés par leurs auteurs, ne sont pas miens. Car de mon côté, je m’en réfère à l’usage et à l’histoire. Ce qui est vrai à une époque ne l’est plus à l’époque d’après. De nos jours on trouve que les épaules d’une veste doivent être étroites. A une époque, qu’elles devaient être très larges…!

Se questionner de nos jours pour savoir s’il est préférable suivant telle ou telle morphologie de porter une veste deux ou trois boutons ne fait pas tellement sens pour moi. Car je m’en réfère d’abord à ce qui se fait (le deux boutons) et ce qui ne se fait plus beaucoup (le trois boutons). Je pense que le deux boutons est mieux parceque… je l’ai dans l’oeil, et que mon oeil y est habitué. Dans les années 50, j’aurais dit l’inverse.

Mais comme je sens poindre les esprits chagrins, je vais en rajouter une couche. Si vous aimez le trois boutons, même si ce n’est plus tellement dans l’air du temps, eh bien osez le porter! Ne vous fiez pas à me première sentence. Il y a la mode, et il y a le style. Si vous aimez le style trois boutons comme James Stewart sur cette photo, il ne faut pas vous arrêter sur mon jugement. C’est admirable n’est-il pas? L’opulence des épaules!

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Il est vrai que les tailleurs disaient avant, que quelqu’un de grand est mieux habillé en trois boutons et quelqu’un de petit, mieux en deux boutons. C’est un jugement orienté par l’esprit de l’époque, non une étude scientifique. Qui de toute manière serait fondée sur quoi? Des jugements esthétiques? Quelqu’un de grand en veste un bouton avec revers larges, c’est un parti-pris stylistique qui doit plaire avant tout à son porteur. Et quelqu’un de petit peut revendiquer de porter une veste trois boutons à la mode de 1900 s’il veut.

Je pense que précisément, l’art tailleur et sa capacité de personnalisation ne doit pas s’enfermer dans des dogmes de prêt-à-porter. En 2000, les vestes trois et même quatre boutons étaient à la mode. C’est si prêt et si loin déjà en style. En mesure, autant se fier à sa propre recherche stylistique. Si l’on veut trois boutons, on commande trois boutons.

C’est une recherche personnelle qui faut alors mener. Le tailleur bien sûr peut aider. Il est vrai que je n’aime pas beaucoup le trois boutons sur quelqu’un de ventru. Car les devants placent moins bien, et l’idée que le revers aille se tendre à la taille est préférable. Mais si la poitrine est un peu développée, pour éviter les revers qui cassent avec deux boutons, fermer en trois boutons peut être ingénieux. De même, quelqu’un de grand à la poitrine plate en revanche n’aura aucun problème pour faire ‘tenir’ les trois boutons en ligne. Et en cas de doute, deux boutons et c’est plus simple.

Ensuite, cette fameuse question de la hauteur du bouton. Question intéressante. Qui renvoie à la physionomie des vestes au cours du siècle passé. Elle a pas mal varié suivant les décennies. J’ai tenté par quelques photographies de vous évoquer cette évolution des formes. Il y a trois facteurs à prendre en compte : la longueur de la veste, la hauteur des poches et la hauteur du bouton. Ces trois points sont corrélés de manière variables, tantôt ils s’éloignent, tantôt ils se rapprochent, c’est la mode. Dans les années 20, le bouton était très haut placé, la taille marquée bien au dessus du nombril. Dans les années 90, le bouton était très bas, la taille marquée en dessous du nombril. Pour des effets de style radicalement différents.

Il est amusant de constater ces phases, qui correspondent à des générations différentes. Toutefois, il faut bien avoir à l’esprit qu’il s’agit là de stéréotypes. Évidemment, d’un tailleur à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre, ces effets de styles n’étaient pas les mêmes. Comparons avec les mêmes points d’intérêts : longueur de veste, boutonnage, poches côtés, épaules.

 

Entre 1900 et 1914, la veste courte fait ses débuts.

  • la veste est longue.
  • 3 ou 4 boutons placés hauts. Le boutonnage se fait en haut.
  • poches variables : hautes comme sur les jaquettes (à la taille) ou basse pour la praticité.
  • épaules étroites et rondes.

 

Entre 1918 et 1925, la veste s’institutionnalise un peu. Les militaires notamment abandonnent le long habit à retroussis pour la veste plus maniable. Et le deux boutons apparait en force.

  • la veste est longue.
  • 2 ou 3 boutons placés hauts. Le boutonnage est très pincé.
  • poches pas très hautes et un peu pataudes.
  • épaules étroites et rondes.

 

A la fin des années 20, il faut noter une bref tendance au maniérisme vestimentaire. Les boutons remontent, les basques s’allongent. Les vestes sont très très étroites. Max Linder en est une figure, les illustrations de J.C. Leyendecker une référence. Notez sur l’illustration la hauteur des boutons et le déphasages avec les poches côtés. Je n’arrive pas à trouver de juste photo correspondant à l’illustration, mais j’ai pourtant vu cela dans des films anciens.

  • la veste est longue.
  • 2 placés hauts. Le boutonnage est très pincé.
  • poches moyennement hautes.
  • épaules étroites et rondes.

 

Mais de 1925 à 1939, ce soubresaut stylistique disparait. La veste classique de 1920 est retravaillée. Ses épaules se structurent. Les poches remontent un peu. Le boutonnage acquiert sa place disons ‘classique’. En fait, la coupe devient intemporelle. Voyez ci-dessous Fred Astaire avec Ginger Rogers dans La Grande Farandole en 1939. Que dire, quel classicisme! Retour du veston trois boutons plus habillé.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes.
  • épaules larges et tombantes.

 

La seconde guerre mondiale n’empêche pas les développements stylistiques. La veste s’épaissit, se raidit. Les revers descendent un peu, les épaules enflent.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes, voire parfois un peu basses.
  • épaules larges et tombantes.

 

Les années 50 sont celles de l’opulence retrouvée. Les lignes enflent! Sur John Wayne, c’est incroyable. Pour Fred Astaire et le duc de Windsor, c’est moins net, ils fréquentent des tailleurs classiques qui ne respectent pas les dictats de la mode.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes.
  • épaules larges et tombantes.

 

Les années 60 sont celles d’un renouveau stylistique inédit depuis le début. La veste raccourcit, elle s’affine. La jeunesse veut du nouveau! Et le deux boutons revient sur le devant de la scène après y avoir été dans les années 20.

  • la veste est presque courte.
  • 2 ou 3 boutons abaissés.
  • poches pas très hautes.
  • épaules une peu larges.

 

Avec les années 70, le costume en voit de toutes les couleurs. La veste vit une volte-face. Elle s’allonge, ses revers s’élargissent, elle devient plus opulente que jamais. Un retournement par rapport à la décennie antérieure.

  • la veste est très longue.
  • 2 boutons centrés sur la taille.
  • poches hautes dégageant de longues basques.
  • épaules une peu larges.

 

Les années 80 consacrent un abaissement général des lignes. Revers, poches et boutons descendent vers le bas et la veste s’allonge encore.

  • la veste est très longue.
  • 2 ou 1 boutons très en dessous du nombril.
  • poches tassées vers le bas.
  • épaules très larges.

 

Jusqu’aux années 2000, la pente remonte lentement. La veste revient à de plus justes proportions. Pierce Brosnan, dans Remington Steele (1985 environ) puis dans James Bond. Retour d’une allure 1935 classique. 3 et 4 boutons reviennent en force.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou trois boutons centrés autour de la taille.
  • poches alignées sur le bouton du bas.
  • épaules confortables sans être larges.

 

Enfin, ce n’est pas un secret, la veste rapetisse de nos jours. La valse continue, le vas et vient de l’histoire aussi. Elle devient de plus en plus étroites. Emmanuel Macron sur la photo du jour d’investiture porte un costume presque années 60, l’épaisseur du tissu (donc la netteté) en moins.

  • la veste est courte.
  • 2 qui remontent en contrepartie du raccourcissement.
  • poches alignées sur le bouton du bas.
  • épaules étroites.

 

Voici un peu de grain à moudre. Comme vous le voyez, essayer de trouver une référence en particulier tant le style a pu changer au cours du siècle est difficile. Vous pouvez bien aimer tel style à la mode de telle époque. Elles sont toutes des mélanges. A vrai dire de nos jours, avec des vestes très étroites dessinant les formes, il y a un petit quelque chose du féminisme des années 1925, la longueur en moins.

Ce que nous apprend cette fresque, c’est qu’il n’y a pas une vérité stylistique. Il n’y a même pas un confort idéal. A tel époque on supporte d’être serré, à une autre on veut de l’aisance. Tout est relatif concernant la veste. Un invariant toutefois, ses lignes générales. Il y a une sorte de constance heureuse heureuse du général. Jusqu’à quand?

Bonne semaine, Julien Scavini

Bonne année 2020

Chers ami(e)s,

je tiens à vous souhaiter une excellente année 2020, pleine de joies personnelles et professionnelles. Puisse ce dessin de Stiff Collar apporter sa petite pierre d’élégance heureuse en ce début d’année et de décennie !

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J’aimerais essayer en ce début d’année de réorganiser complètement le blog pour faire apparaitre des menus thématiques, rendant ainsi les écrits plus faciles à trouver et à lire, sur des thèmes donnés. Je verrai bien si WordPress propose un module aussi clair que Permanent Style

 

Je vous souhaite une belle semaine, Julien Scavini

La mode sans la mode

Un ami, tombant la semaine dernière sur un article sur Figaro traitant de l’outdoor wear, comprenez les vêtements techniques d’extérieurs, me l’a sympathiquement envoyé. Car oui, lorsque l’on chronique au Figaro, on est prié quand même de payer son abonnement. Voici donc les trois pages concernées par ce dossier… technique! Je vous laisse lire.

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A l’issue de cette lecture, mon ami me demandait mon avis. Je n’en pensais pas grand chose de prime abord. L’article est bien écrit et j’en aime bien le ton, qui ne juge pas. Et qui n’essaye pas non plus, comme souvent dans la presse, de faire acheter. L’avis est objectif, même un peu moqueur. Les personnes interviewées sont un peu caricaturales, mais le prisme le veut ainsi. Et l’avis de l’expert en page trois est instructif et plein de bon sens. C’est donc pour moi, le tailleur, une lecture instructive, up-to-date diront les anglo-saxons.

Toutefois, mon ami probablement essayait de me faire sortir quelques critiques de la chose. Une critique d’élégance, rejetant ces vêtements la. Je n’y arrive toutefois pas. Étant à scooter dans Paris, j’ai du renoncer au manteau tailleur, qui hélas n’est pas coupe-vent ou renforcé. Je me trimbale donc un  anorak, pas très joli, mais très chaud. Chacun ses petites bassesses.

Hormis ce vêtement technique et mes t-shirt uniqlo thermorégulants sous les chemises (je suis frileux), je ne suis pas tellement client de l’outdoor wear. Je ne peux critiquer ce répertoire vestimentaire sur sa simple existence. Je sais pertinemment que Décathlon est le premier vendeur en France de vêtements. Et pas de vestes en tweed ou de pantalons de flanelles. La simplicité de ces vêtements à l’usage, leur coût, apparaissent attractifs. Comment en blâmer qui que ce soit. C’est une sorte d’élégance, certes…

Car la faute, je ne peux la rejeter sur ces fabricants. Qui pour le coup méritent leur argent. Car ils font de la recherche, car ils innovent, car ils questionnent. Les vêtements techniques sont une nouvelle voie, marquant une profonde révolution avec tout ce que l’on a connu par le passé. Depuis plus de cinq mille ans, les hommes recourent aux fibres naturelles, végétales ou animales pour se vêtir. Dans des techniques de tissage et de montage ancestrales, seulement modifiées par les modes. On avait chaud en 1920 comme on avait chaud en 1420. Fourrure, laine, coton, lin, dans des formes différentes mais des même fondamentaux. La technicité actuelle apporte une nouveauté écrasante.

Je ne blâme pas les gens d’y passer. Surtout, c’est là mon argument pivot, que la mode des deux dernières décennies n’a été que consommation et fausseté pure.

Je vois beaucoup de messieurs, 40 ou 50ans, qui se sont régalés de mode dans les années 80 et 90. Ils viennent toujours avec des costumes X ou des vestes Y me demandant s’il est possible de les moderniser. Et moi de répondre, hélas que faire, rien. Le tissu est ringard, les épaules immenses, les boutons trop bas, la ligne écrasée. Des vestes de prêt-à-porter mais aussi de tailleurs. Sans parler des chandails… Le style classique, pour le rendre moderne, a été trituré. La mode avait pris le dessus, d’une manière complètement gratuite. Que je ne déteste pas pour ma part, j’ai déjà écrit sur la beauté de celle-ci.

Seulement, lorsque les messieurs ont parié toute leur penderie là-dessus, ils se sentent alors bernés. Ils ont fait confiance, ils ont acheté. Jamais un costume n’aurait eu si courte durée de vie. Un costume des années 30 est parfois plus contemporain. Ces vêtements, y compris d’ailleurs les premiers outerwear, ont vieilli, affreusement vieilli. Si vite.

L’outdoorwear a bien des excès, les journalistes du Figaro les décrivent, « trop chaud, trop tech, trop geek ». Peut-être. Ils sont une mode. Mais sans la mode. Ils ne cherchent pas l’esthétique de si ou l’esthétique de ça. Il ne cherche pas l’artifice. Il cherche la rationalité du vêtement. Il tient chaud grâce à, il est léger parce que. Ce vêtement explique sa raison d’être. Ce faisant, il s’extrait du pur débat de mode, qui n’a, à la fin, eu plus qu’un seul moteur, la nouveauté gratuite. Ici, la nouveauté a une vraie raison d’être. Ce n’est pas qu’une bande fluo ou un liseret rouge. Peut-être pour un temps seulement, on verra.

D’ailleurs, un signe ne trompe pas. Les marques de modes comme Balenciaga ou Lanvin, après avoir fait cette mode ruineuse et très vite out-dated, s’approprient ce sportwear / outdoorwear. Elles ne veulent pas en perdre une miette. Ce sont dans les montages lasers et les matériaux nouveaux que la mode trouve son eldorado. Là il y a de la justification.

Pour un tailleur, c’est paradoxale, car c’est scier la branche sur laquelle je suis. Mais de toute manière, on ne peut pas aller contre l’histoire. Il faut trouver le moyen le plus positif de s’en arranger. Pour ma part, cet été en Écosse, j’étais parti avec une petite panoplie classique, pantalon de velours, chemise rayée, pull en laine et belle écharpe. Mais pour les pieds, sachant que j’allais marcher, sous la pluie et au bord de Loch, j’avais pris ma paire de chaussures de marche… Quechua. Et j’étais très bien ainsi!

 

Je vous souhaite un joyeux Noël, de bonnes fêtes de fin d’année et de bonnes vacances peut-être!

 

A très vite. Julien Scavini

 

Les chapeaux Borsalino

Dans un vieux Vogue Homme des années 90, je suis tombé dernièrement sur une vieille publicité pour Borsalino, qui en relatait l’histoire. Je l’ai compilé et augmenté pour en tirer un petit texte. Le voici.

En 1850, Giuseppe Borsalino, alors âgé de 16ans et apprentis chez un chapelier d’Alexandrie, ville du Piémont au sud-est de Turin, part pour Paris. Notre capitale était alors considéré comme la capitale mondiale du chapeau. D’origine modeste, le garçon avait déjà de grandes idées commerciales. Mais surtout, il avait un don. « Le plus grand chapelier jamais vu » dira-t-on plus tard, « il sentait l’esprit du feutre et de la fourrure« . Et en plus, Giuseppe avait paraît-il le nez creux en ce qui concerne les modes. Trois caractéristiques qui, combinées, ne pouvaient que donner une grande et prospère entreprise !

En ce milieu de XIXème siècle, deux tendances font des chapeliers des hommes riches : la grande bourgeoise ne jure que par le haut de forme, signe extérieur de richesse ; et la classe moyenne naissance commence à porter des chapeaux en feutre, plus statutaires que les casquettes et autres bérets. Bref, on s’embourgeoise à tout niveau. Et comme les hommes sortent et bougent plus, à une époque encore à cheval et où les berlines ne sont pas chauffées, il convient de protéger sa tête du froid et ses cheveux du vent. Giuseppe Borsalino est au bon endroit, au bon moment.

Il arrive dans le Marais, plus précisément rue du Temple, dans les grands ateliers d’un des plus prestigieux chapelier de l’époque : Berteil. Tiens donc. Il développe son savoir-faire pour le feutre et la fourrure au contact d’artisans talentueux. En 1857, ayant bien appris, il retourne à Alexandrie pour ouvrir son propre atelier, avec son jeune frère, Lazzaro. Borsalino Giuseppe & Fratello SpA nait alors. Quinze ans plus tard, elle emploie déjà 130 artisans et fabrique plus de 1500 feutres par semaine !

C’est la seconde Révolution Industrielle qui débute. Giuseppe, très au fait de son temps, n’hésite pas à acheter en Angleterre des machines ainsi que du savoir-faire, multipliant ses capacités de production, et narguant ainsi ses confères italiens puis européens.  Son fil, Teresio, reprend l’affaire lorsque Giuseppe Borsalino meurt le 1er Avril 1900. Heureusement, il possède les mêmes dons que son père, ce qui lui permet de continuer à développer l’entreprise. Ainsi, en 1920, Borsalino est connu dans le monde entier pour ses couvre-chefs de qualité. La firme italienne en écoule alors deux millions par an !

Mais hélas, les modes changent. Après la seconde-guerre mondiale, les voitures particulières se répandent. Protégé du vent et du froid, il n’est plus réellement nécessaire durant les déplacements de se couvrir la tête. Et une figure de mode telle que John F. Kennedy finit d’enfoncer le clou : il ne porte plus le chapeau. A un niveau rarement vu, les ventes de ce secteur économique s’effondrent, ne laissant au final que quelques artisans de grand renom, et encore.

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Un homburg en haut, un fédora en bas.

La maison Borsalino change plusieurs fois de mains, jusqu’à son rachat par la famille Gallo au début des années 90 qui donne à la fabrique une empreinte plus contemporaine. Mais le savoir-faire ancestral est maintenu. Les Gallo revendent ensuite à un homme d’affaire italien possédant des compagnies énergétiques en Asie, Marco Marenco, en partenariat avec un fond d’investissement, Haeres Equita. Lorsqu’il prend la fuite en 2017, poursuivi pour fraude, Borsalino est déclaré en liquidation judiciaire. Heureusement, le fond d’investissement décide de tout racheter et de maintenir la production et la distribution inchangées. Il stoppe en revanche les lignes diversifiées, vélo, vêtement, parfum, etc… Et c’est pas plus mal.

La production fut déplacée en 1986 d’Alexandrie à Spinetta Marengo, village de la commune d’Alexandrie. Les machines datant pour certaines de 1857 font le voyage. Elles sont toujours capables de participer à la production des quelques 100 000 chapeaux annuels. Il faut à peu près 70 étapes pour obtenir un Borsalino, et sept semaines en moyennes sont nécessaires.

Plusieurs types de fourrures sont utilisées : le lapin, le lièvre et le castor. Les poils uniquement, débarrassés de la peau à la différence de la fourrure, proviennent du Canada, du Portugal, de Belgique ou d’Australie. Fait rare, Borsalino produit son propre feutre. Elle part de zéro, à la différence de beaucoup de chapeliers qui travaillent des galettes de feutre déjà créées. Les poils sont triés pour en tirer les plus fins et les plus soyeux, puis ils sont bouillis avant d’être projetés sur ces sortes de cloches rotatives, où ils sont encore ébouillantés de manière intermittente.

Il en ressort une galette de feutre légèrement en cloche, qui est alors passée dans une machine où elle est frappée par de multiples petits maillets qui en réduisent l’épaisseur et densifient les fibres. Puis le rond de feutre est teint, ce qui le fait rétrécir. Intervient alors l’étape de la stabilisation, après une dernière compression et cuisson à la vapeur.  Le feutre est alors poncé, ce qui d’après Borsalino, est la marque distinctive de leurs chapeaux. Les chapeliers utilisent pour cela de la toile émeri et surtout, secret maison ancestral, de la peau de requin roussette. Donc du galuchat. Voilà un traitement de rêve qui justifie le prix. La surface du feutre, douce, est alors parfaite. Le chapeau est moulé sur sa forme, il ne reste plus qu’à appliquer les ganses autour et la doublure intérieure, à l’aide de colle, d’agrafes ou de la machine à coudre.

La vénérable maison conserve les formes de plus de 2700 modèles de chapeaux et couvre-chefs, du fedora ‘Côme’ à la casquette 8 pans type ‘newsboy’. Evidemment, en France, on croit que le Borsalino n’est qu’une forme. En réalité, Borsalino produit tout type de chapeaux. Et c’est le fédora, une forme de feutre mou classique pour les hommes et portée par Alain Delon dans Borsalino, qui a été remplacé par le Borsalino. La même histoire que le frigidaire. J’avais écrit une chronique pour Le Figaro à ce sujet. L’Empereur Hirohito fut parmi les clients, comme le Pape Jean-Paul II ou Al Capone. C’est ce qu’on appelle une clientèle diversifiée !

Il ne vous reste plus qu’à sortir couvert!

Bonne semaine. Julien Scavini

PS  : si vous souhaitez en voir plus, Mr Porter a réalisé une vidéo chez Borsalino :

 

La chemise popover

La plupart d’entre vous ne connait probablement pas le terme chemise popover! Et il faut bien avouer que moi-même, il y a cinq mois, je ne connaissais pas non plus le terme. Pourtant, cette chemise était à la mode cet été. L’occasion pour moi de mettre un nom sur un vieux concept que j’ai tant dessiné ici il y a quelques années.

La chemise popover décrit tout simplement une chemise qui ne s’ouvre pas complètement devant. Pas de haut en bas. La chemise popover s’enfile par la tête et possède devant une sorte d’ouverture boutonnée, comme le polo, un peu plus longue. L’ouverture va donc du col jusqu’au à la fin des côtes environ. J’aurais appelé cela une chemise tunisienne de mon côté. Et quelques techniciens auraient utilisés le terme de gorge leda.

A vrai dire, les chemises du siècle dernier que j’ai pu voir, étaient toutes pourvues de ce système de fermeture. Mais au niveau patronage, elles ressemblaient toutes à d’immenses chemises de nuit. Les proportions sont stupéfiantes, une ampleur incroyable d’après les canons actuels. En même temps, ces chemises étaient très cachées sous des gilets et des fracs. Par ailleurs, sur des clichés en noir et blanc des campagnes, il est possible d’apercevoir de temps à autre des paysans porter de tel modèle. Des liquettes d’ailleurs souvent dépourvues de col.

Dans mon esprit, cette ouverture partielle du devant revêt donc une sorte de goût ancien, vintage, qui fleur bon le coutil et autres toiles épaisses et résistantes. A mi-chemin entre l’échoppe du charretier et le bougnat. Une image d’Épinal charmante d’une époque où les vêtements avaient du sens et de l’endurance.

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C’est la raison pour laquelle il y a plusieurs années, j’avais commissionné à mon fabricant de chemises un modèle ainsi. Un ami m’avait offert une coupe de lin lourd, rayé de larges bandes façon toile à matelas. Je ne savais d’ailleurs pas trop quoi faire de ce tissu un peu typé. Alors pour réaliser ma première chemise à gorge semi-ouverte, popover dirais-je maintenant, j’ai eu l’idée d’utiliser cette coupe curieuse.

J’ai été intéressé par le résultat. C’est une chemise que j’aime beaucoup. Par la matière, je ne la porte que l’été. Et lorsque je n’ai pas de veste. Car finalement, entre le tissu, le col ultra cut-away et ce détail de gorge particulier, je trouve que la pièce a une très forte expression. Elle se suffit à elle-même avec un pantalon de lin. Mais je n’en ai jamais refait d’autre. Les raisons sont les suivantes :

– pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?

– avec la transpiration et sur une base ajustée par ailleurs, sans élasticité de la matière, il est aussi difficile de sortir de cette chemise que du module Apollo.

– c’est une plaie à repasser convenablement, car on est obligé d’enfiler la chemise sur la table à repasser.

En bref, que des bonnes raisons. Mais une fois que j’ai dit tout ça, et bien j’ai envie de rajouter, pourquoi pas! Et bien pourquoi pas. C’est le plaisir d’un goût libre. Comme les pantalons avec des fermoirs alambiqués. C’est amusant. La chemise popover est amusante. J’avais dans l’idée initialement d’écrire un article pour critiquer celle-ci. Je me retrouve finalement à écrire qu’il faut s’amuser dans la vie, surtout dans un environnement textile très standardisé. Amusez-vous alors avec la chemise popover. Attention toutefois, si vous la choisissez ajustée, vous déchirerez les coutures lorsque vous entrerez ou sortirez de la chemise!

Bonne semaine, Julien Scavini