Diverses méthodes d’entoilage

Essayons ce soir d’y voir plus clair dans les dénominations quelques fois trompeuses des vendeurs de prêt à porter et autres confectionneurs de semi-mesure à propos de leurs méthodes d’entoilage. Je voyais récemment sur le site de Cape Cod une gamme de prix comprenant des costumes ‘demi-mesure’ et ‘sur-mesure’. Si je doute franchement du fait que le tenancier propose un tel service (au sens de la loi, ‘sur mesure’ signifie trois essayages et une fabrication à la main et un atelier artisanal et géographiquement proche), ces deux catégories reprennent les anciennes dénominations de son site à savoir confection semi-traditionnelle et traditionnelle, bien plus intéressante en ce qui nous concerne. Que signifie ces deux termes?

Reprenons du début. Pour fabriquer un costume, que ce soit en confection ou en grande mesure, il faut disposer contre le lainage du devant de la veste, une toile de corps (ou toile tailleur), faire un entoilé. Cette toile (2), traditionnellement en laine grossière spécialement tissée pour cet usage, permet de rigidifier les deux devants, de leurs donner du corps et de la structure. Sur cette toile, qui va de l’épaule au bas de veste reposent: les épaulettes, les plastrons de poitrine, les revers, les poches etc… Cette toile est l’armature du veston. Appliquer celle-ci est une étape délicate, particulièrement sur les tissus à rayures, que l’on appelle ‘mise sur toile’.

Le plus courant dans le commerce est de sauter cette étape en thermocollant l’ensemble du devant (de coutures à coutures), y compris le revers, avec une toile thermocollante (1). Cette fine résille, souvent synthétique, est enduite de résines qui fondent sous l’effet d’une presse chauffante (ou d’un fer à repasser) pour adhérer au lainage. C’est une méthode rapide, mais qui ne dure pas dans le temps, la toile se décollant à la suite des différents lavages et surtout de la vapeur qui font pocher le tissu (apparition de bulles sous le lainage). Ce premier schéma illustre l’endroit d’une veste (devant+petit côté avec poches) et son envers thermocollé.

La deuxième méthode (ci dessous à gauche) qui est la plus courante chez les confectionneurs de demi-mesure haut de gamme est l’entoilé semi-traditionnel. Il consiste à créer un vrai plastron (3), avec diverses couches, comme le bougran ou le crin de cheval, sur la toile de corps. Mais il s’agit d’une toile particulière, enduite en bas de la veste et aux revers de résines thermocollantes (5). Les plastrons sont donc flottants, comme en grande mesure, mais le reste adhère au lainage, et le solidarise. C’est une méthode que je n’aime pas beaucoup mais qui est pourtant récurrente, les industriels maitrisant très bien le processus. La plupart du temps qui plus est, il n’y a même pas de toile de corps et les plastrons sont placés au dessus de la résille thermocollante qui couvre tout le devant. C’est le cas de pratiquement tous les costumes en prêt à porter haut de gamme en dessous de 1200€.

Enfin, la troisième méthode (ci dessus à droite), la plus chic, celle qui est quelque fois appelée ‘confection traditionnelle’, utilise une toile de corps, sur laquelle sont aussi additionnés des plastrons et qui est flottante jusqu’en bas. Dans cette technique, les revers sont brochés avec des fils aux points de chevrons (et non thermocollés) avec une machine appelée Strobel (4). C’est la méthode la plus durable, que peu d’usines réalisent bien que la demande soit de plus en plus importante. Ces pièces sont coûteuses à réaliser, et donc à acheter, mais durent plus longtemps. C’est ce qui se rapproche le plus de la grande mesure traditionnel, le terme étant ici plus adéquat.

Vous comprenez dès lors la jungle qui entoure toutes les dénominations commerciales et qui n’ont souvent qu’un seul but: se faire passer pour de la grande mesure, ou bespoke. Si toutes ces méthodes sont honnêtes et répondent à divers besoins, notamment en terme de coût, il convient de faire nettement la différence entre appellations. Le consommateur se doit d’être expert pour déjouer les tours marketings, internet est là pour ça!

MàJ: j’y repense, il existe aussi une offre de semi-entoilé (càd bas de veste thermocollé) avec des revers brochés au fils… C’est une option assez intéressante et plutôt répandue encore une fois, notamment par les maisons de demi-mesure qui se targuent d’avoir des revers qui ‘roulent’. Tout dépend de l’industriel qui est derrière…

Julien Scavini

24 réflexions sur “Diverses méthodes d’entoilage

  1. bebop 4 octobre 2010 / 22:57

    Excellent ! C’est la première fois que je lis un article aussi renseigné sur un blog.

    J’ai plusieurs vestes pàp dans une gamme très large, du noname coréen au costume Sartoria Partenopea : comment puis-je vérifier l’utilisation de l’une ou l’autre technique ?

    Je ferai volontiers un retour sur un prochain commentaire.

    • Julien Scavini 5 octobre 2010 / 11:43

      Difficile à dire et à sentir…

      Pour savoir si le plastron n’est pas thermocollé, il faut essayer de prendre la veste avec les deux mains, une à l’extérieur, l’autre à l’intérieur comme pour séparer les couches… Vous sentirez nettement s’il existe une couche tierce à l’intérieur.

      Pour le bas de veste avec une toile non thermo, c’est pareil, même principe pour sentir une couche.

      Quant au revers, il faut faire rouler les deux lainages l’un contre l’autre pour sentir (le mot est ici très difficile à atteindre) s’il y a de petits résistances… Normalement, ils fils utilisés pour faire les points ont un peu de relief et créent des aspérités à l’intérieur… les revers thermocollés sont lisses à l’intérieur…

    • Lebon 15 octobre 2014 / 11:07

      Bonjour,
      « Cette fine résille, souvent synthétique, est enduite de résines qui fondent sous l’effet d’une presse chauffante (ou d’un fer à repasser) pour adhérer au lainage. C’est une méthode rapide, mais qui ne dure pas dans le temps, la toile se décollant à la suite des différents lavages et surtout de la vapeur qui font pocher le tissu (apparition de bulles sous le lainage).  »

      Je souhaite remettre les pendules à l’heure!
      Si un entoilage est bien choisi et surtout bien appliqué, en aucun cas au fer vapeur, mais sur une presse à thermocoller en continu, il ne se décolle pas aux différents entretiens.
      Si vous avez besoin de produits de qualité et surtout de conseils n’hésitez pas à me laisser un message.
      Je travaille dans le milieu du thermocollant depuis 20 ans en collaboration avec les plus belles marques du Luxe français et je peux vous dire qu’ils n’ont aucun problème avec nos thermocollants.

  2. Nicolas 5 octobre 2010 / 09:00

    Merci pour cet article passionnant qui contribue à éclairer les consommateurs un peu perdus que nous sommes. Car il est vraiment difficile de s’y retrouver.
    Aussi, Julien je voudrais vous poser quelques questions
    – comment faire pour vérifier si une veste est entoilée ou thermocollée ?
    – Lorsque le vêtement se met à gondoler, peut on le récupérer et si oui comment ?

    Amicalement,

    Nicolas

    • Julien Scavini 5 octobre 2010 / 11:45

      Donc pour vérifier, tel que je l’ai dit au dessus ou comme je vous avais montré…

      Et si la veste gondole, notamment sous les revers ou au bord à la place du passement, je crois qu’il n’y a plus rien à faire… c’est la problématique principale du thermocollé…

      Ceci dit, je connais beaucoup de petits vieux qui ont des vestes thermcollées des années 80 qui sont encore belles, car jamais lavées à la vapeur ou à sec…

  3. Axl Rose 5 octobre 2010 / 09:26

    Le « ni tailleur-ni bottier » dont vous parlez présente aussi la mention « Bespoke » sur la carte de visite de sa boutique et peut-être aussi sur son site….Sic.

    • Julien Scavini 5 octobre 2010 / 11:46

      Ah je ne savais pas ça… Si j’aime énormément son style, je n’aime pas du tout ses produits. Il pourrait faire mieux, plus discrètement…?

  4. Nicolas 5 octobre 2010 / 14:18

    Je suis profane, pardon. Mais j’avais cru comprendre que pour un semi entoilé, le prix est de 1000/1200 €. Toutefois, on voit en effet sur cap code, des costumes dits de demi mesure à moins de 1000€. Pensez vous qu ‘ à ce prix, il puisse s’agir d’entoilé total ?

    Franchement, on ne peut pas passer son temps à tripoter les vestes pour vérifier s il y a de la toile ou pas (et à vrai dire, moi je ne suis pas assez pro pour le sentir) !!
    Je dois rendre grâce à Ohnona, c’est le seul qui m’ a avoué et sans que je demande, qu’à 1200 son offre était semi entoilée. Je suis donc allé chez Albert’s qui me promettait qu’il faisait du traditionnel, mais qui a aussi fini par m’avouer sous le feu de mes questions, que les bas de vestes était thermocollés, et c’est vous Julien qui m’avez dit que le gilet était thermocollé ce que je n’avais pas senti….
    Comme vous le dites, le consommateur se doit d’être expert, car on ne peut pas faire confiance.

    Nicolas

    • Julien Scavini 5 octobre 2010 / 14:35

      Pour cap code, il est difficile de savoir ce qui se cache derrière demi-mesure = thermocollé (alors gros bénéf) ou semi-entoilé (alors prix honnête)… ?

      Perso je pencherai pour la répartition suivante: thermcollé puis semi-entoilé pour son ‘sur-mesure’… ?

      J’ai toujours dit que M. Ohnona ne volait pas le client, mais MG fait plus de foin…

  5. Axl Rose 5 octobre 2010 / 14:53

    D’après MG, il y a des parties thermocollées dans ses demi-mesures. Donc si on suit ses propos, c’est du semi-entoilé.

  6. Alban 6 octobre 2010 / 09:53

    Merci pour cet article didactique et pour votre blog.
    Justement, j’ai trouvé samedi dernier une veste en PaP plutot bon marché (Charles le Golf) avec une étiquette mentionnant: »La fabrication- semi traditionnelle – non collée demi toilée- plastron volant-ligne souple et naturelle- revers souples non thermo collés- revers matelassés-… doublure de haute qualité. »

    Dois je en déduire que cette veste serait un cas intermédiaire entre la 2eme et la 3eme méthode, sans thermocollage ni brochage du revers? Pourriez vous dire ce que vous pensez de cette variante, si c’en est une ?

    • Julien Scavini 7 octobre 2010 / 20:54

      Ah oui, peut-être qu’il n’y a pas de thermocollant, ni sur le devant ni sur le revers et juste un plastron volant sur lequel on raccorde l’épaulette… curieuse idée, à mon avis, il y a quelque chose dans le revers pour reprendre les plastrons… C’est une veste neuve, achetée dans le commerce? ou aux puces?

      • Alban 8 octobre 2010 / 09:20

        Oui, c’est une veste neuve, que j’ai trouvée ile saint Denis dans le magasin CLG. Je n’ai pas vérifié, mais il me semble que cette étiquette était attachée à toutes leurs vestes.
        Cordialement

  7. Le Chouan 10 octobre 2010 / 11:36

    On apprécie ces informations que, sur la toile (sans jeu de mot !), vous êtes le seul à donner.

  8. Nicolas 11 octobre 2010 / 09:39

    Julien, je suis d’accord avec le Chouan. Merci pour ces articles intéressants, qui enrichissent notre culture et font de nous des « consommateurs » plus avisés. Pour moi c’est un vrai bonheur de lire des billets centrés sur les vêtements, le savoir-faire, la culture sartoriale. Je trouve que ton blog est irremplaçable, unique, et surtout cohérent dans sa ligne éditoriale.

    Amicalement

    Nicolas

  9. Marc 6 septembre 2015 / 15:07

    Super article bien détaillé… Ca change des autres blogs ! Merci pour toutes ces infos qui m’aideront bien dans mes prochains achats !
    Marc

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