Entretien avec Camps De Luca

Je vous propose aujourd’hui une interview des De Luca, maîtres tailleurs ô combien renommés sur la place parisienne et à l’international. Julien De Luca et son père Marc ont eu la gentillesse de répondre à mes questions un matin du mois de juillet. Je ne vous retranscris pas le déroulé linaire de la conversation, plus plutôt le compte rendu enrichi d’un entretien, au cours duquel j’ai abordé successivement les thèmes de l’atelier, de la clientèle, des projets et enfin celle du style.

La maison Camps De Luca a donc été fondée en 1967 par association de deux tailleurs aux goûts et préoccupations différentes.

Il y a d’abord Joseph Camps, le technicien, passionné de géométrie et presque ingénieur à ses heures. Il était installé non loin des Champs Elysées et se passionnait pour le développement de nouvelles techniques de prise de mesures et la mise en place d’une méthode de confection plus rapide, moins manufacturée. Presque un monsieur Ford du tailleur ! Il forma dans son atelier quelques coupeurs très renommés, parmi lesquels Urban, Smalto ou Rousseau. Alors qu’il se passionnait pour ses découvertes et expériences, le départ soudain de ses nombreux et maintenant célèbres coupeurs, emportant la clientèle avec eux (un classique chez les tailleurs !) le mit dans une situation délicate.

C’est alors, par l’intercession du patron d’Holland & Sherry France qu’il rencontra Mario De Luca, qui était installé rue Franklin Roosevelt. A l’inverse de son confrère, Mario était l’homme du style, de la recherche de la ligne. Apprenti dès l’âge de 13 ans dans les ateliers romains, il ne tarda pas à monter à Milan puis à Paris où il s’installa en 1954 rue du Faubourg St Honoré. En 1965, il racheta le tailleur Griffon, présent à Paris et Monaco.

En 1967 donc, les deux confrères créèrent Camps De Luca et s’installèrent dans un immeuble cossu de la place de la Madeleine, au piano nobile, dans les locaux que l’on peut encore admirer aujourd’hui. Je vous propose de revoir l’article que j’avais consacré à l’atelier lui-même, il y a quelques mois. A l’époque, le personnel s’entassait et le 6ème étage de l’immeuble abritait également des apiéceurs. A l’époque le métier était extrêmement hiérarchisé, entre les coupeurs, détacheurs, remailleurs, finisseurs, culotiers et autres ouvriers spécialisés, Camps De Luca employa jusque 40 personnes !

Pour autant, Joseph Camps avait tenu a conserver son espace de vente des Champs Elysées, pour attirer du monde et développer une première mondiale : la techno-mesure, que l’on appelle maintenant demi-mesure. Patronage facilité par l’essayage d’un veston modèle, coupe standardisée, montage en petite mécanisation. Hélas, l’homme était peut-être visionnaire, mais la technique n’était pas encore au point, si bien que l’on voyait débarquer place de la Madeleine des clients de petite-mesure qui faisaient retoucher. La perte de temps et le manque à gagner qui s’en suivi poussa Mario De Luca a faire stopper cette activité pour se recentrer sur le cœur de métier, le tailleur artisanal en grande mesure comme l’on dit aujourd’hui. Si bien qu’en 1970, Camps De Luca s’installa définitivement dans son activité, avec des costumes à 9000FF, puis 14 000FF en 1980. Au passage à l’euro, un costume coûtait 3500€, et en dix ans, ce prix a hélas presque doublé.

Cela s’explique par une main d’œuvre spécialisée qui disparaît. Dans le même temps, celle arrivant sur le marché est deux fois plus chère. Julien De Luca a calculé que la rentabilité de la maison a chuté de moitié depuis 1980. Même si l’école des tailleurs existe, les jeunes en sortant sont d’une utilité limitée pour l’atelier. Ils sont très lents par rapport à un apiéceur sénior (ceci aussi à cause des tissus, bien plus ardus, car fins qu’il y a vingt ans); demandent du temps (et donc de l’argent) à former et au final ne restant pas dans le métier. Malgré tout, la moyenne d’âge chez Camps De Luca est relativement jeune : 35 ans. Le métier se féminise également, ce qui n’est pas sans créer quelques frictions, entre les vieux italiens et les jeunes pousses. Si le métier est dur à l’atelier, Marc De Luca n’hésite pas à parler d’esclavage (chut, ne le criez pas trop fort), il reconnaît aussi que la gestion de celui-ci, et de l’ensemble de l’affaire relève plus du sacerdoce qu’autre chose. Mais c’est précisément tout le mystère et la beauté de ces charges que de passionner… Alors.

Marc De Luca justement, a débuté son apprentissage vers 16ans, sous la coupe de son père. Il commença à la pièce le soir après l’école alors que le dimanche matin était occupé à maîtriser la coupe. Depuis, il veille sur la bonne marche de l’atelier comme coupeur/tailleur et est ravi de l’arrivée de ces fils, d’abord Charles en 2002. Ancien chef de salle d’un restaurant triplement reconnu au Michelin, il a été formé à la dur, le secteur de la restauration n’étant pas le plus doux. Le métier d’apiéceur a occupé pendant plusieurs années ses mercredi après-midi, comme un loisir-créatif au début. Enfin en 2008, l’ainé est arrivé, Julien De Luca, en provenance directe de la City de Londres. Depuis, il apprend la vie à l’atelier et est détacheur (c’est à dire qu’il place les patrons pour optimiser la coupe sur le tissu). Il a aussi déchargé son père de la gestion financière de la société. Charles et Julien n’ont pas appris le métier quand ils étaient petits, car le grand-père Mario s’y opposait.

Charles quant à lui est partie en VIE comme on dit dans les grandes boîtes, c’est à dire en poste permanent à Shanghai. Il y développe la clientèle, entre Hong-Kong, Singapour et Pekin. S’il se déplace beaucoup de villes en villes asiatiques ; ce n’est pas la cas à Paris, où le client vient. L’atelier ne réalise que peu de roadshow, à part peut-être des déplacement réguliers à St Petersbourg.

La clientèle s’est rajeunie aussi, avec une moyenne d’âge de 35/40ans.  50% sont français, mais aucun grand patron. Ce sont plutôt des hommes d’affaires, des clients historiques qui amènent leurs fils et des professions libérales. Les 50% étrangers se décomposent environ comme suit, 35% russes, 10% asiatiques et 10% moyen-orient et Amérique du Nord. Ceux-ci sont captifs des tailleurs du Row qui s’y déplacent beaucoup. Peu de japonais étrangement.

La majorité des clients opte pour des vestons classiques deux boutons et des tissus légers, aux alentours de 230gr. Principalement de la laine et quelques rares fois des pantalons en coton. Holland & Sherry, Scabal, Drapers, Loro Piana, Harrison of Edimbourg et Schoffield constituent la majorité de l’offre. Si les De Luca n’ont pas envie de se lancer sur le prêt-à-porter pour se concentrer sur la grande-mesure avec rigueur, il regrette en revanche les grands défilés de mode tailleur organisés par le Club des 5 dans les années 60. Si les autres tailleurs étaient intéressés par ce projet, ce serait formidable ! Il est vrai.

Au niveau du style, il a évolué en douceur chez Camps. La structure est à l’anglaise, plutôt rigide, mais la légèreté est italienne. Cela commence par moins d’épaulette. En coupe, l’emmanchure s’est rétrécie, mais la cigarette reste prépondérante dans le montage d’épaule, une caractéristique résolument parisienne. Les poitrines ne sont pas serrées, mais au contraire légèrement drapées et les poches implantées hautes. Enfin, les pantalons sont à plis et les bas à revers…

Julien Scavini

2 réflexions sur “Entretien avec Camps De Luca

  1. am 12 septembre 2012 / 05:37

    Juste une petite remarqe. Ilne fait pas dire » a cause de la perte de manque a gagner » car c’est une double negation il faut dire « a cause du manque a gagner » ou « a cause de la perte de revenu « . Voila tout.
    Sinon je voullais aussi vous fellicieter pour la qualite de votre blog que je suis avec grand interret !

    AM

    (je suis desole mais les accents refusent d’apparaitre)

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