Une veste en Grande Mesure – 1

Les semaines à venir, je vais vous présenter un travail de grande mesure que j’ai mené au mois de Juin, et qui continue encore, au rythme des essayages du client.

Pour ce dernier, presque un ami, j’ai accepté après moult discussions de passer à l’étape supérieure, la grande mesure ! Cela signifie que j’allais réaliser dans mon atelier (avec des aides) un vêtement cousu main, de A à Z. Un travail de longue haleine et surtout périlleux. Car si la réussite donnera au client entière satisfaction, ainsi qu’à moi-même, l’échec sur un travail aussi minutieux peut être rageant, au mieux décourageant.

Bref, pour cette première veste sport après de lointains essais (ICI), mon estimable client a arrêté son choix sur un natté Vitale Barberis Canonico. 280grs, donc un tissu pas trop léger. C’est mieux pour un premier essai main. Les tissus plus légers, comme 230grs ne me donnent aucune satisfaction, même quand façonnés par les plus grandes manufactures de costumes.

La première étape consiste à collecter les éléments de la veste :

  1. le tissu
  2. la doublure, en l’occurrence une veloutine changeante de chez Lafayette Saltiel
  3. la doublure de manche (mignonette)
  4. fil de couture et cordonnet pour boutonnière, fil de bâti (coton blanc)
  5. boutons de corne
  6. percaline (coton pour fonds de poches) et bougran (coton renfort divers)
  7. un peu de thermocollant pour des endroits précis, à minima.
  8. les toiles tailleurs (toile, plastron, crin, ouate etc…)
  9. épaulette ouate
  10. feutre de col et toile de lin pour col

Je ne crois pas avoir oublié quelque chose dans cette liste. Ensuite, il faut dresser un patron. Pour ce faire, j’utilise encore mon logiciel d’architecture pour tracer. Je peux ainsi, à loisir, modifier mes tracer et les regarder, les observer pour sentir telle ou telle courbe, tel ou tel détail. Ce patron, je le fais tirer sur un A0, une grande feuille. C’est très précis ainsi. Je découpe les pièces :

  • A- Devant (comprenant une pince, une courbe en bas, un revers avec emplacement de col en haut)
  • B- Petit-côté (qui se raccorde au devant et se voit greffer la poche côtée)
  • C- Demi dos (qui comme le petit côté se voit adjoindre les fentes)
  • D- Dessus et dessous de manche.
  • + des petits patrons pour les rabats de poche par exemple.

La première étape consiste à préparer le tissu. Celui-ci arrive du stock mal plié. Ainsi, il convient de le remettre en place, endroit contre endroit, lisière contre lisière. La lisière est le bord du tissu avec des écritures. Les tissus font en général 140cm de large. Ce repli en deux vous donne un tissu ‘dossé’ de 70cm de large. Ce tissu a besoin d’être décati. En effet, durant le tissage, les tissus sont tendus et enduits d’apprêts. Et sous l’action future de la chaleur et de l’eau, le tissu pourrait rétrécir. Pour se prémunir contre ce risque, il convient de décatir le tissu, c’est à dire le passer avant coupage à la vapeur. Un bon coup de vapeur suffit. Les tissus d’aujourd’hui bougent certainement beaucoup moins qu’avant!

Une fois ce travail effectué, on place les patrons. Comme je n’ai qu’une veste et beaucoup beaucoup de tissu (on sait jamais!), je prends mes aises. Un tailleur plus expérimenté saura mieux rentabiliser son achat. Les patrons doivent être placés dans le droit fil. Le tissu a un sens (l’horizontale et la verticale) qui dépend des fils qui le composent. Le sens vertical est appelé droit fil. Les patrons sont tracés en prenant en compte l’aplomb naturel du tissu. Donc, le droit fil du patron doit toujours être parallèle aux fils verticaux du tissu. Ce placement est essentiel, comme la mise en place du tissu dossé, pour couper d’un coup droite et gauche en symétrie.

Après un placement correct, il faut tracer à la craie. D’abord détourer les patrons. Ensuite marquer les crans de montage pour la suite. Puis retirer les patrons et tracer les éléments cachés, poches, pinces. Enfin, il faut ajouter des relarges, c’est à dire des valeurs de couture en plus, pour par exemple modifier le cintrage ou augmenter la largeur d’épaule. 2cm en plus, à certains endroits est classique.

Après avoir tracé, on coupe ! Avec un ciseau de coupe, c’est à dire un grand ciseau, c’est plus facile et en faisant de grandes saignées avec les lames, pas de hachage ! La lame fine est vers le bas, la plus haute vers le haut. La pointe de la lame fine reste sur la table. On ne bouge pas trop le tissu en coupant sous peine de déplacer les couches, que l’on aura tout de même épinglées.

Ce travail chez les tailleurs est réalisé par le détacheur. Ce dernier détache les pièces du vêtements et les empile pour l’ouvrier suivant. Les pièces une fois découpées sont marquées (Notam, il est aussi possible de marquer avant la coupe comme je l’ai fait). Le marquage consiste à réaliser avec le fil de bâti des ‘crochets’, plus simplement, des bouclettes. Vous passez un fil vers l’avant, en laissant du mou à chaque point. Ainsi, après découpe, en écartant les deux couches, vous obtenez un devant droit et un devant gauche, marqué au même moment. Ces marques resteront par la suite, car vous coupez les bouclettes entre les deux couches.

Lorsque toutes les pièces ont été découpées, marquées puis séparées, il faut surfiler les valeurs de coutures les plus fines, celles où l’on a pas ajouté de relarges, car exemple les coutures petit-côté et devant, la pince, les emmanchures etc. Ce surfil rapide se fait à la main, c’est plus simple, plus fin, et plus propre. Les points ne sont pas trop petits !

Il faut ensuite penser au montage, nous le verrons la semaine prochaine !

Bonne semaine, Julien Scavini

12 réflexions sur “Une veste en Grande Mesure – 1

  1. Raphael 8 septembre 2014 / 05:05

    Suberbe!
    Dès le premier essayage, on a donc déjà découpé l’ensemble des pièces dans le tissu final?

  2. Tsiferana 8 septembre 2014 / 05:32

    Bonjour M. SCAVINI,
    Merci de partager cet article avec Nous. En plus il est si détaillé, et cela nous apprend tellement de choses sur la construction d’une veste d’homme. Moi qui suis habituée à confectionner des tailleurs pour dame, je suis ébahie par la diversité des matières qui vont composer cette future belle pièce. Il est vrai que pour nous, il y a juste la doublure, la toile tailleur et le tissu lui-même en général …
    Du coup, j’attends avec impatience la suite 🙂
    A bientôt donc, et bonne semaine à vous!

  3. Adrien 8 septembre 2014 / 12:45

    Super idée ! Et assez impatient de la suite.

  4. Franck 8 septembre 2014 / 15:23

    Toujours aussi passionnant et toujours un plaisir de vous lire .
    Merci pour ce merveilleux travail .

  5. Nicolas 8 septembre 2014 / 21:36

    Passionnant ! L’ingéniosité humaine n’en finit pas de m’épater. Merci de nous faire partager votre expérience.

  6. NicK 9 septembre 2014 / 12:15

    Joli !
    (j’ai pas trop compris l’intérêt de marquer les pièces de tissu)(ça doit servir dans la suite)

    NicK.

  7. wouarnud 9 septembre 2014 / 14:10

    M. Scavini,

    Excellent article. Et, en suivant les liens d’Internet comme le lapin d’Alice, je me suis laisse entrainer dans la blogosphere pour apprendre, moi qui vis a l’etranger que 1) Vous aviez ete mis a l’honneur par le site « I am Dandy », et 2) Vous passez a la tele! Votre modestie et professionalisme est décidément remarquable.

    J’ai en ce moment une decision a prendre sur l’opportunite de revenir a Paris. Et je dois dire, la perspective de pouvoir visiter votre atelier regulierement y joue un role 🙂 A moins que vous commenciez a faire des Roadshows a Amsterdam comme les tailleurs HongKongais…

    A.

  8. RPC 12 septembre 2014 / 14:02

    Merci pour ce billet. En tant que couturière amateur, mon référentiel méthodologique est généralement le prêt-à-porter. Cet article donne un aperçu d’un autre type d’approche, plus exigeant, et probablement plus adapté.

  9. Moez 5 novembre 2014 / 03:44

    Bonjour Mr Scavini. Je vous lis toujours avec grand plaisir et beaucoup d’intérêt. J’aurais une question concernant le cintrage d’une veste: sur quelles pinces joue-t-on le plus pour accentuer le cintrage?
    J’ai lu quelque part que les pinces de devant ont en général une « largeur » ou écartement de 2 cm. Peut-on aller jusqu’à 3 voire 4 cm ou est-ce trop ? En gros, quel est l’impact du rajout d’1 cm?
    Enfin: il y a toujours une courbure au niveau du raccord des pinces des patrons B et C (ou, la couture qui va sous les aisselles et raccorde la petite partie latérale et la moitié du dos – si je visualise bien la construction de la veste) pour avoir un certain cintrage. Quelle est l’ampleur de cette courbure?

    Merci beaucoup pour tous vos éclaircissements.
    Moez.
    Jakarta, Indonésie.

    • Julien Scavini 6 novembre 2014 / 15:49

      Bonjour,
      pour les conformations très athlétiques, la pince devant peut aller jusqu’à 3/4cm en effet. MAis c’est très important et cela peut dans un effet négatif créer de la ‘poitrine’… attention. Classiquement, la pince milieu devant fait 1,5/2cm.
      Le cintrage se fait 1- par la couture petit-côté/dos (jusqu’à -4cm max), 2- par le milieu dos (jusqu’à -1;5cm max), 3- par le devant (la croisure) qu’il faut réduire de -1/-2 cm…
      Enfin, en ce qui concerne le dos, la courbe qui relie la taille à l’emmanchure peut être très ‘ronde’, une demi-taille dos de 17cm pour une demi-carrure dos de 23cm, ce qui fait un décalage de 6cm, ce qui est important!

      • Moez 7 novembre 2014 / 07:31

        C’est excellent. Merci beaucoup.
        Moez

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