La règle, l’usage et la convenance

En ce moment, Citroën diffuse une publicité télévisée pour un de ses petits modèles, avec comme égérie la fameuse et pétillante américaine Iris Apfel. Dans cette publicité, Mme Apfel tient ce discours :

 » Je n’ai aucune règle. Elles ne sont qu’une perte de temps. Je ne suis jamais les tendances. Pas de tendances, pas de règles. Un jour quelqu’un m’a dit : tu n’es pas belle et tu ne le seras jamais. Mais ce n’est pas grave, tu as quelques chose de bien mieux, tu as du style ! « 

Je dois dire que lorsque j’ai entendu cette tirade, je suis resté arrêté ! Cet écho à la pensée unique m’a profondément agacé. (En revanche, je ricane au double sens de cette tirade qui ferait dire que cette bagnole est moche mais que le style la sauve.)

Pourquoi je n’aime pas ce discours? Car cette idéologie de la personnification et du génie individuel est tout simplement conne! Cette pub est une pure posture!

Revenons d’abord à la voiture. Est-elle conçue sans règle? Règle de style d’abord, règle de sécurité ensuite? Je ne le crois pas. Un designer automobile travaille-t-il plus vite avec une feuille blanche et une liberté absolue? Ou avec le style maison, son histoire et ses règles? Je ne crois pas que les règles aient été une perte de temps pour dessiner ce nouveau modèle.

Cette voiture ne suivrait-elle par ailleurs pas les tendances? Vraiment? Si elle ne suivait pas la tendance, elle ferait 5m de long et aurait un moteur 8 cylindres de 6L. Elle ne serait pas écologique et la pub serait montée d’une manière qui déplaise aux femmes.

Cette déconstruction du discours s’applique à tout la causerie ambiante et plus que jamais à notre univers, celui du beau vêtement. Faire croire à des novices qu’il n’existe aucune règle est d’une imbécilité rare. D’ailleurs, cette dame très connue qui vit certainement au milieu de la jet-set sans-frontière, entre les bahamas, Portofino et son duplex à New York doit avec une vie remplie de règles et de convenances. Regardez Anna Wintour, dont la vie est réglée comme du papier à musique. Je doute qu’on puisse lui envoyer un mail comme ça ou l’approcher n’importe comment. (Et lui raconter des blagues Des Grosses Têtes).

Je ne comprends pas que l’on puisse faire croire cela à une armée de gogos prêts à gober !

ILLUS96

Au contraire, les règles, c’est du savoir-vivre. Les règles sont l’huile sur les rouages de la vie en société. Et les convenances ne sont pas une perte de temps. Au contraire. Faire croire que le style personnel est tout, est une contre vérité et une idée égalitariste idiote. L’académisme et les usages permettent à chacun de donner le meilleur. A l’inverse, l’individualisme qui pousse seul avec ses propres inspirations et talents ne donne que des génies ponctuels. Et même si c’est heureux, cela ne fait pas une société. Car nous ne possédons pas tous un don ou une capacité à devenir une icône. Heureusement d’ailleurs. Il faut savoir être dans le juste mélange des deux.

Regardez le Pitti Uomo, ce défilé de personnalités. Aucun homme qui y va n’est complètement libre. Ils sont tous habillés classiquement. La vraie liberté serait d’y aller habillé en Décathlon. Au contraire, cette convention – le mot est important – est l’occasion dans un même carcan de règles de montrer des individualités. Avec amusement, intéressement et écœurement parfois. Il serait en tout cas faux de croire qu’aucune règle n’existe.

La règle est faite pour simplifier la vie. Suivre une convention pour s’habiller – suivant son milieu, suivant ses moyens – est le préalable à l’expression de son égo : le style. Celui-ci ne vient pas seul, en particulier dans le vêtement. Car ce morceau de tissu coupé puis cousu suit des règles, ancestrales ; comme le patronage par exemple. Quoi de plus primitif que cette règle? Ne pas avoir de règle, ce serait s’habiller d’un sac poubelle. On verra peut-être cela sur les podiums prochainement…

Un peu de règle est obligatoire. Après, suivre un peu ou pas les tendances, exprimer un peu ou pas son goût personnel, tout est affaire de mesure et de personnalité ! Je pense en tout cas plus logique de dire qu’il existe des règles, oui, et qu’elles sont pour une grande majorité très simples et de bon sens.

Bref, là dessus, je vous souhaite une élégante semaine !

Julien Scavini

16 réflexions sur “La règle, l’usage et la convenance

  1. François CURINIER 13 mars 2016 / 21:33

    Cher Monsieur,

    Détonnant, rafraîchissant, stimulant… un grand merci pour ce billet d’humeur très « chouanesque » !

    Sartorialement vôtre,
    François Curinier.

  2. saxonico 13 mars 2016 / 21:34

    Merci Julien pour cette superbe analyse, j’approuve totalement et à l’occasion je te citerai et reprendrai tes arguments car ils sont justes et pertinent

  3. M 13 mars 2016 / 21:50

    🙂
    J aime la avec laquelle, Julien, tu deconstruis le message proposé cette marque.

  4. grisou 14 mars 2016 / 06:49

    Bonjour Monsieur,
    Oui, je suis de votre avis … les règles de savoir-vivre sont nécessaires et permettent justement de vivre en société
    Merci pour votre analyse et bonne journée

  5. François CURINIER 14 mars 2016 / 10:29

    Cher Monsieur,

    Détonnant, rafraîchissant, stimulant… Un grand merci pour ce billet d’humeur très « chouanesque » !

    Sartorialement vôtre,
    François Curinier.

  6. Shakersan 14 mars 2016 / 14:13

    Très pertinent Julien ! et merci pour ce petit coup de gueule !
    Très bonne journée .

  7. Jean-Noël 15 mars 2016 / 13:38

    Bravo ! Julien Scavini président !

  8. Charles 15 mars 2016 / 19:26

    J’abonde dans le sens de François Curinier : il y a du Chouan chez vous.

    Une petite réflexion amusante me vient à la lecture de votre billet :

    Vous faites quelque peu resurgir un vieux débat selon lequel il existerait des hommes « extraordinaires » – comme Iris Apfel – autorisés à s’affranchir des règles et usages par la seule légitimité de leur génie naturel, et des hommes ordinaires – Mais l’acquéreur de Ds 3 en fait-il partie ? -, dépourvus de génie et donc condamnés à respecter les usages s’ils veulent éviter le naufrage.

    Dans Crime et Châtiment, le criminel Raskolnikov et le juge d’instruction Porphyre Petrovitch ont, à l’occasion de leur première rencontre, un débat similaire, à propos de la légitimité des hommes extraordinaires – comme Napoléon – à s’affranchir des lois de la société – et notamment du commandement de ne pas tuer – qui s’opposerait à la vocation des gens ordinaires à demeurer dans l’obéissance.

    Dans tous les cas, le drame survient quand le quidam se prend pour « quelque chose d’autre ».

    Dans ce sens, le respect des convenances – que l’homme de la rue considère souvent comme la manifestation d’un snobisme rance – ne serait finalement qu’une forme d’humilité.

    Étonnant non ?

    • Julien Scavini 16 mars 2016 / 18:48

      Voilà qui est tout à fait vrai et pousse à la réflexion. J’aime cette définition par l’envers de l’humilité !

  9. Vaillend Fabie 16 mars 2016 / 14:55

    Bravo pour cet lettre ouverte pertinente et si vrai. Tant de chose si bien résumé.
    Jolie moment de lecture, je découvre votre blog, j’ai donc encore pleins de chose à lire

  10. Yves C. 17 mars 2016 / 12:13

    Très bon et très vrai !

  11. C 20 mars 2016 / 21:22

    Attention vous dérapez !… Vous virez réactionnaire !… Les heures les plus sombres de notre histoire, etc. !… – vous connaissez le refrain ?…
    Plus sérieusement, Gide disait intelligemment (conférence « L’évolution du théâtre ») : « L’art naît de contrainte, vit de lutte, meurt de liberté ». Et cela s’applique parfaitement au vêtement. Car en matière de vêtement comme en matière d’art, les « règles » ne sont pas sorties de l’esprit d’un tyran : elles sont le résultat d’une histoire.
    Du reste, pour faire de belles choses en s’affranchissant des règles, ne vaut-il mieux pas précisément les connaître, ces règles ? Les méconnaître et ne pas s’en préoccuper, c’est suivre l’adage contemporain suivant lequel il faut « penser par soi-même ». Mais comment « penser par moi-même » avant d’avoir « pensé par les autres » ? L’homme moderne se croit-il donc à la fois supérieur à Aristote, Wagner, Poincaré ou, puisque nous parlons du vêtement, Beau Brummel ?
    Il me semble que l’homme moderne – catégorie réductrice s’il en est – ne se croit rien : il obéit. Il doit d’abord consommer : c’est ce qu’on lui ordonne. Et connaître les règles en matière de vêtement, c’est malheureusement (malheureusement pour les grandes maisons) restreindre sa consommation, ou plus exactement la recentrer. L’intelligence du consommateur n’est pas une bonne chose pour le commerce : il faut donc lui donner l’illusion qu’il est libre, et que sa liberté se manifeste par la réalisation de son envie du moment. Cette spontanéité n’est d’ailleurs pas une gêne : si le consommateur réalise, mais deux mois trop tard, qu’il a acquis une horreur, il s’amendera en achetant autre chose : il aura ainsi consommé deux fois.
    Alors comment combattre cet état d’esprit ? En chouannant, bien évidemment ! (car comme d’autres commentateurs ici, votre article me rappelle au souvenir du chouan des villes). – En chouannant certes, mais également en travaillant comme vous le faites. – Le pardessus que vous avez réalisé pour moi, M. Scavini, en laine Holland and Sherry « 100 % Cotton » (l’atelier est farceur), est d’ailleurs une petite merveille au sujet de laquelle je ne cesse de recevoir des compliments. Mais si cela a été remarqué, est-il bien élégant ? Encore un des problèmes de la modernité : se vêtir décemment est déjà la marque d’une excentricité débordante.

  12. N DAVID 1 avril 2016 / 09:33

    Ce débat sur les régles est en effet très passionnant et trés actuel.
    Il y a deux manières de voir les choses

    soit, il y a une idée du bien, du beau qui pré existe (cela suppose que
    quelqu’un l’édicte), universelle selon certains, et il s’agit de
    l’incarner en appliquant, les règles,les valeurs. Derrière cela, se
    cache l ‘idée qu’il y a une essence du beau, et que l’on peut
    l’incarner : qu’est ce que je dois faire en fonction de la régle ?

    Ou alors, il n’y a que des manières d’être produites, exprimées, par
    chacun d’entre nous. On examine sans jugement a priori, l’intégralité ce
    qu’il est possible de faire, d’incarner en fonction des caractéristiques
    de chacun. Derriére cela se cache l ‘idée de l’idiosyncrasie : qu’est ce
    que je peux faire en fonction de mes caractéristiques propres ?

    – Dans le premier cas, je m’habille en fonction de canons, de la pensée
    dominante du moment, de la mode….J’incarne une idée du beau. Il y a une
    règle, je dois l’appliquer. On est dans le devoir.
    – Dans le second je m’habille en fonction de ma morphologie, des couleurs
    et des coupes qui me vont. Je fais ce que je peux en fonction de mon
    potentiel. On est dans l’exercice de sa puissance.

    Les philosophes se sont aussi affrontés sur ces deux manière de voir les
    choses, le monde.
    Les tenants des valeurs à incarner, de l’essence : moralistes (socratiques,
    Lumières, Kant, Marx..) , les tenants de la puissance (ce que je peux
    faire, mes capacités), de l’existence : éthiciens (Spinoza, Niezsche,
    existentialistes, Levinas..).
    Dans les deux cas il y a des « régles », soient elles viennent de l’extérieur
    (un sage qui les édicte) , soient elles viennent de soi (j’exerce ma
    puissance). Dans les deux cas il ya risque d’excés : dictature du gout ou
    anarchie.
    A chacun sa vision…et je vous laisse réfléchir à quels autres pans de la
    vie sociale, pollitique on peut étendre cette réflexion…

  13. Quiequegg 5 mai 2016 / 18:10

    Afin d’alimenter le débat, voici le point de vue de Simon Crompton sur le style ; des règles ou comment les connaître pour mieux s’en affranchir (ou pas.)

    8. “Most generic wisdom about style has been put better by someone else already. Don’t try and rewrite them, just quote them. My favourite is from Picasso: ‘Learn the rules like a master, so you can break them like an artist’. You have to learn to draw first, and Picasso was a great draftsman.”

  14. Rébecca 4 novembre 2016 / 19:37

    Bonsoir Julien, j’adore votre raisonnement très philosophique!!! les règles sont des codes, linguistiques ou vestimentaires et sont faites pour être suivis, et vous savez quoi? même la faune et la flore suivent des règles.

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