L’importance de la façon

Un jeune client me demandait récemment mon avis sur la veste qu’il portait. Un modèle acheté pour quelques dizaines d’euros à peine dans une grande enseigne du pas cher.

Que pouvais-je dire sans froisser le garçon? Voilà un exercice ardu. Toutefois, une bonne vérité est parfois intéressante à dire. Premièrement, ce qui me sautait aux yeux est le tissu, la laine. Elle était terne, affreusement terne et livide. Comme du coton. Il n’y avait aucun éclat, aucune luminosité, aucun reflet heureux.

Prise seule, la veste présentée dans un magasin ne vendant que cela apparaitra belle, certainement. Mais confrontée à de vraies vestes en beaux lainages, la vérité saute aux yeux. Il y a une laine moche et une laine belle. Les grandes enseignes recourent obligatoirement à des tissus vendus aux alentours de 5/6€ le mètre, ce qui évidemment, n’a rien avoir avec un lainage de drapier italien. Nous autres les tailleurs ou les belles marques de prêt-à-porter utilisons des draps au valent dix fois cela, au bas mot! Cela se ressent fortement. Ce qui m’attriste est de voir des confrères en mesure proposer dans des offres d’appels très peu chères, ayant pour seul but de vous faire déplacer, des tissus de la sorte. Alors évidemment, pour 400€, vous ressortez avec une veste personnalisée. Mais tout de même, c’est moche.

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Il y a donc le tissu. Ensuite, il y a la coupe. Là, je ne pouvais pas trop m’avancer, car cela ne me semblait pas si mal. Un peu courte, encore que le client était petit, donc ça allait très bien. Un détail toutefois attira mon attention, les épaules. J’osais alors une remarque sur la curiosité de celles-ci. Le client immédiatement m’arrêta en objectant qu’il y avait là visiblement un problème. Et me demandant comment le régler…

Pour vous le décrire, les épaules cassaient en deux, le bout de l’épaule n’appliquait pas et remontait. La ligne d’épaule faisait un V, alors que la taille était bonne, pas trop serrée. Et cela, il n’y a rien à faire, signait la médiocrité de l’usine.

L’épaule est l’endroit le plus complexe de la veste. Les coutures dans cette zone sont ardues, toutes en relief et volume, il y fait sombre et les feuilles entoilages nombreuses rencontrent d’un côté l’encolure, et de l’autre l’emmanchure, deux zones alambiquées. Et c’est par là qu’une veste est finie.

Même lorsqu’elle est thermocollée, la difficulté à monter une veste à cet endroit est à peine moindre. Il y a des embus savants à disposer pour que 1- l’épaule tourne un peu et dégage l’aisance de la clavicule et  2- épouse bien l’épaule pour que le col applique et ne décolle pas derrière. Même pour les vestes les moins chères, il y a une haute technicité. Et donc, comme disent les anglo-saxons « un tour de main ». Une veste, c’est pour cela que c’est normalement plus cher qu’un pantalon à fabriquer, possède une forte technicité. Si l’usine ne l’a pas, elle sortira des vestes comme on retourne des chaussettes, basiques. Et si l’épaule plisse, se brise et que la clavicule n’est pas bien épousée, il n’y a rien à faire. C’est à la coupe, au montage et dans les opérations d’entoilages (collant ou pas) que réside le savoir-faire, le « know-how » comme disent encore une fois, les anglo-saxons!

Et donc en l’occurrence, peu de retoucheurs qualifiés auraient pu sauver cette épaule brisée, à moins de payer… le prix de la veste.

Soit dit en passant : le « gap collar » ou quand le col décolle est un problème voisin des épaules qui brisent. Parfois, un « gap collar » est d’ailleurs préférable à des épaules cassées. C’est une question de largeur de l’encolure. Si l’encolure est trop fermée, trop serrée, alors les épaules vont se briser sur le cou, comme mon dessin. Et si l’encolure est trop ouverte, alors il y aura un « gap collar »… Difficile navigation entre les deux.

Dernière petite anecdote du métier enfin à vous livrer. Pour faire fortune dans les costumes, il y a deux solutions, radiner sur le tissu et/ou radiner sur la fabrication. Si une marque radine sur le tissu, elle radinera aussi probablement sur la façon. Normal, inutile de payer un fabricant italien pour un poly-viscose à 2€ le mètre. Et puis il y a l’autre solution, plus insidieuse et à l’origine des plus belles réussites de ces 30 dernières années. Ces marques payent des tissus onéreux, de belles maisons italiennes, puis cherchent « des façons de merde » comme m’a soufflé un ami qui travaille dans le milieu (passez moi l’expression!). Ne cherchez pas en Europe, ces usines sont plus loin. Facialement les vestes et costumes sont superbes et se vendent bien, grâce à l’étiquette du drapier. Et puis au bout de six mois, plus rien n’a de tenu, tout s’effrite. Mais je ne vous dirais pas les marques spécialistes de cela ! C’est mon secret. Enfin, si vous faîtes un beau produit, avec un beau tissu, et bien c’est dur!

Belle semaine, Julien Scavini

3 réflexions sur “L’importance de la façon

  1. Tiffy 30 juin 2019 / 15:01

    Sauf erreur de ma part c’est Cerruti qui a favorisé cet affichage du nom du drapier sur les costumes, dans le but de faire profiter l’activité drapier de la notoriété acquise auprès du grand public par l’activité couture. Ceci a malheureusement eu pour conséquence de permettre à certains malhonnêtes de jouer sur cette ambiguïté entre les deux activités afin de vendre des costumes de piètre qualité au prix d’un haut de gamme.

    Aujourd’hui beaucoup de costumes arborent fièrement l’étiquette de drapiers réputés (Cerruti, Dormeuil, VBC, Loro Piana pour ne prendre que les plus fréquents) mais sans précision sur le tissu exact utilisé et la qualité de la fabrication du vêtement ces étiquettes ne veulent finalement pas dire grand chose. Souvent une belle liasse d’un drapier peu connu sera préférable à l’entrée de gamme d’un des grands noms du secteur.

    Un de mes amis me faisait remarquer que la solution était dans l’éducation des clients : il faut apprendre à reconnaître la qualité. Je ne pouvais pas lui donner tord, néanmoins on peut objecter que reconnaître la qualité d’un costume en rayon dans une boutique n’est pas évident. L’éclairage fausse le rendu du tissu et faire la différence entre un thermocollage de bonne qualité et un semi-entoilage n’est pas toujours chose aisée.

    Bonne Journée à tous.

    • chiffon 1 juillet 2019 / 16:04

      La différence entre le thermocollage et l’entoilage s’apprend assez bien je trouve. En revanche, entre un entoilage mal fini et un entoilage de bonne qualité, c’est dur.

      De la même façon, bien sentir la coupe demande de l’entrainement, et de l’oeil (il m’a fallu du temps pour saisir la notion d’emmanchure). La qualité des finitions aussi est ardue à saisir, surtout quand on débute.

      Une fois qu’on a eu de la (grande) mesure en main, ou simplement du PAP de haut vol, c’est plus évident de constater les défauts (ou les bonnes affaires) sur du moins cher.

      La solution est dans l’éducation, évidemment. Mais éduquer une classe d’âge entière sera l’affaire d’une décennie au moins, pour au mieux une minorité non négligeable d’amateurs éclairés. Et gare aux trop bons commerçants, qui peuvent embobiner un amateur éclairé tout aussi sûrement qu’un grand novice, en utilisant le bon vocabulaire et en donnant l’illusion de contrôle. Je pense même que quand on a quelques connaissances, c’est encore plus facile de se faire avoir (par les mots clefs : entoilage, fait-main, spalla machinchose, milanaise, les noms de drapiers, cran parisien, etc.).

      • Patrick Camilletti 3 juillet 2019 / 22:09

        C’est vrai que pour Cerruti, il y a à boire et à manger dans leur tissu « Superissimo »… J’ai des tissus en laine super 150 et d’autres en laine cachemire sur des pantalons Bernard Zins de belle main et de belle tenue et d’autres en laine froide du même drapier qui sont de piètre qualité (tissu trop fin qui s’use et a tendance à se trouer à l’usage…)

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