Le 11 septembre revient chaque année avec ses images terribles. Comme beaucoup, sans doute, j’ai été profondément marqué par cette journée (j’étais au lycée) et, en lisant récemment quelques articles sur les attentats, je suis tombé sur un personnage que je connaissais finalement assez peu : Larry Silverstein, grand promoteur immobilier new-yorkais.
Son histoire paraît presque écrite pour le cinéma. À l’été 2001, Silverstein conclut avec la Port Authority un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans sur le World Trade Center, dans une opération évaluée à environ 3,2 milliards de dollars. Quelques semaines plus tard seulement surviennent les attentats. Plus incroyable encore : ce matin-là, lui qui avait pris l’habitude de rencontrer les locataires autour d’un petit déjeuner au sommet de la tour nord, à Windows on the World, n’y était pas. Sa femme avait insisté pour qu’il honore un rendez-vous chez le dermatologue qu’il voulait encore repousser. Ce détail lui sauva vraisemblablement la vie.
Mais si je veux parler ici de Larry Silverstein, ce n’est pas de ses immeubles. C’est évidemment de ses chemises.
Car l’homme offre un merveilleux condensé du grand vestiaire d’affaires américain des années 1980 et 1990. Costume souvent sombre, parfois rayé, cravate éclatante et, surtout, cette fameuse chemise à col blanc contrastant, généralement accompagnée de poignets blancs. Le corps de la chemise peut être bleu, mais Silverstein ne s’arrête certainement pas à cette prudence : on rencontre chez lui des rayures mauves, roses, jaunes, rouges, parfois plusieurs couleurs à la fois.




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Ce col blanc fut l’un des grands signes du power dressing américain. On pense immédiatement à Wall Street, aux banquiers, aux avocats et, bien sûr, à Gordon Gekko, sur lequel j’avais écrit ici. Il possède pourtant une origine parfaitement classique : autrefois, cols et parfois poignets étaient des pièces détachables, lavées et empesées séparément de la chemise. Mais revenu dans les années 1980, le procédé ne disait plus vraiment « économie de blanchisserie ». Il disait plutôt : j’ai réussi.
Et Larry Silverstein pousse la logique assez loin. Ses cravates sont volontiers orange, fuchsia, rouge vif ou couvertes de motifs géométriques. Quant aux pochettes, elles reprennent quelquefois très directement les couleurs, voire le dessin, de la cravate.
Or, le lecteur fidèle de Stiff Collar le sait, je passe mon temps à dire qu’il ne faut précisément pas faire cela. La pochette ne doit pas être la petite sœur jumelle de la cravate. Une pochette blanche, ou un motif discrètement coordonné sans être identique, donnera presque toujours davantage d’élégance. Une élégance anglaise de Lord. Le camaïeu trop évident fait vite « coffret cravate-pochette offert à Noël ».



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Et pourtant…
Chez Silverstein, cela fonctionne précisément parce que tout le personnage est ainsi. Il y a quelque chose du vieux milliardaire new-yorkais, du promoteur qui aime être vu et ne demande la permission à personne. Dans le genre : un de mes clients français qui fait le même métier me racontait un jour qu’à son premier coup à l’âge de trente ans (un centre commercial), il avait déboulé à la réunion avec des sommités locales et intervenants du projet, dans une énorme Mercedes avec chauffeur. Pour impressionner car le coup était plus gros que lui. Et ça avait fonctionné… Ce doit être un trait de ce métier. Revenons à Silverstein. Ce n’est pas l’élégance britannique discrète donc, certainement pas le chic parisien qui prétend n’avoir fait aucun effort. C’est une élégance d’argent heureux, un peu tapageuse, presque datée, mais parfaitement assumée. En voilà une chemise extravagante :
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Et finalement j’aime assez cela. Lorsqu’un défaut de goût est répété avec suffisamment de constance, il finit parfois par devenir un style. Qu’on ne peut discuter ! Il a aujourd’hui 94 ans.
Belle soirée.
Julien Scavini
