Du Temps De Papa

Il y a quelques temps, un lecteur du blog m’a prêté un livre au détour d’un passage à la boutique en me proposant de le lire. Pour le plaisir m’a-t-il dit sans plus de détail… Le livre s’intitule Du Temps de Papa. Il a été écrit par un certain Gontran de Poncins (1900-1962) et publié en 1955 par les éditions Julliard. La couverture très cocotte ne m’a pas immédiatement poussé à la lecture. Et puis un jour, j’y ai plongé, sans plus. Passé une citation de Beudelaire « En vérité, je n’avais pas tout à fait tord de dire que le dandysme est une espèce de religion« , les 206 pages s’ouvrent sur la description du dit papa, en fait le comte Bernard de Montaigne, faisant exprès d’arriver systématiquement en retard à la messe donnée dans la chapelle du château. Pas mal de dialogues et d’expressions toutes faites m’ont donné une première impression mitigée, d’une écriture un peu facile et tape à l’œil.

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Et puis, le sujet s’est approfondi. Chapitre II, Papa Construit son personnage. A partir de cet instant, le sujet apparait plus clairement et la lecture accélère. On découvre un personnage érudit et élégant, vivant sur un grand pied, un aristocrate tout en panache : « C’est à Paris que Papa s’est trouvé. C’est là qu’il a réalisé sa forme, cet Art de vivre qui était en lui. Car Papa voit naturellement beau, et il veut la perfection. Rien n’est trop beau pour lui, ni trop grand. Il aime les grandes demeures et les grands développement à la française. Ce qui lui aurait fallu, c’est quelque chose de la taille de Versailles ; avec des meubles signés de Jacob ou de Riesener ; des halls ornés de Carle Vernet, des salons pleins de Ruisdael et de Gainsborough ; et des bibliothèques avec, exposés sur des tables, des livres tous en maroquin plein et des armes au fer chaud, reliés par Pasdeloup. Ce qu’il lui faut, c’est le summum de la qualité en tout« .

Au fil des chapitres, le fils décrit à travers son père un monde qui a cessé d’exister déjà au temps de la publication et qui n’est que plus lointain et exotique aujourd’hui, quasiment un siècle après. Le Papa est plein d’esprit et d’un grand humour, que l’auteur distille tout au long de l’ouvrage, évitant de rendre trop sérieux ce qui était très sérieux. La description du voyage en train entre le château et la résidence d’été est particulièrement hilarante. A l’époque, il était concevable de prendre 150 kilos de bagages et d’affréter un wagon pour ses chevaux, avec un bon lit de paille. Aussi hilarante est l’histoire de l’écuyer, William, un bel écossais roux, à l’origine d’une épidémie de rouquins dans le petit village quelques années après… Il y a parfois un peu d’Audiard, comme par exemple à propos d’un grand diner : « Le comte Ali-Bab, lui s’y adonne avec une ferveur qui met Papa en joie. Avec lui, ce n’est plus manger ou boire, c’est aborder chaque mets avec la révérence du connaisseur, le recueillement de l’initié, la mystique de l’apôtre. » Toujours à propos des diners, Gontran de Poncins rapporte avec beaucoup de finesse : « cet Art est autant l’art de Bien Manger que celui d’entretenir ses amis et celui de la politesse. Converser, en sorte que tous les invités sans exception se sentent à l’aise et au mieux de leurs possibilités est de la part du maître de maison un Art infiniment subtil. Il s’agit dès l’arrivée des gens, de les mettre à l’aise, de les faire se sentir bien. Si tel d’entre eux est morose, ou préoccupé, il s’agit de le distraire de son état. Si tel autre est en forme, il faut exploiter cette forme et le faire « mousser » au mieux de l’intérêt général. »

Si la plupart des scènes se déroulent à la campagne et permettent d’en apprendre très long sur les usages et les habitudes au château (un peu à la Dowton Abbey), quelque paragraphes évoquent la vie parisienne : « C’est à Paris que Papa était à son meilleur. Il n’aurait jamais dû en sortir, tant Paris – et Paris seul – était son « climat ». Il avait été à Londres, une fois, passer la soirée au Jockey Club, il s’y était prodigieusement ennuyé. « Les hommes étaient bien mis ; mais ils étaient là, à se pocharder dans des fauteuils, chacun pour soi, sans dire un mot! » Mon père avait regagné précipitamment Paris. Mais sa fortune, et aussi le principe selon lequel il ne pouvait faire les choses à demi, ne lui permettait pas d’y séjourner plus de trois mois par an. A peine arrivé, il commençait par se « remettre en état ». « Je n’ai plus rien à me mettre, je suis honteux! » Il avait beau avoir à la campagne soixante vêtement alignés sur leurs portemanteaux, apparemment cela ne suffisait pas. Et le premier soin de mon père, après avoir surveillé l’installation de ses chevaux – dans une écurie proche de notre appartement – était d’aller chez son chemisier, toujours le même, et chez son tailleur. Le tailleur, comme il sied à une Maison anglaise, n’avait pas de façade. L’appartement, sis au quatrième étage de la rue Royale, était immense et totalement vide. Au bout d’un instant, une porte s’ouvrait. Apparaissait  » Mister Plaistoe » : un gentleman très digne vêtu, cela va de soi, très sobrement. […] Monsieur Plaistoe l’emmenait alors, avec la dignité et le savoir-faire britannique, jusqu’à une immense table en bois sombre sur laquelle attendait quelques liasses d’échantillons. Sans laisser à mon père la peine de chercher, il promenait rapidement ses doigts à travers une liasse, avec la vision parfaitement nette de ce que Papa voudrait. »

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La description du fils est ambivalente. A la fois pleine d’amour pour ce héros de l’ancien monde, demi-dieu mythologique, et d’une vérité dure pour un père difficile, peut-être absent pour son fils et sa femme – c’est par elle qu’est venu l’argent. Un chapitre est même intitulé Papa est affreusement déçu par son fils.

Autour de la seconde guerre, tout change et évolue très vite « l’œillet est toujours là, à la boutonnières, mais sur le revers usé il fait caricature« .  Le téléphone arrive, la Citroën remplace l’élégant attelage, l’usine tue l’artisanat : « chaque fois que Papa fait à Paris une visite rapide, il a une surprise désagréable. Chez Leroy où il a voulu faire réparer sa pendule de voyage, on lui a dit que des mouvements comme cela on n’en fait plus. Idem chez le maroquinier, où on lui annonce que de faire un nécessaire de voyage comme le sien coûterait une fortune. Beck le sellier est mort, personne ne l’a remplacé. […] Ainsi, lentement, sournoisement, cette « forme » merveilleuse qui constitue toute la vie de mon père s’est désagrégée. A la maison, le personnel a passé de trois hommes à deux, puis à un. Octave est parti le premier : avec lui, c’est toute une dignité qui s’en est allée. Puis le chef à son tour s’est retiré, ça a été un coup plus dur encore. Une cuisinière l’a remplacé, quelle déchéance! Un chef, c’était le « glamour » ; une cuisinière, c’est la bourgeoisie ; c’est bon pour ceux qui ont, non des femmes de chambre, mais des « bonnes ». » L’écriture se fait moins tapageuse, le rythme ralentit. L’auteur pousse doucement le roman à sa fin que l’on cherche plus de plus en plus à éviter. « Lui jadis si intraitable sur le glaçage de ses cols, en a un tout mou, comme d’une chemise de nuit. Sa cravate aussi est défraichie« .

Peu à peu, tout s’éteint. Le dernier chapitre dénoue la vie de ses parents – et en même temps que tout un monde – par un truchement tout à fait osé : un parallèle plein de tendresse entre la vie de sa Maman et la bicyclette de jeunesse de sa Maman, dont elle n’avait pas le droit de faire usage et qui a continuellement rouillé et encombré la remise, « ce n’est pas de votre rang disait Papa ». La maman, une grande aristocrate elle aussi, est tout l’inverse du père, près de l’utile et des sous, de la noblesse terrienne qui fait attention pour survivre. Les derniers paragraphes sont presque chuchotés et emplis d’une émotion rare. A peine le rideau baissé, on voudrait recommencer pour ne pas en perdre une miette et de nouveau suivre cet être incroyable et unique.

J’ai mis autant de citations que possible pour que vous puissiez vous aussi ressentir le livre, qui évidement ne se déniche qu’en occasion. Gallica ne l’a pas scanné. L’auteur même semble être tombé dans l’oubli. Même pas un wikipédia en français. J’aimerais rééditer ce livre. Une tâche ardue. Sinon, il faudrait du temps pour le scanner!

Belle semaine, Julien Scavini

Rayures et carreaux

La semaine dernière, un lecteur me posait la question de savoir si une chemise à rayure pouvait aller avec une veste à carreaux. Avant de donner la réponse, si réponse il y a, je vais rappeler quelques principes.

Premièrement, le motif rayé sur des vêtements renvoie plutôt à l’urbain et au formel. Les costumes de banquier – et leurs chemises – ainsi que les pantalons de jaquette sont rayés. Par ailleurs, le carreau renvoie de son côté plutôt au loisir et à la détente, pour ne pas dire au campagnard.

Ainsi, il ressort de manière simple que la rayure est plus opportune en ville et que le carreau va bien le week-end. Le premier motif fait habillé quand le second fait décontracté. Prenez deux chemises, une rayée et une à carreaux, pour les amateurs de classicisme anglais un peu rigide, la première sera idéale sous un complet pour le travail et la seconde sous un pull pour se détendre. C’est ainsi.

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Découle de ces principes un fait logique : l’un et l’autre n’ont pas à se mélanger. La règle est simple à suivre.

 

N’a de conviction que celui qui n’a rien approfondi a dit Cioran. A partir de là, essayons de nuancer la règle.

 

Le week-end je suis parfois amené à porter des chemises rayées, par envie tout simplement. Mais je ne mets pas de veste à carreaux avec. En revanche un pull peut aller. Du moment que les motifs ne se percutent pas.

De même en semaine, j’ai quelque chemises avec des carreaux qui peuvent aller sous un complet. Là encore, tant que le costume n’est pas rayé…

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Car, si j’accepte que la première règle (rayure = urbanité et carreaux = campagne) puisse être nuancée de manière contemporaine, je trouve curieux de vouloir aller plus loin. Si le costume est rayé, une chemise unie ou rayée sera idéale. Si la veste est à carreaux, une chemise unie ou à carreaux sera parfaite. Et le choix est assez vaste pour ne pas se sentir limité!

Bien sûr, ceux qui voudraient aller plus loin et mélanger les motifs entre eux n’iront pas brûler dans les flammes de l’enfer. Il y a bien d’autres errements que le grand manitou traitera en temps et en heure. Le conflit des motifs n’en fait sans doute pas partie.

Mais cette volonté est alors un fait de style et de mode et non une application classique du vestiaire masculin. Quand le Duc de Windsor ou Otto Preminger mélangeaient costumes à carreaux et chemises à fortes rayures, c’était avec le dessein d’étonner et de passer pour décadent.

Si vous voulez mettre une chemise rayée sous une veste à carreaux, il faut le faire avec panache. Pas avec parcimonie, sinon, c’est juste insignifiant. Combien de fois ai-je vu dans la rue des vestes de tweed vert ou brun carroyées portées avec des chemises bengal bleu ciel? C’est juste ringard et moche. Il n’y a ni accord de couleur ni de motif. Si à la limite, la chemise était coupée dans une large rayure vert sapin, je comprendrais aisément l’idée. Il faut revendiquer le choix quand on sort des clous.

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Un tissu en particulier toutefois me fait douter : le prince de galles. Tissu à carreaux idéal pour réaliser des complets de ville, je le marie classiquement avec une chemise unie ou à carreaux. Mais Alan Flusser suivi par Adriano Dirnelli ont démontré avec brio qu’un prince de galles discret et urbain se mariait bien avec une chemise à rayure bengal discrète. L’effet optique est légèrement irisant, et pas du tout choquant – quelque chose dans le vestiaire classique peut-il l’être? Donc, en l’espèce, je donne ma langue au chat et vous laisse seul juge!

Pour le reste, je m’en tiens à ma bonne vieille règle : avec un complet de ville rayé, je mets de la rayure et de l’uni, avec une veste à carreaux, je mets du carreaux ou de l’uni. C’est simple et ça suffit. Tout le reste n’est que jeu personnel.

Belle semaine, Julien Scavini

 

Élégance et discrétion

Beaucoup de jeunes gens doivent se poser la question : être élégant, est-ce se faire remarquer? A priori, la mythologie de l’élégance veut que précisément, la plus grande des élégances soit de ne pas se faire remarquer. Brummell dit-on l’aurait dit, repris par d’autres…

Seulement, la confrontation à la réalité oblige à reconnaitre qu’être élégant – dans ce monde assez moyen – oblige nécessairement à se faire remarquer.  Mettez un jean moyen, une paire de basket moyenne, un caban moyen sur une chemise moyenne et vous serez… dans la moyenne, bingo. Au travail, mettez un costume passable et personne ne vous dira rien ; mettez une pochette sur le costume passable et certains vous traiteront de dandy ; mettez un gilet et tout le monde vous demandera si vous allez à un mariage…

La conclusion est donc assez rapide à trouver : oui, bien s’habiller, c’est se faire remarquer. Quand j’étais jeune, j’aurais dit « se taper l’affiche ». Toutefois, il est possible de distinguer deux niveaux d’élégance en costume.

Première strate. Le costume est bien coupé, dans une étoffe de qualité. Rien d’extravagant, juste de la qualité. La chemise est sobre et la cravate aussi. Finalement, pour le commun des mortels, peu de différence par rapport à une tenue passable. Mais pour vous, l’alliance de raffinement et de discrétion est idéale. C’est ainsi que je m’habille moi-même tous les jours. Costume marine, chemise rayée, cravate classique, une tenue digne et simple. Je suis ravi sans faire d’excès et sans me torturer mentalement pour savoir ce que je vais mettre avec quoi. Pourrait-on dire que cette approche mesurée est proche de la définition du gentleman?…

Seconde strate. Là, il y a une volonté d’en faire plus, de ne plus se contenter de la sobriété mais de sortir le grand jeu. Le costume est peut-être toujours sobre, mais le gilet est croisé, les revers immenses et la cravate très inspirée. En bref, une tenue qui pourrait faire la couverture de The Rake. Un pas vers le dandysme?…

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Le premier niveau d’élégance discrète sera peut-être remarqué ça et là, mais rien de très impressionnant. Au second niveau, vous susciterez chez les gens que vous croiserez des commentaires divers. J’imagine aisément qu’Hugo Jacomet ou Alexander Kraft ne doivent pas passer inaperçus dans les cercles qu’ils fréquentent.

Si la première strate est à la portée de tout le monde – il suffit pour cela de lire les us et coutumes du vestiaire masculin sur Stiff Collar ou Parisian Gentleman – la seconde nécessite d’être sûr de soi. Il faut oser s’habiller avec panache!

A priori…

Car cette dernière phrase que j’ai longtemps posé comme axiome n’est en fait qu’une hypothèse assez gratuite. Je l’ai constaté bien souvent avec mes propres clients et amis.

Il n’est pas nécessaire d’être rempli d’assurance et d’être « un gagnant thatchérien » pour s’habiller avec une grande élégance !

Curieusement non. J’ai une bonne petite dizaine de connaissances qui font mentir cette idée. Certains d’entre eux sont si timides que je prends des pincettes pour converser avec eux. J’ai eu le plaisir d’avoir un stagiaire, qui se reconnaitra, qui osait à peine parler aux clients. Pourtant, les vestes napolitaines étaient sa grande passion et la sprezzatura italienne un travail de tous les jours. L’allure démonstrative ne leur fait pas peur du tout.

Ces connaissances, malgré une grande timidité et un sens aigu de la réserve, osent. Qu’importe que les regards se tournent vers eux, ils arrivent à être à la fois très élégants visuellement et très discrets par leur façon d’être. Deux expressions opposée pour une même forme. Réussir à s’habiller ostensiblement comme un milord et en même temps être extrêmement doux et retenu. C’est possible. Assez rare, mais possible. Comme quoi, la nature humaine arrive à allier les antonymes.

Le tailleur voit défiler beaucoup de messieurs et peut ainsi découvrir que contre tout attente, son client si réservé et qui osait à peine pousser la porte de l’atelier se révèle d’une extrême élégance. Qui l’eût cru.

Belle semaine, Julien Scavini

La poche cavalier

Sur un pantalon se trouvent un certain nombre de poches : les poches côtés, les poches dos, parfois une poche gousset réalisée à la lisière de la ceinture pour placer un peu de monnaie ou une montre et parfois aussi des poches cargo, à soufflets, sur le côté de la cuisse. Si toutes ces poches présentent une ou deux variantes, la poche côté elle peut prendre jusqu’à quatre configurations.

Classiquement, les poches côtés sont réalisées dans un biais léger, qui permet plus facilement de faire entrer les mains. L’ouverture peut également être pratiquée dans la couture. La poche s’ouvre alors à la verticale, ce qui est très discret. Une option que j’ai choisi pour ma ligne de pantalon. Les tailleurs autrefois affectionnaient la poche côté passepoilée. Plus technique à réaliser et plus fragile, elle se situe plus en avant sur le flanc de la cuisse et nécessite un pantalon ample pour rester élégante. Si le pantalon serre, les passepoils s’ouvrent. Il faut vraiment que les tailleurs compliquent tout, juste pour montrer que c’est possible!

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Enfin, les poches côtés peuvent être disposées de manière cavalière. Assis sur le dos d’un cheval – d’où le nom – il est plus aisé de mettre la main dans la poche par le haut. Une poche n’ouvrant que par le haut garde aussi mieux les petites choses que l’on y place, monnaie, clefs ou contremarques diverses.

Ainsi, la poche cavalière présente une ouverture largement horizontale et peu importante sur le côté. Chez les tailleurs, la poche cavalier est réalisée par une succession d’angles droits et biseautés, comme sur le dessin.

Les jeans utilisent la même poche, à la différence qu’elle est découpée en arrondie. Une forme très élégante me semble-t-il.

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Pendant longtemps j’ai été très circonspect sur l’usage de cette poche. Il est vrai que la disposition ‘par le haut’ rend l’accès à la poche mal aisé. Mais a priori, on ne met pas ses mains dans les poches, donc ce n’est pas un problème.

En revanche, cette disposition a deux aspects positifs très importants : elle permet à ceux qui mettent des choses dans les poches – ce qui n’est pas mon cas, c’est très disgracieux de mettre des choses dans le pantalon, ça alourdit tout – de les garder sans risque de perte. Je pense que le jean, vêtement de travail, a été développé suivant ce principe.

Surtout, la poche cavalier règle le problème de la poche qui fait des oreilles, qui s’épanche en s’affaissant. C’est le mal des pantalons contemporains, coupés ajustés. Si le fessier est à peine fort ou si – surtout – le bas ventre appuie à peine sur la ceinture, les poches côtés verticales s’ouvrent de manière disgracieuse.

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La poche cavalier, en étant coupée horizontalement améliore grandement ce point et permet au bassin d’apparaitre étroit, au plus près de la cuisse. L’allure est au plus près. Dans les années 60 et 70, les pantalons très moulants ont popularisé ce modèle, y compris chez les grands tailleurs. La réponse technique est la bonne lorsque le ventre est un peu fort et fait bailler les poches classiques. Pour ma part je n’ai pas ce problème, mais je l’applique aussi souvent que possible lorsque l’on me commande un pantalon ajusté et que je m’aperçois que sur le modèle classique les poches verticales baillent. Ainsi, le problème est réglé et le client découvre un pantalon de costume aussi ajusté qu’un jean. Les tailleurs s’adaptent à la demande.

Notons enfin que la poche côté en biais ou dans la couture, a l’avantage de faire office de soufflet, lorsque l’on s’assoie. La poche baille ce qui donne de l’aisance. Avec la poche cavalier, ce soufflet n’existe pas. Le tissu doit être un peu souple pour encaisser l’agrandissement du volume du bassin assis.

Belle semaine, Julien Scavini

Le recueil de Massimiliano Mocchia di Coggiola

Mon ami Massimiliano Mocchia di Coggiola, artistes aux talents multiples (peinture, mise en scène, écriture) a publié en fin d’année un recueil de ses chroniques publiées dans le magazine DANDY, chez le même éditeur que mon petit livret de dessin, Alterpublishing. Le livre compile donc des articles divers, qui ensemble forment une étude de ce qu’est un dandy. Une très agréable lecture pour les élégants !

Le livre s’achète exclusivement chez Amazon, grâce au système d’impression à la demande, qui ne coûte rien à l’auteur et lui rapporte bien plus qu’en édition classique (environ 30% au lieu des 3% habituels…)

Bonne soirée. Julien Scavini

Une myriade de détails colorés

Dans un environnement extrêmement concurrentiel pour les marques de prêt à porter, tout est bon pour se distinguer. Par exemple trouver un manteau marine simple et bien coupé devient ardu. Tel marque va faire des poches minuscules et des passepoils en cuir, tel autre recourir à une laine très pauvre etc… Internet rend l’affaire encore plus piquante, puisque les articles, sur les sites multi-marques, se retrouvent les uns à côtés des autres. Ainsi se trouvent étalées des dizaines de références, forcément toutes semblables. Comment faire la différence, que choisir?

Dans ce grand magma, ajouter des trucs et des bidules aux vêtements est devenu une astuce de stylistes pour faire remarquer le produit. C’est ainsi que des souliers noirs, forcément simples, se sont vus ajouter des lacets rouges (que notre Président M. Macron semble apprécier) ou que des vestes ont été assaillies de boutons et boutonnières colorées. L’artifice de placer un détail chatoyant permet au produit de se différencier.

Une marque en particulier est allée très loin et avec un succès certain : El Ganso. La jeune marque espagnole née en 2005 surfe sur la vague preppy en superposant – à prix raisonnable – style classique et tentation pour les teintes vives. Les pièces intemporelles comme le caban ou le chino sont déclinées dans des draps simples et seules des touches de couleur permettent de deviner rapidement l’origine du vêtement. Sur le chino, c’est le fond de la poche arrière qui sera rouge faisant apparaitre deux lignes écarlates sur le fessier ; sur le caban, c’est le dessous de col qui va être coupé dans un tissu à cravate rayé. Dans le même genre aux USA, on trouve Vineyard Vines, toujours très acidulée.

Qu’en penser?

Mon sentiment est ambivalent. La première chose qui me vient à l’esprit – presque de manière prépondérante – est que la couleur n’est pas un crime! A l’heure où l’habillement vend à longueur de boutique du gris, du marine et du noir, un peu de vivacité fait du bien. Le rouge vif, le jaune acidulé, le vert citron, le bleu lagon, c’est très agréable et cela embellit le quotidien. Donc, il est très délicat de critiquer. La couleur, c’est chouette!

Mais quand même, j’ai tendance à être chagriné. Passé le sourire sur les touches opportunes de couleur, je ne peux m’empêcher de penser que quelque chose cloche.

Ce qui est gênant pour moi est la cacophonie qui nait de telles tenues. Non pas que je sois contre la couleur, mais contre la couleur utilisée n’importe comment.

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Dans une tenue classique, la couleur est amenée de manière ordonnée, à des endroits convenus : la cravate, la pochette, les chaussettes, pourquoi pas le pull ou le sous-pull. La couleur peut être soit accessoire (comme une pochette sur un costume sombre) soit instigatrice (un pantalon de velours grenat servant de base à un camaïeu automnale). Elle sert à égayer un ensemble discret ou à construire une tenue engagée.

Bien qu’ils vendent des vêtements franchement pétards, les produits ornés de chez El Ganso recourent à la couleur de manière accessoire dans un troisième voie. Pour le jeune homme qui ne porte pas de cravate ni de pochette, c’est l’occasion de porter un peu de couleur.

Troisième voie parceque les touches de couleur sont liées au vêtement. Les accessoires comme la cravate ou les chaussettes permettent de construire  des tenues changeantes avec des accords de couleurs changeants. Mais lorsque la couleur est intégrée au vêtement, il faut alors avoir la panoplie d’ensemble. Un chino marine avec une ceinture rouge ira-t-il avec tout? Si la tenue est systématiquement construite sur le trio marine-rouge-blanc, alors c’est sympa. Si un pull orange et un caban avec du rose sont rajoutés, c’est compliqué. Il faudrait idéalement construire la garde robe sur trois quatre couleurs pour que tous les vêtements aillent ensemble à la fin.

Ainsi, la touche de couleur sur le vêtement qui apparait comme une incitation à l’achat devient un frein à l’usage harmonieux et raisonnée. Et mélangés entre eux, ces vêtements peuvent devenir cacophoniques.

Il suffit pour cela de faire une petite recherche sur google. Pris individuellement, chaque vêtement avec sa touche de couleur est très agréable à voir. Multipliées ensemble, ces couleurs deviennent lourdes et plus élégantes du tout. L’idée devient une fausse bonne idée lourdingue. Mais ce n’est que mon avis. Je continue d’apprécier El Ganso pour sa démocratisation de la couleur tout en restant circonspect sur l’harmonie générale.

Les magnifiques vêtements militaires des 16ème et 17ème siècles sont toujours très hauts en couleurs, passepoils, boutons, parements etc… Mais ils étaient normés et portés en harmonie. Il y avait un sens général.

Je comprends l’engouement pour ces vêtements, à la fois simples et rehaussés par ci par là. Pour un homme qui s’habille sobrement d’un chino marine et d’une chemise en oxford bleu, voir que sa chemise présente sous les boutons un gros-grain coloré est divertissant. Mais je pense qu’il serait préférable que la qualité soit supérieure.

La couleur est dure à vendre, j’en sais quelque chose. Elle n’est jamais spontanée pour les hommes. Elle devient plus facile à acheter si le prix est pas cher. Chez El Ganso, on trouve des petits blazers pour 200€. Que peut-on penser de la qualité à ce prix? Si le modèle était plus raffiné, il vaudrait le triple. Alors, le client réfléchirait bien plus avant d’acheter. Pour les hommes, l’amusement a ses limites : le prix. Il veut bien rigoler si c’est pas trop cher. La question au final est  : est-ce bien durable? A suivre.

Belle semaine, Julien Scavini

 

Jules Barbey d’Aurevilly, catéchisme du dandysme ?

Comme l’article sur Robert de Montesquiou avait bien plu, mon collaborateur Raphaël m’a rédigé cet article, sur Jules Berbey d’Aurevilly. Belle lecture.

Quand on aime la littérature et les beaux vêtements, il est impossible de passer à côté d’un mot qui est une invitation au voyage : le dandysme. Les sonorités seules de ce mot plongent le lecteur au plein cœur du XIXème siècle, au milieu des voitures à cheval, des régimes politiques instables, des cafés tapageurs de Rimbaud, des lampes à pétrole et de l’absinthe.

Si le dandysme est un mot très évocateur, bien plus ardue en est sa définition. Aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif, c’est une catégorie qui évoque essentiellement les vêtements. Un homme habillé en costume, avec une légère pointe d’excentricité : mettre un costume trois pièces, pour sortir, ne manquerait pas de faire sourire et de condamner à être le dandy de la soirée.

 Le terme semble remonter au début du XIXème siècle. Il désigne alors de jeunes hommes passionnés de mode. Au milieu du siècle, Barbey d’Aurevilly et Baudelaire transforment la définition du tout au tout, érigeant la figure du dandy à l’équivalent du héros romantique : un être supérieur. Supérieur par son éducation, sa sensibilité, son goût esthétique, mais aussi son vêtement.

Et c’est là que tout se complique. Selon la légende, le premier dandy est George Brummel, dont on se souvient pour l’élégance discrète de sa garde-robe. À l’autre bout du siècle, Oscar Wilde est unanimement décrit comme dandy. Il est pourtant un aristocrate sulfureux, décadent, chargé de vêtements précieux et de bijoux !

En résumé, le terme de dandy oscille entre ascétisme et baroque, entre modes vestimentaires et mode de vie.

Alors, faut-il être excentrique pour être dandy ? La schizophrénie du terme se précise. Au début du XXème siècle, dans la littérature, Charles Swann, impeccable jusqu’au bout des ongles, est aussi dandy que Jean Des Esseintes, qui lui, utilise un bouquet de violettes de parme en guise de cravate ! Quel bazar !

Si le terme fait autant le grand écart, c’est peut-être de la faute de celui qui l’a rendu si attrayant, Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly, dans le premier traité sur la question, Du Dandysme et de Georges Brummel, en 1845. Qui était-il ? Pourquoi et comment a-t-il transformé le dandysme ?

Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889) est un personnage plein de contradictions. Aîné d’une famille catholique et contre-révolutionnaire de Normandie, il refuse un temps son droit d’aînesse, par conviction républicaine. Il écrit pourtant Le chevalier des Touches, un incontournable de la littérature chouanne, et finit sa vie farouchement monarchiste, catholique et ultra-montaniste.

Pourtant, Barbey d’Aurevilly ne commença pas sa vie d’adulte par une vie monacale. À la mort de son oncle, dont il hérite, c’est à Paris qu’il deviendra le « Connétable des Lettres » disent les uns, « Sardanapale d’Aurevilly » ou le « Roi des ribauds », disent les autres. Peut-être vaut-il mieux encore être Sardanapale, roi légendaire de l’antiquité, qui vivait dans un faste impossible, que le roi des prostituées…

Quant au « connétable des Lettres » : c’est bien la littérature qui le fera vivre, une fois l’héritage dilapidé. Même s’il brûle son premier recueil de poèmes, faute d’éditeur ! Il se fait tour à tour journaliste, essayiste ou romancier. Si la diffusion de son œuvre reste restreinte, le dandy est connu et reconnu de ses pairs, qui l’encensent ou le détestent.

Admiré de Proust, de Verlaine, de Baudelaire, d’Huysmans, de Vallès, de La Martine, il est détesté d’Hugo, de Zola, de Flaubert et des auteurs qu’il pique de sa plume qui tient plus de l’épée, comme dit Sainte-Beuve. Sa production littéraire est à son image, pleine de contradictions. Le dandy à l’air glacial de 1830, buveur de laudanum, profondément mondain et franchement décadent, n’en est pas moins un écrivain qui clame une foi catholique omniprésente. Cette foi, il l’illustre dans une production littéraire sulfureuse, où il est impossible de ne pas voir une description enthousiaste des vices.

Peut-être voit-on les mêmes contradictions qui divisent Barbey d’Aurevilly, dans sa conception du dandysme et de son vestiaire ? Soyons clair : Du Dandysme et de Georges Brummel est une profession de foi. L’auteur y défend une vision orthodoxe du dandysme : celle de son premier apôtre. Barbey définit le dandy originel en héros byronien : solitaire, insolent, impénitent et donc superbe.

Barbey d’Aurevilly s’intéresse ouvertement aux vêtements. Essaie-t-il de compenser un physique disgracieux ? Il dit assez amèrement de ses parents que « mon adorable famille m’a toujours chanté que j’étais fort laid… ». Peut-être est-ce la raison qui le pousse à transformer sa silhouette ? D’Aurevilly est un personnage aux tenues baroques. Il est parfumé, maquillé et corseté dans des gilets baleinés. L’on trouve des descriptions très claires à ce sujet : « Corseté dans une redingote à jupe bouffante s’ouvrant sur un gilet de moire verte et un jabot de dentelles, la manchette raidie par l’empois et rabattue sur l’habit serré au poignet, le pantalon collant et à sous-pieds carrelé blanc, rouge, noir et jaune à l’écossaise, parfois zébré ou écaillé comme une peau de tigre ou de serpent, il porte des gants de couleur aurore couturés de noir et un chapeau à larges bords doublé de velours cramoisi. Avec cela, indiscrètement fardé, les yeux faits et le cheveu roussi par le henné. »

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Il n’ignore pas la mode, et suit attentivement celle des années 1820-1830. Il écrira d’ailleurs des articles de mode, entre réclames et billets d’humeur, sous le pseudonyme de Maximilienne de Syrène. Toute sa vie, il restera bloqué dans le vestiaire de sa vingtaine. Celui des Lions de la Restauration, figures busquées à la taille de guêpe. Âgé, quand il est édenté, maquillé et les cheveux teints, ses tenues sont un peu risibles : « Il est vêtu d’une redingote à jupe, qui lui fait des hanches, comme s’il avait une crinoline, et porte un pantalon de laine blanche, qui semble un caleçon de molleton à sous-pieds. Sous ce costume ridicule, un monsieur, aux excellentes manières, à la parole flûtée d’un homme qui a l’habitude de parler aux femmes, et dont le manque de dents rappelle, parfois, l’intonation gutturale, mais en mineure, de Frédérick-Lemaître. » Jules et Edmond de Goncourt, Journal. Mémoire de la vie littéraire, tome Septième : 1885-1888, Paris, G. Charpentier et E. Fasquelle, 1894 [1851-1896], p. 38. Date du Mardi 12 Mai 1885.

D’Aurevilly correspond-t-il au dandy de sa propre définition ? Pas vraiment. Si dans son traité, Brummel l’est, les figures qui y sont associées, précurseurs ou épigones, de Byron à d’Orsay, ne le sont pas tout à fait. Le dandy ne connaît ni passions, ni fatuité : « Dès qu’un dandy est passionné, il n’est plus un dandy. Le dandysme finit à l’amour. » Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly, Disjectamembra, tome II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade 1964, p. 1434.

Lui-même, trop passionné, admet avoir tâché de l’être, durant un temps : « On a un peu trop fait le dandy de l’ancien temps (…). Je ne suis plus un dandy, mais je l’ai été, j’ai vécu comme eux, et je me ressens de cela, comme un flacon où il y eut de l’eau de Luce s’en ressent toujours. » Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly, Correspondance, 27 mars 1855.

Barbey d’Aurevilly s’éteint dans un monde préindustriel, radicalement différent de celui qu’il le vît naître. Il est alors une curiosité, entre la vieillerie romantique et la gravure de mode ringarde. Si l’on se souvient assez mal de sa production littéraire, il est définitivement ancré au dandysme, dans notre inconscient. De ses vêtements, il reste au moins une chose. Le Musée des Arts Décoratifs de la ville de Paris possède une redingote, en grain de poudre noire, qui est gansée de satin. Une de ses redingotes de 1880, coupées au goût de 1830. Elle ressemble trait pour trait à celle du portrait de Barbey d’Aurevilly par Émile Lévy. Si l’on compare cette redingote avec la majorité des redingotes de 1880, celle-ci semble tellement décalée qu’elle en est franchement incongrue.

Barbey était-il élégant, lui qui fût tant obsédé par la supériorité de son goût ? Il me semble que non.  L’élégance suprême n’est-elle pas, comme Fred Astaire, d’être toujours sur la crête, ne tombant ni dans la quête effrénée de la mode, ni  dans une originalité loufoque ? Mais peut-être d’adapter discrètement le goût contemporain à son style.

Merci à l’excellent –et terriblement absent- Chouan des villes, dont l’article sur ce personnage est très inspirant.

Belle semaine, Julien Scavini

Le pantalon blanc d’hiver

Après les fêtes et en même temps que la neige arrive la saison du blanc dans la distribution. Cadeaux et mets délicats cèdent le pas au linge de maison. Jusqu’à une date récente, serviettes de toilette, nappes, taies d’oreillers étaient blancs, parfois finement rayés de couleurs pastels. Le développement des pigments artificiels permet maintenant au linge d’être de toutes les couleurs. Le blanc se salie plus vite il est vrai.

C’est pour cette raison certainement que la chemise blanche, incontournable au siècle dernier, cède de plus en plus sa place au profit de modèles colorés. Même les sous-vêtements sont de moins en moins blancs. Les maillots de corps toutefois ont l’air de rester non teintés. Rares sont les vêtements à être blancs. L’été, chemises, vestes, pantalons et bermudas sont élégants ainsi. Mais ne sont pas légions non plus.

Avec le temps, la seule chose qui semble vouloir rester blanche sont les semelles des baskets. Mais comme disaient deux de mes clients un jour : « elles sont très belles neuves ou alors défoncées ». L’entre-deux, vaguement sali, n’est pas esthétique. Curieuse idée finalement que de concevoir l’endroit le plus facilement salissable du corps en blanc. Peut-être que ce faisant, la semelle blanche crée un filtre entre le corps et le sol. Le blanc repousse la souillure. C’est une proposition de l’ordre du sacré. Y-aurait-il un sens symbolique dans cette chaussure ô combien moderne? C’est amusant de l’imaginer.

A l’inverse de l’été, l’hiver le blanc se porte très peu en vêtement de dessus. Certes, un manteau en laine bouillie blanc, comme un dufflecoat, peut être magnifique. Il n’y a guère qu’à Pitti (qui commence) que l’on voit ça. Jean Cocteau aimait aussi le dufflecoat blanc. Flamboyant.

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Le pantalon blanc – ou à peine crème – est rare en hiver. Mais pas dénué d’une certaine élégance. Rares sont les messieurs à vouloir tenter l’expérience. Le velours ou le coton peau de pèche blanc est particulièrement beau. Salissable aussi vous me direz. Avec un haut camel ou même gris clair, la tenue apparait lumineuse. Finalement, loin d’être morne et froid, le pantalon éclaire la personne. Comme un pantalon rouge vif réchauffe et égaye, le pantalon blanc irradie de lumière. Il s’oppose à la saison finalement.

C’est une façon de voir les choses très italienne j’en conviens. J’y décèle trois avantages :

  1. la possibilité de jouer sur un contraste fort entre le haut et le bas,
  2. la création d’une harmonie douce de teinte légère, comme une veste camel,
  3. rendre légère une tenue qui serait lourde par ailleurs (le cas typique étant une veste en tweed un peu pépère). Le blanc permet de moderniser une telle veste à moindre frais. C’est d’ailleurs souvent un truc mis en œuvre par les italiens.

Le jean blanc d’un autre côté, s’il est certes connoté très ‘Nice bling-bling’ peut, bien accessoirisé, offrir de beaux accords en hiver. Il peut faire merveille associé à une paire de bottines en veau-velours et un bon col-roulé. Soyons attentif au Pitti, je suis sûr que nous en verrons !

Je vous souhaite une bien belle année et pour commencer, une bonne semaine !

Julien Scavini

Joyeux Noël

Je vous souhaite un joyeux Noël !

A cette occasion, je partage avec vous quelques belles planches encrées non-colorées, œuvres de  Jean-Christophe Thibert. Il dessine depuis quelques années les albums des aventures de Kaplan et Masson. J’avais déjà eu l’occasion d’en parler ici.

Il m’a gentillement envoyé ses dessins, pour notre plus grand plaisir ! Amusez-vous bien.

Belle semaine, Julien Scavini

Robert de Montesquiou, Ego Imago

Cet article a été écrit par mon collaborateur Raphaël.

En novembre dernier paraissait un joli petit livre, Robert de Montesquiou, Ego Imago, aux éditions Bibliothèque des Arts, qui était présenté lors d’une conférence sur ce thème par son auteur, Philippe Thiébaut, au Musée des Arts Décoratifs la semaine dernière.

Philippe Thiébaut est conservateur honoraire au musée d’Orsay, spécialiste en de l’Art nouveau, et s’intéresse depuis dix ans au cas des Dandys et à l’histoire du costume et la mode masculine. Il a publié un ouvrage sur la question dès 1999, Robert de Montesquiou ou l’art de paraître, catalogue d’une exposition menée au musée d’Orsay. De 2013 à 2015, conseiller scientifique à l’INHA, il a animé le domaine de recherche Art décoratifs, design et culture matérielle. Ce fût pour lui l’occasion de parler de mode masculine. Il anima pendant ses deux années un séminaire, La mode masculine, 1820-1970 : corps et objets.

Ego Imago est un ouvrage érudit, sur un personnage haut en couleur. J’ai eu beaucoup de plaisir à compulser les pages de ce livre qui mêle des extraits des mémoires de Montesquiou, publiées à titre posthume par son ami le docteur Paul-Louis Couchoud, Les pas effacés (1923), et d’Ego Imago, un recueil d’autoportraits où le comte se met en scène dans des poses extravagantes, et des costumes surprenants.

Qui est donc  ce comte de Montesquiou, qui illustre tant les couvertures de livres sur les dandys? Aristocrate décadent, descendant direct de d’Artagnan, né en 1855, mort en 1921, il connaît son heure de gloire en 1892 (lors de la parution de son recueil de poèmes Les chauves souris). Il anime alors la vie littéraire et mondaine parisienne, donne le la du chic des salons. Il est détesté ou adoré. À ce sujet, deux anecdotes sont amusantes : les frères Goncourt l’appellent Grotesquiou, et disent attendre la traduction en français des recueils et essais du poète… dont les professeurs de latins critiquent la pauvreté de l’ art poétique! Il est vrai que Montesquiou compose des poèmes assez hermétiques.

Toujours est-il qu’il fascine. Ses tenues surprennent et choquent. Raoul Ponchon, chroniqueur de la Gazette rimée, affirme en avril 1902 : « quand il s’habillerait même avec des feuilles de chou […] il conserverait un chic suprême« . Edmond de Goncourt, ne rit qu’à moitié, de celui dont il dit que le pantalon est « fait d’un plaid d’un clan écossais« , à la date du 14 juin 1882 du troisième tome de son journal. Il jugera, un peu plus tard, le 6 avril 1887, que les tenues de Montesquiou sont des « toilettes symboliques, extrêmement chic« .

Il est aussi probable que ses contemporains exagèrent, ou fantasment ses tenues. Henri de Régnier, qui se battra avec le dandy en duel, disait qu’il dînait en ville, vêtu d’une redingote couleur abricot, qu’il visitait le matin en tenant à la main, devant son visage « le velours frais et mauve d’un bouquet de violettes, comme un jeune seigneur tiendrait un loup de bal« .

On imagine aussi le rictus de plaisir du comte, lorsqu’apparaissant à une des quatorze conférences qu’il donna de son vivant, il essuya la déception de la foule, contrariée qu’il soit vêtu d’une simple redingote noire. Montesquiou cultive le « plaisir aristocratique de déplaire« , si cher à Baudelaire.

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Peu avant la Première Guerre mondiale, Montesquiou cesse quasiment de se faire photographier ; il ne veut plus montrer les ravages du temps. Nous reste donc à analyser les photographies vers 1900, pour savoir comment juger son élégance. Peut-être ce vestiaire est-il mieux décrit par la duchesse Elisabeth de Clermont-Tonnerre : « coiffé d’un chapeau mou, son costume sobre se faisait cependant remarquer à cause de certains détails de toilette, imperceptibles en eux-mêmes, et fulgurants quant à l’effet. Un léger dépassant du mouchoir, la cravate, les gants et le chamois des souliers s’harmonisaient pour faire chanter le ton mat du costume.« 

Nombreux sont les écrivains qui s’inspirent de ce curieux personnage, que Thiébaut juge « narcissique congénital« . Huysmans, qui ne l’a jamais rencontré, utilise des descriptions données par Mallarmé pour imaginer l’intérieur du Duc des Esseintes, dans À Rebours ; quand Jean Lorrain le déguise sous les traits du comte de Muzareth, dans Monsieur de Phocas, en 1901… Si Proust assure ne s’être inspiré que de la voix de Montesquiou – qui couvre trois octaves – pour son personnage de Palamède de Guermantes, mondain torturé, certains auteurs prêtent plus franchement des traits détestables au comte. Henri de Régnier, se venge de Montesquiou, accusé d’avoir battu à coup de canne femmes et enfants dans l’incendie du Bazar de la Charité et le caricature dans Le Mariage de minuit, sous les traits du Vicomte Jacques de Serpini. La caricature la plus savoureuse de Montesquiou est peut-être celle d’Edmond Rostand, par le personnage du coq dans Chanteclerc, en 1910.

Adulé ou craint, autant que détesté, Grotesquiou ou « professeur de beauté« , comme disait Proust, poseur impossible, ou inspirateur de la robe aux chauves-souris de la comtesse Greffulhe, lanceur de traits d’esprits ironiques, parfois hermétiques, rarement flatteurs, toujours inspirés, Robert de Montesquiou disparaît peu à peu avec l’ancien monde, celui qui meurt quelque part entre l’été 1914 et Verdun… Le nouveau monde, de l’électricité, de l’auto, de la vitesse et du sport n’a que faire des épithètes compliquées du « souverain des choses transitoires », comme il s’autoproclame. Il meurt dans l’indifférence, au début des années vingt. Les chroniqueurs s’étonnent alors. On le pensait mort depuis longtemps.

Belle fin d’année!