Commençons cet article par une affirmation que l’on a tous souvent entendu. Cette semaine encore donc, un ami m’a dit qu’il s’était fait faire un costume sur mesure chez un tailleur pour 350€.
Deux problèmes dans cette proposition: la notion de ‘sur mesure’ et l’appellation ‘tailleur’. Car il va de soi à qui s’y connait un peu qu’à moins de 2500€, il n’est point fait référence au tailleur traditionnel.
La loi de juin 1947 et son décret d’application de janvier 1955 relatifs à l’appellation ‘tailleur’ stipulent en article 1 que:
Est interdit et considéré comme une tromperie sur les qualités substantielles de la marchandise au sens de la loi du 1er août 1905, l’emploi de toute indication, de tout signe, de tout mode de présentation, en particulier par usage du mot « tailleur » ou de toute autre dénomination comprenant ce mot, susceptible de faire croire à un acheteur qu’un vêtement masculin a été exécuté suivant les procédés techniques conformes aux usages loyaux et constants de la profession de tailleur, qui comportent la coupe individuelle aux mesures exactes du client, lorsque ledit vêtement n’a pas été exécuté dans ces conditions.
Mais bien évidemment, personne ne connait cette définition, même certaines maisons de confection, qui pèchent par naïveté. La loi stipule donc:
– vêtement tailleur: tout vêtement masculin de dessus dont le client a choisi le tissu et le modèle, et pour l’exécution duquel les opérations de coupe, d’essayage et éventuellement de retouches, sont faites par une main d’œuvre spécialisée, d’après les mesures personnelles du client prises préalablement à l’unité.
– vêtement sur mesures mode industriel: le client a choisi le tissu et le modèle, et dont l’exécution déterminée d’après les mesures personnelles du client implique des opérations d’essayage et de retouches, ledit vêtement étant d’autre part fabriqué selon la technique industrielle du vêtement de confection.
– petite mesure façon confection: tout vêtement masculin de dessus, coupé à l’unité, exécuté selon les procédés de la fabrication en série à la convenance et aux conformations particulières du client qui a choisi, au préalable, son tissu.
Voici donc pour l’état des lieux. Alors, la fédération française des maîtres tailleurs s’est proposée de réécrire la loi, partant d’une idée simple, faire respecter ce décret et le mettre à jour, notamment pour éviter cet encart très long de vêtement sur mesures mode industriel. L »idée, introduite par Mickaël Ohnona, est bonne, mais manque certainement d’étoffe, de lobbyistes et de députés…

Mais repartons des faits. Il est devenu certain que l’imaginaire collectif entretient avec le nom de tailleur une relation ambigüe qu’un loi seule ne peut plus, ou pas régir. Malgré le fait que je sois dans la partie, plutôt côté Tailleur (au sens de la loi donc), je ne peux pas passer mon temps à reprendre systématiquement amis et connaissances… Et doit bien avouer que je me range aisément du côté du plus grand nombre, n’en déplaise aux puristes, je m’explique…
Nous venons de constater qu’aux pays des grandes traditions, je veux parler de l’Angleterre, le débat est aussi ouvert. Le terme bespoke, qui signifie pour tout puriste le summum de l’élégance à l’unité, vient d’être ouvert par une décision de justice, faisant suite à la plainte de la Savile Row Assoication contre un confectionneur industriel (qui a donc gagné l’usage du mot).
En dehors du Larousse qui fait référence à l’Artisan Tailleur, toutes les autres définitions se résument ainsi: Personne qui taille des costumes sur mesure pour homme. D’ailleurs, c’est une définition par extension de la définition de tailleur: Celui qui taille des vêtements, des pierres, etc… Cela impose le constat…
Un exemple pris au hasard, la maison de confection Pernac, se targue de faire du traditionnel en sur mesure, deux termes donc, qui sont hors la loi. Si l’on excepte le terme traditionnel qui n’est qu’un usage de communication, et qui d’ailleurs n’a que peu de sens, la notion de sur mesure questionne! Elle questionne l’un des grands champs philosophiques qui est celui de la place et de l’évolution des techniques dans nos sociétés. Car l’enjeu véritable de ce débat se joue de l’avis de Stiff Collar sur ce terrain de la technique. La révolution informatique interroge nos sociétés au plus profond. Je l’ai très bien vu en architecture, qui ne sait plus ce qu’elle est face à l’intégration computationnelle. Le très érudit article de Bernard Cache et Patrick Beaucé intitulé Vers un mode de production non standard (in Objectile Fast-Wood, A brouillon Project, éditions Lavoisier, 2005) rappelle à quel point les artefacts humains ont toujours été marqués par la poursuite de la précision. Cette précision des mesures et des modèles homothétiques informatiques permet de nos jours de s’approcher au plus près, malgré tout, de la notion de sur mesure.
Dès lors, si un progressisme éclairé admet cette notion comme possible, le terme de tailleur en tant qu’artisan vole en éclat, de manière tout à fait rationnelle et sans prise à parti. Une révolution se prépare dans cette société post-industrielle (idiote ndlr) qu’on le veuille ou non.

Que faire alors? Il ne s’agit pas d’éluder la question. De grandes tables rondes entre industriels, marchands de prêt à porter, tailleurs artisanaux pourraient permettent, sans mauvaise foie, de constituer une réponse claire et équilibrée, entre défense d’un patrimoine intellectuel et technique, et intérêt commercial. Mais c’est un travail certainement trop compliqué à mettre en place, demandant trop d’énergie, à des industriels soucieux de rentabilité et d’image, et à des artisans, trop esseulés. Hélas.
Alors les dénominations sont le plus souvent requalifiées, en dehors de tout cadre législatif suivant les formules suivantes:
- Prêt-à-porter : d’après des mesures standard donc sans essayage, mais avec retouche possible,
- Demi Mesure et petite mesure : d’ après les mesures du client avec essayage d’un modèle de base puis 1 ou 2 essayages,
- Grande Mesure : d’après les mesures du client avec trois essayages minimum.
Mais si seul l’artisan qui exécute de la Grande mesure peut s’appeler Tailleur, comment s’appelle la personne qui est dans une boutique, au milieu de liasses de tissus, et en relation avec une terminal informatique? Un habilleur? pourquoi pas, le terme n’est pas si laid…
Une chose est sûre, le débat reste ouvert sur le droit d’usage de mot tailleur. Stiff Collar, qui a toujours pour but de défendre les fameuses traditions, dans un cadre idéalisé, à tendance Chap’ ne peut que s’insurger contre le mensonge et les faux semblants. Mais une chose est sûre également, c’est en refusant d’ouvrir les yeux que l’on meurt… hélas.
