Le livre ‘Fred Astaire Style’ de G. Bruce Boyer

Fin janvier, pour conclure sa fiche de lecture de ‘Rebel Style‘, Raphaël évoquait l’envie d’un livre sur l’allure classique, comme résistance aux modes. Et bien en rangeant la bibliothèque de la boutique, j’ai trouvé par hasard ce livre. Fred Astaire Style, dans la même série chez Assouline que le livre précédent. En voici donc les grandes lignes, toujours écrites par Raphaël :

Qui est LE représentant de l’élégance masculine au cinéma ? Attention, pas un homme grand et beau, à la Cary Grant, qui ferait toujours tourner les têtes! Pas plus qu’un homme dont le regard a fait la carrière, comme Clark Gable ! Alors, James Dean ou Gary Cooper ? Non plus ! Eux, c’est le sex-appeal qui domine, pas l’élégance.

Cherchez plutôt un acteur dont le visage s’oublie pour ne regarder que le corps ou plutôt, le mouvement. Ce corps qui virevolte. Précis et distingué, ni raide ni apprêté. Un acteur qui ferait douter de la gravité terrestre : Fred Astaire. Il détonne à une époque où le canon de beauté d’Hollywood se définit par des acteurs qui sont « Tall, Dark and Handsome », lui qui était petit, maigre et vaguement chauve, comme il aimait le rappeler. Pourtant, armé de son charme, Astaire marque profondément son époque.

Quand on pense à cet acteur, on pense à l’âge d’or d’Hollywood, aux décors somptueux et à la belle Rita Hayworth. Fred Astaire incarne le beau vestimentaire. Pour certains, c’est le séducteur de Top Hat (1935), digne en queue-de-pie. Pour d’autres, c’est un virtuose en smoking dansant sur un bar, dans The Sky’s the limit (1943). Et pour d’autres encore c’est le dandy, chapeau haut de forme, jaquette et guêtres de Blue Skies (1946). En somme : un Fred Astaire vêtu de tenues très formelles.

Des légendes renforcent cette idée d’un Fred Astaire à l’élégance repassée : l’acteur aurait fait couper un gilet aux pointes arrondies, dont le tailleur Anderson & Sheppard garderait jalousement le secret, refusant de le copier pour d’autres clients… Plus troublant encore, Astaire aurait eu des habits à l’emmanchure si haute qu’il en aurait eu mal aux aisselles ! Quelle ironie ! Nous ne nous souvenons que d’une infime partie de ses tenues : celles qu’il aimait le moins, les ensembles formels et codifiés. C’est tout le propos du livre de Bruce Boyer : Fred Astaire n’est pas un héros victorien à l’élégance affectée.

Au contraire, Fred Astaire est un représentant du cool, du décontracté américain, par ses tenues colorées et souvent dépareillées, loin du costume business. Ce cool, c’est celui d’un danseur accompli, qui possède une technique de danse parfaite et qui travaille ses chorégraphies avec acharnement. Astaire s’habille pour laisser son corps libre de danser : c’est pour ça qu’il y a un style Fred Astaire. Ainsi : adieu les cols amidonnés, des épingles tiennent en place ses cols de chemises. La cravate ou le foulard sont fourrés entre deux boutons. Une autre cravate se noue comme une ceinture : elle maintient le pantalon haut, au creux de la taille. Pourquoi ? La soie est plus souple que le cuir. Enfin, détail important: les chaussures. Quand Astaire danse, ses chaussures sont moulées sur ses pieds. Sa jambe est nerveuse, allongée. Son pied : petit et souple.

Le style Fred Astaire est un ensemble de variations de modes et de coupes décontractées. Il incarne la souplesse et le mouvement. Oui, il y a un  immense travail de coupe chez le tailleur, qui répond à l’immense travail de répétition du danseur. Tout cela pour avoir l’air nonchalant. Les tailleurs de Fred Astaire suivent la mode, presque à contrecœur. L’ampleur augmente ou diminue imperceptiblement, pour être d’actualité sans être la caricature d’une mode. Par exemple, lors de la remise des oscars en 1970, Astaire est habillé à la mode : un smoking bleu, grand nœud papillon de velours, une chemise non amidonnée et un pantalon étroit !

C’est la différence vis-à-vis des acteurs. Un acteur s’habille pour dessiner à gros traits un personnage. Fred Astaire est avant tout un danseur. Il s’habille comme il danse : avec nonchalance. Voyez :

ou encore :

 

Quelques photos du livre de G. Bruce Boyer pour conclure:

Bonne semaine, Julien Scavini

La veste, objet modulable

La veste classique, développée au cours du siècle écoulé, est une formidable base de travail et d’amusement pour les tailleurs et leurs clients. Pour les stylistes aussi. La base, c’est-à-dire la coupe générale du corps et des manches est toujours la même. Elle peut varier un peu suivant le coupeur qui suit ses envies ou la maison qui suit la mode. Mais globalement, un corps de veste reste un corps de veste. Par contre, tout ce qui en fait le style et les options peuvent varier. Voilà par exemple ce que l’on obtient d’un tracé primaire en coupe. Un gabarit sans revers, sans poches, sans ligne précise du bas.

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En coupe, et qu’importe que l’on trace une veste droite ou croisée, châle ou à col pointe, la base de développement est la même. Une fois le tracé primaire obtenu qui définit les grandes lignes de volume, il convient d’apporter les raffinements stylistiques : un, deux ou trois boutons, cran à encoche ou cran pointu, poche à petits rabats ou poches plaquées. C’est ainsi que les tailleurs et les stylistes procèdent. D’une même base, un bloc comme disent les  industriels, on peut faire dériver des styles. La vestibilité, c’est-à-dire le confort sera le même, mais le style sera différent. C’est ainsi que l’on peut ‘programmer’ une veste, à partir d’un langage ayant son alphabet : boutonnage, poches, revers, éléments divers.

Il est possible de tirer à partir de cette bases de nombreuses variantes, très différentes. Au significations différentes…!

Je m’amuse dans le grand tableau ci-dessous à dessiner simplement des options de boutonnage. Je pars de la veste un bouton pour arriver à la quatre boutons. Parallèlement à ce travail, j’ajoute la forme de revers : cran à encoche classique, cran en pointe, cran en pointe sur base croisée, col châle sur base croisée et droite. Vous verrez avec ce tableau que je commente en dessous, tous les possibles, à partir de cet alphabet simple et modulable à l’envie.

  • Ligne 1 : vestes à un bouton, ou un niveau de boutonnage pour les croisés | ligne 2 : vestes deux boutons ou deux niveaux de boutonnage pour les croisés, etc.
  • Colonne A: col châle | B: col en encoche simple | C : col pointe | D : croisé à col pointe | E : col châle croisé

planche de variations

  • La ligne 1 rassemble assez facilement les smokings.
  • A noter que 1B ne se fait pas vraiment en smoking. Et peu en costume de ville, toutefois Huntsman en a fait sa ligne maison. (photo)
  • 1D peut exister en smoking, j’ai préféré dessiner un costume à la ligne typiquement années 90, avec ce boutonnage très bas caractéristique, comme Ralph Lauren (photo).

  • 2A ne se fait pas. Mais depuis qu’un ancien premier ministre (Manuel Valls) l’a fait couramment, je me suis senti obligé de le mettre dans mon étude. Remarquez, certains au gouvernement l’appelaient ‘Tati’, comme la marque. (photo) Donc ce n’est pas une preuve. Je l’ai fait deux fois pour des mariages, dans des tissus intéressants comme du lin irlandais. C’était pas si mal.
  • 2B représente l’absolu classique actuel. Le modèle de la veste aujourd’hui.
  • 2C est très élégant. Une allure très années 30 mise en avant par Tom Ford. (photo)
  • 2D représente le croisé conventionnel, celui du Prince Charles et d’autres gentlemen plein de goût. (photo)

 

  • 1E a beaucoup d’allure mais se voit rarement. (photo)
  • 2E a comme 1E beaucoup d’allure, mais seul Ralph Lauren s’y intéresse un peu. Une version sublime. (photo)

 

  • 3A. Une curiosité n’est-ce pas que ce col châle sur une veste trois boutons. Cela a du exister un peu, sur des vestes molles vernaculaires. De manière contemporaine, c’est tout à fait un possible à la Arnys. (photo)
  • Si 3B est archi classique (la veste trois boutons), 3C est moins courant. Dans la série Hercule Poirot de ITV, l’acteur David Suchet porte souvent cette forme de trois boutons à col pointe. C’est très formel et typiquement années 30. Un petit esprit pincé de jaquette. (photo)
  • En 3D, on pourrait appeler cette forme demi-amiral. Un aimable client -paix à son âme- m’avait commandé cette forme il y a quelques années. Beaucoup de chic et d’allure.
  • En ligne 3 et encore plus en 4, élargir les revers devient de plus en plus difficile sans que le tissu ne vrille ou tire, entrainé par le col.

 

  • 4A, rien à proposer, comme 4C. De toute manière, 4 boutons se fait très peu. C’est très 1910 ou très 2000. Dans le premier cas, c’est parfois élégant, dans le second, c’est purement saugrenu, un peu façon Thierry Mugler. (photo)
  • 4B, une timide étude très début de siècle, c’est pourquoi j’ai proposé un autre col de chemise.
  • 4D. L’apothéose du style marin et du style tout court. Lord Mountbatten! Le monde portera-t-il encore des personnages de ce niveau de grandeur? Pour bien dessiner ce croisé, il faut arrondit le bord vertical, vers l’extérieur. Cela produit un effet optique en démultipliant l’ampleur de la poitrine. Les tailleurs de la marine française faisaient ça mieux que personne. Faisaient. Hélas… (photo)

 

  • Et enfin, je sais que vous n’attendez que ces cases : 3E et 4E. Depuis que les années 30 se sont terminées, difficile de trouver de telles pièces. L’idée de vestes d’intérieur ou de fumoir largement boutonnées, qui plus est de brandebourg, allait de pair avec la froideur des intérieurs avant le chauffage central. Les revers pouvaient être matelassé ou même en fourrure.
  • Notez que la colonne E ne renvoie qu’à des veste servant à l’intérieur. Presque comme la colonne A. L’allure enveloppante du col châle y est peut-être pour quelque chose. La colonne E est quasi impossible à trouver en demi-mesure. Peu d’ateliers travaillent ces formes, d’abord peu commune, et surtout très technique. Il ne faut pas croire, le col châle est assez difficile à bien réaliser. D’une pièce, il consomme beaucoup de tissu et pour que les pans ne vrillent pas, ne tirent pas, il faut travailler très finement. Certes il est moins long à faire que les autres, mais il est plus technique dans le tour de main, dans les souplesses, ces fameux embus.

 

Voilà, avec ce petit tableau, vous avez de quoi rêver à tous les possibles de votre garde-robe. Et vous pouvez même essayer vous-même de remplir chaque case! Enfin songez que si les poches varient aussi, la possibilité en terme de variation devient infinie! Une vraie modularité cette bonne vieille veste!

Bonne soirée et bonne semaine, Julien Scavini

La photo du jour

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Il fut un époque où l’on taillait les pantalons ‘taille haute’. Le pantalon dès lors devenait presque une chemise. Cela est-il mieux qu’un ‘taille basse’ sous le ventre? Ce pantalon est un peu excessif, mais au moins, il ne risque pas de tomber ni d’être inconfortable à l’arrière. Solution intéressant je trouve, cet homme avait un tailleur émérite!

Le livre ‘Rebel Style’ de G. Bruce Boyer

Raphaël nous fait le plaisir d’une fiche de lecture, d’un petit livre offert par un de nos clients à Noël. Une gentille attention qui méritait un retour argumenté! Un extrait vidéo pour commencer :

 

La caméra filme un homme de dos, assis sur une Triumph. Il se lève et entre dans un bar en sifflotant. Il porte un perfecto de cuir noir, avec une tête de mort dans le dos. Le blouson de cuir est court et dévoile complètement ses reins, moulés dans un jean. En se dirigeant vers le bar, il retire ses gants et les enfonce dans les poches arrière de son pantalon. Le regard du spectateur s’y dirige obligatoirement. Nous sommes en 1953 et Marlon Brando dans The Wilde One y incarne parfaitement un genre inédit d’idéal masculin.  Fini,  le temps des élégants, les Proust, les Buster Keaton, les Fred Astaire ! Ceux là ont fait rêver à la manière des romans de Balzac. Mais le XXème siècle est celui de l’image et du cinéma. Place aux rebelles, aux anti, à ceux qui sexualisent leur corps devant la caméra.

C’est tout le sujet du livre de Bruce Boyer. Les rebelles à l’écran.

Rebel Style échappe à deux écueils, le premier : une description pénible sur le mode entomologiste, le deuxième : parler de la philosophie de ces groupes de la contre-culture et occulter totalement le vêtement.

Au contraire, le livre est bien structuré. Court, il donne une définition des Rebelles suffisamment large pour que Steeve McQueen et Eminem s’y côtoient. C’est une histoire de l’Amérique. Bruce Boyer trace un fil d’Ariane entre la figure du cowboy et celle du rebelle façon Hollywood, tous deux solitaires et romantiques. Un bref contexte, puis, des descriptions et des analyses de vêtements – c’est assez rare dans ce genre de livre pour le souligner. Le style d’écriture de Bruce Boyer est excellent : ni pontifiant, ni superficiel.

L’auteur parvient à montrer combien le vêtement est un élément clef de lecture d’une attitude philosophique, au même titre que le langage, la peinture ou la littérature. Là est tout l’intérêt du livre. Le blouson en cuir de pilote de la Seconde Guerre mondiale porté par Montgomery Clift dans A Place in the Sun (1951) n’est pas un hasard, mais bien le symbole à l’écran de la Beat Generation désabusée,  restée en guerre contre le monde.

Enfin, c’est le sel du livre, Bruce Boyer analyse notre époque. Bien sur, le vêtement de la contre-culture marginale des années cinquante est devenu le vêtement de la norme. Être un rebelle anti-bourgeois est très difficile quand l’on porte un jean pré-déchiré-pré-délavé de designer. L’auteur parle de cosplay* de la classe ouvrière. Difficile de ne pas y voir une critique du prêt-à-porter de luxe  qui fait des vêtements d’ouvrier. Surtout que l’auteur est connaisseur !

Que manque-t-il à ce court livre ? Un deuxième volume, qui traiterait d’une figure que Bruce Boyer évoque brièvement : The Man in the Gray Flannel Suit. L’homme en costume de flanelle grise. Pourquoi ? Parce que le monde entier ne passe pas  universellement au jean en 1953. La mode et les habitudes vestimentaires évoluent lentement, souvent à rebours. Je rêve d’un livre qui décrirait les résistances à la mode… Une rébellion en costume-cravate.

 

Bonne semaine, Julien Scavini

PS : la semaine prochaine, point de blog, je serais à Vienne.

L’évolution de la veste sur un siècle

Un lecteur m’a récemment interrogé sur les hauteurs de boutonnage d’une veste, sur le rendu esthétique d’une part et sur l’histoire de celui-ci. Il se demandait en particulier s’il existait un conseil pratique concernant cette hauteur de boutonnage suivant les morphologies.

La réponse n’est pas aisé et surtout, elle n’est pas absolue de mon point de vue. Je sais bien que des stylistes essayent toujours de faire rentrer les gens dans des grilles, en H, en 8, en V etc. Mais ces concepts de rationalisation morphologiques, s’ils sont peut-être finement travaillés par leurs auteurs, ne sont pas miens. Car de mon côté, je m’en réfère à l’usage et à l’histoire. Ce qui est vrai à une époque ne l’est plus à l’époque d’après. De nos jours on trouve que les épaules d’une veste doivent être étroites. A une époque, qu’elles devaient être très larges…!

Se questionner de nos jours pour savoir s’il est préférable suivant telle ou telle morphologie de porter une veste deux ou trois boutons ne fait pas tellement sens pour moi. Car je m’en réfère d’abord à ce qui se fait (le deux boutons) et ce qui ne se fait plus beaucoup (le trois boutons). Je pense que le deux boutons est mieux parceque… je l’ai dans l’oeil, et que mon oeil y est habitué. Dans les années 50, j’aurais dit l’inverse.

Mais comme je sens poindre les esprits chagrins, je vais en rajouter une couche. Si vous aimez le trois boutons, même si ce n’est plus tellement dans l’air du temps, eh bien osez le porter! Ne vous fiez pas à me première sentence. Il y a la mode, et il y a le style. Si vous aimez le style trois boutons comme James Stewart sur cette photo, il ne faut pas vous arrêter sur mon jugement. C’est admirable n’est-il pas? L’opulence des épaules!

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Il est vrai que les tailleurs disaient avant, que quelqu’un de grand est mieux habillé en trois boutons et quelqu’un de petit, mieux en deux boutons. C’est un jugement orienté par l’esprit de l’époque, non une étude scientifique. Qui de toute manière serait fondée sur quoi? Des jugements esthétiques? Quelqu’un de grand en veste un bouton avec revers larges, c’est un parti-pris stylistique qui doit plaire avant tout à son porteur. Et quelqu’un de petit peut revendiquer de porter une veste trois boutons à la mode de 1900 s’il veut.

Je pense que précisément, l’art tailleur et sa capacité de personnalisation ne doit pas s’enfermer dans des dogmes de prêt-à-porter. En 2000, les vestes trois et même quatre boutons étaient à la mode. C’est si prêt et si loin déjà en style. En mesure, autant se fier à sa propre recherche stylistique. Si l’on veut trois boutons, on commande trois boutons.

C’est une recherche personnelle qui faut alors mener. Le tailleur bien sûr peut aider. Il est vrai que je n’aime pas beaucoup le trois boutons sur quelqu’un de ventru. Car les devants placent moins bien, et l’idée que le revers aille se tendre à la taille est préférable. Mais si la poitrine est un peu développée, pour éviter les revers qui cassent avec deux boutons, fermer en trois boutons peut être ingénieux. De même, quelqu’un de grand à la poitrine plate en revanche n’aura aucun problème pour faire ‘tenir’ les trois boutons en ligne. Et en cas de doute, deux boutons et c’est plus simple.

Ensuite, cette fameuse question de la hauteur du bouton. Question intéressante. Qui renvoie à la physionomie des vestes au cours du siècle passé. Elle a pas mal varié suivant les décennies. J’ai tenté par quelques photographies de vous évoquer cette évolution des formes. Il y a trois facteurs à prendre en compte : la longueur de la veste, la hauteur des poches et la hauteur du bouton. Ces trois points sont corrélés de manière variables, tantôt ils s’éloignent, tantôt ils se rapprochent, c’est la mode. Dans les années 20, le bouton était très haut placé, la taille marquée bien au dessus du nombril. Dans les années 90, le bouton était très bas, la taille marquée en dessous du nombril. Pour des effets de style radicalement différents.

Il est amusant de constater ces phases, qui correspondent à des générations différentes. Toutefois, il faut bien avoir à l’esprit qu’il s’agit là de stéréotypes. Évidemment, d’un tailleur à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre, ces effets de styles n’étaient pas les mêmes. Comparons avec les mêmes points d’intérêts : longueur de veste, boutonnage, poches côtés, épaules.

 

Entre 1900 et 1914, la veste courte fait ses débuts.

  • la veste est longue.
  • 3 ou 4 boutons placés hauts. Le boutonnage se fait en haut.
  • poches variables : hautes comme sur les jaquettes (à la taille) ou basse pour la praticité.
  • épaules étroites et rondes.

 

Entre 1918 et 1925, la veste s’institutionnalise un peu. Les militaires notamment abandonnent le long habit à retroussis pour la veste plus maniable. Et le deux boutons apparait en force.

  • la veste est longue.
  • 2 ou 3 boutons placés hauts. Le boutonnage est très pincé.
  • poches pas très hautes et un peu pataudes.
  • épaules étroites et rondes.

 

A la fin des années 20, il faut noter une bref tendance au maniérisme vestimentaire. Les boutons remontent, les basques s’allongent. Les vestes sont très très étroites. Max Linder en est une figure, les illustrations de J.C. Leyendecker une référence. Notez sur l’illustration la hauteur des boutons et le déphasages avec les poches côtés. Je n’arrive pas à trouver de juste photo correspondant à l’illustration, mais j’ai pourtant vu cela dans des films anciens.

  • la veste est longue.
  • 2 placés hauts. Le boutonnage est très pincé.
  • poches moyennement hautes.
  • épaules étroites et rondes.

 

Mais de 1925 à 1939, ce soubresaut stylistique disparait. La veste classique de 1920 est retravaillée. Ses épaules se structurent. Les poches remontent un peu. Le boutonnage acquiert sa place disons ‘classique’. En fait, la coupe devient intemporelle. Voyez ci-dessous Fred Astaire avec Ginger Rogers dans La Grande Farandole en 1939. Que dire, quel classicisme! Retour du veston trois boutons plus habillé.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes.
  • épaules larges et tombantes.

 

La seconde guerre mondiale n’empêche pas les développements stylistiques. La veste s’épaissit, se raidit. Les revers descendent un peu, les épaules enflent.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes, voire parfois un peu basses.
  • épaules larges et tombantes.

 

Les années 50 sont celles de l’opulence retrouvée. Les lignes enflent! Sur John Wayne, c’est incroyable. Pour Fred Astaire et le duc de Windsor, c’est moins net, ils fréquentent des tailleurs classiques qui ne respectent pas les dictats de la mode.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes.
  • épaules larges et tombantes.

 

Les années 60 sont celles d’un renouveau stylistique inédit depuis le début. La veste raccourcit, elle s’affine. La jeunesse veut du nouveau! Et le deux boutons revient sur le devant de la scène après y avoir été dans les années 20.

  • la veste est presque courte.
  • 2 ou 3 boutons abaissés.
  • poches pas très hautes.
  • épaules une peu larges.

 

Avec les années 70, le costume en voit de toutes les couleurs. La veste vit une volte-face. Elle s’allonge, ses revers s’élargissent, elle devient plus opulente que jamais. Un retournement par rapport à la décennie antérieure.

  • la veste est très longue.
  • 2 boutons centrés sur la taille.
  • poches hautes dégageant de longues basques.
  • épaules une peu larges.

 

Les années 80 consacrent un abaissement général des lignes. Revers, poches et boutons descendent vers le bas et la veste s’allonge encore.

  • la veste est très longue.
  • 2 ou 1 boutons très en dessous du nombril.
  • poches tassées vers le bas.
  • épaules très larges.

 

Jusqu’aux années 2000, la pente remonte lentement. La veste revient à de plus justes proportions. Pierce Brosnan, dans Remington Steele (1985 environ) puis dans James Bond. Retour d’une allure 1935 classique. 3 et 4 boutons reviennent en force.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou trois boutons centrés autour de la taille.
  • poches alignées sur le bouton du bas.
  • épaules confortables sans être larges.

 

Enfin, ce n’est pas un secret, la veste rapetisse de nos jours. La valse continue, le vas et vient de l’histoire aussi. Elle devient de plus en plus étroites. Emmanuel Macron sur la photo du jour d’investiture porte un costume presque années 60, l’épaisseur du tissu (donc la netteté) en moins.

  • la veste est courte.
  • 2 qui remontent en contrepartie du raccourcissement.
  • poches alignées sur le bouton du bas.
  • épaules étroites.

 

Voici un peu de grain à moudre. Comme vous le voyez, essayer de trouver une référence en particulier tant le style a pu changer au cours du siècle est difficile. Vous pouvez bien aimer tel style à la mode de telle époque. Elles sont toutes des mélanges. A vrai dire de nos jours, avec des vestes très étroites dessinant les formes, il y a un petit quelque chose du féminisme des années 1925, la longueur en moins.

Ce que nous apprend cette fresque, c’est qu’il n’y a pas une vérité stylistique. Il n’y a même pas un confort idéal. A tel époque on supporte d’être serré, à une autre on veut de l’aisance. Tout est relatif concernant la veste. Un invariant toutefois, ses lignes générales. Il y a une sorte de constance heureuse heureuse du général. Jusqu’à quand?

Bonne semaine, Julien Scavini

Bonne année 2020

Chers ami(e)s,

je tiens à vous souhaiter une excellente année 2020, pleine de joies personnelles et professionnelles. Puisse ce dessin de Stiff Collar apporter sa petite pierre d’élégance heureuse en ce début d’année et de décennie !

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J’aimerais essayer en ce début d’année de réorganiser complètement le blog pour faire apparaitre des menus thématiques, rendant ainsi les écrits plus faciles à trouver et à lire, sur des thèmes donnés. Je verrai bien si WordPress propose un module aussi clair que Permanent Style

 

Je vous souhaite une belle semaine, Julien Scavini

La mode sans la mode

Un ami, tombant la semaine dernière sur un article sur Figaro traitant de l’outdoor wear, comprenez les vêtements techniques d’extérieurs, me l’a sympathiquement envoyé. Car oui, lorsque l’on chronique au Figaro, on est prié quand même de payer son abonnement. Voici donc les trois pages concernées par ce dossier… technique! Je vous laisse lire.

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A l’issue de cette lecture, mon ami me demandait mon avis. Je n’en pensais pas grand chose de prime abord. L’article est bien écrit et j’en aime bien le ton, qui ne juge pas. Et qui n’essaye pas non plus, comme souvent dans la presse, de faire acheter. L’avis est objectif, même un peu moqueur. Les personnes interviewées sont un peu caricaturales, mais le prisme le veut ainsi. Et l’avis de l’expert en page trois est instructif et plein de bon sens. C’est donc pour moi, le tailleur, une lecture instructive, up-to-date diront les anglo-saxons.

Toutefois, mon ami probablement essayait de me faire sortir quelques critiques de la chose. Une critique d’élégance, rejetant ces vêtements la. Je n’y arrive toutefois pas. Étant à scooter dans Paris, j’ai du renoncer au manteau tailleur, qui hélas n’est pas coupe-vent ou renforcé. Je me trimbale donc un  anorak, pas très joli, mais très chaud. Chacun ses petites bassesses.

Hormis ce vêtement technique et mes t-shirt uniqlo thermorégulants sous les chemises (je suis frileux), je ne suis pas tellement client de l’outdoor wear. Je ne peux critiquer ce répertoire vestimentaire sur sa simple existence. Je sais pertinemment que Décathlon est le premier vendeur en France de vêtements. Et pas de vestes en tweed ou de pantalons de flanelles. La simplicité de ces vêtements à l’usage, leur coût, apparaissent attractifs. Comment en blâmer qui que ce soit. C’est une sorte d’élégance, certes…

Car la faute, je ne peux la rejeter sur ces fabricants. Qui pour le coup méritent leur argent. Car ils font de la recherche, car ils innovent, car ils questionnent. Les vêtements techniques sont une nouvelle voie, marquant une profonde révolution avec tout ce que l’on a connu par le passé. Depuis plus de cinq mille ans, les hommes recourent aux fibres naturelles, végétales ou animales pour se vêtir. Dans des techniques de tissage et de montage ancestrales, seulement modifiées par les modes. On avait chaud en 1920 comme on avait chaud en 1420. Fourrure, laine, coton, lin, dans des formes différentes mais des même fondamentaux. La technicité actuelle apporte une nouveauté écrasante.

Je ne blâme pas les gens d’y passer. Surtout, c’est là mon argument pivot, que la mode des deux dernières décennies n’a été que consommation et fausseté pure.

Je vois beaucoup de messieurs, 40 ou 50ans, qui se sont régalés de mode dans les années 80 et 90. Ils viennent toujours avec des costumes X ou des vestes Y me demandant s’il est possible de les moderniser. Et moi de répondre, hélas que faire, rien. Le tissu est ringard, les épaules immenses, les boutons trop bas, la ligne écrasée. Des vestes de prêt-à-porter mais aussi de tailleurs. Sans parler des chandails… Le style classique, pour le rendre moderne, a été trituré. La mode avait pris le dessus, d’une manière complètement gratuite. Que je ne déteste pas pour ma part, j’ai déjà écrit sur la beauté de celle-ci.

Seulement, lorsque les messieurs ont parié toute leur penderie là-dessus, ils se sentent alors bernés. Ils ont fait confiance, ils ont acheté. Jamais un costume n’aurait eu si courte durée de vie. Un costume des années 30 est parfois plus contemporain. Ces vêtements, y compris d’ailleurs les premiers outerwear, ont vieilli, affreusement vieilli. Si vite.

L’outdoorwear a bien des excès, les journalistes du Figaro les décrivent, « trop chaud, trop tech, trop geek ». Peut-être. Ils sont une mode. Mais sans la mode. Ils ne cherchent pas l’esthétique de si ou l’esthétique de ça. Il ne cherche pas l’artifice. Il cherche la rationalité du vêtement. Il tient chaud grâce à, il est léger parce que. Ce vêtement explique sa raison d’être. Ce faisant, il s’extrait du pur débat de mode, qui n’a, à la fin, eu plus qu’un seul moteur, la nouveauté gratuite. Ici, la nouveauté a une vraie raison d’être. Ce n’est pas qu’une bande fluo ou un liseret rouge. Peut-être pour un temps seulement, on verra.

D’ailleurs, un signe ne trompe pas. Les marques de modes comme Balenciaga ou Lanvin, après avoir fait cette mode ruineuse et très vite out-dated, s’approprient ce sportwear / outdoorwear. Elles ne veulent pas en perdre une miette. Ce sont dans les montages lasers et les matériaux nouveaux que la mode trouve son eldorado. Là il y a de la justification.

Pour un tailleur, c’est paradoxale, car c’est scier la branche sur laquelle je suis. Mais de toute manière, on ne peut pas aller contre l’histoire. Il faut trouver le moyen le plus positif de s’en arranger. Pour ma part, cet été en Écosse, j’étais parti avec une petite panoplie classique, pantalon de velours, chemise rayée, pull en laine et belle écharpe. Mais pour les pieds, sachant que j’allais marcher, sous la pluie et au bord de Loch, j’avais pris ma paire de chaussures de marche… Quechua. Et j’étais très bien ainsi!

 

Je vous souhaite un joyeux Noël, de bonnes fêtes de fin d’année et de bonnes vacances peut-être!

 

A très vite. Julien Scavini

 

Y’a-t-il une raison de faire une grande-mesure ?

Je n’avais jamais osé écrire sur ce sujet. Car avec ma position de faiseur de demi-mesure, je me trouvais mal placé pour répondre. Toutefois, le temps passant, je me fais de plus en plus ma petite opinion sur le sujet. D’autant que de la grande-mesure, j’en commercialise un peu et avec succès. C’est un tailleur à la retraite qui prend plaisir à la faire, pour servir aux mieux les clients qui me le demandent. Et par ailleurs, je continue années après années de réaliser moi-même, pour un ami, une grande-mesure. Une seule. J’adore et je peste en même temps. C’est un travail long et je manque de temps. Pour réaliser ces étapes à la main, le problème crucial est d’avoir de longues plages de temps libre, au moins 4h en continu, histoire de pouvoir se concentrer sur des pans complets de l’ouvrage. Or avec une boutique, on est continuellement pris. Et d’ailleurs, c’est aussi bien pour le chiffre d’affaire!

Donc, y’a-t-il une raison objective de faire une grande-mesure?

La question m’a été posée récemment et de manière insistante par un client me commandant par ailleurs d’excellences demi-mesures.

En même temps, un client hier qui essayait une demi-mesure très équilibrée, m’a amusé avec une remarque. Il me parlait de son plaisir à fréquenter Rubinacci ou Drake’s pour les bons accessoires. Et je l’imagine par ailleurs, il n’est pas tout à fait désargenté… Je lui ai donc demandé pourquoi ne pas faire des grandes-mesures, plus dignes et statutaires vu les maisons qu’il fréquente. Tout de go, il m’a répondu « je n’en ai jamais ressenti le besoin, d’autant que ce que vous me taillez est parfait, et suffisant« .

Dont acte.

C’est donc une première partie de la réponse, appuyée ensuite par une réflexion que m’a faite un peu plus tard John Slamson : « lorsque l’on a un physique standard, bien fait, il n’y aura que peu de gain objectif« .

J’ai toujours pensé que cet argument était vrai. La demi-mesure, dans une immense majorité des cas arrive à un bon résultat. Et si le premier costume est perfectible, l’avantage est de pouvoir faire évoluer quelques paramètres pour arriver à du très bon sur le deuxième costume. Généralement, les physiques étant de nos jours relativement normés, il est possible d’avoir quelque chose de très honnête en demi-mesure. Et parfois plus honnête que le travail du petit tailleur de quartier dans les années 40 et 50… Par extension, le beau prêt-à-porter, avec quelques retouches bien senties, pourra tendre à l’excellence. Un costume Canali, bien travaillé, donnera d’excellents résultats. Le seul bémol est qu’il est impossible de choisir son tissu avec une doublure et des poches particulières.

Qu’apportera objectivement une grande mesure par rapport à une demi-mesure?

Quelques plis en moins. Soit en gros, 1000€ le pli.

Voilà une phrase lapidaire que l’on va longtemps me reprocher. Mais je la pense véridique. Une bonne demi-mesure, un peu poussée vaut 1000 à 1500€ disons. Une grande-mesure, dans les 3500 à 7000€ suivant les ateliers. En fait, cela revient à payer 1000€ par retouche, d’un pli d’épaule ici, d’une imperfection sur la cuisse du pantalon là, d’une brisure disgracieuse de la manche enfin. C’est ce que valent ces plis disgracieux que la demi-mesure ne peut complètement effacer. 1000€ du pli!

J’ai bien conscience qu’en demi-mesure il existe un moment où il faut savoir arrêter de retoucher. Car à force de retouches, la veste tombera de moins en moins bien. Et puis le prix n’intègre pas 70 retouches! Sinon, c’est de la grande mesure. Payer 3500€ et plus, c’est s’offrir l’expertise du tailleur grande-mesure. Une expertise de très haut niveau, fruit d’années d’expériences, une expertise à même de tendre le tissu sur le corps d’une manière impeccable.

A vrai dire, se poser la question de la dépense, c’est affreusement petit-bourgeois. C’est une réflexion ayant pour idée de fond « mon investissement est-il rentable? » ou « mon envie équivaut-elle mon investissement? », ce qui est d’ailleurs encore pire.

Voici donc ma conclusion du strict point de vue financier. C’est un point de vue objectif et banal. Vous payez la perfection, c’est à dire que vous payer le prix d’un aller-retour à New-York pour deux, pour corriger un pli curieux de tissu. Une retouche de luxe! J’espère que cette métaphore est assez cru pour bien marquer les esprits chagrins!

Car, il y a un car…

Il ne faut en aucun cas essayer de comparer la demi-mesure et la grande mesure. Ce n’est pas la même chose !

Y’a-t-il une raison objective pour départager une Renault Clio d’une Rolls-Royce Phantom? Non, les deux ont quatre roues et un volant, le chauffage et des phares pour la nuit. Avec les deux, vous pouvez aller d’un point A à un point B en respectant les limites de vitesses.

Seulement, ce n’est pas la même chose.

La grande-mesure, c’est un état d’esprit, l’expression d’une volonté et d’une envie. Il n’y aucune question à se poser.

Le simple fait de poser la question  » y’a-t-il une raison de faire une grande-mesure? » indique qu’il y a déjà une incompréhension de la chose. J’oserai même dire que mentalement, l’idée n’est pas mûre! Si l’on réfléchit à la justesse de ‘claquer’ – passez moi l’expression – 3500€ ou plus dans un vêtement, c’est qu’il ne vaut mieux pas le faire.

Les quelques collectionneurs de voitures anciennes – et très onéreuses toujours – que je connais ont en commun de tous avoir acheté la leur sur un coup de tête. Car si vous commencez à réfléchir à la chose, vous restez bien au chaud sous votre couette.

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Se faire faire une grande-mesure, c’est faire une expérience, c’est prendre part à l’expression d’un savoir faire ancestral. C’est participer à une philosophie de vie. C’est être heureux de faire travailler des ouvriers qualifiés, pensons à eux! Des savoir-faire coûteux.

Je disais que la grande-mesure est un état d’esprit. Je rajouterai donc surtout que la grande mesure est l’expression d’un portefeuille bien rempli.

L’immense majorité de mes clients en grande-mesure, et probablement des clients Camps De Luca ou Cifonelli, ne savent pas tellement ce que grande-mesure veut dire. Ils viennent simplement chercher un service qui correspond à leur niveau de vie. Ils ne se posent pas la question de savoir si la demi-mesure est mieux ou moins bien. Ils préfèrent ce qui leur semble mieux directement. Et l’argent ne compte pas vraiment, ils payent comptant dès la commande. Et d’ailleurs font faire des costumes gris ou bleu, tout simples. La dépense répond à un besoin, doublée d’une envie d’excellence. Point.

A l’inverse, je ne suis pas sûr de bien comprendre un client au portefeuille serré qui d’un coup dépenserait trois ou quatre mois de salaires pour réaliser un élément de penderie. D’autant plus si ce client, c’est le cas de quelques jeunes que je connais, ne travaille pas en costume. Là, je reste sans voix. A part si l’on utilise l’argument du plaisir, « se payer une tranche de vie pas ordinaire« . Alors, soit…

Ainsi donc, nous ne sommes plus dans le réfléchi, ni dans l’utile. Il n’y a alors pas à ce poser cette fameuse question. Il n’y a pas à rationaliser.  La grande-mesure objectivement apporte peu de chose. Moi je suis capable de reconnaitre dans la rue une grande-mesure. Je suis capable de voir la netteté supérieure d’une épaule ou ce coin de revers émoussé.  Quelques clients, quelques amis le peuvent, mais ils sont rares. Si vous êtes assez fin pour vous-même en reconnaitre une, alors vous êtes mûrs certainement. Mais si vous en faites faire une et que vous ne voyez pas la différence avec un costume industriel…?

La grande-mesure, c’est le plaisir de l’indicible. C’est une quête du beau à l’état pur, entre un grand vin de Pomerol et un service à dessert de la manufacture royale de Meissen. C’est au dessus de l’utile et de l’agréable. (Suivant le portefeuille bien sûr).

Car au fond, ma grande crainte, est de décevoir. Un client il y a quelques temps m’avait demandé  » s’il-y-a une raison de faire une grande-mesure? » Je lui avais répondu, « faites-en une »             . Je sais qu’il a de l’argent, aussi y-suis-je allé directement en lui proposant ce service. Finalement, après une première veste élégante, il est revenu pour une demi-mesure en me disant « franchement j’vois pas la différence« . Et ce n’est pas un philistin, c’est même quelqu’un d’érudit et de gentil. Son jugement est dénué de toute méchanceté ou ressentiment. Depuis on enchaine les vestes d’été et d’hiver, les tweeds et les soies avec amusement.

Vous le voyez donc, il n’y a aucune question à se poser si vous voulez faire une grande mesure. Il ne faut en aucun cas chercher des arguments rationnels. Le domaine du goût et des couleurs ne se discute pas. J’essaye d’être le plus direct possible pour vous faire toucher du doigts le sujet avec profondeur. Internet est une superbe machine à rêves et très vite, à force d’instagram et d’étalage de richesse, on voudrait ressembler à un riche tycoon new-yorkais ou à un mannequin de ‘The Rake‘, pour aller faire le kéké aux dandys night du Plaza Athénée.

Si vous avez l’opportunité et l’argent ou l’envie et le désire, foncez.

Si vous commencez à vous poser la moindre question, dépensez votre argent ailleurs!

C’est mon avis, il se discute!

Bonne semaine, Julien Scavini

Le petit plus en cachemire

Je n’en ai jamais tellement parlé sur le blog, du cachemire. Car c’est une matière plus qu’onéreuse et elle ne concerne très peu de clients. A tort ou à raison ? Les drapiers les plus connus, Holland & Sherry ou Loro Piana proposent de belles sélections de cachemire pure, pour vestes, mais les prix au mètre sont stratosphériques. Si bien que seul le tissu vaut parfois le prix total d’une veste plus simple. J’ai eu la chance de me faire offrir à deux reprises de belles coupes par Drapers, l’une rouge écarlate et l’autre bleu marine. Le confort n’est guère différent d’une veste normale, mais c’est le toucher qui est agréable et bien sûr, le cachemire est un petit peu plus chaud.

Je dis cachemire à veste, car c’est le seul domaine qui intéresse les drapiers. Le cachemire peut être très duveteux en surface, comme un velours, ou au contraire très sec comme un costume. Chez Holland & Sherry, le cachemire ‘Doeskin’ est tellement dingue en qualité qu’il irise comme de l’astrakan. Le peigné fait des vagues merveilleuses, et cela donne des vestes d’un très haut niveau de formalisme. On parle de finition chamoisée. C’est le fin du fin. Le cachemire vient de Mongolie et est filé en Écosse et de vrais chardons naturels sont encore utilisés pour soulever les fibres et apporter cet aspect velouté et moelleux caractéristique.

 

Loro Piana de son côté propose deux liasses de cachemire. Une avec des draps chamoisés du même genre que précédemment et une autre avec des draps plus lisses, qui généralement ont la préférence, car extérieurement, on ne voit pas le luxe de la matière. Le drap est classique, légèrement façonné comme une  flanelle ou un tissu à costumes. Il existe même une sélection façon tweed donegal que j’aime beaucoup. Quel luxe !

 

Si vous voulez faire un pantalon ou un costume en 100% cachemire, seul Loro Piana propose encore jusqu’à épuisement une très très maigre sélection. Cette matière a du mal à endurer les efforts au niveau d’un pantalon, elle se détend et poche. Donc souvent il faut un mélange pour faire un pantalon très doux.

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Justement, parlons mélanges.  Que penser des drapiers qui ajoutent un petit peu de cachemire dans le drap de laine ?

Généralement, le pourcentage est faible. Chez Holland & Sherry, la liasse ‘Cape Horn’ est une parfaite sélection pour costumes polyvalents, en 340grs, et contient 1% de cachemire. Soit si votre costume utilise 2,5 mètres de tissus, 840grs de tissu, donc, règle de trois égale 8,4grs de cachemire… Qu’en penser ?

 

Pareil chez Bateman Ogden où la ‘Supreme Classic’ contient 3% de cachemire en plus de laine super 130. Chez Loro Piana, les flanelles intègrent 5% de cachemire.  Retour chez Holland & Sherry où la liasse super luxe ‘Swan Hill’ super 160 et cachemire, en intègre… 5% aussi. La belle sélection ‘Top Line’ de Drapers ose monter à 10% avec une texture de flanelle légère.

 

Dans les liasses de vestes, les draps un peu façon tweed doux intègrent un peu plus. Chez Loro Piana, il y a 7% de cachemire et 10% chez Drapers dans les draps d’hiver unis ou à carreaux. Donc encore un fois, rien de fou.

Comment expliquer cette limitation ?

La première idée est qu’il s’agit pour les drapiers de trouver le juste équilibre financier. S’il y avait trop de cachemire, le prix s’envolerait et le drap ne trouverait pas sa clientèle.

La seconde idée, en particulier pour les draps à costumes, est qu’il faut garantir l’endurance sur le long terme. Comme le cachemire feutre vite, cela ne fonctionnerait pas.

La vérité je pense est surtout marketing. Les drapiers mettent un peu de cachemire pour marquer les esprits et se démarquer. L’effet est toujours net sur les clients, en particulier ceux n’ayant aucune connaissance du secteur et faisant confiance à des demi-mesures expéditives. Présenter du laine cachemire, c’est présenter du rêve. Qu’importe qu’en réalité il n’y ait que 8,4grs de cachemire, autant dire rien, l’idée est bien là.

En même temps, un petit peu de cachemire permet de justifier un prix au mètre plus élevé pour le drapier. L’idée étant d’améliorer le ‘panier moyen’ du client, donc du tailleur qui passe la commande de la coupe. Cet argument doit être contrebalancé par le fait que les draps cités plus haut, en dehors du cachemire, ne sont pas tellement chers en prix. En particulier la ‘Cape Horn’ de Holland & Sherry qui est un très bon produit de base.

Au final, même à moi, cela me fait plaisir ce petit montant de cachemire ‘factice’. Je finis par me convaincre aussi de l’utilité de la chose. C’est l’envie du commerce, il ne faut pas tout rationnaliser. Une pointe de cachemire ? Un plaisir et tant mieux. Je connais bien un ou deux drapiers qui chaque fois moquent cela en disant que les autres sont des vendeurs qui fourguent de la cochonnerie et que leur vrai 100% laine à eux, il est mieux! Peut-être… et alors. N’a-t-on pas le droit de rêver ?

La pointe de cachemire a deux utilités d’après Holland & Sherry que j’ai interrogé. Le tissu est plus fluide, même à de petits pourcentages, car les fibres longues de cachemire agissent comme un lubrifiant entre les fibres de laine. Ensuite, le tissu acquiert, en dehors du toucher, une lumière plus soyeuse. Vrai ou faux, comment le dire ?

Il n’y a que les tissus à manteaux qui font la part belle au cachemire, avec 10% ou 20% en complément de laine peignée.

Je ne crois pas que l’on puisse trouver du positif ou du négatif dans ce débat. L’argument marketing est assez avéré mais il ne faut jamais bouder son plaisir. D’autant que les grands drapiers des tailleurs font partis des plus honorables membres de la profession textile, bien loin des mastodontes qui remplissent la fast-fashion d’un luxe à deux sous. Et ont des procédés douteux. Le cachemire des grands drapiers est totalement tracé et ses origines connues.

A ce sujet, je vous rapporte ce fait amusant qu’un client de confession juive m’a rapporté. Il avait acheté une sublime veste 100% cachemire à Shanghai pour… de mémoire 80€. Pratiquant, il était allé consulter l’expert de la synagogue (celui qui juge si tel tissu ou tel vêtement est conforme au rite, pour vérifier le ou la? ‘chaatnez’). Après quelques jours, le monsieur a récupéré sa veste. Conclusion amusée de l’expert : «bravo, vous avez là une veste formidable et très douce. Et aucune inquiétude, elle ne contient pas une once de matière naturelle !».  On a bien rigolé ensemble !

Finissons avec cette mignonne photo transmise par Holland & Sherry, d’un musaraigne sur un chardon servant à peigner le cachemire.

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Bonne semaine, Julien Scavini

Basique & ultime

Il y a quelques années, lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux jolis vêtements masculins, je fréquentais assidument la maison Hackett. Rue de Sèvres, la boutique très luxueuse me faisait peur, je n’osais pas y rentrer. Et puis après une première chemise, ce fut des vêtements divers, achetés suivant l’envie et les propositions de la charmante vendeuse. J’aimais la variété et le délicieux esprit anglais qui régnait là. Un slogan m’est resté en tête, qui était inscrit un peu partout sur les communications à l’époque : « the essential british kit« . Je comprenais bien l’idée, sans toutefois en faire mienne l’attitude. Je n’achetais pas tout le kit, je piochais suivant le plaisir.

Ensuite est venu le blog. Pour bien faire et reprendre les bases, je me suis mis moi-même à expliciter ce fameux kit. En bref, quelle penderie idéale avoir et comment la constituer. Que porter en quelle occasion et comment comprendre les us et coutumes du vestiaire masculin, à fois simple et complexe, riche et élémentaire. Cette proposition que j’ai développé sur Stiff Collar n’avait pas non plus pour optique d’être une bible. Au contraire, il m’a toujours semblé qu’il était raisonnable pour chacun de piocher ses envies et des manières de faire. Car les circonstances et les vies de chacun sont variées.

Il y a des règles de savoir-vivre générales et il y a les pièces en particuliers. Si l’on comprend les règles sous-jacentes (pourquoi chaussures noires ou marrons, pourquoi tweed ou rayure), on est ensuite libre de choisir les vêtements, leur forme et leur goût. Bien sûr il y a des pièces canoniques, le richelieu noir, le blazer bleu, la veste de tweed olive, mais il y a aussi une infinité de possibilités.

Dans le Guépard, par Visconti (je ne sais pas si la citation est dans le livre), le prince de Salina dit un moment : « un palais dont on connait toutes les pièces n’est pas un palais.« 

Cette citation raisonne toujours dans ma tête. Quelle justesse, et en tout d’ailleurs! La beauté nait de l’opulence, du foisonnement, de l’abondance, du renouvellement. Et cette citation, je ne cesse mentalement de l’apposer sur la penderie masculine. « Une garde-robe dont on connaitrait toutes les pièces n’est pas une garde-robe. » Qu’en pensez-vous?

Je ne cherche pas à dire ici qu’il faut dépenser comme un milliardaire. Je ne cherche pas non plus à dire qu’il faut encombrer son armoire de choses médiocres et peu chères en surabondance. Non, je cherche l’idée générale, au dessus, que le plaisir nait de la variété et du renouvellement quotidien. Qu’il faut croiser les tenues, les pantalons et les chemises, les souliers et les chandails. Nul besoin d’en avoir quantité, simplement d’oser la variété et le changement, d’oser les intersections, pour le pire et pour le meilleur. Mais toujours, avec ces bonnes vieilles règles de logique vestimentaires, couleurs croisées entre elles, par associations ou oppositions, carreaux avec carreaux, tissu feutré associé ou opposé à un tissu lisse.

De quoi composer, à partir d’un même solfège, chaque jour, sa propre musique. Évidemment, cela demande un peu d’entrainement et de bonne volonté. Cela demande aussi, comme en toute chose, un peu de réflexion. C’est là que nait l’art.

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Or actuellement, il me semble qu’à longueurs de bons blogs et de bonnes revues, on ne parle plus que de base, de basique, de simple ou d’ultime. Je me souviens d’un professeur d’architecture qui avait intitulé un de ses cours « back to visual basic« . J’avais été séduis sans aller jusqu’au bout l’idée. Maintenant, une décennie après, je fuis ce genre d’idées. Les mêmes qui en politique d’ailleurs essayent de tout réduire à des schémas de pensées simplistes. Où est le charme, la beauté et le plaisir dans le basique, dans l’ordinaire, dans le simple? Mies Van Der Rohe a réussi, l’époque était différente.

Toutes ces bonnes pages qui essayent de faire acheter des basiques m’effraient. Le monde ne devrait plus être que basique? Le mot lui-même est si réducteur, si pauvre intellectuellement. Et une fois la penderie remplie de basique, que se passe-t-il? Est-on plus heureux? Une fois le jean ultime acheté, que faire? S’enterrer avec pour des siècles et des siècles?

Rien n’est jamais parfait, au contraire, et il ne faut pas détester l’imparfait. D’autant plus que la perfection est le but du chemin. L’ultime, c’est pour la fin. Il faut chérir le transitoire. Il faut aimer la variété. D’autant que les goûts de 20 ans ne sont plus ceux de 30 ans, et probablement plus ceux de 50. Pourquoi vouloir à tout prix constituer la penderie idéale qu’on jettera à la décennie suivante? Comment surtout croire un instant un marchand, qui est là pour vendre et gagner de l’argent, que son vêtement est l’ultime? Pensez-vous qu’il ferme ensuite une fois son œuvre commise? Ou pensez-vous que l’année d’après, un ultime v2 fasse son apparition? Curieusement…

Basique enfin. Ne cherchez pas à être basique. Dans les années 90, pour les bases, on parlait de « fond de garde-robe ». Ce terme était très beau, laissant entendre qu’il y avait devant le plat de résistance. Comme en cuisine un fond de veau pour développer une sauce riche et onctueuse. Le blazer est un fond de garde-robe, comme la cravate marine à pois blancs et la chemise en oxford. Ce sont des ingrédients de bases. C’est à dire qu’ils appellent des compléments. Mais les transformer en ‘basique’, c’est les transformer en une fin en soi. Le basique n’appelle plus rien derrière. Il impose sa philosophie terminale, avoir du basique, être basique.

Les mots ont un sens, l’époque contemporaine l’oublie trop souvent.

Bonne semaine, Julien Scavini