La veste couleur « paille »

L’été, l’inspiration est toujours un peu moindre pour s’habiller élégamment. L’hiver, tweeds et flanelles proposent de nombreuses couleurs et une variété importante de motifs, unis, faux-unis et carreaux. Mais l’été, il semble que la garde-robe doive se faire plus discrète, plus simple. Pourquoi d’ailleurs ? C’est une excellente question.

Peut-être tout simplement car le bonheur est plus simple lorsque les températures sont clémentes et que les vacances approchent ? L’idée de se laisser vivre, de laisser faire, va alors de pair avec une penderie simple, des blancs, des bleus ciels, quelques beiges, de l’écru… A l’inverse de l’hiver où la lutte contre le froid s’accompagne d’une volonté de mettre en évidence avec panache cette recherche. Le vêtement, plus que nécessaire, se drape dans la complexité. Les couches s’empilent, cardigan, chemise, cravate, veste, pardessus, etc… Une abondance de tissu au double écho, pratique d’abord, esthétique ensuite.

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La lumière d’été si écrasante et naturellement réconfortante se suffit à elle-même. Sous la pluie il faut déployer des trésors d’inventivité pour contrebalancer la morne nature. Mais sous le soleil au contraire, il faut accompagner en douceur cette clarté. Avec simplicité je crois. Plus l’on s’habille plus la recherche est importante ; moins l’on s’habille, plus une essence de simplicité élégante se fait jour ?

J’avais fait il y a quelques temps un article sur la veste de couleur tabac. Une merveilleuse teinte polyvalente et efficace en cette période. Étudions cette semaine la veste de couleur « paille », une nuance plus jaune et plus claire que le tabac.

J’avais acheté il y a de nombreuses années une sublime veste chez Hackett au temps où la marque anglaise vendait chez Old England. Un mélange je crois, laine, lin et soie. La couleur de la paille vraiment, avec une nuance verte assez appuyée en plus. Cette teinte facile s’accommodait très bien à des pantalons de coton de la même teinte ou plus clairs. Il n’y avait pas de risque de faire costume dépareillé, car les surfaces s’opposaient, soyeux contre mat. J’avais même tenté plusieurs fois le chino marine, qui allait assez bien car le tissu de la veste présentait de très légers carreaux marine justement. Et bien sûr, avec un pantalon gris clair, c’était tout à fait classique.

Cette veste, j’ai eu plaisir à la porter, puis au fil du renouvellement vers une qualité entoilée plus agréable, elle est partie à la cave où elle se trouve encore. Et c’est souvent que je me prends à penser à sa remplaçante.

Il me semble que cette nuance de beige est très agréable pour cette saison, pratique en même temps que lumineuse et remarquable. Faut-il encore trouver le bon beige, car très vite cette teinte chez les drapiers tire sur le vert, le grisâtre ou encore le jaune verdâtre. Ce n’est pas une recherche évidente. D’autant qu’il me semble que chaque client voit le jaune à sa manière. Enfin, c’est une impression, j’ai toujours l’impression de pas décrire les mêmes beige / sable que les messieurs en face de moi. D’après les commentaires, l’appréciation de cette couleur est très variable d’une personne à l’autre. Un tel trouvera ce beige chaud et agréable, un tel autre le trouvera laid. C’est plus tranché que pour un gris.

La laine unie genre gabardine n’est pas le meilleur choix me semble-t-il. Elle est souvent teinte en pièce et trop unie, trop proche du costume. Au contraire, là, il faut un peu de matière, un peu de relief, de la profondeur malgré la simplicité de la teinte. Un effet chiné, fil à fil, est préférable je pense. Pour donner un peu de richesse à la veste.

Un mélange avec du lin, ou de la soie est donc à privilégier. D’autant que les drapiers ne sont pas avares en la matière. Là où l’hiver est très simple dans les matières mais très varié dans les motifs et oppositions de couleur, l’été est sage en coloris mais pas avare en matières et beaux mélanges.

La laine apporte toujours la souplesse et la légèreté. Aucun tissu n’est plus adapté à l’élégance tailleur. C’est un fait. Le lin apporte une touche plus matte et une raideur à l’étoffe. Et il sèche très vite de la transpiration. Bon point. La soie contrebalance un tantinet le lin en apportant souplesse et luminosité, comme les drapiers font avec le cachemire en hiver.

La veste de la couleur de la paille, une beige assez chaud en fait, éclatant, est un juste milieu entre la veste en lin écru, de couleur naturelle, et la veste tabac, et à côté du blazer. C’est un modèle simple et polyvalent admirablement rehaussé par un tissu raffiné. Une belle opportunité pour composer des tenues variées, avec des pantalons blancs, gris ou beige voire bleu, avec des chemises blanches ou bleu ciel, ou plus complexes. La simplicité tout en élégance je crois.

Ci-dessous quelques échantillons trouvés dans mes liasses. Un peu de tout. J’ai écrit une légende sous chaque image, lorsque la souris passe sur la photo.

Bonne semaine, Julien Scavini

Une élégance du chiche

A chaque époque son paradigme d’élégance. L’après première guerre mondiale consacre l’homme poupée, aux épaules étroites et à la taille très pincée. Pour des chercheurs, cette allure juvénile qui se remarque dans les gravures commerciales est le souvenir d’une jeunesse considérablement balayée.

A l’inverse, les années 30 déclarent l’homme surhumain, et les costumes sont amples aux épaules, taillés en V, pour donner une carrure, préfiguration du look armoire à glace des années 50.

Il serait possible de penser que chaque décennie définie ‘son homme idéal’ en représentation, un étalon dans le sens du modèle. Les costumes sont coupés pour cet homme-symbole et tant pis si les autres ne rentrent pas dedans. En découle une liaison immédiate à l’âge. Quel est l’âge de l’homme idéal? Est-ce le quarantenaire au sommet de la réussite financière comme dans les années 80, Michael Douglas ou Richard Gere, hommes déjà mûr ; ou le minet androgyne fraichement sorti d’une école de design ?

Ainsi, suivant la période c’est le jeune qui s’habille comme l’âgé. Et inversement. La mode régence du dandy Brummell, très étriquée était parfaite pour la jeunesse dorée, les vieux lords bedonnant devaient suivre. A l’inverse, le confort des coupes des années 90, bourgeoises en diable, habillaient très bien le quarantenaire riche et affairé.

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De nos jours, il semble que la jeunesse fasse la tendance. Vestes courtes, pantalons serrés, reflets d’une époque aimant les corps minces, ‘au naturel’. Un lien sociologique et par tranche d’âge serait extrêmement intéressant à établir par une recherche approfondie.

Si sur un jeune homme, les coupes étroites vont bien, sur un monsieur, c’est parfois ridicule. Prenez notre Ministre de l’Intérieur, M. Castaner. Tout le monde admettra que c’est une homme bien bâti, un ‘beau mec’. Mais observez le chiche de l’allure! La veste est trop étroite aux épaules! La poitrine trop petite pour un tel coffre.

Enfin et surtout, les revers minuscules accentuent l’effet général : la tête parait énorme posée sur ce corps de garçonnet. Un vrai bilboquet. C’est d’autant plus triste qu’on sent bien, au fond, que l’homme aime les costumes et les tissus (notamment des carreaux discrets). C’est tout de même triste comme allure.

Beaucoup de messieurs gagneraient ainsi à s’étoffer un peu plus, dans le sens le plus propre du terme. Pour ne pas rendre visuellement leur corps boudiné de la sorte. Un costume étroit fait paraitre … gros. Il n’y a pas d’autre terme hélas. Même le Président Macron qui semble avoir pris un peu de poids dernièrement (cela se voit notamment au visage qui s’arrondit) parait de plus en plus petit dans ses costumes.

Mais de cela ils ne sont pas responsables, ou si peu, baignant dans un microcosme où le costume slim est la norme. M. Bernard Arnault donne d’ailleurs le la, avec ses costumes très minces. Mais il l’est tout à fait lui-même. Ramené à une population plus générale, c’est vraiment dommage cette mode française du chiche.

Car à l’inverse, les italiens proposent comme une force, aux hommes de paraitre tout simplement … bien bâtis. Sans parler des américains (et donc en partie de l’allure Suit Supply qui est très inspirée par l’Oncle Sam) qui aiment l’opulence de lignes faites pour des hommes. Des hommes d’âge mur, des hommes qui ne veulent pas paraitre minuscules dans des costumes étriqués.

Avoir un costume avec un peu d’ampleur ne veut pas dire nager dedans. Ne veut pas dire trop grand.

Avoir un costume avec un peu d’ampleur veut simplement dire confort et aisance. ET renvoie une ligne étoffée qui peut logiquement être le signe d’un intellect étoffé et solide. S’habiller de manière étriquée renvoie forcement quelque part à une philosophie d’existence!

Ci-dessous quelques images d’Attolini. Le mannequin d’un certain âge porte des vêtements qui lui sont adaptés. Il ne cherche pas à passer pour un jeune, ce qu’il n’est plus. Le style, les carreaux, les rayures, cela se discute. Le confort des vestes et la ligne des épaules en revanche font vrais. Il n’y a pas de volonté de rentrer au chausse-pied dans le vêtement!

 

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Le livre ‘Fred Astaire Style’ de G. Bruce Boyer

Fin janvier, pour conclure sa fiche de lecture de ‘Rebel Style‘, Raphaël évoquait l’envie d’un livre sur l’allure classique, comme résistance aux modes. Et bien en rangeant la bibliothèque de la boutique, j’ai trouvé par hasard ce livre. Fred Astaire Style, dans la même série chez Assouline que le livre précédent. En voici donc les grandes lignes, toujours écrites par Raphaël :

Qui est LE représentant de l’élégance masculine au cinéma ? Attention, pas un homme grand et beau, à la Cary Grant, qui ferait toujours tourner les têtes! Pas plus qu’un homme dont le regard a fait la carrière, comme Clark Gable ! Alors, James Dean ou Gary Cooper ? Non plus ! Eux, c’est le sex-appeal qui domine, pas l’élégance.

Cherchez plutôt un acteur dont le visage s’oublie pour ne regarder que le corps ou plutôt, le mouvement. Ce corps qui virevolte. Précis et distingué, ni raide ni apprêté. Un acteur qui ferait douter de la gravité terrestre : Fred Astaire. Il détonne à une époque où le canon de beauté d’Hollywood se définit par des acteurs qui sont « Tall, Dark and Handsome », lui qui était petit, maigre et vaguement chauve, comme il aimait le rappeler. Pourtant, armé de son charme, Astaire marque profondément son époque.

Quand on pense à cet acteur, on pense à l’âge d’or d’Hollywood, aux décors somptueux et à la belle Rita Hayworth. Fred Astaire incarne le beau vestimentaire. Pour certains, c’est le séducteur de Top Hat (1935), digne en queue-de-pie. Pour d’autres, c’est un virtuose en smoking dansant sur un bar, dans The Sky’s the limit (1943). Et pour d’autres encore c’est le dandy, chapeau haut de forme, jaquette et guêtres de Blue Skies (1946). En somme : un Fred Astaire vêtu de tenues très formelles.

Des légendes renforcent cette idée d’un Fred Astaire à l’élégance repassée : l’acteur aurait fait couper un gilet aux pointes arrondies, dont le tailleur Anderson & Sheppard garderait jalousement le secret, refusant de le copier pour d’autres clients… Plus troublant encore, Astaire aurait eu des habits à l’emmanchure si haute qu’il en aurait eu mal aux aisselles ! Quelle ironie ! Nous ne nous souvenons que d’une infime partie de ses tenues : celles qu’il aimait le moins, les ensembles formels et codifiés. C’est tout le propos du livre de Bruce Boyer : Fred Astaire n’est pas un héros victorien à l’élégance affectée.

Au contraire, Fred Astaire est un représentant du cool, du décontracté américain, par ses tenues colorées et souvent dépareillées, loin du costume business. Ce cool, c’est celui d’un danseur accompli, qui possède une technique de danse parfaite et qui travaille ses chorégraphies avec acharnement. Astaire s’habille pour laisser son corps libre de danser : c’est pour ça qu’il y a un style Fred Astaire. Ainsi : adieu les cols amidonnés, des épingles tiennent en place ses cols de chemises. La cravate ou le foulard sont fourrés entre deux boutons. Une autre cravate se noue comme une ceinture : elle maintient le pantalon haut, au creux de la taille. Pourquoi ? La soie est plus souple que le cuir. Enfin, détail important: les chaussures. Quand Astaire danse, ses chaussures sont moulées sur ses pieds. Sa jambe est nerveuse, allongée. Son pied : petit et souple.

Le style Fred Astaire est un ensemble de variations de modes et de coupes décontractées. Il incarne la souplesse et le mouvement. Oui, il y a un  immense travail de coupe chez le tailleur, qui répond à l’immense travail de répétition du danseur. Tout cela pour avoir l’air nonchalant. Les tailleurs de Fred Astaire suivent la mode, presque à contrecœur. L’ampleur augmente ou diminue imperceptiblement, pour être d’actualité sans être la caricature d’une mode. Par exemple, lors de la remise des oscars en 1970, Astaire est habillé à la mode : un smoking bleu, grand nœud papillon de velours, une chemise non amidonnée et un pantalon étroit !

C’est la différence vis-à-vis des acteurs. Un acteur s’habille pour dessiner à gros traits un personnage. Fred Astaire est avant tout un danseur. Il s’habille comme il danse : avec nonchalance. Voyez :

ou encore :

 

Quelques photos du livre de G. Bruce Boyer pour conclure:

Bonne semaine, Julien Scavini

La veste, objet modulable

La veste classique, développée au cours du siècle écoulé, est une formidable base de travail et d’amusement pour les tailleurs et leurs clients. Pour les stylistes aussi. La base, c’est-à-dire la coupe générale du corps et des manches est toujours la même. Elle peut varier un peu suivant le coupeur qui suit ses envies ou la maison qui suit la mode. Mais globalement, un corps de veste reste un corps de veste. Par contre, tout ce qui en fait le style et les options peuvent varier. Voilà par exemple ce que l’on obtient d’un tracé primaire en coupe. Un gabarit sans revers, sans poches, sans ligne précise du bas.

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En coupe, et qu’importe que l’on trace une veste droite ou croisée, châle ou à col pointe, la base de développement est la même. Une fois le tracé primaire obtenu qui définit les grandes lignes de volume, il convient d’apporter les raffinements stylistiques : un, deux ou trois boutons, cran à encoche ou cran pointu, poche à petits rabats ou poches plaquées. C’est ainsi que les tailleurs et les stylistes procèdent. D’une même base, un bloc comme disent les  industriels, on peut faire dériver des styles. La vestibilité, c’est-à-dire le confort sera le même, mais le style sera différent. C’est ainsi que l’on peut ‘programmer’ une veste, à partir d’un langage ayant son alphabet : boutonnage, poches, revers, éléments divers.

Il est possible de tirer à partir de cette bases de nombreuses variantes, très différentes. Au significations différentes…!

Je m’amuse dans le grand tableau ci-dessous à dessiner simplement des options de boutonnage. Je pars de la veste un bouton pour arriver à la quatre boutons. Parallèlement à ce travail, j’ajoute la forme de revers : cran à encoche classique, cran en pointe, cran en pointe sur base croisée, col châle sur base croisée et droite. Vous verrez avec ce tableau que je commente en dessous, tous les possibles, à partir de cet alphabet simple et modulable à l’envie.

  • Ligne 1 : vestes à un bouton, ou un niveau de boutonnage pour les croisés | ligne 2 : vestes deux boutons ou deux niveaux de boutonnage pour les croisés, etc.
  • Colonne A: col châle | B: col en encoche simple | C : col pointe | D : croisé à col pointe | E : col châle croisé

planche de variations

  • La ligne 1 rassemble assez facilement les smokings.
  • A noter que 1B ne se fait pas vraiment en smoking. Et peu en costume de ville, toutefois Huntsman en a fait sa ligne maison. (photo)
  • 1D peut exister en smoking, j’ai préféré dessiner un costume à la ligne typiquement années 90, avec ce boutonnage très bas caractéristique, comme Ralph Lauren (photo).

  • 2A ne se fait pas. Mais depuis qu’un ancien premier ministre (Manuel Valls) l’a fait couramment, je me suis senti obligé de le mettre dans mon étude. Remarquez, certains au gouvernement l’appelaient ‘Tati’, comme la marque. (photo) Donc ce n’est pas une preuve. Je l’ai fait deux fois pour des mariages, dans des tissus intéressants comme du lin irlandais. C’était pas si mal.
  • 2B représente l’absolu classique actuel. Le modèle de la veste aujourd’hui.
  • 2C est très élégant. Une allure très années 30 mise en avant par Tom Ford. (photo)
  • 2D représente le croisé conventionnel, celui du Prince Charles et d’autres gentlemen plein de goût. (photo)

 

  • 1E a beaucoup d’allure mais se voit rarement. (photo)
  • 2E a comme 1E beaucoup d’allure, mais seul Ralph Lauren s’y intéresse un peu. Une version sublime. (photo)

 

  • 3A. Une curiosité n’est-ce pas que ce col châle sur une veste trois boutons. Cela a du exister un peu, sur des vestes molles vernaculaires. De manière contemporaine, c’est tout à fait un possible à la Arnys. (photo)
  • Si 3B est archi classique (la veste trois boutons), 3C est moins courant. Dans la série Hercule Poirot de ITV, l’acteur David Suchet porte souvent cette forme de trois boutons à col pointe. C’est très formel et typiquement années 30. Un petit esprit pincé de jaquette. (photo)
  • En 3D, on pourrait appeler cette forme demi-amiral. Un aimable client -paix à son âme- m’avait commandé cette forme il y a quelques années. Beaucoup de chic et d’allure.
  • En ligne 3 et encore plus en 4, élargir les revers devient de plus en plus difficile sans que le tissu ne vrille ou tire, entrainé par le col.

 

  • 4A, rien à proposer, comme 4C. De toute manière, 4 boutons se fait très peu. C’est très 1910 ou très 2000. Dans le premier cas, c’est parfois élégant, dans le second, c’est purement saugrenu, un peu façon Thierry Mugler. (photo)
  • 4B, une timide étude très début de siècle, c’est pourquoi j’ai proposé un autre col de chemise.
  • 4D. L’apothéose du style marin et du style tout court. Lord Mountbatten! Le monde portera-t-il encore des personnages de ce niveau de grandeur? Pour bien dessiner ce croisé, il faut arrondit le bord vertical, vers l’extérieur. Cela produit un effet optique en démultipliant l’ampleur de la poitrine. Les tailleurs de la marine française faisaient ça mieux que personne. Faisaient. Hélas… (photo)

 

  • Et enfin, je sais que vous n’attendez que ces cases : 3E et 4E. Depuis que les années 30 se sont terminées, difficile de trouver de telles pièces. L’idée de vestes d’intérieur ou de fumoir largement boutonnées, qui plus est de brandebourg, allait de pair avec la froideur des intérieurs avant le chauffage central. Les revers pouvaient être matelassé ou même en fourrure.
  • Notez que la colonne E ne renvoie qu’à des veste servant à l’intérieur. Presque comme la colonne A. L’allure enveloppante du col châle y est peut-être pour quelque chose. La colonne E est quasi impossible à trouver en demi-mesure. Peu d’ateliers travaillent ces formes, d’abord peu commune, et surtout très technique. Il ne faut pas croire, le col châle est assez difficile à bien réaliser. D’une pièce, il consomme beaucoup de tissu et pour que les pans ne vrillent pas, ne tirent pas, il faut travailler très finement. Certes il est moins long à faire que les autres, mais il est plus technique dans le tour de main, dans les souplesses, ces fameux embus.

 

Voilà, avec ce petit tableau, vous avez de quoi rêver à tous les possibles de votre garde-robe. Et vous pouvez même essayer vous-même de remplir chaque case! Enfin songez que si les poches varient aussi, la possibilité en terme de variation devient infinie! Une vraie modularité cette bonne vieille veste!

Bonne soirée et bonne semaine, Julien Scavini

La photo du jour

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Il fut un époque où l’on taillait les pantalons ‘taille haute’. Le pantalon dès lors devenait presque une chemise. Cela est-il mieux qu’un ‘taille basse’ sous le ventre? Ce pantalon est un peu excessif, mais au moins, il ne risque pas de tomber ni d’être inconfortable à l’arrière. Solution intéressant je trouve, cet homme avait un tailleur émérite!

L’évolution de la veste sur un siècle

Un lecteur m’a récemment interrogé sur les hauteurs de boutonnage d’une veste, sur le rendu esthétique d’une part et sur l’histoire de celui-ci. Il se demandait en particulier s’il existait un conseil pratique concernant cette hauteur de boutonnage suivant les morphologies.

La réponse n’est pas aisé et surtout, elle n’est pas absolue de mon point de vue. Je sais bien que des stylistes essayent toujours de faire rentrer les gens dans des grilles, en H, en 8, en V etc. Mais ces concepts de rationalisation morphologiques, s’ils sont peut-être finement travaillés par leurs auteurs, ne sont pas miens. Car de mon côté, je m’en réfère à l’usage et à l’histoire. Ce qui est vrai à une époque ne l’est plus à l’époque d’après. De nos jours on trouve que les épaules d’une veste doivent être étroites. A une époque, qu’elles devaient être très larges…!

Se questionner de nos jours pour savoir s’il est préférable suivant telle ou telle morphologie de porter une veste deux ou trois boutons ne fait pas tellement sens pour moi. Car je m’en réfère d’abord à ce qui se fait (le deux boutons) et ce qui ne se fait plus beaucoup (le trois boutons). Je pense que le deux boutons est mieux parceque… je l’ai dans l’oeil, et que mon oeil y est habitué. Dans les années 50, j’aurais dit l’inverse.

Mais comme je sens poindre les esprits chagrins, je vais en rajouter une couche. Si vous aimez le trois boutons, même si ce n’est plus tellement dans l’air du temps, eh bien osez le porter! Ne vous fiez pas à me première sentence. Il y a la mode, et il y a le style. Si vous aimez le style trois boutons comme James Stewart sur cette photo, il ne faut pas vous arrêter sur mon jugement. C’est admirable n’est-il pas? L’opulence des épaules!

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Il est vrai que les tailleurs disaient avant, que quelqu’un de grand est mieux habillé en trois boutons et quelqu’un de petit, mieux en deux boutons. C’est un jugement orienté par l’esprit de l’époque, non une étude scientifique. Qui de toute manière serait fondée sur quoi? Des jugements esthétiques? Quelqu’un de grand en veste un bouton avec revers larges, c’est un parti-pris stylistique qui doit plaire avant tout à son porteur. Et quelqu’un de petit peut revendiquer de porter une veste trois boutons à la mode de 1900 s’il veut.

Je pense que précisément, l’art tailleur et sa capacité de personnalisation ne doit pas s’enfermer dans des dogmes de prêt-à-porter. En 2000, les vestes trois et même quatre boutons étaient à la mode. C’est si prêt et si loin déjà en style. En mesure, autant se fier à sa propre recherche stylistique. Si l’on veut trois boutons, on commande trois boutons.

C’est une recherche personnelle qui faut alors mener. Le tailleur bien sûr peut aider. Il est vrai que je n’aime pas beaucoup le trois boutons sur quelqu’un de ventru. Car les devants placent moins bien, et l’idée que le revers aille se tendre à la taille est préférable. Mais si la poitrine est un peu développée, pour éviter les revers qui cassent avec deux boutons, fermer en trois boutons peut être ingénieux. De même, quelqu’un de grand à la poitrine plate en revanche n’aura aucun problème pour faire ‘tenir’ les trois boutons en ligne. Et en cas de doute, deux boutons et c’est plus simple.

Ensuite, cette fameuse question de la hauteur du bouton. Question intéressante. Qui renvoie à la physionomie des vestes au cours du siècle passé. Elle a pas mal varié suivant les décennies. J’ai tenté par quelques photographies de vous évoquer cette évolution des formes. Il y a trois facteurs à prendre en compte : la longueur de la veste, la hauteur des poches et la hauteur du bouton. Ces trois points sont corrélés de manière variables, tantôt ils s’éloignent, tantôt ils se rapprochent, c’est la mode. Dans les années 20, le bouton était très haut placé, la taille marquée bien au dessus du nombril. Dans les années 90, le bouton était très bas, la taille marquée en dessous du nombril. Pour des effets de style radicalement différents.

Il est amusant de constater ces phases, qui correspondent à des générations différentes. Toutefois, il faut bien avoir à l’esprit qu’il s’agit là de stéréotypes. Évidemment, d’un tailleur à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une ville à l’autre, ces effets de styles n’étaient pas les mêmes. Comparons avec les mêmes points d’intérêts : longueur de veste, boutonnage, poches côtés, épaules.

 

Entre 1900 et 1914, la veste courte fait ses débuts.

  • la veste est longue.
  • 3 ou 4 boutons placés hauts. Le boutonnage se fait en haut.
  • poches variables : hautes comme sur les jaquettes (à la taille) ou basse pour la praticité.
  • épaules étroites et rondes.

 

Entre 1918 et 1925, la veste s’institutionnalise un peu. Les militaires notamment abandonnent le long habit à retroussis pour la veste plus maniable. Et le deux boutons apparait en force.

  • la veste est longue.
  • 2 ou 3 boutons placés hauts. Le boutonnage est très pincé.
  • poches pas très hautes et un peu pataudes.
  • épaules étroites et rondes.

 

A la fin des années 20, il faut noter une bref tendance au maniérisme vestimentaire. Les boutons remontent, les basques s’allongent. Les vestes sont très très étroites. Max Linder en est une figure, les illustrations de J.C. Leyendecker une référence. Notez sur l’illustration la hauteur des boutons et le déphasages avec les poches côtés. Je n’arrive pas à trouver de juste photo correspondant à l’illustration, mais j’ai pourtant vu cela dans des films anciens.

  • la veste est longue.
  • 2 placés hauts. Le boutonnage est très pincé.
  • poches moyennement hautes.
  • épaules étroites et rondes.

 

Mais de 1925 à 1939, ce soubresaut stylistique disparait. La veste classique de 1920 est retravaillée. Ses épaules se structurent. Les poches remontent un peu. Le boutonnage acquiert sa place disons ‘classique’. En fait, la coupe devient intemporelle. Voyez ci-dessous Fred Astaire avec Ginger Rogers dans La Grande Farandole en 1939. Que dire, quel classicisme! Retour du veston trois boutons plus habillé.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes.
  • épaules larges et tombantes.

 

La seconde guerre mondiale n’empêche pas les développements stylistiques. La veste s’épaissit, se raidit. Les revers descendent un peu, les épaules enflent.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes, voire parfois un peu basses.
  • épaules larges et tombantes.

 

Les années 50 sont celles de l’opulence retrouvée. Les lignes enflent! Sur John Wayne, c’est incroyable. Pour Fred Astaire et le duc de Windsor, c’est moins net, ils fréquentent des tailleurs classiques qui ne respectent pas les dictats de la mode.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou 3 boutons placés autour de la taille.
  • poches jamais très hautes.
  • épaules larges et tombantes.

 

Les années 60 sont celles d’un renouveau stylistique inédit depuis le début. La veste raccourcit, elle s’affine. La jeunesse veut du nouveau! Et le deux boutons revient sur le devant de la scène après y avoir été dans les années 20.

  • la veste est presque courte.
  • 2 ou 3 boutons abaissés.
  • poches pas très hautes.
  • épaules une peu larges.

 

Avec les années 70, le costume en voit de toutes les couleurs. La veste vit une volte-face. Elle s’allonge, ses revers s’élargissent, elle devient plus opulente que jamais. Un retournement par rapport à la décennie antérieure.

  • la veste est très longue.
  • 2 boutons centrés sur la taille.
  • poches hautes dégageant de longues basques.
  • épaules une peu larges.

 

Les années 80 consacrent un abaissement général des lignes. Revers, poches et boutons descendent vers le bas et la veste s’allonge encore.

  • la veste est très longue.
  • 2 ou 1 boutons très en dessous du nombril.
  • poches tassées vers le bas.
  • épaules très larges.

 

Jusqu’aux années 2000, la pente remonte lentement. La veste revient à de plus justes proportions. Pierce Brosnan, dans Remington Steele (1985 environ) puis dans James Bond. Retour d’une allure 1935 classique. 3 et 4 boutons reviennent en force.

  • la veste est moyennement longue.
  • 2 ou trois boutons centrés autour de la taille.
  • poches alignées sur le bouton du bas.
  • épaules confortables sans être larges.

 

Enfin, ce n’est pas un secret, la veste rapetisse de nos jours. La valse continue, le vas et vient de l’histoire aussi. Elle devient de plus en plus étroites. Emmanuel Macron sur la photo du jour d’investiture porte un costume presque années 60, l’épaisseur du tissu (donc la netteté) en moins.

  • la veste est courte.
  • 2 qui remontent en contrepartie du raccourcissement.
  • poches alignées sur le bouton du bas.
  • épaules étroites.

 

Voici un peu de grain à moudre. Comme vous le voyez, essayer de trouver une référence en particulier tant le style a pu changer au cours du siècle est difficile. Vous pouvez bien aimer tel style à la mode de telle époque. Elles sont toutes des mélanges. A vrai dire de nos jours, avec des vestes très étroites dessinant les formes, il y a un petit quelque chose du féminisme des années 1925, la longueur en moins.

Ce que nous apprend cette fresque, c’est qu’il n’y a pas une vérité stylistique. Il n’y a même pas un confort idéal. A tel époque on supporte d’être serré, à une autre on veut de l’aisance. Tout est relatif concernant la veste. Un invariant toutefois, ses lignes générales. Il y a une sorte de constance heureuse heureuse du général. Jusqu’à quand?

Bonne semaine, Julien Scavini