Je lève mon verre à monsieur Lauren

En proposant à quelques grands élégants de réaliser les milanaises aux revers de leurs vestes, je vois défiler dans mon petit atelier nombre de vestes de grands faiseurs, dernièrement Caruso, Oxxford, Zegna et bien d’autres.

Et récemment, une veste Polo Ralph Lauren. A priori, pas une veste palpitante, un simple thermocollé certainement vendu hors de prix. Et puis, je l’ai regardé, bien aidé par l’ouvrage que je devais y exécuter. Les revers étaient généreux, presque 14cm (sur une taille 56 tout de même) et le cran haut. Mais le tissu – un banal laine et soie – était parcouru d’un carreau type prince de galles marron/beige fenêtré rose. Et quand je dis carreau, c’en était bien un, d’une dimension proprement extravagante, au moins 12cm de haut par 10 de large. Le tout avait l’air d’avoir fait le voyage aux Indes dans une malle des années 30. Insensé.

Et même si j’étais réservé par rapport à la qualité générale, je ne pus m’empêcher d’être subjuguer par ce que j’avais devant les yeux. Je ne regardais plus tellement le produit, mais l’imaginaire qui y était rattaché. Et ça, c’est précisément génial.

Je me demande toujours à propos de l’aménagement de telle ou telle boutique s’il est propice à la vente voire même au vagabondage d’esprit. Pour les plus parisiens d’entre nous, êtes vous allé au flagship Ralph Lauren du boulevard Sait Germain ? Un vrai musée – enfin tout de même pas. Une expérience plutôt où l’on ne se rend même plus pour acheter, mais pour flâner, pour humer. Je m’interroge alors. Entre une boutique Canali ou Hugo Boss à la ‘déco’ très institutionnelle et un tel lieu, lequel je préfère ? Dans le même genre, pour m’être déjà présenté une ou deux fois chez monsieur Marc Guyot, je trouvai l’endroit un peu encombré. Bien au contraire me répondent des clients en commun, c’est une caverne d’Ali Baba. Indeed. Ça a son charme.

Alors, les hommes préfèrent-ils acheter des vêtements dans un lieu qui ne ressemble pas à une boutique de vêtement ? Peut-être. Est-ce plus masculin que féminin? L’aspect club – où l’on achète accessoirement – est-il plus vendeur ?

Je salue en tout cas la netteté de cette ‘œuvre’ car cet empire en est presque qu’une! Ralph Lauren est à la tête d’une petite entreprise dont le corpus référentiel est très homogène, presque ciselé. Et je suis sidéré par sa capacité à vendre pour tous les segments. Combien de marques arrivent en effet à vendre à différentes clientèles, des plus argentées à celles qui le sont moins ? Le B-A-BA du marketing n’est-il pas de cibler au contraire ? Or chez Ralph Lauren, on trouve du prix bas/moyen (aux USA en particuliers) avec Blue Label (autre nom de Polo Ralph Lauren), double RL & Co, Denim & Supply, RLX et autres ; et des prix hauts avec Black Label et Purple Label ; en passant par la joaillerie, les montres, les accessoires, les lignes féminines et la gamme pour la maison. Le tout dans un univers référentiel très aristocratie côtes Est américaines. Je tiens du reste à saluer la ligne Purple Label qui constitue pour moi un exemple de qualité indéniable, pour un prix presque maîtrisé. Une épure de style anglais presque.

Cette démarche parait typiquement anglo-saxonne. Prendre des références disparates et constituer avec un ensemble unitaire, faire du neuf avec du vieux semble être le secret de cette maison. Nous pourrions constater que les grandes maisons françaises ne fonctionnent pas comme cela. Typiquement, le naufrage d’Old England en est un exemple frappant, alors que le lieu était le plus propice ‘à un bazar’ charmant, rempli de thé du Ceylan, d’écharpes en Yak et autres pantalons en cachemire. Ceci dit, Hermès ou Lanvin ont l’histoire de leur côté, c’est un point aussi essentiel. Permettant peut-être d’aller plus loin dans le style ?

Pour ma part, je me demande encore si j’affectionne plus les salons de Ralph Lauren ou ceux d’Hermès. Je me questionne. Et vous? Ceci dit, entre la boutique de monsieur Lauren et les boutiques Sandro ou Comme des Garçons, j’ai vite fait mon choix. Et je rajouterai même que la moins convenue des trois n’est pas celle que l’on croit …

Julien Scavini

Entretien avec Camps De Luca

Je vous propose aujourd’hui une interview des De Luca, maîtres tailleurs ô combien renommés sur la place parisienne et à l’international. Julien De Luca et son père Marc ont eu la gentillesse de répondre à mes questions un matin du mois de juillet. Je ne vous retranscris pas le déroulé linaire de la conversation, plus plutôt le compte rendu enrichi d’un entretien, au cours duquel j’ai abordé successivement les thèmes de l’atelier, de la clientèle, des projets et enfin celle du style.

La maison Camps De Luca a donc été fondée en 1967 par association de deux tailleurs aux goûts et préoccupations différentes.

Il y a d’abord Joseph Camps, le technicien, passionné de géométrie et presque ingénieur à ses heures. Il était installé non loin des Champs Elysées et se passionnait pour le développement de nouvelles techniques de prise de mesures et la mise en place d’une méthode de confection plus rapide, moins manufacturée. Presque un monsieur Ford du tailleur ! Il forma dans son atelier quelques coupeurs très renommés, parmi lesquels Urban, Smalto ou Rousseau. Alors qu’il se passionnait pour ses découvertes et expériences, le départ soudain de ses nombreux et maintenant célèbres coupeurs, emportant la clientèle avec eux (un classique chez les tailleurs !) le mit dans une situation délicate.

C’est alors, par l’intercession du patron d’Holland & Sherry France qu’il rencontra Mario De Luca, qui était installé rue Franklin Roosevelt. A l’inverse de son confrère, Mario était l’homme du style, de la recherche de la ligne. Apprenti dès l’âge de 13 ans dans les ateliers romains, il ne tarda pas à monter à Milan puis à Paris où il s’installa en 1954 rue du Faubourg St Honoré. En 1965, il racheta le tailleur Griffon, présent à Paris et Monaco.

En 1967 donc, les deux confrères créèrent Camps De Luca et s’installèrent dans un immeuble cossu de la place de la Madeleine, au piano nobile, dans les locaux que l’on peut encore admirer aujourd’hui. Je vous propose de revoir l’article que j’avais consacré à l’atelier lui-même, il y a quelques mois. A l’époque, le personnel s’entassait et le 6ème étage de l’immeuble abritait également des apiéceurs. A l’époque le métier était extrêmement hiérarchisé, entre les coupeurs, détacheurs, remailleurs, finisseurs, culotiers et autres ouvriers spécialisés, Camps De Luca employa jusque 40 personnes !

Pour autant, Joseph Camps avait tenu a conserver son espace de vente des Champs Elysées, pour attirer du monde et développer une première mondiale : la techno-mesure, que l’on appelle maintenant demi-mesure. Patronage facilité par l’essayage d’un veston modèle, coupe standardisée, montage en petite mécanisation. Hélas, l’homme était peut-être visionnaire, mais la technique n’était pas encore au point, si bien que l’on voyait débarquer place de la Madeleine des clients de petite-mesure qui faisaient retoucher. La perte de temps et le manque à gagner qui s’en suivi poussa Mario De Luca a faire stopper cette activité pour se recentrer sur le cœur de métier, le tailleur artisanal en grande mesure comme l’on dit aujourd’hui. Si bien qu’en 1970, Camps De Luca s’installa définitivement dans son activité, avec des costumes à 9000FF, puis 14 000FF en 1980. Au passage à l’euro, un costume coûtait 3500€, et en dix ans, ce prix a hélas presque doublé.

Cela s’explique par une main d’œuvre spécialisée qui disparaît. Dans le même temps, celle arrivant sur le marché est deux fois plus chère. Julien De Luca a calculé que la rentabilité de la maison a chuté de moitié depuis 1980. Même si l’école des tailleurs existe, les jeunes en sortant sont d’une utilité limitée pour l’atelier. Ils sont très lents par rapport à un apiéceur sénior (ceci aussi à cause des tissus, bien plus ardus, car fins qu’il y a vingt ans); demandent du temps (et donc de l’argent) à former et au final ne restant pas dans le métier. Malgré tout, la moyenne d’âge chez Camps De Luca est relativement jeune : 35 ans. Le métier se féminise également, ce qui n’est pas sans créer quelques frictions, entre les vieux italiens et les jeunes pousses. Si le métier est dur à l’atelier, Marc De Luca n’hésite pas à parler d’esclavage (chut, ne le criez pas trop fort), il reconnaît aussi que la gestion de celui-ci, et de l’ensemble de l’affaire relève plus du sacerdoce qu’autre chose. Mais c’est précisément tout le mystère et la beauté de ces charges que de passionner… Alors.

Marc De Luca justement, a débuté son apprentissage vers 16ans, sous la coupe de son père. Il commença à la pièce le soir après l’école alors que le dimanche matin était occupé à maîtriser la coupe. Depuis, il veille sur la bonne marche de l’atelier comme coupeur/tailleur et est ravi de l’arrivée de ces fils, d’abord Charles en 2002. Ancien chef de salle d’un restaurant triplement reconnu au Michelin, il a été formé à la dur, le secteur de la restauration n’étant pas le plus doux. Le métier d’apiéceur a occupé pendant plusieurs années ses mercredi après-midi, comme un loisir-créatif au début. Enfin en 2008, l’ainé est arrivé, Julien De Luca, en provenance directe de la City de Londres. Depuis, il apprend la vie à l’atelier et est détacheur (c’est à dire qu’il place les patrons pour optimiser la coupe sur le tissu). Il a aussi déchargé son père de la gestion financière de la société. Charles et Julien n’ont pas appris le métier quand ils étaient petits, car le grand-père Mario s’y opposait.

Charles quant à lui est partie en VIE comme on dit dans les grandes boîtes, c’est à dire en poste permanent à Shanghai. Il y développe la clientèle, entre Hong-Kong, Singapour et Pekin. S’il se déplace beaucoup de villes en villes asiatiques ; ce n’est pas la cas à Paris, où le client vient. L’atelier ne réalise que peu de roadshow, à part peut-être des déplacement réguliers à St Petersbourg.

La clientèle s’est rajeunie aussi, avec une moyenne d’âge de 35/40ans.  50% sont français, mais aucun grand patron. Ce sont plutôt des hommes d’affaires, des clients historiques qui amènent leurs fils et des professions libérales. Les 50% étrangers se décomposent environ comme suit, 35% russes, 10% asiatiques et 10% moyen-orient et Amérique du Nord. Ceux-ci sont captifs des tailleurs du Row qui s’y déplacent beaucoup. Peu de japonais étrangement.

La majorité des clients opte pour des vestons classiques deux boutons et des tissus légers, aux alentours de 230gr. Principalement de la laine et quelques rares fois des pantalons en coton. Holland & Sherry, Scabal, Drapers, Loro Piana, Harrison of Edimbourg et Schoffield constituent la majorité de l’offre. Si les De Luca n’ont pas envie de se lancer sur le prêt-à-porter pour se concentrer sur la grande-mesure avec rigueur, il regrette en revanche les grands défilés de mode tailleur organisés par le Club des 5 dans les années 60. Si les autres tailleurs étaient intéressés par ce projet, ce serait formidable ! Il est vrai.

Au niveau du style, il a évolué en douceur chez Camps. La structure est à l’anglaise, plutôt rigide, mais la légèreté est italienne. Cela commence par moins d’épaulette. En coupe, l’emmanchure s’est rétrécie, mais la cigarette reste prépondérante dans le montage d’épaule, une caractéristique résolument parisienne. Les poitrines ne sont pas serrées, mais au contraire légèrement drapées et les poches implantées hautes. Enfin, les pantalons sont à plis et les bas à revers…

Julien Scavini

Les vitrines d’Arnys (MàJ)

Même si je profite des vacances au pays Basque, je sais que certains de mes lecteurs sont au travail. Et j’imagine que vous avez besoin d’un peu de distraction, Le Chouan des Villes et Le Paradigme de l’Élégance étant fermés pour congés. Certes, Parisian Gentleman et For The Discerning Few continuent de publier. J’ajoute ma petite pierre estivale moi aussi en vous postant les vitrines d’Arnys, que j’ai prises en photo un soir il y a quelques semaines. J’ai en effet pris la résolution d’archiver tous les documents que je peux trouver sur cette maison qui va hélas bientôt fermer. Donc, dans les vitrines, la collection printemps/été 2012. Les images sont cliquables :

Et les prix  qui donnent le tournis :

MàJ. Le local commercial d’Arnys a été vendu (le bail, le fonds de commerce, les deux ; ou les murs?) pour, parait-il 15 millions d’euros à LVMH pour y mettre Berluti, prêt-à-porter et souliers. Jean Grimbert, l’un des deux frères ‘Arnys’ doit conserver l’atelier de grande mesure de la maison, qui serait renommé Berluti by Arnys. Soit. Mais qu’en est-il du prêt-à-porter de cette maison connue pour sa forestière ? Personne ne sait. Toutefois, je viens de tomber par hasard sur une photo d’une maquette de boutique, ne ressemblant pas à l’actuelle. Projet d’une nouvelle future boutique ? On semble lire 14 rue de Sèvres sur le tapis de sol de l’entrée… Toutes les suppositions vont bon train.

Julien Scavini

Lettre d’un autre monde

Assez peu inspiré ces temps-ci en terme de sujet, je vais faire court aujourd’hui. J’ai pris à midi le temps d’aller admirer, car c’est le terme qui convient, la nouvelle boutique Tom Ford près des Champs Elysées à Paris. Cela faisait déjà un bon moment que j’attendais de pouvoir admirer ses pièces, qui n’étaient pas encore accessibles dans la capitale, en dehors de quelques pièces idiotes chez Colette. Je partais donc avec entrain, d’autant que j’ai toujours beaucoup aimé les créations du dit-monsieur. Je vous en avais d’ailleurs parlé au tout début de ce blog.

Tom Ford pour homme, c’est un mélange pas inintéressant de belle façon classique et d’empreinte ‘mode’. Regardez les photos bien disposées sur son site internet pour vous en convaincre. Cols châles aux proportions généreuses, crans aigus bien profonds et quelques fois tweed assez heureux. Tout cela, encore plus excitant car le créateur respecte assez scrupuleusement la hiérarchie classique ‘costume/ville’ ‘tweed/sport’ et ‘sortie/formel’. Ainsi, les costumes de villes sont typiques des années 30, avec de beaux revers en pointes. Les vestes sport ont un beau cran ouvert et le plus souvent des poches plaquées. Les emmanchures sont hautes, les étoffes fines, la boutonnière du revers à la main. Ceci dit, pour 5 à 7000 euros le deux pièces, c’est la moindre des choses.

Mais Tom Ford pour les hommes, c’est au delà du classique une bonne grosse touche de culture fashion. L’on est pas ici dans le classicisme des italiens comme Canali ou de l’allure bon chic bon genre de Ralph Lauren. Non, il s’agit plutôt d’une tentative – c’est pour cela que je trouve la méthode adroite – de mise à jour d’avant-garde des classiques masculins. Pas de vestes aux proportions farfelues. Pas de montages délirants. En cela, Tom Ford crée des vêtements portables à la différence de nombres de stylistes. Libre à nous ensuite de ne pas mettre des sleepers en velours ou des chaussettes blanches ou encore des cravates à pois énormes. Pardonnez l’illustration, volontairement canonique du point de vue de sa collection. Je note enfin que les costumes Tom Ford sont loin d’être absolument cintrés et super près du corps. Bien au contraire, ils sont plutôt du genre mous car très légers. Ils sont confortables dans le sens d’une ampleur maîtrisée. Cela se voit, cela se sent.

Enfin, parlons de cette boutique rue Français 1er, dans le triangle d’or. Hélas, assez petite – 350m2, une broutille pour un grand flagship – ne propose pas beaucoup, et donc un choix a été opéré. Et ce choix n’est pas dans le sens des belles intentions que je vous décrivais. Il est plutôt orienté clientèle internationale bling-bling (évidemment finalement) et les pièces sont noirs, noirs, noirs ou grises. L’ensemble manque de fantaisie mais s’adaptera parfaitement aux grosses lunettes de soleil blanche, à la rolex et au range rover sous le soleil de Deauville ou de Dubai. (A l’exception d’une incroyable robe de chambre en soie gansée). Bref, cette boutique n’est pas faite pour nous, lecteurs et même simple français. Car qui gagne autant en France pour se payer un tel luxe. Bref, une boutique pour chinois et russes 🙂

Julien Scavini

Dormeuil, à cheval …

… un pied de chaque côté du Détroit. Car l’histoire de Dormeuil s’est toujours inscrite entre l’Angleterre et la France. Jules Dormeuil, créateur de la Maison en 1842, avait décidé d’importer du tissu ‘Made in England’ afin de le redistribuer à la coupe. Ses descendants ont ensuite choisis de créer et de fabriquer leurs propres tissus, toujours certifiés ‘Made in England’ comme le mentionne la très reconnue lisière parlante inventée par Dormeuil.

J’avais il y a quelques temps publié une information qui s’est révélée être erronée. Non, Dormeuil Frères n’a pas été vendu. Voici la réponse de la maison Dormeuil, que j’ai décidé de publier en article pleine-page, enrichie de quelques notes supplémentaires.

Après 170 d’existence la famille Dormeuil est toujours seule à la tête de l’entreprise familiale. A ce jour, Dominic Dormeuil (5e génération) est président du groupe. La 6ème génération est également aux affaires dans la Maison. L’enseigne Dormeuil a été fondée en 1842 par Jules Dormeuil, rejoint en 1858 par ses deux frères, Auguste et Alfred. Bientôt sont imaginés le fameux blason avec ses trois têtes de béliers et l’immense siège social du 4 rue Vivienne à Paris. Comme me le disait le tailleur Stark ‘on était encore reçu par des pages en livrée lorsque l’on avait rendez-vous au siège‘ il y a une dizaine d’année.

De 1880 à 1920, c’est la découverte de nouveaux horizons, en Asie d’abord à la recherche des meilleurs cachemires et soies, en Amérique après pour l’ouverture de nouveaux marchés. En 1913 est inauguré le bureau de Tokyo, aujourd’hui encore plus important marché pour Dormeuil Frères. En 1926 est inauguré le grand flagship Dormeuil House sur Golden Square à Londres.

L’histoire de Dormeuil s’écrit d’abord dans l’innovation. Ainsi, la marque fut leader chez de nombreux tailleurs avec ses liasses Sportex et Tonik. Il y eu aussi le Frilex. Ces laines recevaient des traitements mécaniques pour les rendre plus légères, moins froissables, plus aérées, plus pratiques. Aujourd’hui arrêtées, elles signèrent les belles heures de l’élégance masculine. En 1960, l’activité de sur-mesure déclinant, la ligne de prêt-à-porter est lancée sous le nom ‘Guy Dormeuil’. En 1974, alors que la plateforme d’Orly-Rungis se développe en relation avec l’international, le siège social français est déménagé à Massy Palaiseau.

Au tournant des années 2000 est introduit une nouvelle politique : la montée en gamme. La marque Guy Dormeuil est renommée Dormeuil et sera distribuée de manière exclusive dans de nouvelles enseignes en propre. Côté tissu, les qualités s’améliorent, comme le montre le lancement de la fabuleuse liasse Pashmina (baby cachemire et soie). Et en 2005, le rachat de la filature Minova dans le Yorkshire consacre cette volonté d’aller vers le segment ‘high end’ en contribuant au maintien des traditions et à la préservation de l’héritage textile de la région mis en péril par la crise. En janvier 2011, le service logistique de Dormeuil historiquement basé en France a été intégré à cette unité afin d’optimiser les flux logistiques. Le Yorkshire est à ce jour le point de départ des milliers d’expéditions quotidiennes à travers le monde. Nos différentes réorganisations/optimisations nous permettent de faire -plus que jamais- face aux incertitudes du marché et d’envisager l’avenir avec sérénité et ambitions…

Le groupe est aujourd’hui composé de deux entités distinctes : Dormeuil SAS et Dormeuil Mode. Dormeuil SAS est en charge de la commercialisation du tissu Dormeuil et a 8 bureaux à travers le monde : Londres, Paris, New Delhi, Shanghai, Tokyo, Melbourne, New York. La maison mère est basée en France depuis 1972. Dormeuil Mode se consacre quant à elle à la distribution de vêtements en prêt-à-porter et en demi-mesure. Les produits sont exclusivement distribués dans les points de vente Dormeuil afin de privilégier les collections et le développement des boutiques. Les produits sont vendus dans six boutiques et corners à Paris et en France. Il a été question au cours de l’année 2011 que la société Smuggler s’associe à Dormeuil Mode en récupérant la jouissance de son réseau de distribution. Ce projet a finalement été abandonné en raison de divergences de positions et de visions. La marque Dormeuil Mode appartient donc encore et toujours à la Famille Dormeuil.

Julien Scavini

Visite chez le tailleur Guilson (MàJ)

Voici le compte-rendu de l’entretien que j’ai eu avec maître André Guillerme-Guilson, début janvier, dans sa boutique du 3, rue Saint Philippe-du-Roule. Je publie la première partie ce lundi, la seconde la semaine prochaine.

Monsieur Guillerme s’est installé en 1959 après son service militaire. À l’époque, il est estimé que 10 000 tailleurs exerçaient en France. Dans le 19ème arrondissement, où il habitait (sa mère était couturière), on comptait rien que dans la rue de Flandres six ou huit tailleurs, ou en boutiques ou en étage. Lui s’installa justement passage de Flandres, dans un petit local de 12m2, il installa sa table et sa machine, pour un an. Ensuite, il trouva mieux, au 51, rue Mabeuge, à la place d’un tailleur arménien dont la veuve lui confia la gérance libre. Puis quelques années plus tard, il déménagea un peu plus bas dans la rue, jusqu’en 1973, quand sa fille est née. A cette époque, l’activité du sur-mesure baissait et pour compenser, monsieur ‘Guilson’, qui s’appelait encore Guillerme, lança du prêt-à-porter. Cela ne fonctionna pas du tout et l’activité fut contrainte à la fermeture. Le tort de faire trop de chose me dit-il. Cette année là fut difficile et sans travail avec une petite fille, il s’essaya à la confection, mais sans conviction ni vitesse. Il alla alors voir le tailleur Smalto, lancé depuis quelques années déjà par le roi du Maroc. En tant qu’artisan, pas d’assédic. Celui-ci lui confia donc exceptionnellement quelques pièces à faire à la maison, pendant un an.

La boutique Guilson, avec les nombreux diplômes en vitrine

Mais cela ne lui convenait pas tellement. Quand on s’installe à 20 ans, difficile de travailler pour quelque d’autre. L’indépendance est un trait de caractère fort, agréable parfois, mais qu’il faut s’avoir gérer et ménager. Il chercha alors une place de vendeur dans le 16ème arrondissement, quartier où il souhaitait se ré-installer. Il trouva, d’abord chez Barnes (maintenant Arthur & Fox), en plein boum de la petite-mesure industrielle. Les costumes à 990Fr dépotaient. Dans 35m2 avenue Victor Hugo, l’activité battait son plein le samedi, lorsque cet arrondissement vivait encore. Harrison alors le débaucha pour une nouvelle boutique rue de la Pompe, pour une petite année car il cherchait toujours une nouvelle boutique.

Ce fut chose faite, rue Boissière quelques mois plus tard. Un ami, qui fut son client, M. Pinçon s’associa avec lui, chacun partageant une partie de son nom pour créer une enseigne à la consonance anglo-saxonne Guil-Son, Guilson. Dans cette boutique, il resta 25ans, en regrettant maintenant car le 16ème n’est plus un quartier pour le luxe. Il eut peu de bons clients, sauf quelques-uns qui, par exemple partant en croisière tous les ans, faisaient réaliser toute la panoplie, smoking blanc, blazer croisé, casquette etc… Pour compenser, il s’essaye de nouveau au prêt-à-porter, mais pour dame, sans gagner vraiment d’argent encore une fois.

Monsieur Guilson devant un modèle de cape à l’indienne (une création) puis à sa table de coupe

Le propriétaire, voulant faire passer le loyer de 3000Fr à 35 000Fr par mois, conduit l’affaire au procès mais M. Guilson gagne et empoche de l’argent. Avec, il trouve par hasard un ‘trou’ rue Saint Philippe du Roule qu’il peut alors ré-aménager de fond en comble. Sa femme visite ce beau mais sombre volume avec cave et après travaux, il emménage ! Et il ne regrette pas le 8ème arrondissement ! Vraiment. Surtout ce quartier avec beaucoup de bureaux et de nombreuses personnes qui travaillent, qui gagnent leur vie, qui sortent le midi. Alors qu’il fallait attendre parfois des mois pour faire un nouveau client dans le 16ème, ici c’est tous les mois.

Monsieur Guilson n’a jamais voulu être en appartement. Déjà dans les années 60, les tailleurs –dont la tradition française de discrétion les poussait à s’installer en étage- descendent, à l’instar de Max Ezvelline ou Elie di Fiore. La boutique profite du passage et les badauds regardent la vitrine. Cela impressionne et amuse monsieur Guilson qui observe depuis sa table de coupe…

Partie II

En ce qui concerne les références, peu d’inspiration lui viennent des grands ateliers qu’il n’aimait guère. Toujours cette volonté d’indépendance. Mais poussé par une ancienne relation de travail, il entre à la chambre syndicale des tailleurs, et découvre un peu le milieu. C’est par ce biais qu’il arriva à la présidence de la Chambre Syndicale des Tailleurs, un peu malgré lui, mais finalement avec plaisir. Pas tellement d’idées syndicales, mais de l’entregent. Au niveau des grands maîtres, Francesco Smalto évidemment pour qui il travailla l’a marqué. Sur chaque pièce, il relevait scrupuleusement le patronage, notamment ce revers si caractéristique, haut et large, venant d’eux (et surtout de Joseph Camps).

Mais c’est un détail de coupe. Car la vraie coupe n’est pas unique, ne peut-être ‘griffée’, car elle doit s’adapter à la morphologie dit-il. Pour une personne forte, une veste Smalto, ça n’ira pas. Il faut suivre le client, le tailleur doit habiller tout le monde ! Une personne âgée qui s’affaisse, un client avec une poitrine sportive, ça oblige à changer. Au début, c’est moins simple, les premiers essayages sont durs, mais après c’est beau, c’est fait pour lui. Même si la coupe Guilson, ça a toujours été simplement deux ou trois boutons, les poches en biais et la poche anglaise (ticket) avec deux fentes.

Une veste avant le premier essayage, seul la ‘mise sur toile’ a été réalisée / Les tissus en attente pour la coupe / Les patrons en carton

Ensuite, le tailleur peut aussi se faire créateur. Ce fut le cas avec l’un de ses clients les plus mémorables : Thierry Mugler. Et oui, comme quoi. Le créateur parisien faisait faire beaucoup de costumes et tenues diverses, avec ses marques : découpes et pinces nombreuses, col officier et allure à la Luky Luke (manches et jambes artificiellement arquées). Ce fut l’occasion de tester l’art tailleur dans d’autres registres. Personnage pour qui monsieur Guilson a beaucoup d’admiration, car l’inverse était aussi vrai, Thierry Mugler se sentant ‘tellement à l’aise’ dans ses vestons dixit l’intéressé. Les rassemblements de tailleurs à travers le monde, et notamment en Paris pour le dernier congrès mondial en 2001, sont aussi l’occasion de tester l’inventivité. Lors du défilé à Paris, le tailleur brésilien César (ancien formateur de l’aft, apiéceur chez Camps ou Smalto) réalisa des croquis qui servirent de base à des modèles originaux, comme cette veste en soie à ceinturon intégré que l’on peut voir ici. Sinon parmi les classiques, les plus belles pièces qu’il ait eu le privilège de réaliser restent les habits (queue de pie), notamment ceux pour les chefs d’orchestre ou pour un violoniste. De telles pièces à taille, si difficile à régler tant l’ajustement est près du corps relèvent à l’heure actuelle de la gageure, surtout quand gilet, pantalon et veston doivent coïncider parfaitement.

Mais pour qu’une réalisation soit belle, le tailleur doit avoir le bon apiéceur, en fait le bon ouvrier, et ça, c’est pas donné ! Monsieur Guilson dispose de deux apiéceurs extérieurs, qui viennent récupérer le travail de manière hebdomadaire. Il réalise en effet la coupe et le premier montage (tissu contre toile) pour le premier essayage. Une fois les réglages effectués, l’apiéceur récupère ces morceaux et crée la veste en elle même, ramenant un buste formé et fini ainsi qu’une paire de manche et un col séparé. Reste à Monsieur Guilson à les bâtir, faire un essayage sur le client (le deuxième donc) puis à finir la pièce. Une boutonniériste passe et exécute son ouvrage, et le costume est prêt à livrer, après un troisième contrôle. Évidemment, un culotier réalise aussi à l’extérieur les pantalons. La boutique Guilson eut jusque quatre ouvriers, mais cela demande du temps de gestion et de la responsabilité alors que cette fameuse indépendance, toujours, refait surface. Le maître tailleur se souvient d’ailleurs avec beaucoup d’émotion et de sympathie de son ancien ouvrier, Brahim Bouloujour qu’il présenta au Meilleur Ouvrier de France (couronné de succès) et qui depuis s’est installé à son propre compte (maison Brano).

Des cols et des poches / La maestria du tailleur aux ciseaux / Ses ouvriers

Enfin, il y a l’aventure de l’AFT, à savoir Association de Formation Tailleur. Tout commence lorsque la chambre des métiers, lassée de voir ses tailleurs-enseignants se disputer (un classique entre tailleurs), décide de liquider la formation. A tel point que les meubles et les machines finissent sur le trottoir. Poussé par quelques personnes notamment monsieur Sauvage à la Chambre de Commerce et d’Industrie, sa proposition d’école est reçu positivement début décembre 2005 par le conseil régional qui lui demande de créer la structure avant la fin du mois. Il prend alors un premier crédit personnel pour financer le local et le matériel. Six mois plus tard et après un changement de majorité, les subsides sont directement coupés et M. Guilson prend un deuxième crédit pour assurer le fonctionnement. Quelques bénévoles assurent les cours, c’est le cas des tailleurs à la retraite Paul Sevillia (Avilla) et Siciot, ainsi que d’une ancienne d’atelier, Germaine Boulé. Mais gérer une école présente des difficultés nouvelles car il faut à la fois gérer un personnel enseignant et des élèves divers et variés, mais aussi encadrer et définir une pédagogie. Les problèmes étant fait pour être surmontés, l’école forme toujours aujourd’hui une petite dizaine d’élèves par an, pour un coût qui dépasse hélas encore les rentrées financières, aucune subvention n’étant versée. Il s’agit donc plus d’un fardeau que d’une solide rente, mais la passion du métier et de la transmission assure la différence. Certains ateliers prennent des stagiaires comme Smalto ou Camps de Lucca, et d’autres embauchent des anciens élèves comme Cifonelli ou monsieur Guilson lui-même. Il donne ainsi, via un contrat de professionnalisation, une expérience supplémentaire aux plus passionnés !

Quand à moi, il n’hésite jamais à me soutenir dans mes développements et à me donner des conseils et des astuces lorsque le besoin s’en fait sentir, sur une manche ou tout autre problème de coupe. Une assistance nécessaire et heureuse ! Je l’en remercie encore.

Julien Scavini