République bananière

J’étais récemment sur les Champs-Élysées pour un événement réunissant les élégants de Paris autour de MM. Corthay et Jacomet et à cette occasion, j’ai visité le nouveau grand flagship d’une marque américaine bien connue outre-atlantique : Banana Republic. Je l’avais découverte il y a une dizaine d’année à New York et en avais gardé un bon souvenir. Cette enseigne fait partie du groupe Gap depuis 1993. C’est en quelque sorte la variante haut de gamme, Gap étant plus orienté adolescent. J’ai donc découvert cet espace immense au numéro 22, véritablement immense en sous-sol, présentant des collections hommes et femmes.

Banana Republic est une marque jeune créée en 1978. A l’instar de Paul Smith, Ralph Lauren ou Jeremy Hackett, ses deux créateurs Patricia et Mel Ziegler ont débuté avec la commercialisation de vêtements anciens ou militaires retouchés. Les envies d’origines faisaient la part belle aux imprimés léopards et aux matières usées. Les thèmes de prédilection étaient : le voyage et les safaris. L’un recouvrant l’autre du reste. Deux boutiques d’inspirations nouvelles ouvrirent près de San Francisco, profitant de l’atmosphère hippie de cette partie des Etats-Unis. Les vêtements et autres bagages étaient présentés au milieu d’un faux décor de savane sur un fond de jazz. Les prix étaient modérés !

Et c’est ce qui reste de Banana Republic (tristement, la plupart des articles sont made-in-PRC). Les prix y sont plutôt doux pour une qualité pas inintéressante. Le positionnement a quelque peu changé et l’on est maintenant loin de l’atmosphère bohème de la côte ouest. Les collections sont en effet plus directement inspirées par Ralph Lauren. Le ‘preppy style’ étant très à la mode, de beaux modèles de shawl sweaters sont présentés. Sinon, j’ai repéré des costumes pour à peine plus de 100€, ce qui comblera d’une certaine manière les moins aisés. L’ensemble est en fait plutôt agréable et je suis ravi que la parité Euro/Dollar soit pour une fois respectée. Pour quelques pièces classiques comme les chinos, les chemises à cols boutonnés, c’est en effet une bonne adresse et je suis content de pouvoir en profiter sur Paris ! Aurions-nous du reste une marque de cette envergure ou rapport qualité/prix en France ? Peut-être pourrions-nous citer Cyrillus, créée justement à la même époque (1977), en avez-vous d’autres à l’esprit ?

Julien Scavini

Vidéo de Jeremy Hackett

Courte mais intéressante interview réalisée par la chaîne The Luxury Channel. J. Hackett aborde plusieurs thèmes : son marché, ses débuts, le renouveau ‘nationaliste’, ses passions. Ils donnent aussi des conseils : good shoes, good suits… Oui mais lesquelles? Notons par ailleurs que J. Hackett est un passionné de souliers Weston, même si ça marque vante les Crockett & Jones – normal me direz-vous. Regardons celui que je considère comme … mon idole ?  😉

Julien Scavini

Visite chez Boggi Milano à Paris

Nouvelle venue dans la danse des enseignes à Paris, Boggi – Milano est arrivée boulevard Saint Germain à Paris. Bouclant le triangle Rive Gauche (boulevard Raspail / boulevard Saint Germain / rue de Sèvres) qui compte un grand nombre de maisons prestigieuses (Le Bon Marché, Arnys, Arrow, Ralph Lauren, Arthur & Fox, Sonia Rykiel, John Loob, Edward Green, Crockett & Jones, Berluti etc…), la nouvelle boutique fait face à la faculté de Médecine à Odéon. Nouvel arrivant dans un marché assez saturé, mais nouvel arrivant de poids, puisque la maison milanaise, fondée en 1939, est déjà présente dans 18 pays et possède une cinquantaine de succursales en Italie.

Nouvel arrivant attendu également! Car Boggi, c’est tout le style italien que l’on peut voir aux travers des images du Sartorialist ; un vrai style italien, et non une copie francisée à la Henrique Enko. D’ailleurs la quasi totalité du personnel de la nouvelle boutique vient d’Italie. La moitié des vestes sports sont à épaules spalla camicia. Comme si Pitti Uomo débarquait à Paris…

Nouvel arrivant attendu aussi pour ses prix. Voyez donc : chemises en popeline (4 cols divers) de 49 à 69€, cravates 39€, pantalons de flanelle véritable 119€, chinos 89€,  ceinture cuir ou tressée de cordes 39€, pull en laine 79€, polo 69€, veste matelassée 89€, souliers basquettes 129€ etc…

Mais c’est au niveau des costumes que Boggi fait trembler la place. Si les modèles à partir de 390€ (ou vestes sports pour un peu moins) sont thermocollés, ceux à partir de 795€ (gamme étendue à 895) sont entièrement entoilés, vérification faite sur place. Manufacturés en Italie, ils constituent une mini révolution. Je discutais encore récemment avec un ami et nous étions d’accord, trouver un costume entoilé à Paris à moins de 1200€ était impossible. La chose n’est donc plus vraie! Et en cela, un costume Boggi est bien supérieur à n’importe quel Hackett ou Dormeuil! C’est donc la nouvelle référence en terme de rapport qualité/prix. Pour les tissus, un peu de toutes les qualités, mais souvent du Loro Piana. Passons aux photos, que vous pouvez agrandir (désolé pour la piètre qualité) :


Les vitrines sont très intéressantes, sobres mais très instructives. L’espace du rez-de-chaussée est assez réduit, mais une fois au sous-sol, à l’instar de la boutique Brooks Brothers, l’achalandage est très très important. Vous trouverez de quoi vous y habiller de la tête aux pieds! Bref, une trouvaille à Paris! Allez-y faire un tour.

Enfin, le seul reproche que l’on pourrait leur faire est de ne pas compter les retouches, il vous faudra rajouter à l’addition, ce qui n’est pas la tradition en France, mais bon… Boggi, 112, boulevard Saint Germain, 75006 Paris, http://www.boggi.it/

Cet article clôt la saison 2010-2011, le mois d’août annonce les vacances. A priori, des figurines de mode seront publiées, simplement. Encore merci pour votre audience. Julien Scavini

Le dos, une question de fente(s)

Plis, plis d’aisance, fentes, ou encore plis fendus, autant de termes pour désigner le détail de coupe du bas du dos d’une veste. Et la question est récurrente : doit-on choisir une ou deux fentes ? Telle est la question, plusieurs écoles s’affrontent, chacune avec de bons arguments le plus souvent) :

Soyons clair immédiatement, le dos sans fente (ventless) convient aux vestes formelles (comme le smoking) ou aux costumes d’occasions spéciales. C’est l’option la plus ancienne, historique pourrait-on dire. Ce détail est toujours fort apprécié des gentiluomo italiens. En France, les messieurs appréciaient ce détail jusqu’à récemment.

La fente milieu-dos (single vent) est la plus controversée. La France et les Etats-Unis l’adorent pour toutes les vestes, sans distinction d’usage. C’est un détail que nous partageons en commun, conférant une allure ‘complet’ / ‘sack suit’ aux costumes (et qui me laisse un peu perplexe). C’est une solution qui fut adoptée à mi chemin entre le très formel (sans fente) et ce qui est jugé trop informel (deux fentes). Les anglais eux, font différemment. Ils allouent un registre unique à la fente milieu-dos : la veste sport. S’il ne s’agit pas d’une veste de costume, alors une seule aisance sera présente, cette tradition remontant aux lointaines norfolk jacket de chasse.

Enfin la double fente (side vent), de part et d’autre du dos, au niveau des petits côtés. C’est la solution adoptée par les anglais pratiquement dès les années 50 ; la plus confortable pour glisser les mains dans les poches ; la plus élégante à mon goût également, car elle confère une allure, une ligne au bassin.

Enfin petite note d’humour, faite entrer le blazer dans la catégorie de votre choix : formel militaire sans fente, sportwear avec une, urbain avec deux.

Notons par ailleurs la fente centrale en crochet (hook vent) qui est le détail le plus ancien ayant perduré jusqu’à nos jour :

Initialement présente sur les habits à taille, type queue de pie ou jaquette, elle crée un décalage de la symétrie. C’est une technique ancienne. Remarquons d’ailleurs que sur les beaux modèles, le pan (hachuré) est coupé d’une seule pièce, sans couture de taille.

Puis, l’évolution naturelle conduira les vestes courtes à abandonner la couture de taille. La fente centrale reste avec le décalage, la couture princesse (en arrondi vers les épaules) également. Ce détail fait très 1920, avec une fente remontant haut vers la taille.

Finalement, la fente crochet est restée très présente aux États-Unis, pour tout ce qui concerne les vestes sports type ‘Ivy League’, modèles en coton non-doublés le plus souvent.

Pour résumer, notons que l’école anglaise dissocie fortement deux types d’usages sur la fente unique et double ; que français et américains partagent une passion pour la fente unique ; et que les italiens conversent un usage traditionnel, même si l’école anglaise les influence maintenant fortement.

Julien Scavini

Visite du drapier Lafayette Saltiel

Pour travailler, un tailleur a besoin de nombreuses matières premières, très diverses. Car pour confectionner une veste, il faut non seulement le savoir faire du coupeur et de l’apiéceur mais aussi les fournitures :

le tissu, principalement en lainage, pour le veste elle-même ; la doublure souvent acétate ou en viscose ; la mignonnette qui est une doublure solide pour les manches (souvent banche à rayures) ; la toile tailleur, en laine pour soutenir les devants ; la toile de crin de cheval, pour rigidifier la toile et le galbe de poitrine; quelques fois une toile de laine et poil de chèvre pour renforcer la toile ; une paire d’épaulette en ouate ; du passement pour border l’intérieur de la veste ; du bougran (toile de coton forte pour rigidifier les poches) ; de la percaline (toile de coton pour réaliser les fonds de poches) ; de la toile de lin pour faire le col ; du feutre de laine pour mettre sous le col ; du fil ; du fil et du cordonnet de soie ; des boutons ; des craies ; des aiguilles ; un dès. (J’espère n’avoir rien oublié. Cela fait beaucoup de matériel tout de même, qui explique en parti le prix d’une veste grande mesure, car l’on peut aussi rajouter un fer à repasser, une demi-lune en bois, un jeannette etc…)

Tout ceci est réellement difficile à trouver maintenant, même sur internet. A Paris, deux fournisseurs alimentent les tailleurs, Socolatex (plus orienté haute couture féminine) et surtout Lafayette Saltiel Drapiers. Cette vénérable institution est née en 1925 de la fusion des drapiers Saltiel et de la mercerie Lafayette. Aujourd’hui, la maison est dirigée par le jeune Virgile Viret, qui a succédé à son grand père après des études d’informatique. Il a réalisé en 2009 l’intégration de l’ancien drapier/mercier Certain, qui se trouvait près de la Place des Victoire à Paris. Chez L.S.D. pour les intimes, les tailleurs peuvent tout trouver, et avoir l’assurance du suivi des références. Tous se fournissent ici, Arnys, Camps, Guilson, et beaucoup de professionnels de province ! Le service est rapide, efficace, et cher, évidemment, cette infrastructure demande du temps et de l’énergie. Mais la matière est de qualité, loin des articles qui déteignent, rétrécissent, se cassent etc…

Allons-y : depuis la rue (photo chipée au blog de La Chemise en Grande Mesure) :

Puis immédiatement à l’intérieur (photos cliquables à partir d’ici) : 

Où James (le coupeur de la maison) sert un client, devant des étagères garnies de diverses toiles tailleur :

Dans cette caverne d’Ali Baba, des milliers de tissus attendent le bon client :

Tous répertoriés dans ce genre de grands livres. Ici, c’est aussi le royaume du tissu vintage, certaines références datant de dizaines d’années :

Auparavant, pour couper les échantillons commerciaux, on se servait de cette presse à découper. Puis vint le temps des liasses industrialisées (en bas à gauche) et ici d’anciennes liasses Lafayette Saltiel. De nos jours, L.S.D vend toujours ses propres laines sous l’appellation Diplomate, en 290gr. La maison a aussi pris des licences de distributeur auprès des tisseurs John G. Hardy, J. J. Minnis, Loro Piana, Ermenegildo Zegna, Lesser & Sons, Vitale Barberis Canonico.

Le vieux stock L.S.D. compte de magnifiques tissus sports, d’incroyables cachemires, ou encore de récentes étoffes italiennes :

Ainsi qu’un nombre incalculable de doublures :

Ici également, il est possible d’acheter les fournitures ; coussin de repassage et garnitures de pantalons ; craies, aiguilles, dès ; jeannettes de repassage, fers à repasser :

Et puis évidemment les boutons pour finir la veste ; les épaulettes de hauteurs variables ; ou encore un sifran (planche en bois pour repasser les manches sans marquer de pli) et une planche à velours (tout en bas  à gauche), sorte de tapis de fakir, constitué de nombreux pics, pour repasser les velours sans les écraser…

J’espère que ce tour vous a intéressé. Vous pouvez encore vous informer sur Lafayette Saltiel Drapiers sur leur site internet : www.lafayette-saltiel.com

Julien Scavini

Cigarette versus Camicia

Aujourd’hui, rapide tour d’horizon des différentes possibilités de monter une manche. L’engouement actuel – et tout à fait intéressant pour les montages italiens – fait naître une curiosité mal étanchée par les divers supports à notre disposition. J’ai même lu récemment sur un blog des contre vérités terribles sur ce sujet complexe. Il m’a fallu moi-même beaucoup de temps pour comprendre, surtout par le montage, comment fonctionnent ces différentes solutions. Pour autant, je ne suis pas encore sûr de maîtriser à fond le sujet – c’est même évident – mais je vais tenter de vous livrer mes premières constatations, pour clarifier vos idées.

Rappelons d’abord qu’il existe autant de montages qu’il existe d’ateliers dans le monde, chaque tailleur aimant ses trouvailles. Certains, plus doués que d’autres, finirent par créer des Écoles de pensée, souvent associées à des régionalismes.

Le principe universellement reconnu pour monter une manche est le principe (que j’appelle anglais) de la tête de manche avec cigarette. Comme vous pouvez le voir sur le petit schéma ci-dessus (à gauche), la cigarette en rouge, permet de repousser le tissu de la tête de manche, pour donner son volume à celle-ci. En revanche, le montage inversé, d’origine Napolitaine renverse le principe, comme pour une chemise. La ligne est plus fluide, plus proche du corps.

Rappelons aussi qu’une épaule contient (quasi) systématiquement une épaulette (appelé idiotement padding par les francophones non francophiles). Car une épaulette est le seul moyen de ‘finir’ la toile qui recouvre les devants. C’est en effet l’épaulette qui protège et gère la transition à la fin de la toile. Après, cette épaulette peut être très fine, certes… Notons que les vestes thermocollées peuvent, du coup, se passer d’épaulettes assez facilement.

Donc une grande École – celle du montage à cigarette – fait face à une minuscule École en expansion constante ces derniers temps – celle du montage de chemise. La première est plus grande car elle est ramifiée. Elle est aussi intellectuellement plus satisfaisante, car plus compliquée, techniquement et mentalement. Elle demande plus de technique (même si l’autre aussi tout de même).

Des ramifications donc comme vous pouvez le voir dans le tableau ci-dessous:

La ligne 1 représente donc les montages avec enroulé ou cigarette, que les italiens appellent ‘con rollino’. La ligne 2 et sa case unique le ‘spalla camicia’. L’ampleur de la manche A est standard, c’est celle qu’une machine peut donner. La B demande plus de dextérité et la main est nécessaire pour répartir l’embu (le trop plein de tissu). Le C est le fameux épaulé Cifonelli, volumineux (qui ne se limite pas à ce détail seulement, voir ici). Notons d’ailleurs que le montage Cifonelli n’a rien à voir avec un montage italien. C’est un montage à l’anglaise, avec une technique propre à cet atelier. Enfin le montage D, plutôt Italien et même peut-être plus romain encore est aussi un montage ‘con rollino’, mais avec une cigarette très fine. J’ai entendu parlé de cigarettes en peau de chevreau. De ce fait, la tête de manche est très molle et présente souvent des fronces ou des bosses (ce que l’on fuit chez les autres tailleurs). Enfin, en ligne 2, le montage spalla camicia, plus reculé et donc plus près du corps, qui présente souvent de petites vaguelettes.

Voilà pour cette rapide étude technique.

Enfin, je lis souvent des questions de style attachées à ces problématiques techniques. Et je le dis, il n’y a absolument pas de type de physique pour telle ou telle manche. Seule l’occasion et/ou le tailleur expliquent un montage. Les seuls montages disponibles dans le commerce, y compris en demi-mesure, sont le A et le E. Les autres sont réservés à la grande mesure et aux porte-feuilles bien garnis. Ne cherchez pas l’introuvable hors de l’atelier artisanal spécifique qui le produit! Ne demandez pas non plus à votre tailleur de faire ce qu’il ne maitrise pas, c’est lui le chef 🙂

Enfin, est-ce que l’emmanchure ‘spalla camicia’ convient mieux aux hommes forts? Je ne sais pas. Je dirais non. Cela dépend de votre envie et surtout de votre envie de confort. Cette emmanchure est très adaptée aux vestes non-doublées et/ou sportswear. Plus adaptée qu’aux costumes, mais c’est une question de goût personnel…

Julien Scavini

Une question de style, une pure question de style!

Il est très courant d’entendre parler de style et j’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur ce non-sens linguistique qui est utilisé comme une tarte à la crème par n’importe qui parlant ‘mode’. Et évidemment, le style est souvent utilisé pour décrire des particularités insignifiantes issues des dispositifs marketing. Or le styliste ne décide pas de grand chose ; tout juste est-il bon à comprendre au mieux le dispositif industriel qui le suit, pour utiliser au mieux les outils techniques qui permettent la nouveauté.

Car au final, peu de choix fondamentaux sont réalisés chaque saison, chaque décennie même. Ce que j’appelle un choix fondamental : une nouvelle manière d’aborder le corps par le vêtement. Et si je tâche de me souvenir du dernier grand changement stylistique 1990 > 2000, il n’est peut-être pas conscient, mais lent et progressif, à moins qu’Hedi Slimane y soit pour quelque chose, mais je ne suis pas assez historien du vêtement.

Bref, parlons ce soir de l’épaulé d’une veste, au cours du dernier siècle. Car voici une vraie question de style. Comment entoure-t-on l’épaule, comment finit-on la veste, comment applique-t-on la manche sur le corps ; autant de questions, autant de réponses, autant de styles! Intéressons-nous au schéma ci-dessous, en coupe et en élévation :

La première colonne présente la solution actuelle, que j’appellerais ‘naturaliste’. La manche borde le bras au plus près, sans encorbellement au dessus du bras. On cherche l’acromion pour placer la tête de manche. Si bien que lorsque l’on passe la main le long du bras, la tête de manche est au bord, la manche est bien verticale. Le cintrage également est moyen, bref on est au plus près du corps, dans un choix stylistique particulier.

Dans les années 30 fut développé à Londres par quelques grands tailleurs ce qui restera dans les annales sous le nom de ‘drape cut’ puis d’american cut’. C’était une proposition un peu baroque, consistant à faire paraitre les hommes forts et virils. C’est le style à la Cary Grant par exemple, ou de toutes les autres stars d’Hollywood. La carrure parait large, grâce à la mise en place d’une épaulette longue pour soutenir une coupe large, une coupe d’épaule en débord. Zoomez sur le schéma pour comprendre, vous verrez à quel point l’épaulette est en encorbellement au dessus du vide. On cherchait à soutenir l’épaule, en même temps que l’on gonflait les poitrines. En cintrant moyennement, l’effet était immédiat, l’homme possédait une belle carrure, une carrure d’homme! Et c’est un style, apprécié encore de quelques personnes. Ce n’est pas une veste trop grande comme je l’avais entendu dire de la veste de James Sheerwood lors de sa visite à Paris. L’ennui de ce montage est qu’en vieillissant, les épaules finissent par s’effondrer…

Enfin dernière technique, celle des années 20, celle des hommes-enfants, des hommes loin du front,  des hommes des années folles… Le montage n’était ni naturaliste ni baroque, mais légèrement triché, dandy dirions-nous aujourd’hui même si le terme est impropre. Ici, les vestes cherchent la petitesse. Les hommes doivent paraitre des garçons, la jeunesse est chérie, c’est l’époque, les hommes ont été tués. Les épaules sont dessinées très rentrées, quasiment sans épaulettes. Les têtes de manches sont fuyantes. Aucune triche ici, presque même un naturalisme comparable aux envies actuelles. Mais pour arriver à une telle prouesse, il faut impérativement réaliser une tête de manche minuscule, comme un t-shirt. De même la taille était serrée, très serrée. Et seule triche : le bassin très ample, parfois même rembourré pour donner du tour de bassin, des hanches larges, presque féminines.

Vous comprenez donc ce qu’est une question de style dans l’art tailleur. Non pas une finasserie de revers ou de courbure du devant, mais au contraire un questionnement du rapport au corps. Car vous voyez aussi, entre 1920 et aujourd’hui, à quel point les techniques sont différentes pour monter l’épaule, alors que l’idée est la même : être près du corps. On pourrait d’ailleurs trouver dans les montages à l’italienne (comme la spala camisia) une idée de cette époque. Et la triche également, permise ou non, à certains endroits, pas à d’autres, pour imprimer une empreinte, celle de l’homme du moment.

MàJ: pour illustrer un drape cut intéressant, je mets en ligne cette couverture de The Rake Mag représentant Ralph Lauren qui affectionne cette coupe : épaules larges (alors qu’il est petit) et poitrines boursouflées :

Julien Scavini

Place du bouton de la veste

Trouver ou se faire confectionner une veste sur mesure dans un esprit classique impose une coupe irréprochable, aux dimensions harmonieuses. Si les avis divergent entre tailleurs (et autres professions) sur l’honnêteté intellectuelle d’un tel concept, il existe néanmoins quelques invariants, notamment sur l’entraînement du revers. Évidemment, de telles mesures ne peuvent être prises comme absolues, et dépendent souvent de l’attitude et de la conformation du client.

Vouloir une veste à deux ou trois boutons n’implique pas les mêmes soucis esthétiques, mais induit un travail de conception parfaitement ajusté. Le revers ne s’implante pas au petit bonheur la chance, mais dépend du positionnement de la taille. Traditionnellement, les tailleurs prennent comme repère le nombril de la personne pour positionner celle-ci. Le bouton principal (celui du milieu sur un trois boutons) s’implante entre zéro et deux centimètres au dessus, cette dernière valeur étant classique.

Cette démarche précise, confère à la veste une modularité exemplaire, permettant d’y implanter un, deux, trois ou quatre boutons, séparés par neuf à onze centimètres. Dans le cas d’un deux boutons, le revers ne paraîtra ni exagéré ni trop court. Et sur le veston à trois boutons, cela donnera un revers d’honnêtes dimensions, à peu près égal à la hauteur de la basque.

Chaque styliste influx sur cette disposition particulière, monsieur Ralph Lauren affectionnant par exemple les implantations basses, dégageant d’exagérés revers. Mais à l’inverse, les implantations trop hautes peuvent rendre ridicule une mise.

La question se complique avec le positionnement des poches côtés. Celles-ci doivent prendre place à mi-hauteur du bouton du bas, voire au niveau du passepoil pour les coupes les plus modernes. Sauf si la poche est positionnée en biais, auquel cas il convient de désynchroniser le principe. Il reviendra alors au tailleur d’opter pour un système de relations de mesures, qui paraîtra harmonieux sur le client.

Cette méthode de coupe permet de prendre en compte le gabarit de la personne. Les petits s’orienteront naturellement vers des modèles à peu de boutons et les grands n’auront pas l’air ridicules dans des modèles à quatre boutons, dont les revers seront bien calculés. Les avantages sont multiples, pour rationaliser le tracé et rendre homogène une ligne. Les stylistes l’ont bien compris, même s’ils ont opté pour la mode actuelle qui préconise une implantation plutôt haute…

Julien Scavini