Les smokings

Revenons au smoking cette semaine, autrement appelé en anglais ‘dinner jacket’ et en américain ‘tuxedo’. J’ai titré cet article Les smokings au pluriel tant les possibles sont nombreux sur cette pièce a priori restrictive en terme d’inventivité.

Pour faire suite à la semaine dernière, rappelons que le vêtement est plus récent que la queue de pie. Il fut inventé vers 1880, par Henry Poole, le tailleur du prince de Galles de l’époque, le futur Edouard VII. Il permettait de remplacer efficacement la queue de pie lors des dîners du soir plus décontractés. Cette nouveauté de mode correspond du reste à l’engouement pour les vestons courts, qui à la même époque connaissent un véritable essor, poussé par la pratique des activités en plein air.

Ceci dit, ce premier et royal ensemble du soir moins formel que la queue de pie était une veste de soie bleu, assez proche d’une veste de fumoir en velours, avec le pantalon correspondant (ci dessous en bleu). D’une certaine manière cet attelage apparait assez osé, même aujourd’hui.

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Il convient ici de bien comprendre la nuance anglaise entre dinner jacket et smoking jacket. Le premier, noir ou marine et très codifié est traduit en France par le mot ‘smoking’. Et la smoking jacket est traduit ‘veste de fumoir’ (ci dessus en fushia). Ce sont deux choses différentes. L’un est une tenue de haut en bas, y compris chemise et chaussures, alors que l’autre est une juste une veste que l’on enfile après avoir retiré sa veste (de smoking ou de queue de pie) pour aller au fumoir. Les odeurs ne restent pas imprégnées dans le tissus de la veste d’apparat. Toujours est-il qu’à l’origine, la frontière entre le smoking et la veste de fumoir est floue.

Le moniteur de la mode de 1890 rapporte ce glissement sémantique : emprunté à l’anglais smoking, substif verbal de to smoke « fumer », utilisé pour smoking-jacket « veste pour fumer » désignant une veste d’intérieur, attesté dans des textes français (chez Bourget, 1888, ou Hervieu,  1890) et pris au sens de l’anglais dinner-jacket. On peut déduire que l’adoption du smoking fut très rapide : création en 1880 sur la base des vestes de fumoir existant depuis 1850. Entre 1880 et 1890, le smoking traverse la manche et le nom évolue déjà.

Le smoking s’est à la suite du Prince de Galles codifié plus finement pour aboutir au début du XXème siècle à la version que l’on connait : ensemble veste et pantalon (+ gilet le cas échéant) noirs. Les effets de style sont les mêmes que sur la queue de pie : galon le long du pantalon et revers de veste en soie, faille ou gros grain.

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Dans les années 10 et 20, la liaison avec la queue de pie était plus directe, gilets et papillons pouvant être ceux de la queue de pie, soit en coton marcella blanc (ci dessus à gauche). Après ils passent du blanc au noir vers les années 30 pour mieux faire la distinction de tenue. On sait par exemple que sur les cartons d’invitations, on écrivait ‘cravate blanche’ pour que les messieurs viennent en queue de pie. Imaginez le bazar si cette expression pouvait laisser planer le doute. Le smoking prit peu à peu le nom codifié de ‘cravate noire’, soit ‘black tie’ en anglais. Plus simple.

C’est dans les années 30 que le smoking actuel prit vraiment son allure actuelle et que la queue de pie commença sa longue agonie, voir mon article ici. Les trois formes classiques se figèrent à cette époque : veste droite à col pointe, droite à col châle et croisée. Le tissu était et reste le grain de poudre, autrement appelé ‘barathea’. C’est une serge complexe. Ce tissu peut être 100% laine ou un mélange de laine et mohair moins froissable dans les poids légers. Ceci dit, 400grs pour un smoking est bien, cela donne un tomber exceptionnel.

C’est un autre Prince de Galles, cette fois-ci le futur roi Edouard VIII (qui a abdiqué et fut appelé Duc de Windsor), qui a développé dans les années 30 un goût pour le drap bleu nuit. Il trouvait que la teinte sous lumière électrique était plus noire. Il est vrai que la laine grain de poudre du smoking apparait toujours comme un peu verdâtre. Cet effet de style en bleu fut apprécié aux USA et même des queues de pie furent coupées dans ce coloris. Je trouve cela difficile, car il faut trouver la bonne soie pour le revers (qui ne reste pas noir) et pour le papillon et la ceinture. Se pose aussi la question des souliers. Bref, c’est pas le plus simple, mais cela peut être très élégant.

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Depuis, une quantité de formes et de styles se sont succédé, les années 50 puis 60 apportant chacune son lot de curiosité et de tentatives.

Reste que le ‘foreign office‘ dans un livret à destination des diplômâtes anglais référence le smoking croisé comme le plus formel. Mais il y a quantité de vestes croisées de smoking : 2×1 bas ou 2×1 haut, 4×1, 6×1 ou 6×2 voire croisé châle, vous avez l’embarras du choix suivant votre goût!

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Le smoking droit est peut-être plus apprécié en France, comme aux USA. Les aficionados d’un style très sharp préfèrent le col pointe mais pas mal de messieurs apprécient le col châle pour son côté passe partout. C’est une pure question de goût, je ne vois pas de rapport entre la hauteur ou la largeur du bonhomme et la forme du revers. Certains apprécient aussi le col large et d’autres le col étroit. C’est selon !

Classiquement, la veste n’a pas de fente. Ceci dit, ce vêtement est né pour être simple et coller au mieux au goût du moment. Il ne me semble donc pas incongru d’y faire deux fentes. Dans les années 10, on y faisait bien une fente!

Le gilet ne se porte plus guère et est remplacé par la ceinture plissée, le cummerbund, nom de provenance indienne. Le plis servent à disposer des contremarques de théâtre ou de vestiaire par exemple. Si vous optez pour un gilet, celui-ci sera plutôt évasé avec 3 petits boutons en bas, comme sur le gilet de frac. Le gilet peut avoir des revers ou non.

Le nœud papillon est enfin noir. Sans dérogation possible, c’est une cause d’excommunication sans droit de faire appel ! Pour le soulier, vous pouvez soit recourir à une paire de richelieus vernis ou simplement utiliser vos richelieus de la ville, bien cirés. Les puristes à l’ancienne aimeront le mocassin d’opéra, verni avec son nœud dessus. Enfin les accessoires métalliques comme les boutons de manchette ou les goujons de chemise sont dorés avec le smoking.

Concernant la chemise, il n’est pas forcément nécessaire d’avoir un plastron empesé, ni même d’avoir des boutons cachés. Si l’on veut que le smoking continue longtemps d’être porté, il faut aussi savoir le moderniser un peu dans des limites raisonnables. Je redis que le smoking est né pour être pratique. James Bond avec Sean Connery porte des boutons visibles et un col ‘italien’ et les illustrations d’Apparel Arts confirment cette tendance dès les années 30. Mon avis est donc que le col doit être moderne, c’est à dire retombant. Le col cassé est très élégant, oui ! Mais seulement s’il est dur et détachable. Les cols cassés mous et cousus à la chemise sont d’un goût très curieux. Après chacun balaye devant sa porte!

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Pour les plus aventureux, on peut enfin envisager d’autres versions de smoking. Si vous chinez une veste seule et qu’il est difficile de trouver le bon pantalon, vous pouvez opter pour le pantalon de tartan, une solution très en vogue ces temps-ci. Le smoking lui même peut être en flanelle noire pour jouer sur la matière. Ou la veste seule peut être en velours noire. Bref, il existe une multitude de solution.

A vous de jouer maintenant, faites vos jeux !

Belle semaine, Julien Scavini.

10 réflexions sur “Les smokings

  1. Marc 21 décembre 2015 / 17:47

    Article passionnant, comme d’habitude.

    Petite question : dans l’hypothèse d’un smoking en drap bleu nuit (…blue-tie?), le papillon devra-t-il être noir ?

    • Julien Scavini 10 janvier 2016 / 21:31

      Bonne question difficile à trancher. Oui et non, suivant l’envie, les tests, et le papillon trouvé…

  2. APPARU 3 février 2016 / 18:28

    Bonjour, cher ami Julien, je t’envoie ce premier message pour te dire que tu m’inspire sur beaucoup de chose et que je passe beaucoup de temps à lire ce blog. Je m’attarde donc pour te posé une question. Je suis dans l’heureuse attente d’ici deux jour de partir en vacance dans les caraïbes. Je vais passer ces vacances en croisières. Pour ce qui es des tenue de chaque jour selon le lieu et l’activité j’ai fais mes choix. Pour ce qui es des soir au restaurant je pensait arborer un smoking. Mais il y a la soirée dite du capitaine et la se pose le problème quant à a la tenue dont je vais me vêtir.Si tu à quelque conseil. sachant qu’il y a cinq situation auquel je dois me préparer, 1:le voyage , 2: détente sur le bateau; 3; dans des pays tropicaux 4: les diné de chaque soir 5: la soiré du capitaine. je te remercie d’avance et espère avoir la réponse avant mon départ

    • Julien Scavini 7 février 2016 / 17:52

      Je ne pense pas que le smoking soit obligatoire chaque soir. Sauf si c’est une croisière Ponant 😉
      Par contre pour la soirée du capitaine, mettre un smoking est très bien! Veste blanche même peut-être?

      JS

      • APPARU 17 février 2016 / 18:03

        Bonjour mes amis , alors voilà je vous donne mon petit compte-rendu de mes 11 jour de croisière, après réflexion , j’ai porté un smoking chaque soir au restaurant, le smoking étant l’habit du soir (dinner jacket) et non un habit très habillé, ainsi pour la soiré du capitaine j’ai mis , un costume 3 pièces ainsi qu’un noeud papillon rouge. J’ai voulu resté classique et a l’ancienne. Après je suis quelqu’un de particulier , avez vous déja croisé quelque en costume sur la plage ?? Mis a part le fait d’être peut être trop habillé pour chaque évènement pensez vous que c’est habits on été utilisé dans le bon contexte.

      • Julien Scavini 18 février 2016 / 15:49

        Curieux choix. Le costume trois pièces est moins formel que le smoking. Dès lors vous étiez moins bien habillé pour la soirée du commandant. Curieux choix. J’aurais gardé le smoking, pièce de résistance pour cet instant.

      • APPARU 18 février 2016 / 21:12

        Je ne sais quoi répondre car, ayant lu le blog Savoir-Vivre ou Mourir en rubrique savoir-s’habiller , justement il soutient le contraire. donnez moi une explication

  3. Jonathan 12 février 2016 / 16:18

    Bonjour, tout d’abord merci pour votre site, je l’adore.
    Avec le temps, j’ai voulu commencer à dessiner ce que j’aime et je voudrais savoir : quel logiciel utilisez-vous pour vos illustrations?
    Merci d’avance,
    Jonathan

  4. Drag. de T. 23 août 2016 / 10:48

    Cher Julien,
    L’article – que je relis pour la deuxième fois – est passionnant. Les infinis possibilités de l’habillement, néanmoins disposées dans un cadre que certains perçoivent comme rigoristes, ne cessent de m’étonner.
    J’aurais une question, que d’aucuns jugeraient prosaïques, mais qui occupe mon esprit depuis quelque temps… Les pantalons de smoking (et par extension de frac), peuvent-ils afficher un revers ? Je sens la foudre monter… En effet, sur les photos de mariage de mon grand-père (qui s’est marié en frac), rien de tel. Dans les films de Visconti, noble parangon en la matière, pas de traces, il me semble, de revers.
    Mais après tout, pourquoi pas ? Le tombé que donne un revers est inégalable : il enserre, leste et stabilise le pantalon. Je trouve toujours les pantalons sans revers trop flottants…
    Alors, voilà, ma question est posée – et même si la réponse qui viendrait évidemment à l’esprit serait un grand « non », ne dites-vous pas que le smoking doit coller au gout du temps ?
    Courtoises salutations,
    Drag. de T.

    • Julien Scavini 5 septembre 2016 / 19:26

      Et le goût du temps n’est pas au revers 🙂

      Non, à vrai dire, le revers est vraiment connoté campagne. Les continentaux l’utilisent pour les costumes habillés, ce que les anglais ne goûtent guère. Par ailleurs, le pantalon à galon est un modèle très ancien, presque militaire. Et l’idée d’un revers ne colle pas du tout avec cette allure martiale… C’est mon avis.

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