Regardons une veste de costume actuelle. Son devant est constitué de deux pièces principales. D’abord le grand devant, qui part de l’épaule, dessine l’emmanchure, présente le revers et les boutonnières, et descend jusqu’à l’ourlet de doublure. Sur son côté vient se raccorder une pièce plus étroite, que les tailleurs appellent le petit côté. Celui-ci rejoint le dos et présente généralement une fente en partie basse. La poche de côté est installée à cheval sur ces deux morceaux. Enfin, une pince verticale, placée entre la poche poitrine et la poche de côté, permet de galber le devant.
Cette pince intrigue parfois les clients (ou leurs femmes). Certains me demandent si elle est normale, si elle est classique ? Mais oui, parfaitement ! Elle est même presque universelle aujourd’hui. Seules certaines conformations, notamment les fortes corpulences, peuvent conduire à la supprimer.
Mais pour en arriver à cette construction, les tailleurs ont parcouru un long chemin. C’est ce que je vous propose de découvrir avec ces quatre dessins.
Dessin 1 – Vers 1900
À la fin du XIXe siècle, la veste telle que nous la connaissons est encore un vêtement relativement nouveau. Elle s’est développée à côté du frac et de la jaquette, vêtements plus anciens, très ajustés et d’une coupe complexe. La veste, au contraire, se veut simple et confortable.
Le devant est alors coupé d’une seule pièce, depuis le bord des boutonnières jusqu’au flanc du dos. Pas de petit côté séparé, pas de pince apparente. C’est simple et efficace. Les tissus sont lourds, ce qui favorise un beau tombé. Les tailleurs savent aussi travailler les entoilages et les parementures, en jouant des embus et du fer, pour donner du galbe à cette grande pièce de tissu.
Seulement voilà, une telle veste est ample. C’était d’abord une qualité recherchée, qui la distinguait justement des fracs et des jaquettes. Mais à mesure que le costume s’impose dans la vie urbaine, la clientèle réclame une silhouette plus ajustée. Il faut retrouver la taille !
Dessin 2 – Vers 1930
Les tailleurs trouvent alors une première solution. Ils conservent le grand devant d’une seule pièce, mais y pratiquent deux pinces. L’une sous l’aisselle, l’autre au milieu du devant, au-dessus de la poche. Ces deux petites ouvertures, refermées à la couture, permettent de retirer de l’étoffe et donc, de cintrer la veste.
Le procédé fonctionne. Il présente toutefois un défaut récurrent. En resserrant la taille, on perturbe l’aplomb de la basque, cette partie de la veste située sous la taille. L’arrondi du devant, entouré en orange sur mon dessin, a tendance à gondoler. Il flotte, au lieu de tomber bien verticalement. Les tailleurs ont beau travailler le tissu au fer, le défaut revient volontiers.
Cette manière de couper restera pourtant universelle, des années 1930 jusque dans les années 1960.
Dessin 3 – Une solution intermédiaire
À une époque qu’il faudrait préciser, probablement autour de la seconde guerre mondiale (il faudrait faire une thèse sur le sujet), une autre méthode apparaît. Pourquoi ne pas prolonger la pince du devant jusqu’en bas de la veste ?
L’idée est excellente. En retirant une bande de tissu sur toute la hauteur de la basque, on peut ramener celle-ci vers l’intérieur et lui donner un meilleur aplomb. Le devant cesse de flotter. Hourra ! Les tailleurs tiennent le bon bout.
Cette innovation devient d’autant plus utile que les tissus s’allègent. Les lourds draps d’autrefois pardonnaient bien des choses. Les étoffes plus fines, en revanche, révèlent immédiatement les défauts de coupe.
Cette construction existe encore chez certains tailleurs italiens, aujourd’hui. Elle se reconnaît à une couture verticale qui descend depuis la poche jusqu’au bas de la veste. C’est une petite signature de coupe, assez rare. Car beaucoup de tailleurs n’aiment guère cette couture supplémentaire, trop visible à leur goût. Il fallait trouver mieux.
Deux articles évoquent ce sujet de la pince devant qui se poursuit jusqu’en bas : en 2014 à propos de James Bond, ici. Et en 2012 à propos du costume authentique de Naples, chez Gentleman Gazette.
Sur un vieux forum, j’ai aussi trouvé cette illustration photo non sourcée, où la discrète couture se poursuit entre deux rayures, ce qui est malin :
Dessin 4 – La veste moderne
La solution finit par s’imposer dans les années 1960, avec le retour d’une vieille technique de coupe : le petit côté séparé. Ce principe était connu depuis longtemps des tailleurs, qui l’utilisaient notamment pour les fracs et les redingotes. Il avait été abandonné dans la confection des premières vestes, justement pour leur donner plus d’ampleur et simplifier leur fabrication. Le voici donc réintroduit, avec un grand devant et un petit côté. Cette couture supplémentaire permet de mieux répartir le cintrage et de contrôler le volume autour de la taille et des hanches.
Mais il y a plus subtil surtout. La pince verticale du devant ne se termine plus simplement à la poche. Elle rejoint une petite pince horizontale, cachée dans l’ouverture de la poche, entre les passepoils. Cette pince permet de retirer un peu de longueur au bas du devant, et donc de ramener la basque vers l’intérieur. C’est une véritable astuce de patronage. Un tour de main de génie. Sur les fortes corpulences, cette correction peut même devenir importante.
Ainsi, en combinant le petit côté séparé et cette pince horizontale dissimulée, les tailleurs obtiennent enfin un devant bien net, dont la basque trouve naturellement son aplomb. Le problème du gondolage est largement résolu.
Dans le même temps, le tracé de l’épaule évolue. La couture, autrefois rejetée vers le dos, vient progressivement se placer au sommet de l’épaule. Pour le meilleur et pour le pire d’ailleurs. Je ne suis pas certain que cette évolution soit toujours heureuse. Mais c’est un autre débat.
Voilà donc comment, en quelques décennies, le devant de la veste est passé d’une grande pièce de tissu presque sans découpe à un assemblage savamment étudié et équilibré. Derrière une veste qui paraît toute simple se cachent des générations de recherches et de petites inventions.
Et dire que le client ne voit généralement rien de tout cela !
Belle semaine,
Julien Scavini




