Entretenir de beaux vêtements tailleur

Lorsqu’on achète une Porsche ou une Audi, on sait bien que les passages au garage ne seront pas donnés. C’est ainsi. Le niveau de qualité du produit exige un entretien à la hauteur. Et impose de payer pour des choses qui paraitraient inutiles sur une Twingo. Cela est évident. Il en va exactement de même pour les vêtements. Acheter une belle paire de souliers en cuir suppose de faire poser des patins et de changer les talons. Il faut aussi acheter du cirage, de la crème, et consacrer quelques minutes à leur entretien.

Pourquoi en irait-il autrement pour un costume ? De beaux tissus et une belle façon réclament nécessairement des soins appropriés. Le beau demande du temps et de l’argent. Point. Hélas, chercher à faire le beau et montrer qu’ostensiblement les vêtements sont ruinés n’est pas glorieux. A ce titre, vous verriez l’état de pantalons que l’on nous demande parfois de recoudre… Je pourrais faire un instagram #metoo-pantalon-cracra juste avec ça. Les porteurs seraient rouges de honte.

Je constate régulièrement que l’évidence consistant à dépenser pour l’entretien n’en est pas une pour tout le monde. Certains clients investissent des sommes importantes dans un costume, puis le confient au pressing basique et s’étonnent ensuite que le vêtement revienne abîmé. À côté de ma boutique se trouve le pressing Delaporte, société sœur de la maison Germaine Lesèche, installée à la Madeleine. Une adresse que je recommande volontiers et où je porte moi-même mes costumes. La maison Cifonelli y confie également des vêtements, comme Dior et Hermès. Le nettoyage d’un costume y coûte 70 euros. Cela peut sembler beaucoup. Mais lorsqu’on possède un costume valant 1 000 euros ou bien plus, que représentent ces 70 euros, une fois par an ?

Pour ce prix, le travail est sérieux. Les boutons sont individuellement enveloppés dans du papier aluminium pour les protéger. Avant de s’attaquer à une tache, des essais de solvants sont réalisés sur des parties cachées du vêtement. Le nettoyage à sec est effectué avec précaution, dans des tambours qui ne sont pas surchargés, afin de limiter les frottements et les chocs. Et le solvant est de qualité supérieur, avec une installation superbe.

Vous n’imaginez pas le nombre de clients qui me rapportent des costumes avec des boutons en corne ou en nacre cassés ! La responsable du pressing voisin est formelle : c’est la conséquence d’un nettoyage trop brutal, dans un tambour tournant trop vite et trop chargé. À vouloir traiter davantage de vêtements en un minimum de temps, on finit par les maltraiter. Mais le pire est peut-être ailleurs. Nombre de pressings ne savent tout simplement plus ce qu’ils ont entre les mains.

Prenons les établissements qui vantent le nettoyage écologique à l’eau. Sur le principe, la laine ne craint pas particulièrement l’eau. Mais une veste de costume n’est pas que du tissu. Elle renferme des entoilages et éléments de construction qui n’ont pas nécessairement été conçus pour être immergés. Certains peuvent rétrécir ou se déformer différemment du tissu extérieur. Le résultat peut être catastrophique. Et le pressing ne comprend même pas ce qui s’est passé… Attention : un nettoyage à l’eau n’est envisageable que pour un vêtement dont la conception et les indications d’entretien le permettent expressément. A sec, c’est l’inverse d’à l’eau.

J’ai vu plus extraordinaire encore. Des clients sont revenus à la boutique avec les coutures de poitrine de leur veste littéralement éclatées. (La couture verticale qui part de la poche et se finit au milieu des poitrines). Après quelques recherches, nous avons compris que le pressing utilisait probablement pour le repassage un mannequin gonflant. C’est une technique courante : le vêtement est placé sur une forme qui se gonfle d’air chaud pour défroisser. Sauf que, mal réglée, la machine exerce une pression excessive sur les coutures. Et voilà une veste éventrée. Évidemment, lorsque le vêtement revient ainsi abîmé, c’est le tailleur qui est en cause. Classique.

Il faut dire que le métier de pressing a beaucoup changé. Nombre d’établissements ne sont plus des ateliers, mais de simples comptoirs de réception. On y dépose ses vêtements, qui partent ensuite vers une centrale industrielle. Là, les opérations sont standardisées et le savoir-faire (très) pauvre. Il existe (peut-être?) de bons professionnels dans ce système, mais le risque est grand de voir une veste entoilée traitée comme un chiffon.

Et que dire du repassage ! J’ai récemment confié un pantalon à un petit pressing auquel je recours habituellement pour mes chemises. Le pantalon était à pinces. A la récupération, quelle surprise ! Le pli du pantalon avait été marqué parallèlement à la pince. Je me retrouvais donc avec deux plis distincts sur chaque devant : celui de la pince, qui descendait naturellement depuis la ceinture, et celui du repassage, qui suivait sa propre route ! La tenancière ne semblait d’ailleurs pas bien comprendre mon courroux. Il a fallu lui expliquer que le pli du fer devait normalement se trouver dans le prolongement de la pince…

Tout cela pour dire que l’entretien d’un costume est un métier, qui suppose de comprendre sa construction.

Si le coût de nettoyage rebute certaines personnes, il faut aussi relativiser son besoin. Un costume en laine n’a pas besoin d’être nettoyé après chaque utilisation. Sauf accident ou tache particulière, un bon nettoyage annuel suffit généralement à un costume porté avec modération. Parfois moins encore. J’ai connu des clients qui nettoyaient leur costume à chaque utilisation. Les fous.

Entre deux nettoyages, quelques gestes simples permettent de préserver le vêtement. Le laisser reposer sur un bon cintre, l’aérer et le brosser pour retirer les poussières. La laine est une fibre formidable, qui retrouve une partie de sa forme après usage et qui supporte très bien une utilisation régulière.

Enfin, il faut distinguer deux choses que beaucoup confondent : nettoyer et repasser. Un pantalon dont le pli s’est effacé n’est pas nécessairement sale. Une veste froissée n’a pas forcément besoin d’un bain de solvant. Un bon repassage, effectué par quelqu’un qui connaît son métier, suffit souvent à redonner toute son allure au vêtement. C’est même l’un des secrets des beaux costumes qui traversent les années : ils sont entretenus régulièrement, mais nettoyés avec parcimonie. Mais attention, un bon repassage, ce n’est pas si simple à ordonner. L’ordre et la méthode de cet exercice forment une science, c’est ce qui fait la valeur de cet artisanat tailleur.

Belle semaine, Julien Scavini

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