Le blazer toujours bleu alors?

Mon récent article consacré au blazer noir a eu le mérite d’amuser tout le monde. Il a provoqué dans les commentaires une petite querelle de chapelle tout à fait distrayante. Plusieurs lecteurs ont rappelé avec fermeté qu’un blazer se devait d’être bleu marine. Je suis d’accord vous le savez.

Dans son acception la plus classique, le blazer est bien bleu marine. Droit ou croisé, souvent avec des boutons de métal, c’est ainsi qu’il s’est imposé dans le vestiaire masculin moderne. J’avais d’ailleurs consacré il y a longtemps un article aux blazers selon les saisons, avec une idée assez simple : plutôt que changer de couleur, on change de matière. Tissu plus ouvert pour l’été, flanelle pour l’hiver, sergé ou hopsack entre les deux.

Prenons garde toutefois à ne pas rendre le mot blazer plus étroit qu’il ne l’est réellement. Historiquement, il renvoie volontiers à une veste de club, parfois très voyante, rouge, verte ou rayée. Rien que le mot anglais, « to blaze » signifie flamber ou briller intensément.

En même temps, toutes les vestes dépareillées ne sont pas des blazers, oui ! Une veste de tweed brun, une veste de campagne, une simple odd jacket ou sport coat peuvent rester très loin de cet esprit. Le blazer possède quelque chose de plus habillé, de plus urbain, presque une petite dimension d’apparat. Il est fait pour exister seul, avec une présence propre. En ce sens, un blazer est peut-être davantage qu’une simple veste bleu, peut-être..? C’était le sens de ce « blazer » noir : une veste dont l’usage est calquée sur le blazer bleu, avec cette dimension de veste urbaine, un peu travaillée. Mais je suis d’accord, le blazer en tweed noir, c’est tarte.

Cette nuance que j’émets sur la couleur du blazer permet aussi de mieux regarder les merveilleuses illustrations de Laurence Fellows pour Apparel Arts ou Esquire dans les années 1930. On y voit un vestiaire masculin infiniment plus coloré que le nôtre, avec des vestes vertes, brunes, fauves ou rougeâtres. Mais quasiment toutes ne sont pas des blazers je le concède. Ce sont précisément des odd jackets ou des sport coats. Fellows rappelle surtout qu’un vestiaire classique pouvait être très coloré sans que toutes les vestes colorées deviennent pour autant des blazers.

Je fais des allers et retours vous le voyez entre blazer et pas blazer, avec amusement. « N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi » disait Emil Cioran. J’aime beaucoup cette phrase. C’est pourquoi je m’amuse à penser à un blazer pas bleu. Dans les années 80, c’était une idée normale d’ailleurs, un blazer pas bleu…

Souvenez-vous d’un certain amour des couleurs il y a quarante ans… Et oui. Et encore dans les années 90. Un article du Christian Science Monitor de 1983 est d’ailleurs amusant : le journaliste y décrit l’homme américain très sage au bureau, qui retrouve hors du travail une certaine liberté vestimentaire. Il évoque alors des « plum-colored blazers ». Des blazers couleur prune ! Cette fois, le mot est bien là. Nous ne sommes plus devant une simple veste sport colorée, mais devant le blazer lui-même, déplacé hors de son bleu traditionnel. Une veste un peu habillée, un peu du soir, un peu des beaux évènements, mais moins formelle qu’un costume. En bleue devient en blazer. Et en prune alors?

Cette esthétique des années 1980 me plaît beaucoup. Le blazer bordeaux ou vert bouteille, les boutons dorés, la cravate club, le pantalon gris : tout cela possède une gaieté un peu démonstrative qui appartient bien à l’époque. L’Amérique reprenait les classiques anglais en leur donnant davantage de présence. Le style preppy retrouvait l’Ivy League, mais avec plus de couleur. Un panache douteux diraient les anglais. Mais chez les Tatchériens, c’était aussi à la mode.

Alors, le blazer doit-il toujours être bleu ? Mon dessin n’est pas beau ? On appellerait pas cette veste un blazer bordeaux ?

Si l’on parle du blazer aujourd’hui, celui que l’on peut porter partout sans réfléchir, oui. Le bleu marine reste la bonne réponse. Et la seule réponse pour ne pas perdre tout le monde. Mais l’histoire du vêtement est pleine de petites désobéissances, comme ces vestes à boutons dorés en drap prune ou vert bouteille. Je trouve cela assez réjouissant même si je ne le ferais pas moi-même ! Puisqu’on est sur un blog, soit un canal de communication hors d’âge de nos jours, on peut bien finasser sur la couleur du blazer. De toute manière, les gens pas fins s’arrêteront à une vidéo de 45 seconde sur Instagram pour comprendre le blazer. Alors que nous ici, on prend le temps de lire 🙂

Belle semaine. Julien Scavini

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