La mode sans la mode

Un ami, tombant la semaine dernière sur un article sur Figaro traitant de l’outdoor wear, comprenez les vêtements techniques d’extérieurs, me l’a sympathiquement envoyé. Car oui, lorsque l’on chronique au Figaro, on est prié quand même de payer son abonnement. Voici donc les trois pages concernées par ce dossier… technique! Je vous laisse lire.

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A l’issue de cette lecture, mon ami me demandait mon avis. Je n’en pensais pas grand chose de prime abord. L’article est bien écrit et j’en aime bien le ton, qui ne juge pas. Et qui n’essaye pas non plus, comme souvent dans la presse, de faire acheter. L’avis est objectif, même un peu moqueur. Les personnes interviewées sont un peu caricaturales, mais le prisme le veut ainsi. Et l’avis de l’expert en page trois est instructif et plein de bon sens. C’est donc pour moi, le tailleur, une lecture instructive, up-to-date diront les anglo-saxons.

Toutefois, mon ami probablement essayait de me faire sortir quelques critiques de la chose. Une critique d’élégance, rejetant ces vêtements la. Je n’y arrive toutefois pas. Étant à scooter dans Paris, j’ai du renoncer au manteau tailleur, qui hélas n’est pas coupe-vent ou renforcé. Je me trimbale donc un  anorak, pas très joli, mais très chaud. Chacun ses petites bassesses.

Hormis ce vêtement technique et mes t-shirt uniqlo thermorégulants sous les chemises (je suis frileux), je ne suis pas tellement client de l’outdoor wear. Je ne peux critiquer ce répertoire vestimentaire sur sa simple existence. Je sais pertinemment que Décathlon est le premier vendeur en France de vêtements. Et pas de vestes en tweed ou de pantalons de flanelles. La simplicité de ces vêtements à l’usage, leur coût, apparaissent attractifs. Comment en blâmer qui que ce soit. C’est une sorte d’élégance, certes…

Car la faute, je ne peux la rejeter sur ces fabricants. Qui pour le coup méritent leur argent. Car ils font de la recherche, car ils innovent, car ils questionnent. Les vêtements techniques sont une nouvelle voie, marquant une profonde révolution avec tout ce que l’on a connu par le passé. Depuis plus de cinq mille ans, les hommes recourent aux fibres naturelles, végétales ou animales pour se vêtir. Dans des techniques de tissage et de montage ancestrales, seulement modifiées par les modes. On avait chaud en 1920 comme on avait chaud en 1420. Fourrure, laine, coton, lin, dans des formes différentes mais des même fondamentaux. La technicité actuelle apporte une nouveauté écrasante.

Je ne blâme pas les gens d’y passer. Surtout, c’est là mon argument pivot, que la mode des deux dernières décennies n’a été que consommation et fausseté pure.

Je vois beaucoup de messieurs, 40 ou 50ans, qui se sont régalés de mode dans les années 80 et 90. Ils viennent toujours avec des costumes X ou des vestes Y me demandant s’il est possible de les moderniser. Et moi de répondre, hélas que faire, rien. Le tissu est ringard, les épaules immenses, les boutons trop bas, la ligne écrasée. Des vestes de prêt-à-porter mais aussi de tailleurs. Sans parler des chandails… Le style classique, pour le rendre moderne, a été trituré. La mode avait pris le dessus, d’une manière complètement gratuite. Que je ne déteste pas pour ma part, j’ai déjà écrit sur la beauté de celle-ci.

Seulement, lorsque les messieurs ont parié toute leur penderie là-dessus, ils se sentent alors bernés. Ils ont fait confiance, ils ont acheté. Jamais un costume n’aurait eu si courte durée de vie. Un costume des années 30 est parfois plus contemporain. Ces vêtements, y compris d’ailleurs les premiers outerwear, ont vieilli, affreusement vieilli. Si vite.

L’outdoorwear a bien des excès, les journalistes du Figaro les décrivent, « trop chaud, trop tech, trop geek ». Peut-être. Ils sont une mode. Mais sans la mode. Ils ne cherchent pas l’esthétique de si ou l’esthétique de ça. Il ne cherche pas l’artifice. Il cherche la rationalité du vêtement. Il tient chaud grâce à, il est léger parce que. Ce vêtement explique sa raison d’être. Ce faisant, il s’extrait du pur débat de mode, qui n’a, à la fin, eu plus qu’un seul moteur, la nouveauté gratuite. Ici, la nouveauté a une vraie raison d’être. Ce n’est pas qu’une bande fluo ou un liseret rouge. Peut-être pour un temps seulement, on verra.

D’ailleurs, un signe ne trompe pas. Les marques de modes comme Balenciaga ou Lanvin, après avoir fait cette mode ruineuse et très vite out-dated, s’approprient ce sportwear / outdoorwear. Elles ne veulent pas en perdre une miette. Ce sont dans les montages lasers et les matériaux nouveaux que la mode trouve son eldorado. Là il y a de la justification.

Pour un tailleur, c’est paradoxale, car c’est scier la branche sur laquelle je suis. Mais de toute manière, on ne peut pas aller contre l’histoire. Il faut trouver le moyen le plus positif de s’en arranger. Pour ma part, cet été en Écosse, j’étais parti avec une petite panoplie classique, pantalon de velours, chemise rayée, pull en laine et belle écharpe. Mais pour les pieds, sachant que j’allais marcher, sous la pluie et au bord de Loch, j’avais pris ma paire de chaussures de marche… Quechua. Et j’étais très bien ainsi!

 

Je vous souhaite un joyeux Noël, de bonnes fêtes de fin d’année et de bonnes vacances peut-être!

 

A très vite. Julien Scavini

 

Les chapeaux Borsalino

Dans un vieux Vogue Homme des années 90, je suis tombé dernièrement sur une vieille publicité pour Borsalino, qui en relatait l’histoire. Je l’ai compilé et augmenté pour en tirer un petit texte. Le voici.

En 1850, Giuseppe Borsalino, alors âgé de 16ans et apprentis chez un chapelier d’Alexandrie, ville du Piémont au sud-est de Turin, part pour Paris. Notre capitale était alors considéré comme la capitale mondiale du chapeau. D’origine modeste, le garçon avait déjà de grandes idées commerciales. Mais surtout, il avait un don. « Le plus grand chapelier jamais vu » dira-t-on plus tard, « il sentait l’esprit du feutre et de la fourrure« . Et en plus, Giuseppe avait paraît-il le nez creux en ce qui concerne les modes. Trois caractéristiques qui, combinées, ne pouvaient que donner une grande et prospère entreprise !

En ce milieu de XIXème siècle, deux tendances font des chapeliers des hommes riches : la grande bourgeoise ne jure que par le haut de forme, signe extérieur de richesse ; et la classe moyenne naissance commence à porter des chapeaux en feutre, plus statutaires que les casquettes et autres bérets. Bref, on s’embourgeoise à tout niveau. Et comme les hommes sortent et bougent plus, à une époque encore à cheval et où les berlines ne sont pas chauffées, il convient de protéger sa tête du froid et ses cheveux du vent. Giuseppe Borsalino est au bon endroit, au bon moment.

Il arrive dans le Marais, plus précisément rue du Temple, dans les grands ateliers d’un des plus prestigieux chapelier de l’époque : Berteil. Tiens donc. Il développe son savoir-faire pour le feutre et la fourrure au contact d’artisans talentueux. En 1857, ayant bien appris, il retourne à Alexandrie pour ouvrir son propre atelier, avec son jeune frère, Lazzaro. Borsalino Giuseppe & Fratello SpA nait alors. Quinze ans plus tard, elle emploie déjà 130 artisans et fabrique plus de 1500 feutres par semaine !

C’est la seconde Révolution Industrielle qui débute. Giuseppe, très au fait de son temps, n’hésite pas à acheter en Angleterre des machines ainsi que du savoir-faire, multipliant ses capacités de production, et narguant ainsi ses confères italiens puis européens.  Son fil, Teresio, reprend l’affaire lorsque Giuseppe Borsalino meurt le 1er Avril 1900. Heureusement, il possède les mêmes dons que son père, ce qui lui permet de continuer à développer l’entreprise. Ainsi, en 1920, Borsalino est connu dans le monde entier pour ses couvre-chefs de qualité. La firme italienne en écoule alors deux millions par an !

Mais hélas, les modes changent. Après la seconde-guerre mondiale, les voitures particulières se répandent. Protégé du vent et du froid, il n’est plus réellement nécessaire durant les déplacements de se couvrir la tête. Et une figure de mode telle que John F. Kennedy finit d’enfoncer le clou : il ne porte plus le chapeau. A un niveau rarement vu, les ventes de ce secteur économique s’effondrent, ne laissant au final que quelques artisans de grand renom, et encore.

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Un homburg en haut, un fédora en bas.

La maison Borsalino change plusieurs fois de mains, jusqu’à son rachat par la famille Gallo au début des années 90 qui donne à la fabrique une empreinte plus contemporaine. Mais le savoir-faire ancestral est maintenu. Les Gallo revendent ensuite à un homme d’affaire italien possédant des compagnies énergétiques en Asie, Marco Marenco, en partenariat avec un fond d’investissement, Haeres Equita. Lorsqu’il prend la fuite en 2017, poursuivi pour fraude, Borsalino est déclaré en liquidation judiciaire. Heureusement, le fond d’investissement décide de tout racheter et de maintenir la production et la distribution inchangées. Il stoppe en revanche les lignes diversifiées, vélo, vêtement, parfum, etc… Et c’est pas plus mal.

La production fut déplacée en 1986 d’Alexandrie à Spinetta Marengo, village de la commune d’Alexandrie. Les machines datant pour certaines de 1857 font le voyage. Elles sont toujours capables de participer à la production des quelques 100 000 chapeaux annuels. Il faut à peu près 70 étapes pour obtenir un Borsalino, et sept semaines en moyennes sont nécessaires.

Plusieurs types de fourrures sont utilisées : le lapin, le lièvre et le castor. Les poils uniquement, débarrassés de la peau à la différence de la fourrure, proviennent du Canada, du Portugal, de Belgique ou d’Australie. Fait rare, Borsalino produit son propre feutre. Elle part de zéro, à la différence de beaucoup de chapeliers qui travaillent des galettes de feutre déjà créées. Les poils sont triés pour en tirer les plus fins et les plus soyeux, puis ils sont bouillis avant d’être projetés sur ces sortes de cloches rotatives, où ils sont encore ébouillantés de manière intermittente.

Il en ressort une galette de feutre légèrement en cloche, qui est alors passée dans une machine où elle est frappée par de multiples petits maillets qui en réduisent l’épaisseur et densifient les fibres. Puis le rond de feutre est teint, ce qui le fait rétrécir. Intervient alors l’étape de la stabilisation, après une dernière compression et cuisson à la vapeur.  Le feutre est alors poncé, ce qui d’après Borsalino, est la marque distinctive de leurs chapeaux. Les chapeliers utilisent pour cela de la toile émeri et surtout, secret maison ancestral, de la peau de requin roussette. Donc du galuchat. Voilà un traitement de rêve qui justifie le prix. La surface du feutre, douce, est alors parfaite. Le chapeau est moulé sur sa forme, il ne reste plus qu’à appliquer les ganses autour et la doublure intérieure, à l’aide de colle, d’agrafes ou de la machine à coudre.

La vénérable maison conserve les formes de plus de 2700 modèles de chapeaux et couvre-chefs, du fedora ‘Côme’ à la casquette 8 pans type ‘newsboy’. Evidemment, en France, on croit que le Borsalino n’est qu’une forme. En réalité, Borsalino produit tout type de chapeaux. Et c’est le fédora, une forme de feutre mou classique pour les hommes et portée par Alain Delon dans Borsalino, qui a été remplacé par le Borsalino. La même histoire que le frigidaire. J’avais écrit une chronique pour Le Figaro à ce sujet. L’Empereur Hirohito fut parmi les clients, comme le Pape Jean-Paul II ou Al Capone. C’est ce qu’on appelle une clientèle diversifiée !

Il ne vous reste plus qu’à sortir couvert!

Bonne semaine. Julien Scavini

PS  : si vous souhaitez en voir plus, Mr Porter a réalisé une vidéo chez Borsalino :

 

La chemise popover

La plupart d’entre vous ne connait probablement pas le terme chemise popover! Et il faut bien avouer que moi-même, il y a cinq mois, je ne connaissais pas non plus le terme. Pourtant, cette chemise était à la mode cet été. L’occasion pour moi de mettre un nom sur un vieux concept que j’ai tant dessiné ici il y a quelques années.

La chemise popover décrit tout simplement une chemise qui ne s’ouvre pas complètement devant. Pas de haut en bas. La chemise popover s’enfile par la tête et possède devant une sorte d’ouverture boutonnée, comme le polo, un peu plus longue. L’ouverture va donc du col jusqu’au à la fin des côtes environ. J’aurais appelé cela une chemise tunisienne de mon côté. Et quelques techniciens auraient utilisés le terme de gorge leda.

A vrai dire, les chemises du siècle dernier que j’ai pu voir, étaient toutes pourvues de ce système de fermeture. Mais au niveau patronage, elles ressemblaient toutes à d’immenses chemises de nuit. Les proportions sont stupéfiantes, une ampleur incroyable d’après les canons actuels. En même temps, ces chemises étaient très cachées sous des gilets et des fracs. Par ailleurs, sur des clichés en noir et blanc des campagnes, il est possible d’apercevoir de temps à autre des paysans porter de tel modèle. Des liquettes d’ailleurs souvent dépourvues de col.

Dans mon esprit, cette ouverture partielle du devant revêt donc une sorte de goût ancien, vintage, qui fleur bon le coutil et autres toiles épaisses et résistantes. A mi-chemin entre l’échoppe du charretier et le bougnat. Une image d’Épinal charmante d’une époque où les vêtements avaient du sens et de l’endurance.

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C’est la raison pour laquelle il y a plusieurs années, j’avais commissionné à mon fabricant de chemises un modèle ainsi. Un ami m’avait offert une coupe de lin lourd, rayé de larges bandes façon toile à matelas. Je ne savais d’ailleurs pas trop quoi faire de ce tissu un peu typé. Alors pour réaliser ma première chemise à gorge semi-ouverte, popover dirais-je maintenant, j’ai eu l’idée d’utiliser cette coupe curieuse.

J’ai été intéressé par le résultat. C’est une chemise que j’aime beaucoup. Par la matière, je ne la porte que l’été. Et lorsque je n’ai pas de veste. Car finalement, entre le tissu, le col ultra cut-away et ce détail de gorge particulier, je trouve que la pièce a une très forte expression. Elle se suffit à elle-même avec un pantalon de lin. Mais je n’en ai jamais refait d’autre. Les raisons sont les suivantes :

– pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?

– avec la transpiration et sur une base ajustée par ailleurs, sans élasticité de la matière, il est aussi difficile de sortir de cette chemise que du module Apollo.

– c’est une plaie à repasser convenablement, car on est obligé d’enfiler la chemise sur la table à repasser.

En bref, que des bonnes raisons. Mais une fois que j’ai dit tout ça, et bien j’ai envie de rajouter, pourquoi pas! Et bien pourquoi pas. C’est le plaisir d’un goût libre. Comme les pantalons avec des fermoirs alambiqués. C’est amusant. La chemise popover est amusante. J’avais dans l’idée initialement d’écrire un article pour critiquer celle-ci. Je me retrouve finalement à écrire qu’il faut s’amuser dans la vie, surtout dans un environnement textile très standardisé. Amusez-vous alors avec la chemise popover. Attention toutefois, si vous la choisissez ajustée, vous déchirerez les coutures lorsque vous entrerez ou sortirez de la chemise!

Bonne semaine, Julien Scavini

Y’a-t-il une raison de faire une grande-mesure ?

Je n’avais jamais osé écrire sur ce sujet. Car avec ma position de faiseur de demi-mesure, je me trouvais mal placé pour répondre. Toutefois, le temps passant, je me fais de plus en plus ma petite opinion sur le sujet. D’autant que de la grande-mesure, j’en commercialise un peu et avec succès. C’est un tailleur à la retraite qui prend plaisir à la faire, pour servir aux mieux les clients qui me le demandent. Et par ailleurs, je continue années après années de réaliser moi-même, pour un ami, une grande-mesure. Une seule. J’adore et je peste en même temps. C’est un travail long et je manque de temps. Pour réaliser ces étapes à la main, le problème crucial est d’avoir de longues plages de temps libre, au moins 4h en continu, histoire de pouvoir se concentrer sur des pans complets de l’ouvrage. Or avec une boutique, on est continuellement pris. Et d’ailleurs, c’est aussi bien pour le chiffre d’affaire!

Donc, y’a-t-il une raison objective de faire une grande-mesure?

La question m’a été posée récemment et de manière insistante par un client me commandant par ailleurs d’excellences demi-mesures.

En même temps, un client hier qui essayait une demi-mesure très équilibrée, m’a amusé avec une remarque. Il me parlait de son plaisir à fréquenter Rubinacci ou Drake’s pour les bons accessoires. Et je l’imagine par ailleurs, il n’est pas tout à fait désargenté… Je lui ai donc demandé pourquoi ne pas faire des grandes-mesures, plus dignes et statutaires vu les maisons qu’il fréquente. Tout de go, il m’a répondu « je n’en ai jamais ressenti le besoin, d’autant que ce que vous me taillez est parfait, et suffisant« .

Dont acte.

C’est donc une première partie de la réponse, appuyée ensuite par une réflexion que m’a faite un peu plus tard John Slamson : « lorsque l’on a un physique standard, bien fait, il n’y aura que peu de gain objectif« .

J’ai toujours pensé que cet argument était vrai. La demi-mesure, dans une immense majorité des cas arrive à un bon résultat. Et si le premier costume est perfectible, l’avantage est de pouvoir faire évoluer quelques paramètres pour arriver à du très bon sur le deuxième costume. Généralement, les physiques étant de nos jours relativement normés, il est possible d’avoir quelque chose de très honnête en demi-mesure. Et parfois plus honnête que le travail du petit tailleur de quartier dans les années 40 et 50… Par extension, le beau prêt-à-porter, avec quelques retouches bien senties, pourra tendre à l’excellence. Un costume Canali, bien travaillé, donnera d’excellents résultats. Le seul bémol est qu’il est impossible de choisir son tissu avec une doublure et des poches particulières.

Qu’apportera objectivement une grande mesure par rapport à une demi-mesure?

Quelques plis en moins. Soit en gros, 1000€ le pli.

Voilà une phrase lapidaire que l’on va longtemps me reprocher. Mais je la pense véridique. Une bonne demi-mesure, un peu poussée vaut 1000 à 1500€ disons. Une grande-mesure, dans les 3500 à 7000€ suivant les ateliers. En fait, cela revient à payer 1000€ par retouche, d’un pli d’épaule ici, d’une imperfection sur la cuisse du pantalon là, d’une brisure disgracieuse de la manche enfin. C’est ce que valent ces plis disgracieux que la demi-mesure ne peut complètement effacer. 1000€ du pli!

J’ai bien conscience qu’en demi-mesure il existe un moment où il faut savoir arrêter de retoucher. Car à force de retouches, la veste tombera de moins en moins bien. Et puis le prix n’intègre pas 70 retouches! Sinon, c’est de la grande mesure. Payer 3500€ et plus, c’est s’offrir l’expertise du tailleur grande-mesure. Une expertise de très haut niveau, fruit d’années d’expériences, une expertise à même de tendre le tissu sur le corps d’une manière impeccable.

A vrai dire, se poser la question de la dépense, c’est affreusement petit-bourgeois. C’est une réflexion ayant pour idée de fond « mon investissement est-il rentable? » ou « mon envie équivaut-elle mon investissement? », ce qui est d’ailleurs encore pire.

Voici donc ma conclusion du strict point de vue financier. C’est un point de vue objectif et banal. Vous payez la perfection, c’est à dire que vous payer le prix d’un aller-retour à New-York pour deux, pour corriger un pli curieux de tissu. Une retouche de luxe! J’espère que cette métaphore est assez cru pour bien marquer les esprits chagrins!

Car, il y a un car…

Il ne faut en aucun cas essayer de comparer la demi-mesure et la grande mesure. Ce n’est pas la même chose !

Y’a-t-il une raison objective pour départager une Renault Clio d’une Rolls-Royce Phantom? Non, les deux ont quatre roues et un volant, le chauffage et des phares pour la nuit. Avec les deux, vous pouvez aller d’un point A à un point B en respectant les limites de vitesses.

Seulement, ce n’est pas la même chose.

La grande-mesure, c’est un état d’esprit, l’expression d’une volonté et d’une envie. Il n’y aucune question à se poser.

Le simple fait de poser la question  » y’a-t-il une raison de faire une grande-mesure? » indique qu’il y a déjà une incompréhension de la chose. J’oserai même dire que mentalement, l’idée n’est pas mûre! Si l’on réfléchit à la justesse de ‘claquer’ – passez moi l’expression – 3500€ ou plus dans un vêtement, c’est qu’il ne vaut mieux pas le faire.

Les quelques collectionneurs de voitures anciennes – et très onéreuses toujours – que je connais ont en commun de tous avoir acheté la leur sur un coup de tête. Car si vous commencez à réfléchir à la chose, vous restez bien au chaud sous votre couette.

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Se faire faire une grande-mesure, c’est faire une expérience, c’est prendre part à l’expression d’un savoir faire ancestral. C’est participer à une philosophie de vie. C’est être heureux de faire travailler des ouvriers qualifiés, pensons à eux! Des savoir-faire coûteux.

Je disais que la grande-mesure est un état d’esprit. Je rajouterai donc surtout que la grande mesure est l’expression d’un portefeuille bien rempli.

L’immense majorité de mes clients en grande-mesure, et probablement des clients Camps De Luca ou Cifonelli, ne savent pas tellement ce que grande-mesure veut dire. Ils viennent simplement chercher un service qui correspond à leur niveau de vie. Ils ne se posent pas la question de savoir si la demi-mesure est mieux ou moins bien. Ils préfèrent ce qui leur semble mieux directement. Et l’argent ne compte pas vraiment, ils payent comptant dès la commande. Et d’ailleurs font faire des costumes gris ou bleu, tout simples. La dépense répond à un besoin, doublée d’une envie d’excellence. Point.

A l’inverse, je ne suis pas sûr de bien comprendre un client au portefeuille serré qui d’un coup dépenserait trois ou quatre mois de salaires pour réaliser un élément de penderie. D’autant plus si ce client, c’est le cas de quelques jeunes que je connais, ne travaille pas en costume. Là, je reste sans voix. A part si l’on utilise l’argument du plaisir, « se payer une tranche de vie pas ordinaire« . Alors, soit…

Ainsi donc, nous ne sommes plus dans le réfléchi, ni dans l’utile. Il n’y a alors pas à ce poser cette fameuse question. Il n’y a pas à rationaliser.  La grande-mesure objectivement apporte peu de chose. Moi je suis capable de reconnaitre dans la rue une grande-mesure. Je suis capable de voir la netteté supérieure d’une épaule ou ce coin de revers émoussé.  Quelques clients, quelques amis le peuvent, mais ils sont rares. Si vous êtes assez fin pour vous-même en reconnaitre une, alors vous êtes mûrs certainement. Mais si vous en faites faire une et que vous ne voyez pas la différence avec un costume industriel…?

La grande-mesure, c’est le plaisir de l’indicible. C’est une quête du beau à l’état pur, entre un grand vin de Pomerol et un service à dessert de la manufacture royale de Meissen. C’est au dessus de l’utile et de l’agréable. (Suivant le portefeuille bien sûr).

Car au fond, ma grande crainte, est de décevoir. Un client il y a quelques temps m’avait demandé  » s’il-y-a une raison de faire une grande-mesure? » Je lui avais répondu, « faites-en une »             . Je sais qu’il a de l’argent, aussi y-suis-je allé directement en lui proposant ce service. Finalement, après une première veste élégante, il est revenu pour une demi-mesure en me disant « franchement j’vois pas la différence« . Et ce n’est pas un philistin, c’est même quelqu’un d’érudit et de gentil. Son jugement est dénué de toute méchanceté ou ressentiment. Depuis on enchaine les vestes d’été et d’hiver, les tweeds et les soies avec amusement.

Vous le voyez donc, il n’y a aucune question à se poser si vous voulez faire une grande mesure. Il ne faut en aucun cas chercher des arguments rationnels. Le domaine du goût et des couleurs ne se discute pas. J’essaye d’être le plus direct possible pour vous faire toucher du doigts le sujet avec profondeur. Internet est une superbe machine à rêves et très vite, à force d’instagram et d’étalage de richesse, on voudrait ressembler à un riche tycoon new-yorkais ou à un mannequin de ‘The Rake‘, pour aller faire le kéké aux dandys night du Plaza Athénée.

Si vous avez l’opportunité et l’argent ou l’envie et le désire, foncez.

Si vous commencez à vous poser la moindre question, dépensez votre argent ailleurs!

C’est mon avis, il se discute!

Bonne semaine, Julien Scavini

Le petit plus en cachemire

Je n’en ai jamais tellement parlé sur le blog, du cachemire. Car c’est une matière plus qu’onéreuse et elle ne concerne très peu de clients. A tort ou à raison ? Les drapiers les plus connus, Holland & Sherry ou Loro Piana proposent de belles sélections de cachemire pure, pour vestes, mais les prix au mètre sont stratosphériques. Si bien que seul le tissu vaut parfois le prix total d’une veste plus simple. J’ai eu la chance de me faire offrir à deux reprises de belles coupes par Drapers, l’une rouge écarlate et l’autre bleu marine. Le confort n’est guère différent d’une veste normale, mais c’est le toucher qui est agréable et bien sûr, le cachemire est un petit peu plus chaud.

Je dis cachemire à veste, car c’est le seul domaine qui intéresse les drapiers. Le cachemire peut être très duveteux en surface, comme un velours, ou au contraire très sec comme un costume. Chez Holland & Sherry, le cachemire ‘Doeskin’ est tellement dingue en qualité qu’il irise comme de l’astrakan. Le peigné fait des vagues merveilleuses, et cela donne des vestes d’un très haut niveau de formalisme. On parle de finition chamoisée. C’est le fin du fin. Le cachemire vient de Mongolie et est filé en Écosse et de vrais chardons naturels sont encore utilisés pour soulever les fibres et apporter cet aspect velouté et moelleux caractéristique.

 

Loro Piana de son côté propose deux liasses de cachemire. Une avec des draps chamoisés du même genre que précédemment et une autre avec des draps plus lisses, qui généralement ont la préférence, car extérieurement, on ne voit pas le luxe de la matière. Le drap est classique, légèrement façonné comme une  flanelle ou un tissu à costumes. Il existe même une sélection façon tweed donegal que j’aime beaucoup. Quel luxe !

 

Si vous voulez faire un pantalon ou un costume en 100% cachemire, seul Loro Piana propose encore jusqu’à épuisement une très très maigre sélection. Cette matière a du mal à endurer les efforts au niveau d’un pantalon, elle se détend et poche. Donc souvent il faut un mélange pour faire un pantalon très doux.

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Justement, parlons mélanges.  Que penser des drapiers qui ajoutent un petit peu de cachemire dans le drap de laine ?

Généralement, le pourcentage est faible. Chez Holland & Sherry, la liasse ‘Cape Horn’ est une parfaite sélection pour costumes polyvalents, en 340grs, et contient 1% de cachemire. Soit si votre costume utilise 2,5 mètres de tissus, 840grs de tissu, donc, règle de trois égale 8,4grs de cachemire… Qu’en penser ?

 

Pareil chez Bateman Ogden où la ‘Supreme Classic’ contient 3% de cachemire en plus de laine super 130. Chez Loro Piana, les flanelles intègrent 5% de cachemire.  Retour chez Holland & Sherry où la liasse super luxe ‘Swan Hill’ super 160 et cachemire, en intègre… 5% aussi. La belle sélection ‘Top Line’ de Drapers ose monter à 10% avec une texture de flanelle légère.

 

Dans les liasses de vestes, les draps un peu façon tweed doux intègrent un peu plus. Chez Loro Piana, il y a 7% de cachemire et 10% chez Drapers dans les draps d’hiver unis ou à carreaux. Donc encore un fois, rien de fou.

Comment expliquer cette limitation ?

La première idée est qu’il s’agit pour les drapiers de trouver le juste équilibre financier. S’il y avait trop de cachemire, le prix s’envolerait et le drap ne trouverait pas sa clientèle.

La seconde idée, en particulier pour les draps à costumes, est qu’il faut garantir l’endurance sur le long terme. Comme le cachemire feutre vite, cela ne fonctionnerait pas.

La vérité je pense est surtout marketing. Les drapiers mettent un peu de cachemire pour marquer les esprits et se démarquer. L’effet est toujours net sur les clients, en particulier ceux n’ayant aucune connaissance du secteur et faisant confiance à des demi-mesures expéditives. Présenter du laine cachemire, c’est présenter du rêve. Qu’importe qu’en réalité il n’y ait que 8,4grs de cachemire, autant dire rien, l’idée est bien là.

En même temps, un petit peu de cachemire permet de justifier un prix au mètre plus élevé pour le drapier. L’idée étant d’améliorer le ‘panier moyen’ du client, donc du tailleur qui passe la commande de la coupe. Cet argument doit être contrebalancé par le fait que les draps cités plus haut, en dehors du cachemire, ne sont pas tellement chers en prix. En particulier la ‘Cape Horn’ de Holland & Sherry qui est un très bon produit de base.

Au final, même à moi, cela me fait plaisir ce petit montant de cachemire ‘factice’. Je finis par me convaincre aussi de l’utilité de la chose. C’est l’envie du commerce, il ne faut pas tout rationnaliser. Une pointe de cachemire ? Un plaisir et tant mieux. Je connais bien un ou deux drapiers qui chaque fois moquent cela en disant que les autres sont des vendeurs qui fourguent de la cochonnerie et que leur vrai 100% laine à eux, il est mieux! Peut-être… et alors. N’a-t-on pas le droit de rêver ?

La pointe de cachemire a deux utilités d’après Holland & Sherry que j’ai interrogé. Le tissu est plus fluide, même à de petits pourcentages, car les fibres longues de cachemire agissent comme un lubrifiant entre les fibres de laine. Ensuite, le tissu acquiert, en dehors du toucher, une lumière plus soyeuse. Vrai ou faux, comment le dire ?

Il n’y a que les tissus à manteaux qui font la part belle au cachemire, avec 10% ou 20% en complément de laine peignée.

Je ne crois pas que l’on puisse trouver du positif ou du négatif dans ce débat. L’argument marketing est assez avéré mais il ne faut jamais bouder son plaisir. D’autant que les grands drapiers des tailleurs font partis des plus honorables membres de la profession textile, bien loin des mastodontes qui remplissent la fast-fashion d’un luxe à deux sous. Et ont des procédés douteux. Le cachemire des grands drapiers est totalement tracé et ses origines connues.

A ce sujet, je vous rapporte ce fait amusant qu’un client de confession juive m’a rapporté. Il avait acheté une sublime veste 100% cachemire à Shanghai pour… de mémoire 80€. Pratiquant, il était allé consulter l’expert de la synagogue (celui qui juge si tel tissu ou tel vêtement est conforme au rite, pour vérifier le ou la? ‘chaatnez’). Après quelques jours, le monsieur a récupéré sa veste. Conclusion amusée de l’expert : «bravo, vous avez là une veste formidable et très douce. Et aucune inquiétude, elle ne contient pas une once de matière naturelle !».  On a bien rigolé ensemble !

Finissons avec cette mignonne photo transmise par Holland & Sherry, d’un musaraigne sur un chardon servant à peigner le cachemire.

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Bonne semaine, Julien Scavini

Basique & ultime

Il y a quelques années, lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux jolis vêtements masculins, je fréquentais assidument la maison Hackett. Rue de Sèvres, la boutique très luxueuse me faisait peur, je n’osais pas y rentrer. Et puis après une première chemise, ce fut des vêtements divers, achetés suivant l’envie et les propositions de la charmante vendeuse. J’aimais la variété et le délicieux esprit anglais qui régnait là. Un slogan m’est resté en tête, qui était inscrit un peu partout sur les communications à l’époque : « the essential british kit« . Je comprenais bien l’idée, sans toutefois en faire mienne l’attitude. Je n’achetais pas tout le kit, je piochais suivant le plaisir.

Ensuite est venu le blog. Pour bien faire et reprendre les bases, je me suis mis moi-même à expliciter ce fameux kit. En bref, quelle penderie idéale avoir et comment la constituer. Que porter en quelle occasion et comment comprendre les us et coutumes du vestiaire masculin, à fois simple et complexe, riche et élémentaire. Cette proposition que j’ai développé sur Stiff Collar n’avait pas non plus pour optique d’être une bible. Au contraire, il m’a toujours semblé qu’il était raisonnable pour chacun de piocher ses envies et des manières de faire. Car les circonstances et les vies de chacun sont variées.

Il y a des règles de savoir-vivre générales et il y a les pièces en particuliers. Si l’on comprend les règles sous-jacentes (pourquoi chaussures noires ou marrons, pourquoi tweed ou rayure), on est ensuite libre de choisir les vêtements, leur forme et leur goût. Bien sûr il y a des pièces canoniques, le richelieu noir, le blazer bleu, la veste de tweed olive, mais il y a aussi une infinité de possibilités.

Dans le Guépard, par Visconti (je ne sais pas si la citation est dans le livre), le prince de Salina dit un moment : « un palais dont on connait toutes les pièces n’est pas un palais.« 

Cette citation raisonne toujours dans ma tête. Quelle justesse, et en tout d’ailleurs! La beauté nait de l’opulence, du foisonnement, de l’abondance, du renouvellement. Et cette citation, je ne cesse mentalement de l’apposer sur la penderie masculine. « Une garde-robe dont on connaitrait toutes les pièces n’est pas une garde-robe. » Qu’en pensez-vous?

Je ne cherche pas à dire ici qu’il faut dépenser comme un milliardaire. Je ne cherche pas non plus à dire qu’il faut encombrer son armoire de choses médiocres et peu chères en surabondance. Non, je cherche l’idée générale, au dessus, que le plaisir nait de la variété et du renouvellement quotidien. Qu’il faut croiser les tenues, les pantalons et les chemises, les souliers et les chandails. Nul besoin d’en avoir quantité, simplement d’oser la variété et le changement, d’oser les intersections, pour le pire et pour le meilleur. Mais toujours, avec ces bonnes vieilles règles de logique vestimentaires, couleurs croisées entre elles, par associations ou oppositions, carreaux avec carreaux, tissu feutré associé ou opposé à un tissu lisse.

De quoi composer, à partir d’un même solfège, chaque jour, sa propre musique. Évidemment, cela demande un peu d’entrainement et de bonne volonté. Cela demande aussi, comme en toute chose, un peu de réflexion. C’est là que nait l’art.

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Or actuellement, il me semble qu’à longueurs de bons blogs et de bonnes revues, on ne parle plus que de base, de basique, de simple ou d’ultime. Je me souviens d’un professeur d’architecture qui avait intitulé un de ses cours « back to visual basic« . J’avais été séduis sans aller jusqu’au bout l’idée. Maintenant, une décennie après, je fuis ce genre d’idées. Les mêmes qui en politique d’ailleurs essayent de tout réduire à des schémas de pensées simplistes. Où est le charme, la beauté et le plaisir dans le basique, dans l’ordinaire, dans le simple? Mies Van Der Rohe a réussi, l’époque était différente.

Toutes ces bonnes pages qui essayent de faire acheter des basiques m’effraient. Le monde ne devrait plus être que basique? Le mot lui-même est si réducteur, si pauvre intellectuellement. Et une fois la penderie remplie de basique, que se passe-t-il? Est-on plus heureux? Une fois le jean ultime acheté, que faire? S’enterrer avec pour des siècles et des siècles?

Rien n’est jamais parfait, au contraire, et il ne faut pas détester l’imparfait. D’autant plus que la perfection est le but du chemin. L’ultime, c’est pour la fin. Il faut chérir le transitoire. Il faut aimer la variété. D’autant que les goûts de 20 ans ne sont plus ceux de 30 ans, et probablement plus ceux de 50. Pourquoi vouloir à tout prix constituer la penderie idéale qu’on jettera à la décennie suivante? Comment surtout croire un instant un marchand, qui est là pour vendre et gagner de l’argent, que son vêtement est l’ultime? Pensez-vous qu’il ferme ensuite une fois son œuvre commise? Ou pensez-vous que l’année d’après, un ultime v2 fasse son apparition? Curieusement…

Basique enfin. Ne cherchez pas à être basique. Dans les années 90, pour les bases, on parlait de « fond de garde-robe ». Ce terme était très beau, laissant entendre qu’il y avait devant le plat de résistance. Comme en cuisine un fond de veau pour développer une sauce riche et onctueuse. Le blazer est un fond de garde-robe, comme la cravate marine à pois blancs et la chemise en oxford. Ce sont des ingrédients de bases. C’est à dire qu’ils appellent des compléments. Mais les transformer en ‘basique’, c’est les transformer en une fin en soi. Le basique n’appelle plus rien derrière. Il impose sa philosophie terminale, avoir du basique, être basique.

Les mots ont un sens, l’époque contemporaine l’oublie trop souvent.

Bonne semaine, Julien Scavini

Le plaisir des gants et de l’écharpe

Mais quel froid de canard à Paris et je crois partout ailleurs en France. Avec de la pluie fine et glacée. C’est bien un jour à commémorer l’épouvante des tranchées.

Et pour changer, aucun homme politique en présence n’osera porter de simples gants pour se prémunir du froid. Ils préfèrent finir glacés. Les gants, cela fait trop ‘monsieur’, trop ‘marquis’ probablement, dans un pays devenu schizophrène, s’honorant d’artisanats et de savoirs-faire ancestraux, donc de luxe, mais pour les étrangers seulement. Les gants sont un signe extérieur de richesse apparemment gênant. Enfin c’est une analyse. Comment comprendre sinon cette curiosité? Que les gants coûtent trop cher? Ou pire qu’ils n’en n’ont pas l’idée? Barack Obama en porte souvent, c’est très distingué avec le manteau. Surtout qu’une simple paire en laine tricotée peut suffire, même si cela fait un peu école primaire. L’agneau doublé de cachemire, oui c’est plus précieux. Et la peau de cerf doublée de lapin, ça c’est la panacée, extra durable! Un plaisir.

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Dans la digne continuité du débat sur l’appauvrissement de la garde robe masculine évoqué les semaines précédentes, il y a un accessoire que j’avais oublié, l’écharpe! Voilà de quoi l’hiver se donner du panache en même temps qu’un confort important. Sur une tenue de travail discrète et sans fioriture, s’amuser chaque matin avec une digne et truculente écharpe, juste pour faire jaser les collègues et amuser la secrétaire, est un plaisir de gourmet. De toute manière, elle part se cacher dès le vestiaire. C’est donc presque votre plaisir exclusif.

Surtout qu’en ce qui concerne cet accessoire, les stylistes s’en donnent à cœur joie. Du plus bas de gamme au plus cher. Au delà des unies marine ou grise, pensez à la richesse de ce morceau d’étoffe, voisin de la cravate. Les motifs cachemires, les médaillons ancient-madder, les pois, les tartans enrichissent le tissu et encadrent votre visage avec plaisir. La belle écharpe fait riche! C’est un bien dans un pays où beaucoup veulent faire pauvre. Égayez votre quotidien avec une belle écharpe.

D’ailleurs, en compulsant quelques sites de marchands pour préparer cet article, je suis tombé sur la collection d’une maison française connue mais peu renommée. Je les ai toutes téléchargé, car ce sera une bonne archive pour plus tard. Je vous les présente. Je ne préjuge pas de la qualité, qui est peut-être variable. Toutefois, admirez les motifs et les couleurs. Je trouve que ces modèles sont plein de goût. Je suis admiratif d’une telle variété dans un pays pourtant frileux. Comparativement, Ralph Lauren est plus que sage concernant ses écharpes. Voyez donc ces modèles et essayez de deviner d’où elles viennent? Je vous donne la réponse en dessous. Vous serez étonné.

 

 

Certaines sont collectors et n’ont pas à rougir devant Paul Stuart ou Drake’s, même si la qualité est moindre. Mais au moins, cela permet d’affirmer encore et toujours que l’élégance n’est pas une question d’argent, mais d’état d’esprit. La réponse est chez DEVRED … ! Amusant. Bravo à leur équipe du style.

Bonne semaine, bon repos ce jour. Julien Scavini

 

 

Prendre plaisir à s’habiller sans costume cravate

Continuons sur les lancées précédentes pour étudier comment rester chic et se faire plaisir lorsque la cravate, voire le costume également, n’est plus en odeur de sainteté dans les couloirs du bureau. C’est ma philosophie, il faut toujours essayer de chercher un biais positif dans chaque situation. Pour la rendre vivable et en retirer un petit quelque chose, plaisir si infime soit-il.

Et je le pense, il est tout à fait possible de trouver un pré-carré chic et à soi, sans costume-cravate.

Je ne vais pas évoquer la veste seule, qui représente bien sûr un territoire d’expérimentation immense. Veste à carreaux, veste unie, veste simple, veste avant-gardiste, tout est possible suivant le niveau d’acceptation dans votre travail. J’avais fait un article en 2017 sur le plaisir de la veste sport, et quels étaient les tissus disponibles. Le choix est vaste. Toutefois, j’ai tendance à le penser, si le costume n’est pas utile, j’ai bien peur que la veste ne le soit pas plus en fait.

L’hiver, vous pouvez alors vous rabattre sur de beaux manteaux. Pourquoi se contenter d’un seul modèle marine? Au contraire, si vous êtes soulagé de la contrainte budgétaire du costume, faîtes vous plaisir sur le reste de la penderie. Et les beaux manteaux sont légions et variés ces temps-ci. Ils peuvent être droit ou croisé. Marine ou poil de chameau. Pourquoi pas de larges pieds-de-poule gris? Le polo-coat avec sa forme typée et le trench sont diamétralement opposés en style, ils peuvent donc dans une garde-robe vous apporter une grande mixité d’usages et d’occasions. Certains peuvent être très longs, d’autres trois-quarts. Vous voyez, si vous n’avez pas recours à la veste, vous pouvez vous amuser avec des manteaux, que vous pouvez faire ajuster de manière à les porter à même un pull, sans aisance importante.

Dans la continuité, il existe une énorme variété de pièces chaudes que l’on ne peut appeler manteau car ils sont courts, comme le blouson de cuir et autres fields-jacket pléthorique dans la garde robe preppy américaine, à la Steve McQuenn. Il y a aussi Barbour et ses copies. Ce sont des pièces avec un panache moindre par rapport à un grand manteau tailleur, mais elles complètent ces derniers et vous donnent de la souplesse au quotidien, suivant le temps et l’humeur.

Premier point donc, les pardessus et dérivés. Voyez ces exemples variés, il est possible de tous les avoir !

 

Sans veste, et avant d’attaquer la chemise, pensons ensuite aux pulls. La maille représente un terrain infini et pour les industriels du textile un eldorado. Peu chère à fabriquer, sans beaucoup de main d’œuvre, le tricotage leur plait. Côté consommateur, c’est l’occasion de s’amuser avec de la couleur. J’ai tendance à penser que l’impératif de la garde robe est un bon pull, en mérinos, en laine d’agneau voire en cachemire s’il est très bon, bleu marine comme base universelle. Il est ensuite possible de démultiplier les possibles en apportant un peu d’ocre, du prune, du bordeaux, du vert sapin etc… Soyez inventif et laissez-vous aller. N’achetez pas en revanche des camelotes en coton tout fin. Pour la maille comme pour le reste, il est préférentiel d’investir dans de la bonne qualité, bien taillée. Cela vous donnera une plus grande satisfaction sur le long terme. Inutile d’avoir 10 pulls médiocres, autant en avoir 4 de top niveau.

Ensuite, au delà de la couleur, il y a la forme. Les pulls se présentent de multiples manières. Il y a les cols ronds et les cols V dont on nous apprend à longueur de magazine féminin quelle le plus tendance. Mais il y a aussi les exquis cols roulés, qui eux aussi vont et viennent au rythme des marées. Et puis encore, les cardigans, avec ou sans manche. Vous voyez, quelle panoplie possible.

Je pense aussi à deux trouvailles de l’ère contemporaine que j’apprécie, le col zippé et la sur-chemise genre polo manche-longue. Je possède le premier en rouge, en grosse côte de coton de chez Gant depuis plus de 10ans et il n’a pas bougé. Très pratique et distingué le week-end. Et j’avais trouvé également un polo manche longue type sur-chemise en cachemire bleu ciel en Italie qui fait aussi merveille, ces deux modèles d’ailleurs tolérant assez bien une cravate ou un papillon du fait de leur ouverture prononcée à l’encolure.

Deuxième point très vaste vous le voyez donc, qui laisse de quoi passer d’un grand faiseur à un autre, qui laisse de quoi s’amuser par de vastes couleurs et formes. J’ai ici sélectionné quelques formes permettant d’exprimer votre personnalité et de chaque jour renouveler votre élégance :

 

Ensuite, il y a la chemise. Je l’avais déjà dit cet été. Que de possibilité sans veste! Faîtes vous plaisir et ne vous contentez pas de simples unis. Si vous ne voulez pas être en t-shirt au bureau et que vous n’avez pas d’utilité d’une veste, foncez sur la chemise, le vêtement de dessus du XXIème siècle me semble-t-il.

En mesure ou en prêt-à-porter, l’offre est pléthorique. Vous pouvez varier les cols et les types de poignets : col italien, col rond, col boutonné, poignet avec ou sans boutons de manchettes. Et au delà, les matières : certains seront plus estivales, d’autres par l’épaisseur et l’aspect plus hivernales. Quand aux couleurs, diantre que c’est drôle : rayé bleu ciel, largement rayé rouge, multiples rayures grises d’intensité variables, chevrons qui irisent, denim, velours fin, flanelle de coton et oxford moelleux, vichy vert ou jaune citron.

Avoisiner les 30 chemises dans la penderie devient possible et il ne faut pas hésiter. C’est un amusement. Et vous pouvez naviguer entre les soldes chez Ralph Lauren et une très belle façon chez Howard’s ou Courtot à Paris, par exemple. Laissez vous là encore porter par la couleur. Les autres portent des t-shirt avec des gros logos. Certains même vont chez Desigual ou SuperDry. Donc vous ne serait pas en reste avec vos rayures de confiseurs!

Troisième ensemble très vaste donc. PS : une chemise bien repassée peut déjà suffire dans un couloir où la médiocrité règne, à en mettre plein la vue! Petite avalanche ci-dessous, qui pourtant n’est qu’une infime fraction des possibles!

 

Quatrième point, mon plaisir par ailleurs, le pantalon. Ah, j’ai tant écrit sur le sujet. Franchement, tous ces jeans et ces chinos vendus à longueur d’étalages et de boutiques en ligne, vantant toute le super basic ou l’essentiel ultime, et qui finalement toutes vendent le même produit, vaguement avachi, sans forme et perdant la couleur en deux coups de cuillère à pot.

Au delà de la simplicité du chino ou de jean, un bon moyen de se différencier dans les couloirs, même en baskets à la rigueur, c’est de porter un beau pantalon, en laine ou en mélange précieux. Et s’il n’y a plus de veste, de pouvoir oser un carreaux ou un prince-de-galles en bas, sans problématique de raccord compliqué.

Le registre des pantalons est très vaste et très saisonnier, laine froide contre flanelle, lin contre tweed. Régalez-vous et composez là aussi une penderie importante. D’autant que le pantalon s’use, alors autant en avoir un certain nombre, ils s’useront d’autant moins.

Et les couleurs là aussi ne sont pas en reste. Du velours écarlate au cavalry twill beige, vous pouvez moduler les effets et les combinaisons.

Enfin, deux grands points restent encore à étudier : les chaussettes et les souliers. Pas de costume-cravate? Qu’à cela ne tienne, mettez-en plein la vue avec des chaussettes bicolores et irisées, avec des richelieus glacés ou des mocassins très fins. Les maisons, vous le savez bien, sont nombreuses, de Bresciani à Mazarin, de Malfroid à Laszlo Vass. Et il est même possible d’apprécier les baskets patinés de chez Loding ou Weston.

Mais attention, il faut aller pianissimo tout de même. Le tapage est vite arrivé lorsque l’on est plein d’entrain. Il faut veiller à l’ambiance du bureau et s’y fondre avec délicatesse. Il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il faut se faire doucement remarquer et non mal-voir. Les français sont assez jaloux ou envieux. Truman Capote en son temps l’avait remarqué. Faut-il parfois faire plus envie que pitié? Question.

Toutefois, savoir refuser le jean t-shirt est impératif. C’est une marque d’amour propre. L’élégance est un plaisir à partager, il faut toujours s’en rappeler. Elle n’est pas là d’ailleurs pour écraser celui qui n’en a pas. Mais lui montrer comme disait Saint Laurent, comment « vivre en beauté« !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le costume cravate est mort?

A la suite des deux derniers articles, le débat est posé de savoir si la disparition de la cravate est un drame ou une évolution logique et heureuse. Intéressons-nous à cette dernière conclusion. Car ce qui ressort des commentaires et des discussions que j’ai pu avoir ça et là, c’est qu’au fond, peut-être, la cravate était le signe d’un asservissement. La cravate ET le costume-cravate était le symbole du joug de la classe supérieure. D’autres argumentent que c’était un symbole de beauté, et d’une façon d’être élégante.

Maxime C. de son côté essayait de dire que la cravate n’était pas un signe d’asservissement. Qu’au contraire en fait, le non-dit en entreprise obligeant à être simplement habillé, à être ‘casual’ est au contraire, une forme d’asservissement, de dégradation, en retirant au salarié la capacité à être beau.

Mais en fait, je pense que le débat est posé en de mauvais termes. En fait des deux côtés, il est possible de crier à la dictature. Quand le costume-cravate est obligé, il est ressenti comme une souffrance par une frange des salariés. Lorsque c’est le ‘casual’ qui est imposé, il est ressenti par une autre frange comme une obligation abjecte. Ce qu’il faut plutôt voir, c’est où est l’acceptation des salariés. A ce titre, il serait très intéressant de voir les résultats d’un référendum s’il était mené au sein de grands groupes. Quelle serait la réponse dans une tour de bureau de la Défense et dans une grosse PME de province? Dans le secteur des services et dans celui de l’industrie? « Souhaitez-vous conservez le costume-cravate ou souhaitez-vous venir comme vous êtes? » Je ne suis d’ailleurs pas sûr de la réponse. Il y a là matière à une bonne étude sociologique. La réponse n’est pas si évidente que cela…

Pour avancer, comme je le disais, il peut y avoir dictature dans les deux cas. Mais si tout le monde est d’accord pour l’une ou l’autre des réponses, ce n’est pas une dictature, c’est au contraire l’expression de la volonté générale. Presque en somme une démocratie. Toute la question est de savoir si la minorité doit se conformer à l’ordonnancement général? Politiquement, c’est un sujet glissant dirais-je avec humour! Questionnement qui au fond envahit tout l’espace médiatique ces temps-ci… La grand approche ouverte, appelée multiculturelle, souffre de la présence du cravaté comme Maxime C. l’avait dit.

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L’abandon de la cravate et du costume pour le ‘casual’ peut être jugé comme un délitement idéologique, l’abandon d’une forme de morale et un renoncement au beau. On peut avoir ce jugement. Mais on peut aussi se dire que le vêtement n’est que l’expression a-symbolique du quotidien.

Le costume-cravate peut être vu comme une expression doctrinale.

Le costume-cravate peut aussi tout simplement, je pense que c’est le sens de l’histoire, être vu comme la manière quotidienne de s’habiller à une époque donnée.

On ne s’habillait pas autrement qu’en costume-cravate autrefois, donc il n’était pas question de savoir s’il était un asservissement de la personne ou pas, car on s’habillait comme ça! Dans les années 20, dans les années 30, dans les années 40, à part les ouvriers dans les usines, tout homme employé dans un bureau portait de toute manière un costume, car il n’y avait rien d’autre à mettre. Cette tenue était l’ordinaire, au travail et à la ville.

Le costume-cravate fut un temps la tenue simple et classique de l’homme occidental. Un pantalon, une veste, peut-être dépareillée, plus une cravate, c’était ainsi que le vestiaire était composé. A partir des années 50, le sportwear à la marge prend de l’ampleur. Il faut attendre les années 70 pour l’ancrer plus dans la réalité. Il faut réfléchir à la période où l’on commence à se poser la question « est-il nécessaire de venir travailler en costume-cravate?« . Ce sont les décennies 1975-2005 je dirais. Le costume est encore porté de manière volontaire dans les années 90, mais déjà une frange importante des salariés s’en dispense. Le costume ne devient plus alors une tenue normale pour une partie de la population. Le costume devient alors en effet un uniforme. Il n’est plus l’alpha et l’oméga de la penderie, il en devient une section seulement. Il n’est plus ordinaire, il devient extra-ordinaire.

Pas une marque ne pouvait se passer de vendre des costumes > bien des marques se permettent de ne plus vendre de costumes! La nuance est là.

Nous sommes ou sortons donc d’une période de transition, où l’on voudrait totalement se débarrasser non pas d’un symbole, mais d’un vêtement du passé, d’un usage du passé. C’est sûr que lorsque l’on travaille dans une boite d’ingénierie ou de services informatiques, et même parfois si l’on est avec des clients, quel besoin d’un costume-cravate? Moi qui vient du Pays-Basque, c’est sûr que je n’en ai pas vu beaucoup étant adolescent. A part peut-être dans les banques, mais à la limite ils sont là si minables les costumes-cravates, que je préférerais ne pas en voir.

Au fond, la question n’est pas tellement de savoir s’il y a asservissement plus en costume-cravate qu’en t-shirt. De toute manière, il y a subordination dans une entreprise. C’est ainsi. Certains diront que la cravate permet à l’homme d’exprimer son goût et son humeur, d’autres que le t-shirt est une simplicité bien heureuse dans une époque compliquée. Certes.

Il est difficile de prendre la justification du vêtement par l’angle dogmatique. L’histoire du vêtement est très souvent faite, non pas de dogmes (sauf dans les cours royales), mais de praticité. C’est le fondement même du vêtement. Son aspect pratique : couvrir, isoler, réchauffer. Donc je pense qu’au final, le débat doit plutôt se poser sur la façon de vivre ensemble. Vit-on en entreprise comme on vit chez soi? Le premier point de débat est là : est-ce que l’entreprise est la continuité de la vie, ou est-ce qu’il doit y avoir une césure? Faut-il marquer une différence entre ces deux temps?

Il est vrai que ce qui était beau dans le costume-cravate, c’était l’homogénéité, l’ordonnance comme dans une rue haussmannienne. Le costume-cravate porte en lui quelques règles permettant de broder une allure générique et en même temps personnifiée. Mais cette envie, elle est mienne, je le conçois. Certains autres argumenteront que la beauté nait d’une immense diversité, finalement paradigme de nos sociétés occidentales. On veut de nos jours laisser exprimer des personnalités et non un ordre des choses. Les vies individuelles comptent plus que la vie collective. L’ordinaire de chacun devient expression générique. Sans plus de questionnement du sens.

Que faire alors?

Le costume-cravate pouvait être porteur d’une certaine expression des moyens. Il y avait ceux qui allaient chez le tailleur, ceux qui s’offraient des costumes Lanvin ou Cerruti. Et puis il y avait ceux qui se contentaient de Bayard ou d’Armand Thierry. Pensez-vous que ce signe extérieur de richesse vestimentaire ait cessé? Que nenni. Dans l’entreprise, il y a toujours ceux qui arborent des chemises Ralph Lauren, Paul & Shark ou La Martina et ceux qui  portent du no-name. C’est donc qu’il y a toujours un sens au vêtement, plus au costume-cravate, mais à ce qui le remplace. De même sur le parking, les gros Audi Q7, BMW X5 et autres SUV sont la marque de « l’élégance contemporaine ».

Notre société a remplacé la richesse d’un morceau de soie monté-main à 100€ par le tapage de logos brodés et de grosses cylindrées à 60k€.

En contrepartie de cela, il faut chercher aux élégants le moyen d’exprimer leur plaisir sans le costume-cravate. C’est tout à fait possible de mon point de vue. Il suffit pour cela de faire confiance à de très bons faiseurs, de se vêtir avec tact. De constituer une penderie pleine de goût, perpétuellement améliorée. Et parfois même, il suffit juste de porter des vêtements bien repassés pour faire la différence dans les couloirs. Quelle époque! La semaine prochaine, j’essaierai de réfléchir à des stratégies pour être chic sans se faire voir ou mal-voir!

Bonne semaine, Julien Scavini

Socialité de la cravate

Cet article est la contribution de mon ami Maxime C.

Ringarde, au placard ! Pire, aux oubliettes de l’histoire et de la garde-robe masculine. Damnatio memoriae : voilà, en substance, l’avenir promis à la cravate. Et au costume, à en croire cet article publié hier.

Il y a quelques années encore, tout du moins dans le monde professionnel, elle marquait la différence entre le cadre, qui à l’époque encadrait, et le non cadre. Elle était donc statutaire avant d’être une élégance. De statutaire, elle est devenue chez les plus branchés, ringarde, et chez les dirigeants de la nouvelle économie, un symbole d’élitisme d’un autre âge. Premier paradoxe – et joli pied de nez – une élite brocarde un instrument auquel elle reproche son élitisme ! C’est l’argument éculé d’une jeune génération cherchant à supplanter la précédente en la ringardisant.

Il faut ouvrir, décloisonner, rapprocher, développer des synergies dans un contexte à la fois inclusif, durable, agnostique et tout ce que vous voulez, pour qu’à la fin, en jargon managérial, la personne en charge de nettoyer les lavabos ait l’impression de faire partie de cette grande équipe qui gagne ensemble. Ou plutôt, parce que cette personne en l’occurrence, ne touchera ni prime ni actions gratuites, de faire croire aux salariés qu’ils sont modernes, ouverts et généreux. Ou plutôt… attendez… de faire croire aux salariés que leur patron est à la fois généreux, puisqu’il ouvre le champ des possibles, moderne, parce que décontracté, et même, disons-le, cool. La preuve : il ne porte pas de cravate !

En tout cas, pas dans les réunions du personnel ! Ni, sans doute, dans un grand restaurant. Mais curieusement, à part quelques hypra-cool de la planète « tech », il en portera une pour :

  • rencontrer ses plus prestigieux clients,
  • voir son banquier d’affaire ou ses avocats pour les M&A,
  • inviter ses relations dans un cercle élégant de la capitale. La cravate de ces cercles est même le signe de reconnaissance principal entre membres, Automobile Club, Cercle de l’Union Interalliée, Jockey Club, etc…

En fait, le si cool patron ne porte pas de cravate pour aller à l’assemblée des salariés, il en mettra une pour l’assemblée des actionnaires…

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Au nom de la liberté et du cool, on permet de laisser la cravate au placard le vendredi, puis toute la semaine. Le temps passe et, aux quelques-uns qui la portent encore, la pression sociale enjoint d’y renoncer. La coolitude a besoin de la pression du groupe pour l’emporter sur les récalcitrants. Un joli paradoxe, là encore, que cette liberté injonctive du look. On est libre, mais dans un cercle de pensée pré-défini.

Il faut dire qu’elle a peur, la bande des types cool. Elle ne croit plus en rien la bande des types cools et reste prisonnière du syndrome de l’imposteur, le plus souvent. Elle pratique un contrôle social qui rassure, jusque dans sa médiocrité. Comme tout groupe normalement structuré, elle craint les brebis galeuses. La moyenne compte, or la cravate déroute, intrigue, et suscite le doute : « cherche t’il à se faire bien voir ? » ou « a-t-il un entretien d’embauche ailleurs ? » ou « nous prend-il, en réalité, pour des ploucs ? » Les cool ont peur de … louper quelque chose !

La disruption en entreprise vient-elle du cravaté?

Nos amis cool ont surtout bien compris que le type à cravate peut, à tout moment, lui et lui seul, être appelé par le grand chef à une réunion importante, car il présente correctement. Sur un malentendu, et parce qu’au fond notre ami cravaté aura su démontrer son intelligence, il gagnera peut-être une invitation à déjeuner à l’Automobile Club. Voilà la grande terreur de ses rivaux et l’explication de la pression sociale aux impétrants cravatés.

Ajoutez à l’équation un chef cool et l’impossibilité manifeste, notamment pour un jeune, d’être plus habillé que lui, et vous comprenez le renforcement de ce contrôle social bien rôdé qui conduit à l’autocensure des élégants, au fond, à leur malheur. Oui, Emmanuel est superbe du haut de ses 48 ans, dans son pantalon serré noir et son col roulé en cachemire ultra fin moulant ses pectoraux travaillés avec assiduité. A l’inverse, Gaspard du haut de son mètre soixante-douze et équipé, à l’aube de la trentaine, comme disait autrefois mon médecin, d’une petite couche de modestie (les rondeurs cachant très subtilement sa musculature) serait infiniment plus élégant et sûr de lui avec une veste croisée et une jolie cravate club lui donnant de la prestance…

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Pour l’entreprise, la position est plutôt confortable. On attire des jeunes, d’autant moins bien payés qu’on les laisse travailler « comme ils veulent » et qu’ils n’ont plus, dès lors, l’argument du costume cher, si utile vis-à-vis du client, à faire valoir pour demander une augmentation. Pourquoi le payer cher? Qu’il s’habille chez Dockers, qui d’ailleurs fait croire à grand renfort marketing qu’on peut changer le monde en vêtements bangladais. Et puis, on a tellement peur de ces génération X, Y ou Z qu’on ne comprend plus, qu’on pense avoir trouvé l’alpha et l’oméga d’une stratégie RH de pointe en les laissant être cool et libres dans des salles de pause aussi luxueuses que tragiquement vides.

D’ailleurs, si les entreprises, comme les administrations, décloisonnent et cultivent l’art de la synergie et des audits tous azimuts, elles rajoutent, surtout, des échelons hiérarchiques de plus en plus déconnectés du cadre « de base » qui n’encadre plus rien que sa messagerie électronique. Tandis que des managers managent des équipes composés de « talents » dans une approche « multiculturelle ». Et que les plus grands mamamouchis conservent leur bureau indépendant et parfois même leur siège social parisien. Tellement plus commode pour voir ses clients qu’une tour à la défense !

Car le fond est là. Les tours sont remplis de personnels ordinaires. Non plus de cadres, mais de fourmis aux fonctions diluées. D’ailleurs, l’entreprise ne se donne même plus la peine d’attribuer des bureaux. Une grande ruche suffit. Par contre, en haut de la tour, au dernier étage sous l’héliport, niveau de la direction générale et du restaurant privé, les bureaux sont bien attribués et les cravates de rigueur. Le comex qui part d’ailleurs discuter au club Bilderberg ou qui accompagne à Davos le PDG est cravaté. La cravate permet de définir la lisière entre ceux qui comptent et ceux qui servent.

Autrefois, je l’ai dit, le cadre cravatait ( et l’ouvrier fulminait – ou pas – contre cette incarnation de sa distinction sociale professionnelle). Il appartenait au monde des « cols blancs ». Finalement, si la cravate reste l’apanage de l’élite, la vraie, notamment dans ses sociabilités traditionnelles, tout en étant rejetée par le peuple des cadres, une solution simple, mais pas simpliste, s’impose : les cadres sont devenus, symboliquement, une nouvelle classe ouvrière dans leur rapport vestimentaire à l’entreprise. A l’image d’un nouveau féminisme qui fait croire aux femmes qu’elles s’épilent « pour leur propre plaisir de femme » (il faut écouter l’hilarante Marina Rollman à ce sujet), les nouveaux cadres cool ont intériorisé leur propre infériorité, et accepté, symboliquement, de se couper les portes de l’ascension sociale.

En fait le résumé est simple. En France, l’ouvrier disparait et le cadre le remplace. Dans son ordinaire. Se recrée alors au-dessus une mince couche hiérarchique. Les restants de la cravate en est l’expression.

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Eric Mension-Rigau écrivait autrefois à propos du Bottin Mondain : « y être, c’est en être ». Rapporté à la cravate, nous pourrions dire qu’elle est le premier pas vers la maturité, et le meilleur signe de reconnaissance des élégants. Petit conseil donc, aux jeunes qui n’osent pas ou plus en porter au bureau : portez en le week-end pour aller au musée ou visiter un jardin élégant, c’est diablement chic, et doublement satisfaisant. Un jour, quand les jeunes cools des années 80 à la Steve Jobs seront tous morts et enterrés, elle sortira peut-être des oubliettes : gardez espoir !

 

 

Merci à Maxime C. pour cette contribution.

 

Bonne semaine, Julien Scavini. Pas d’article la semaine prochaine, c’est les vacances.