Visite à Savile Row

Voici venu le temps du récit, après un retour difficile aux réalités parisiennes et un passionnant traitement des photos du séjour. J’étais donc la fin de semaine dernière (du samedi au lundi soir) à Londres avec l’association de Formation Tailleur pour visiter le célèbre Row, invité par deux drapiers que nous apprécions, Holland & Sherry et Harrison. Le lundi matin, sous un beau soleil et malgré un petit vent du nord, nous avons arpenté cette rue, célèbre dans le monde entier et mis en avant par la perfide albion (humour) comme sa vitrine du bien fait, du fait main, du bespoke!

La première maison visitée fut H. Huntsman dont l’histoire remonte à 1849 et qui se situe au 11 du row. Il s’agit de la maison la plus chère avec des costumes aux alentours des 5000£. Leur modèle fétiche serait actuellement la veste un bouton, que ce soit en répertoire ville ou campagne. Commençons le diaporama (image cliquable):

La boutique, puis la devanture et le vestibule d’entrée. C’est ici que se décident les premiers choix stylistiques avec le client, que le tailleur écoute et analyse ses volontés et desiderata…

Le manager Peter Smith nous fait découvrir les tweed exclusifs pour H Huntsman, réédition de vieilles liasses, dans des coloris plus clairs et des poids plus légers (aux alentours de 500gr). Juste derrière les cabines d’essayages se trouvent les tables de coupe. C’est ici que les coupeurs dessinent le patronage et coupent les draps. Chaque nouveau client a son propre patron, à partir d’une veste seulement. Les gabarits sont ensuite gardés au sous-sol qui en contient pratiquement 5000.

Dans une cabine d’essayage se trouve encore un cheval d’arçon qui permet de visualiser le bon tombé des culottes de cheval et autre hunt jacket. Au sous-sol (enfin plutôt cour à l’anglaise) se situent les ateliers d’apiéceurs. C’est ici que la veste prend forme sous les mains des ouvriers apiéceurs. Enfin, au finishing se trouvait une veste curieuse faite de chutes de tweed: wonderful!

Autre tailleur, même prestige, Gieves & Hawkes sur un emplacement privilégié de Savile Row, au premier. Maison très importante, elle a su développer une gamme extrêmement importante de prêt-à-porter, même si je trouve les coupes pas très excitantes… Gieves & Hawkes est aussi connu pour être le tailleur exclusif et attitré de l’armée britannique, pour qui il réalise encore spencers d’officiers et autres tenues formelles.

Le manager de la boutique tient dans sa main ce que l’on a coutume d’appeler une bûche: après la coupe, les tissus de la veste sont roulés soigneusement avec les éléments accessoires (poches, toiles, doublures etc) pour être donnés à l’apiéceur qui réalise la veste. La bûche est réalisé par une personne dont le poste est dit de ‘saladier’. Les ateliers de Gieves & Hawkes, spacieux et propres sont remplis de jeunes apprentis, cela fait plaisir à voir! Enfin un apiéceur en train de monter une épaulette, avant le piquage des manches.

Visite ensuite chez L.G. Wilkinson, un peu derrière Savile Row, au 11, St George Street. Dans cette boutique résident en fait plusieurs tailleurs qui se répartissent les clients et les ouvriers apiéceurs, dans une sorte de coopérative bien gérée. Chaque tailleur reçoit son client, le patronne et ensuite confie le travail à l’un des ouvriers partagés. Ancienne tenue de maître d’hôtel, frac avec tablier.

Au sous-sol dont se trouvent les apiéceurs partagés. Ils exécutent un travail soigné dans une ambiance bien plus britannique et peut-être plus agréable que dans les grandes maisons. Nous noterons tout de même que le travail à l’anglaise est moins dans les détails, moins dans le tout fait main, comme c’est la règle à Paris. Entre les passements thermocollés, les points deux fois plus grand et les process hérités de l’industrie, la démarche anglaise est plus dans la recherche de l’effet que de la ‘haute couture’ et de ses détails… Différences d’approches intéressantes néanmoins!

Au premier étage de cet immeuble se sont récemment installés deux jeunes tailleurs, mari et femme, travaillant aux noms de Byrne et Burge. La volonté du tailleur principal étant de réaffecter tout l’immeuble à la pratique sartorial (comme c’était le cas avant 1950), ces nouveaux venus participent tout à fait à la réappropriation de cet adresse mythique où Churchill descendait! Ces photos montrent leur atelier, où l’on peut tout trouver pour être élégant.

Henry Poole et Co pour finir ce tour d’horizon, est la maison la plus prestigieuse au 15 de Savile Row. C’est ici que fut inventé le smoking (dinner jacket), c’est d’ici que sortent les uniformes royaux, c’est ici que les cours du monde entier s’habillaient, c’est ici que le snob V. Giscard d’Estaing se faisait tailler des costumes, bref, une adresse incontournable, à l’ancienne!

Remontant à 1781, l’épopée de la maison Henry Poole et Co se confond avec l’Histoire dont ces warrants (appointements) royaux et impériaux sont l’expression. Aux ateliers, sous l’apparent foutoir, le travail continue, avec le même soin pour le bien fait et pour la transmission. Ici aussi, de nombreux jeunes issus d’écoles de mode passent. Comment être grand styliste sans connaitre et appréhender la confection traditionnelle? Comment bousculer les codes sans les connaitres? Alexander McQueen ou Tom Ford sont par exemple passés chez Anderson & Sheppard.

Parfait exemple du mélange tradition et modernité, dans un bel esprit de continuité, une livrée royale en cour de confection. Ce modèle fut réalisé pour le couronnement de la reine Élisabeth II, pour les gardes suivants. A l’occasion du jubilé 1952-2012, toutes ces livrées sont re-réalisées, en sur-mesure bien sûr. Mais il faut trois mois pour réaliser une de ces tenues complète (jaquette + gilet + culotte), alors on prend de l’avance… La laine rouge est éditée exclusivement pour Her Majesty’s Armed Forces, sur laquelle est posée par endroit du velours de soie bleue, surmontée de galons de fils d’or, exclusivement tissés à Lyon pour la couronne. L’ensemble dort la nuit dans un coffre à cause de sa valeur intrinsèque…

Voilà pour ce petit tour d’horizon des tailleurs les plus captivant de Savile Row. Bien sûr nous sommes allés voir Anderson & Sheppard, le plus important tailleur du quartier, qui sort quelques 1500 costumes fait main par an, ce qui reste inégalé de nos jours dans le monde entier. Vous trouverez sur leur site internet (très bien fait) autant de photos que j’en ai fait. Je finirai ce petit reportage par deux visuels qui me tiennent à cœur: un passage par Jermyn Street, le paradis pour les hommes élégants et la cuisine britannique, vraiment pas mauvaise:

Dans le desordre, Turball & Asser, John Lobb, Tricker’s, Hackett, Fortnum & Mason, Ede & Ravenscroft, Trumper, Beretta, New & Lingwood, Edward Green, Hilditch & Key, Favourbrook, Cordings etc…

Fish and Chips, Sausages on mash potatoes et Kidney Pie, le nec plus ultra de la cuisine anglaise, avec une half pint de Guiness (parcequ’il faut être modéré): parfait!

J’espère que ce bref aperçu du Londres Gentlemen vous aura plu. J’ai tenté de photographier les ateliers le plus clairement possible, pour vous rendre compte de l’admirable travail de patience qui s’y réalise quotidiennement depuis presque 200 ans maintenant pour certains!

Julien Scavini

Petit délai

Bonjour,

vous vous demandez certainement pourquoi il n’y a pas eu de publication lundi soir (jour que je consacre à cette activité) et vous avez raison, mais pourquoi! Figurez vous que j’étais en déplacement à Londres -capitale ô combien importante aux yeux des tailleurs- avec mon école d’apiéceur pour visiter notamment la célèbre Savile Row!

Je prends le temps d’organiser mes photos et vous poste le billet aussi vite que possible!

Par ailleurs, notez dans vos agendas que l’Association de Formation Tailleurs (AFT) fera portes ouvertes. Les lundi 15, mardi 16 et mercredi 17 mars 2010, l’Association Formation Tailleur ouvre ses portes de 10h à 18h. Exceptionnellement, cette année, vous pourrez découvrir, outre le métier de tailleur sur mesure pour homme, plusieurs autres métiers artisanaux liés au secteur de la mode (couturier, bottier, chapelier, entre autres). En effet, le 15 mars 2010, cela fera exactement 5 ans que l’AFT existe, occasion de fêter dignement cet événement et célébrer l’artisanat d’art de la mode en général. Je vous invite donc à venir fêter cet anniversaire avec nous lors de nos Journées Portes Ouvertes.

A Baskerville

L’avalanche de sports olympiques à la télévision m’a poussé à déserter France 3 qui ne diffuse plus l’inspecteur Barnaby ces temps-ci et à me réfugier sur le câble, et notamment sur Paris Première qui programmait en février un cycle Sherlock Holmes. Nous avons évidemment eu le droit au Chien des Baskerville, dans une adaptation miteuse. Mais cela m’a rappelé l’excellent opus réalisé par les productions Hammer en 1959. Penchons nous ce soir sur cette réalisation.

Connu pour ses collections de films d’épouvantes, la société Hammer mit aux commandes le réalisateur Terence Fisher pour l’adaptation cinématographique de la plus célèbre œuvre de Sir Arthur Conan Doyle. Tourné au royaume-uni et notamment dans le Surrey, il fut brillamment mis en scène, avec soin et dans les détails. La distribution est également notable avec Peter Cushing dans le rôle de Sherlock Holmes et André Morell dans celui du célèbre docteur Watson. Notons également la présence à l’écran du grand Christopher Lee qui confère à Sir Baskerville un je ne sais quoi d’aristocratique.

L’intérêt des réalisations autour des histoires de Sherlock Holmes réside dans la recréation d’une époque révolue et surtout fantasmée en terme d’élégance et de décorum. Le début du siècle précédent fait l’objet de restitution souvent méticuleuses, dont l’expression ultime est le manteau à pèlerine (appelé MacFarlane) et la pipe recourbée; de même que l’ambiance belle époque, ses minuscules machines à vapeurs et ses véhicules hippomobiles. D’excellentes séries télévisées ont recréé ces temps passés, et aussi certains films, avec plus ou moins d’authenticité.

Même si elle a vieilli, l’adaptation de la Hammer propose dans tous les domaines une vision clair et précise du roman. La lande est parfaitement restituée, avec sa brume et ses mystères à la limite du surnaturel; et les intérieurs, pour la plupart (je pense notamment au presbytère du vicaire) sont tout à fait charmants dans leur cosyness. Pour les costumes, Molly Arbuthnot a fait des propositions convaincantes en terme d’élégance campagnarde. Voyez plutôt:

Dans l’ordre, le docteur Watson porte un complet à veste Norfolk typique. Cette pièce tailleur est l’expression par excellence du vestiaire extramuros. Ses larges poches plaquées à soufflets sont retenues par des bretelles intégrées qui meurent dans les plaques d’épaules. Il s’agit d’un veston très résistant, dont le dos est souvent pourvu de repli d’aisance. Le docteur porte également une chemise à col à pointes rondes.

Holmes quant à lui porte une curieuse veste, à mi chemin entre la Norfolk et la classique à poches à rabats. Notons surtout ce long trottoir (on dit comme cela) qui borde les devants. A l’instar des autres personnages, le veston arbore quatre boutons. La chemise ne doit pas être vu de trop (elle est encore considérée comme un sous-vêtement) mais surtout il s’agit d’avoir chaud, sur la lande de Baskerville et ailleurs. L’un des traits notables de Holmes est aussi ce nœud papillon engoncé sous le col de la chemise et la casquette à double rabats, autrement appelé deerstalker à oreillettes. Si son port en ville est hilarant, il n’en demeure pas moins un excellent moyen de se couvrir les oreilles de la bise.

Enfin sir Baskerville arbore dans le film une tenue délicieusement désuette, à savoir une hunting jacket. Plus précisément, il s’agit d’une veste de cheval dont la réalisation est un chef d’œuvre tailleur: la pièce à taille. A la différence d’une veste traditionnelle, la pièce à taille possède une couture horizontale à la taille qui meure dans le dos au niveau de boutons et d’une longue fente centrale (à l’instar des jaquettes et queues de pie). Cela confère à la veste un tombé plus flottant avec une jupe et des basques évasés.  Il complète l’ensemble avec un jodhpur en cavalry twill à bas volet et un gilet croisé.

Dans tous les cas, Le Chien des Baskerville dans cette adaptation reste un must-see sartorial, bien loin du vulgaire épisode actuellement au cinéma. Chaque détail peut-être analysé, de quoi compenser évidemment, l’intrigue et l’épouvante depuis longtemps éventées!

Une histoire de cintrage

L’une des esthétiques principales que nous présentent les magasines de mode masculine est le cintrage quasi systématique des vestes, souvent aidé par des pinces disposées dans le dos des mannequins. Certains voient dans cette démarche une féminisation des coupes sur le chemin de l’androginité, d’autres y voient le diable ‘Slimane’, mais tentons ce soir d’être objectif.

Le grand tailleur Rousseau à Paris avait une habitude lors des essayages: il pointait du doigt la veste à la perpendiculaire du corps pour chercher l’aisance, et disait régulièrement, comme une sorte d’adage qu’il fallait toucher tout de suite pour y être! Cette idée est représentative d’une bonne démarche de coupe.  L’aisance doit être prise en compte, mais il ne s’agit pas de flotter dans le veston.

L’histoire de la coupe a toujours cherché le bon compromis entre élégance et aisance, ce qui touche à des questions d’appréciation et de goût. Ces quarante dernières années ont vue des évolutions contradictoires en terme d’élégance masculine, le point culminant étant le flasque des années 80. Pour autant les bons tailleurs ont souvent eu comme préceptes de rechercher la ligne juste plus que la ligne de la mode, même si encore une fois cela renvoie à des questions d’appréciations personnelles.

La coupe cherche perpétuellement à renouveler ses codes. Les schémas ci-dessous représentent trois stades d’évolution de cette dernière. Une veste se compose principalement de deux devants, de deux petits-côtés et du dos en deux parties aussi. Sur les schémas, ils sont représentés en haut à plat. En rouge les bords qui seront piqués ensemble, en vert l’emmanchure de la manche. Donc le premier schéma représente la version de base, datée années 50. Le petit côté (celui du milieu) est relativement droit et se termine par le bas de l’emmanchure. Il se raccorde sur le devant en tangente horizontale et se raccorde sur le dos en tangente quasi verticale. Le dos est donc peu marqué par les manches.

La première proposition pourrait donc dater des années 50 (schéma 1). Souvenons nous dans les anciens magazines ou films de ces vestes taillées comme des armoires et proposant des bustes très larges, très masculins pourrait-on dire. Ces vestes étaient taillées comme des tubes, ce qui donnera d’ailleurs à Pierre Cardin l’idée de ces vestes tuyaux  à basques carrés dans les années 60/70. Nos amis grands bretons furent d’un sens les premiers à chercher le cintrage, sans pour autant modifier la coupe en profondeur (schéma 2). Le petit côté reste quasi le même. Les italiens (je généralise d’un sens, car l’histoire est bien plus complexe) sont allés plus loin en modifiant la coupe du petit côté, qui se raccorde dès lors au dos avec une pente moins importante de l’emmanchure. Cela fait reposer sur le dos une partie plus importante de l’emmanchure. Il s’agit de la démarche la plus actuelle.

Ces trois démarches proposent trois visions stylistiques différentes. La première donne une carrure (carrure en U), la deuxième un léger cintrage mais proposant toujours un dos large (carrure en V) et la troisième une silhouette très près du corps et beaucoup plus fluide. Mais si la dernière est fortement représentée dans le commerce du prêt-à-porter, un tailleur sera capable de proposer les trois suivants le ‘gabarit’ du client qu’il rencontre. Quelqu’un de fort et de carré sera parfaitement à l’aise dans la première. Une personne sportive sera plus confortablement habillée par la deuxième et enfin le drop mince et urbain sera quant à lui parfaitement à l’aise dans la troisième. Les différences apparaissent fortement sur les hanches devant et sur les épaules dos.

Voici trois exemples de coupes montrant l’infinie possibilité de l’art tailleur pour créer des silhouettes différentes loin de la standardisation industrielle. Ces trois schémas presente aussi trois histoires de la coupe et du style qu’il est innévitable de comprendre pour bien appréhender les spécificités historiques du costume masculin. Et notons enfin à quel point, pour un simple cintrage, ou plutôt une simple coupe ‘près du corps’, il aura fallu du temps pour définir et redéfinir les normes tailleurs, sans changer les fondements, mais en les améliorant, dans une démarche presque darwiniste d’évolution.

A bord de l’Orient Express (fin)

Ce soir, découvrons les trois derniers personnages masculins du film de Sydney Lumet:

  • premièrement, le comte Andrenyi (joué par le jeune -à l’époque- Michael York) qui est jeune marié avec la comtesse Eléna ou Héléna Greewood, sœur de la défunte Mrs Armstrong. Jeune diplomate, il s’habille de manière très luxueuse -nous pensons notamment à son magnifique manteau de fourrure du début du film- et pour l’occasion de dessin, en négligé d’intérieur, complet sans la veste en laine grise et foulard en ascot.
  • Comptons également Hercules Poirot, joué pour l’occasion du long métrage par Albert Finney qui signe là l’un de ses grands rôles! Nous retenons la tenue du dénouement, à savoir un costume croisé marron à rayures plus claires, porté avec un gilet, une chemise blanche et un nœud papillon à motifs painsley. La veste du croisé arbore d’ailleurs un couvre-col en velours marron clair.
  • Enfin le meurtrier (mais pas celui que l’on croit…), Samuel Ratchett (joué par Richard Widmark) qui arbore le costume typique de l’américain des années 30: le croisé noir à rayures grises.

Cette série d’article est maintenant finie, après un tour complet des personnages masculins et de leurs tenues en dessins. Si l’art costumier dans ce film n’excelle pas forcément, nous retonnons l’atmosphère homogène qui s’en dégage. Notons par exemple la forte présence de tissus à rayures et de coupes généreuses (les revers notamment) tout à fait de bon ton dans l’entre-deux guerres. Retenons aussi la justesse des propositions pour chaque classe sociale, donnant immédiatement une lisibilité à l’ensemble des ‘jurés’, comme un condensé de la société, justifiant plus ou moins moralement le sort réservé à Ratchett; les domestiques, suivant leur rang, ressemblent à des domestiques, les aristocrates de même. En revanche nous penserons à regret à la faible présence de mouchoirs de pochettes. Notons enfin que les costumes sont un savant mélange d’un style des années 30 rêvé et de la mode des années 70. Car nous le savons bien entre gentlemen, les années 30 restent une référence en terme d’élégance, mais elles sont bien souvent réinterprétés -malgré nous ou consciemment- dans un esprit plus ‘contemporain’…

L’Orient Express et son crime (MàJ 1)

Réalisé en 1974 et nommé plusieurs fois aux oscars, Le Crime de L’Orient Express a été adapté du roman éponyme d’Agatha Christie par Sydney Lumet qui a réuni pour l’occasion une belle pléiade d’acteurs, signant là l’une des adaptations les plus ambitieuses des aventures d’Hercules Poirot. Le détective belge fut joué par Albert Finney, qui donna pour l’occasion la réplique à (entres autres) Sean Connery, Lauren Bacall ou encore John Gielgud.

Ce film est remarquable à plusieurs niveaux, que ce soit de la musique (de Richard Rodney) aux décors (de Tony Walton), en passant par les costumes, (du même décorateur) l’occasion pour Stiff Collar de revenir sur cette vision des années 30. Commençons ce soir par quatre des personnages masculins secondaires:

  • Bianchi ou Blanchet (suivant la langue) d’abord (joué par Martin Balsam), qui est l’ami de Poirot et le directeur de la ligne de l’Orient Express. Il lui permet d’accéder à bord pour rentrer en France. Ce personnage arbore pendant le film un complet en prince de galles gris, additionné d’une chemise à rayures bleus et d’un nœud papillon blanc à pois bleus.
  • Cyrus Hardman ensuite (joué par Colin Blakely), ancien policier et fiancé de la nounou des Armstrong puis détective de l’agence Pinkerton, porte quant à lui une veste en gros prince de galles additionnée d’un pantalon de flanelle grise, d’un pull en jacquard et d’une chemise rose.
  • Gino Foscarelli (joué par Denis Quilley) est l’ancien chauffeur des Armstrong devenu vendeur de voitures. Il arbore, ‘en bon italien’, un costume voyant noir à rayures beiges, additionné d’un gilet gris et d’une chemise à rayure. Les revers de sa veste sont typiques de l’époque et de sa profession avec ses pointes marquées.
  • Enfin le docteur Constantine (joué par George Coulouris) est l’aide de Poirot et de Blanchet à bord du train où il effectuera l’autopsie du corps de Ratchett. Il porte un complet dont la matière reste difficile à définir, entre le pied de poule et le petit carreau.

Dans la semaine, nous étudierons le reste des personnages masculins! En attendant, régalez-vous avec le roman et son intrigue complexe où la morale le dispute au suspens 😉

Les quatre personnages que nous étudirons ce soir sont:

  • Le valet de Ratchett, le bon Bedoes et qui est joué par l’excellent John Gielgud.  Il porte pour l’occasion ce que l’on pourrait qualifier de Stroller, à savoir la version plus ‘usuelle’ de la jaquette du maître d’hôtel. Il se compose d’une veste et d’un gilet noir, d’un pantalon à rayures et d’un chemise à col cassé portée avec une cravate club.
  • Le secrétaire de Ratchett, le curieux Hector McQueen (joué par Anthony Perkins) qui arbore en bon ancien étudiant américain son blazer à écusson, additionné d’un pull jacquard et d’une cravate club. Le pantalon de flanelle complète l’ensemble d’un manière fort classique.
  • L’ami de Mary Debenham et ancien collègue de M. Armstrong est le colonel Arbuthnot (joué par  Sean Connery). Il portait pour rentrer en angleterre un complet de tweed en pied de poule avec une cravate club. Sa moustache très british convenait parfaitement à l’acteur qui plus est!
  • Enfin le conducteur du wagon-lit est le français Pierre Michel (joué par Jean-Pierre Cassel). Il arbore sa livrée noire gansé de rouge, à col officier avec beaucoup de tenue!

A lundi!

Le pantalon dépareillé

Au cours d’une visite récente dans une grande surface de l’habillement, un ami m’a demandé ce que je pensais d’un pantalon anthracite à rayures violettes vendu seul, sans veste; et je dois dire que j’ai été bien incapable de me prononcer sur le sujet: mais avec quel type de veste et dans quelle occasion un tel pantalon pourrait-être porté? De même pour nombre de références en prince de galles (très à la mode apparemment) ou à rayures multiples. Donc voici l’occasion de revenir aux fondamentaux en terme de pantalon.

Traditionnellement chez les hommes, nous avons en résumé deux tenues: le complet (de ville ou de campagne) autrement appelé costume et la tenue sport. Si la première est évidemment unie, le pantalon et la veste étant coupés dans le même drap, la seconde ouvre des possibilités infinies de combinaisons. Nous appelons habituellement et par extension vêtement de sport les vestes réalisées dans des tissus différents des étoffes de villes (plutôt bleu marine ou gris/noir, à rayures ou pas) car souvent plus épaisses et peut-être moins unis en terme de motifs. Du gros chevrons aux carreaux en passant par le glencheck plaid, le répertoire est important pour cette composition vestimentaire des instants de détente. Nous comptons également dans ce registre les blazers, droits ou croisés, même si l’assemblage est osé!

Bref, dès qu’une veste est vendue seule, elle peut être catégorisée dans les vestes de sport. C’est une appellation avant tout, ayant perdu ses origines depuis les clubs. Avec ces vestes, que portons nous en bas?

  • La première possibilité, évidemment, est le pantalon de flanelle grise (unie). Historiquement portée l’été, cette étoffe s’est rendue indispensable pour compléter les vestes aussi bien que les blazers. Il s’agit du canon de l’élégance masculine, incontournable aux quatre coins du monde occidental. La flanelle peut se présenter en plusieurs épaisseurs et diverses nuances, de l’anthracite au gris clair. Ce pantalon doit arborer un pli de repassage et peut avoir des revers;
  • Les pantalons en gros chevrons peuvent constituer une réponse ad hoc à la campagne et pourquoi pas à la ville, à vous de tenter, de même pour les pantalons en tartans.
  • Nous classerons en troisième le chino de coton, très utile et qui s’est fortement démocratisé sans être aussi vulgaire que le jean. De couleurs variées, du bleu marine au beige en passant par le blanc, il propose une lecture plus décontractée de la tenue de sport, sans son pli marqué et sa résistance accrue, notamment au lavage mécanique. Nous noterons que le cavalry twill, une forte armure de laine souvent en beige ou mastic, reste l’ancêtre toujours usité du chino.
  • Les velours côtelés constituent une importante catégorie de possibles, dans de nombreuses couleurs mais restent plutôt hivernaux, de même que les moleskines.
  • Enfin pour l’été, un nombre important de laines froides ou de laines vierges pourront compléter les vestes légères en soie ou en lin, dans des motifs souvent unis.

Voilà pour l’état des lieux des classiques possibles et qui laissent entrevoir de nombreuses variantes malgré tout, dans un cadre tenu de modèles. Pour autant je n’ai pas répondu à la question préliminaire du pantalon à rayures violettes. Car la rayure est un motif de ville par excellence, et le collisionner avec des attributs sportifs (synonyme de dépareillé donc) me pose problème. Je n’ai pas d’idée, comme pour le pantalon noir uni par exemple, à part peut-être de le completer avec une maille, pull ou cardigan, mais je n’ai jamais été un admirateur de ces pièces, à la différence des créateurs actuels appatés par les volumes à prix réduits qu’ils permettent de réaliser. Une veste coûte en effet plus chère, surtout si vous cherchez à en avoir autant que de tricots, mais l’effet est plus construit, plus recherché et nécessite un peu de goût, entre la pochette et la cravate, car oui, une cravate est toujours utile, au moins pour tenir le cou au chaud!

Le bon tweed pour les highlands

Concentrons nous ce soir sur ce vêtement, ou plutôt cette étoffe si chère aux gentlemen, qu’ils soient farmers ou urbains, le tweed!

Si l’on en croit la légende, le mot tweed proviendrait du mot tweel en scots, signifiant tissage ou tissus, et non de la rivière du même nom que les premiers marchands ont confondu à cause du fort accent des écossais. Cette matière encore très artisanale est obtenue à partir d’une laine vierge cardée, qui possède encore tous les suints, c’est-à-dire les apprêts naturels graisseux qui confèrent aux poils des qualités d’étanchéités thermique et aquatique. Cette matière simplement travaillée, est encore de temps à autres nettoyée à même les ruisseaux et teintée à l’aide de mousses et autres herbes de la lande donnant des tons naturels (verts, marrons, orangés etc…) et mats.

Tissé artisanalement dans des crofts (fermes) dans les hébrides, il sort sur des métiers à tisser en (environ) 70cm de large, ce qui oblige à en utiliser deux fois plus et peut alors avoir l’origine géographique controlée d’Harris tweed, provenant des îles Lewis ou Harris. Mais il existe une infinie variété de tweed, dont le très célèbre Donegal irlandais, connu pour son poids moyen et son effet de chiné gris, avec des pointes de couleurs. Nous noterons également l’existence du reconnu saxony tweed dont la laine provient des moutons de saxe (à l’origine).

Le tweed reste pour autant un tissus choquant pour les non-initiés à cause de son touché très rêche et de son poids souvent jugé excessif. Au premier abord, vous pourrez avoir l’impression d’un matière en spontex alourdi… Mais bien sûr, c’est nécessaire pour aller chasser, lors de parties où l’attente et la patience le disputent souvent au froid cinglant, ou encore dans des relais ne possédant qu’un chauffage succinct. Ou même lors des derniers grands froids en France, quel plaisir que de sortir son complet en tweed, qui vous procure une réelle impression de chaleur!

Le code vestimentaire autorise le tweed à la campagne et rarement en ville, bien qu’il ait fait dernièrement une apparition comme tenue de week end. Il est en revanche la marque des étudiants et professeurs et rappelons nous du cousin de Charles Ryder dans Brideshead lui conseillant le bon tweed plutôt que le costume urbain pour Oxford.

Traditionnellement, le complet en tweed comprend un veston à trois boutons (voire quatre) avec une fente dans le dos. Le cran du col n’est pas placé trop haut pour permettre de le rabattre comme un col officier en cas de vent. Une patte peut permettre éventuellement de fermer la veste autour du cou ce qui redonne à la boutonnière de revers son usage. Le gilet quant à lui possède cinq à six boutons, dont une boutonnière verticale pour la chaine de la montre, ainsi que quatre poches (du type poche poitrine ou à rabats). Il arbore également souvent des revers, à l’instar de la veste. Le pantalon est pour sa part assez serré, et non doublé au royaume uni (ce qui gratte…). Les boutons sont en cornes et non en cuir, ces derniers étant l’apanage des tailleurs américains cherchant la ‘différence’. Les tissus habituels pour la chasse sont à carreaux (pour ne pas être confondu avec la végétation) et ceux plus urbains unis.

Deux bonnes maisons proposent à Londres des complets de tweed et se nomment Bookster et Cordings. Notons également les italiens de chez Beretta dont les vestes de tweed doublées de gore-tex sont d’un grand secours sous le crachin!

Tailleurs versus stylistes

Lorsque nous feuilletons d’anciens numéros de magazines d’élégance masculine, nous pouvons être surpris par les pleines pages consacrées aux nouvelles modes des tailleurs, dessinées pour les nouvelles saisons. Ces dessins présentaient à la fois des coupes et des nouveaux tissus, en accord avec les drapiers qui renouvelaient aussi leurs étoffes. Il était ainsi possible d’admirer la nouvelle coupe estivale croisée échancrée de chez Creed ou encore la nouvelle sélection de tissus Dormeuil exclusivement pour Larsen. Les tailleurs occupaient la scène de la communication et surtout de la création, renouvelant les coupes et dreperies, bref faisant le spectacle.

Depuis 1960 à peu près, le monde textile à vu l’apparition de ces super-créateurs que sont les stylistes. Ce nouveau métier a pu voir le jour grâce à la mécanisation des moyens de productions en prêt-à-porté, développés à l’origine par l’américain Brooks Brothers pour satisfaire, évidemment, un marché en pleine croissance et surtout en pleine démocratisation.

Mes ainés ont donc assisté complaisamment à la perte de métiers ouvriers spécialisés remplacés par les stylistes. Mais évidemment, l’indice de développement des pays s’exprime au travers de la mise en avant de métiers à plus fort rendements, ceux de la créations, de la communications, bref de l’intelligence.

Mise en scène Ralph Lauren

Les tailleurs se sont fait damé le pion par les grands groupes, dont nous pouvons saluer la création, surtout lorsqu’ils sont français, je veux penser à Breuer par exemple, ou à Façonnable qui a su se hisser aux plus hauts. Ces grands groupes maîtrisent un extraordinaire système technico-industriel, pouvant gérer de A à Z la chaine de confection, de la création à la vente, domaine qui peut-être génère le plus de revenu. Les stylistes ont le beau-rôle, je les envie d’un sens: combien de temps s’écoule-t-il entre le dessin et la création du vêtement, du prototype? Je fais pas parti de ces personnes qui voient une régression de l’intelligence dans la perte des métiers anciens, fussent-ils d’arts. Car la maîtrise technique qui s’est forgée, grâce à l’ingénierie au fil des ans, est fascinante. Avez-vous vu la machine à boutonnières sur la vidéo que j’avais présenté ici? N’est-ce pas incroyable! Pour autant, prendre le temps de broder une boutonnière à la main est un vrai plaisir! Ne soyons pas nostalgiques.

Pour autant, il est triste de voir les tailleurs déserter le terrain de la communication et même de la création. Certes, l’élégance nécessite discrétion et dignité, au service d’un art du temps et de la patience. Lorsque Ralph Lauren communique allègrement sur un imaginaire perdu, magnifiquement mis en scène, tout de même, nous ne voyons pas Camps de Lucca faire mine de nouveauté. Les tailleurs alors se confinent à une niches, peu évidente, car nécessitant de maitriser toute la chaine, de la coupe à la confection. Et je suis triste de constater que des tailleurs que je côtoie quotidiennement ne cherche pas à s’interroger sur leur coupe, qui finit par dater. Je vois des cols dont les anglaises sont trop basses (à la manière des années 80) ou des coupes sans lignes… Cela ne fait pas plaisir à voir. Encore plus lorsque nous constatons que ces vénérables artisans ne s’intéressent nullement à ce qu’ils voient dans la rue, sur les affiches…

Mise en scène Cifonelli 1

Sur les blogs et sites biens informés, nous nous évertuons à prétendre que l’homme: c’est l’invariant, l’immuable. C’est à la fois vrai, à la fois faux… Et les tailleurs, suivant leur génération, sont ancrés dans des modes passées. Ceci dit, Thierry Le Luron portait en 1980 des costumes qui n’auraient pas à pâlir devant des plus belles coupes actuelles.

Nous disons également assez souvent que le tailleur n’est pas styliste et qu’il n’a pas à décider à la place de son client, qu’il est son fidèle exécutant. Cela supose de connaitre, pour le client, des visuels actuels et de les imposer, ce qui n’est pas une tâche facile (mais peut-être plus facile que de donner du goût à son tailleur… pour certains). Pour autant, il existe deux exemples qui font mentir se prétexte sur la place parisienne: Djay et Cifonelli. Si le premier peut être taxé de beau parleur et de mauvais coupeur (ça dépend des goûts), il n’en demeure pas moins reconnu, parceque précisément, il a communiqué. Idem pour Cifonelli dont le récent coup d’éclat restera marquant de l’année 2009, avec la présentation de ces vestes ‘sport’ qui lui ont permis de renouveler une clientelle vieillissante. Que ce soit dans Monsieur ou sur Parisian Gentleman, nombreux sont les commentateurs avisés qui ont trouvé un intérêt dans ces modèles (même si l’on peut soulever que les modèles les plus réussis (Cortina et Travel) sont outrageusement copiés chez Arnys, mais passons). Et je salue cette démarche qui relance l’attention portée au bel ouvrage, celui qui est durable et dont l’esthétique correspond à l’époque, sans être trop ‘mode’. Bravo donc à cette maison pour ce rigoureux travail, bien médiatisé et qui fait découvrir un métier fossilisé que beaucoup n’imaginaient plus exister.

Mise en scène Cifonelli 2

Si les tailleurs pouvaient ouvrir les yeux sur le style, et les stylistes sur un art dont ils ignorent tout (ce qui est en l’occurrence un naufrage de l’intelligence où fond et forme sont séparés), ce serait un pas immense, car aucune création, aucune innovation ne peut naître sans débats, sans échanges, sans compréhension.

Du côté du board: le stroller

S’il est une tenue aussi formelle qu’inusitée, c’est bien du stroller qu’il s’agit. Ce complément du smoking se porte le jour uniquement, et se distingue ardemment du complet de ville. Totalement tombé en disgrâce, cet ensemble n’en demeure pas moins intéressant, complétant  admirablement le vestiaire de gentlemen, pour toutes les occasions où vous souhaiterez remiser votre costume, pour un vernissage ou même le mariage d’un ami.

Il se constitue d’un veston droit à un bouton (certaines fois deux ou trois) sombre voire noir, d’un gilet, droit ou plutôt croisé en gris clair (ou coordonné sur le veston), et surtout d’un pantalon à rayures, du même type que celui que l’on porte avec la jaquette. Il partage d’ailleurs ces codes avec le morning coat, à la différence que l’habit à basques longues est remplacé par une veste courte.

Ce vêtement a eu une histoire courte, notamment chez nos amis grands bretons où il est appelé Black Lounge, ne trompant pas sur sa couleur. Les américains qui le nomment stroller ont véritablement fait perdurer son usage, comme les japonnais pour qui le director’s suit représente l’élégance suprême des membres de conseils d’administration. Quant à nos amis germaniques, l’ancien chancellier Gustav Stresemann a donné son nom à cette version plus pratique du morning coat.

L’association du veston droit avec le pantalon formel à rayures constitue le stroller. Son usage diurne comme tenue semi-formelle a pris le pas de nos jours sur son ancien usage par les majordomes et autres employés de direction. Interressant pour changer du costume, n’est-il pas?