La pattemouille

L’entretien d’un costume est une chose délicate qu’il ne faut pas traiter à la légère. Une laine bien entretenue durera, c’est là le point principal. Mais évidemment, les traitements différeront entre un costume thermocollé et un entoilé, surtout grande-mesure.

Le point principal est de s’occuper régulièrement et simplement de son costume ou de sa veste. Après une journée et de retour chez soi, je conseille de retirer le pantalon pour passer quelques chose de différents (un jogging de coton? :-)). Laissez reposer le lainage, comme vos chaussures en cuir qui doivent impérativement être garnies d’embauchoirs. Un valet de chambre en bois représente le nec-plus-ultra du confort pour vos habits. La veste sur son cintre pour galber les épaules et faire retomber la vapeur, le pantalon dans la presse pour faire disparaitre les plis de genoux.

Vous complèterez avec un petit coup de brosse pour enlever la poussière avant de ranger l’ensemble sur un cintre dans la penderie. Avec au minimum un costume par jour ouvré, la rotation est efficace. Plus vous aurez de costumes, moins ils s’useront! Idem pour les souliers (en fait, les plus riches sont d’une certaine manière économes sur ce poste de dépense…). Dans l’armoire (ou le placard), certains aiment les housses données par la boutique : uniquement pour les longs repos de contre-saison et pour y placer de l’anti-mite.

Pour le grand nettoyage, la chose de complique. Les grands tailleurs du ‘bespoke’ demandent souvent à leurs clients de rapporter les vêtements pour nettoyage. Le traitement commence par la brosse, puis la brosse humide. Ensuite la fameuse pattemouille entre en jeux. Cette fameuse pièce de tissu des tailleurs est généralement faite d’un grand bout de lainage doublé de coton. La laine va contre la laine. La patte-sèche, appliquée contre la veste est alors humectée et devient pattemouille. Il s’agit de commencer par l’intérieur en doublure, en particulier aux aisselles. Un peu de vapeur pour chasser les résidus n’est pas un mal. Puis côté lainage, la patience est de mise. Comptez une petite heure pour une veste. Celle-ci doit d’ailleurs être disposée sur un coussin tailleur ou œuf, qui est une sorte de grosse masse  rembourrée un peu gauche pour donner le galbe au veston pendant le repassage. On pose la patte-sèche, on mouille, on sèche. Cela fixe les fibres de laine en même temps que la saleté passe dans la pattemouille. Vous pouvez essayer si cela vous amuse. Attention à la vapeur dans ce cas. Les tailleurs font rentrer certains ‘trop pleins’ de laine appelés ’embus’ grâce au poids et à la chaleur du fer tailleur que la vapeur fait ressortir, créant des boursouflures, notamment sur le col.

En moyenne, un costume grande mesure doit être nettoyé une à deux fois l’an. Cela est permis par le grand nombre de pièces qu’ont les élégants assez fortunés pour ce type de service. Le pantalon un peu plus, qui lui est plus facilement rapportable au pressing.

Un costume thermocollé peut subir exactement le même processus. C’est d’ailleurs plutôt conseillé. Non pas que le nettoyage à sec soit particulièrement mauvais (quoiqu’à force, cela abime un peu les laines), mais plutôt le repassage qui est effectué à la vapeur. Celle-ci, par effet mécanique (la puissance du jet et aussi la forte chaleur) va décoller les toiles en quelques mois voire quelques années suivant votre rythme. Mais si vous y allez quatre fois par an, cela devrait tenir très bien le choc. Les pantalons eux peuvent subir un traitement maison. Je n’hésite pas à mettre les miens dans la machine, en cycle laine 10°c. Les fabricants d’électro-ménager ont fait tout de même de gros progrès, et cela ne détruira pas un pantalon. En revanche, vous aurez fort-à-faire avec le repassage, d’ailleurs toujours à la pattemouille pour prévenir le lustrage (effet de laine qui brille à cause de la chaleur). Sinon, si vous ne voulez pas mettre votre pantalon dans un tambour, vous pouvez intégralement le passer sous la pattemouille, ce qui est déjà un excellent nettoyage.

Enfin, il existe un nouveau procédé dans les pressings pour remplacer le perchloroéthylène (solvant) dans les nettoyages à sec qui consiste à utiliser du silicone… Pas eu de retour de cette technologie encore, même si ces techniques me laisse songeur. Patrick Nègre, Pdg d’Universal Music est un des investisseurs des ‘green pressing’, quand on voit ce qu’il porte…

Julien Scavini

Boutiques italiennes

Une fois n’est pas coutume, l’article est photographique ce jour. J’étais en fin de semaine en Italie, dans une ville moyenne des Dolomites pour mettre l’avant dernière main à mon projet. L’occasion de faire un tour nocturne dans la ville et d’être étonné par la qualité des boutiques pour homme. Voici les photos, uniquement des revendeurs indépendants. J’ai laissé de côté les boutiques de grands groupes, comme Trussardi ou Calvin Klein. Figurent donc seulement les vitrines des magasins de vêtements classiques (hors sportwear et vêtements techniques) ; de toutes les vitrines que j’ai pu voir (7 échoppes dans le centre ville). Je reste bouche bée devant la qualité des produits et l’excellence de leur présentation, sobrement, efficacement. On sent qu’ils ont lu Apparel Arts, ce fameux magazine qui éduquait les boutiquiers.

Commençons par la première, vendant entre-autres de magnifiques costumes de marque Kiton et St Andrews (un des plus grands façonniers italiens, pour 950€ en solde) :

La suivante, un chouillat plus contemporaine, mais efficace également. Notons toujours les étiquettes de prix directement sur les vêtements :

La quatrième. Nous sommes dans un même rayon de 50m depuis le début. Très classique, pour un prix modéré ici (350€ la veste) :

Encore 50m plus loin (la densité de tels commerces est incroyable pour une ville moyenne), une fastueuse maison, qui distribue des souliers Tricker’s :

Plus loin, c’est au tour des chemises sur mesure :

Puis, d’une autre boutique de vêtement masculin/féminin à la rencontre entre classique et sportwear :Et enfin :

Quel étonnement de trouver à chaque coin de rue une nouvelle boutique de vêtements masculins, et plus encore quel émerveillement de constater la qualité visuel de l’ensemble. Difficile de trouver un équivalent en France et même au Royaume-Uni. Les italiens sont passés maître dans la démarche personnelle qu’est l’habillement. Ceci-dit, ils y mettent le prix. Non pas que les prix généraux soient plus hauts qu’en France, mais plutôt que de nombreuses boutiques proposent des produits nettement plus chers, mais de qualité !

Julien Scavini

Brooks Brothers

L’univers du vêtement masculin est maintenant englué dans la mode. La mode masculine est partout! Paris en est même la capitale d’après le Figaro Magazine. J’estimais plus pour ma part le Pitti Uomo… Le plus effrayant est peut-être la capacité des maisons ‘traditionnelles’ à se couler dans le moule du bouleversement permanent. J’estimais beaucoup la maison Hackett. Force est de constater que l’acharnement commercial qu’elle manifeste va à l’encontre de son message initial: qualité et ‘humeur’ britannique, c’est à dire calme, flegme et dignité. On y trouve plus que de la camelote.

J’ai alors cherché une autre maison ‘grande marque’ et me suis intéressé à Brooks Brothers, et force est de constater que je n’en démords plus! I say, what a insteresting brand it is! Située à Paris au 372, rue St Honoré, face au futur palace Mandarin Oriental, elle tient la dragée haute à toutes ces marques vulgaires qui ont envahi ce shopping mile des plus renommés!

Brooks Brothers n’est pas une marque anglaise, bien qu’elle en ait beaucoup de marqueurs. Vieille de près de 183 ans, elle fut fondée à New York et a habillé quasiment tous les présidents américains. Plus qu’une maison, il est possible de parler d’institution pour la décrire, institution fortement enracinée au cœur de la bonne société de la côte Est. Brooks Brothers est le fournisseur de toutes les familles que l’on pourrait qualifier d’aristocratie américaine.  Ralph Lauren, qui s’appellait alors Ralph Lifschitz y travailla avant de fonder les cravates Polo.

Son esthétique discrète est au service des hommes, des garçonnets mais également de la gent féminine. Chez Brooks, vous pourrez vous habiller de la tête aux pieds. Le costume trois boutons, ou sack suit, est le plus classique du monde et une référence de très bonne facture. Vous y achèterez aussi les chemises, avec une prime pour le fameux modèle ’bouton down’. Chaussettes, caleçons, chemises de nuit, chapeaux, maroquineries et accessoires s’y trouvent aussi. La célèbre maison Alden pourvoit quant à elle aux souliers. Chez Brooks, j’aime aussi et surtout la capacité à proposer des produits de toutes les gammes. A la différence des marques précédemment citées où tout est cher, trop cher. Vous trouverez en effet des vestes aussi bien à 350€ qu’à 800€. Suivant votre budget et vos envies, vous trouverez votre bonheur, surtout en solde (entre 30 et 60% dès le premier jour). L’enseigne à Paris propose également un service de chemises  et de costumes sur mesure de bonne facture. Les produits viennent à la fois d’Amérique, d’Angleterre ou d’Italie. Et fin du fin, ayez confiance en une maison qui propose des jaquettes ET des queues de pie. On en achète jamais, mais cela signe la présence d’un esprit supérieur entre les murs: le temps de l’élégance.

Enfin, Brooks Brothers propose la plus belle gamme (classique à prix modéré) de cravates et de nœuds papillons que je connaisse. Les ‘Rep Ties’ comme ils les appellent ont été importées des ‘Regimental stripes’ anglaises, en inversant le sens de la diagonale. Et leurs motifs colorés sont extrêmement reconnaissables! Songez aux nœuds papillons à nouer soi même, qui à 48€ sont parfaits! C’est mon repère! Car en vérité je vous le dis: fuyez ces grandes marques commerciales qui chaque saison jettent le bébé avec l’eau du bain. L’élégance masculine est faite de temps et de patience, non de renouvellement annuel. Aimez les marques où rien ne change, où d’une année à l’autre vous retrouvez la même sobriété, la même simplicité; c’est le cas ici.

Julien Scavini

N’hésitez pas à vous perdre sur le site internet de e-commerce, vous pouvez tout voir!

Une veste de chasse

L’heure n’est pas au repos, et malgré la récente publication de mon travail ici en page 44 de Monsieur Décembre-Janvier, mon but n’est pas le journalisme et reste toujours de confection de sympathiques vestons! Je viens de livrer à un ami une veste de chasse, prototype de coupe et de finitions de mon projet professionnel.

Le ‘client’ voulait une veste trois boutons, plus un derrière le revers, avec trois poches plaquées à pli creux, des boutons recouverts, une martingale dos et deux fentes d’aisance. Le tissu m’a été apporté, il s’agit d’un whipcord de chez Marling & Evans, plutôt clair, et la personne a préféré travailler l’envers de ce tissu, plus foncé. La serge est donc inversée par rapport à la normal, mais qu’importe. Pour la doublure et suivant mon projet, j’ai choisi un ponge de soie orangé, très fin et doux. Commençons le tour d’horizon par le devant gauche, endroit, puis envers, puis envers avec la garniture et enfin avec la garniture montée, dans laquelle se trouve une poche portefeuille et une poche stylo. Je confesse une toile réalisée machine (en bleu):

Ensuite, les doublures. A gauche également, j’ai décidé de réaliser une variante de la poche goutte d’eau pour mon plaisir, avec la forme de la craie tailleur. L’iphone rentre tranquillement dedans. Ensuite ces doublure sont posées et rapportées à la main, avec un petit empiècement en haut. Cette forme de mise en place de la poche portefeuille dans le tissu allant vers l’emmanchure est une des versions de ‘l’encadrement tailleur’:
Le col ensuite, piquoté puis travaillé au fer pour l’arrondir (par étirement du feutre et de la toile de lin), pour le quatrième et dernier essayage. Pour l’occasion et comme je tâtonne un peu, je préfère couper une fausse manche dans un autre tissu, pour déjà bien doser la coupe et ensuite le placement de l’embu. Je peux alors couper la manche définitive, en étant sûr de la longueur et du tour d’emmanchure:

Quelques vues des finitions: boutonnière milanaise au point perlé, avec œillet pour le bouton de croisure; pose de l’étiquette et de la mignonnette des manches (verte évidemment) et vue du feutre posé et du bouton en bois brulé. J’aime vraiment les boutons en bois pour les finitions intérieures, c’est très joli, surtout sur fond de soie.

Enfin, pose des boutons recouverts (merci à Marc Guyot pour cette re-trouvaille). Le port est correct. Le dos parfaitement nettoyé et les soufflets du bord du dos n’ouvrent pas (ce qui me faisait peur). Vous pouvez voir la martingale en milieu dos. Les bas de manche ont été traité à la manière tailleur, avec un petit ajout de feutre à l’intérieur (petite photo).

Au final je suis plutôt content, le projet n’était pas gagné d’avance! (en dehors d’un brin de pli qui se présente malencontreusement à l’épaule). L’idée était surtout de valider une coupe (basque arrondies, revers cranté sport placé correctement pour pouvoir refermer la veste et harmonie générale de l’ensemble, plutôt classique.

Julien Scavini

L’épaule Cifonelli

Ce soir, étudions de près la structure de l’emmanchure et de l’épaule, et plus précisément la plus reconnue des combinaisons sous le nom d’épaule Cifonelli.

Le plus difficile dans la confection d’une veste est la pose des manches et la réussite du complexe: col-épaule-emmanchure. Ce n’est pas un hasard si en atelier, cette tâche échappe à l’ouvrier-apiéceur, étant de la responsabilité directe du tailleur. Commençons par étudier de manière simple la structure  (en coupe) d’une emmanchure: à gauche, montage classique (anglaise) et à droite montage dit à l’italienne.

En noir apparait le tissu du veston. En gris la cigarette (mince bande de tissu et de toile tailleur en biais) très ‘ressort’ qui sert à repousser le volume de la manche. En rouge la piqure machine. En vert un point main invisible. En violet un point perdu visible En orange l’épaulette fixée sur la toile tailleur qui recouvre le devant du veston. En bleu la doublure. Comme vous le constatez, le principe n’est pas du tout le même. L’épaule classique s’épanche avec volume alors que l’italienne est à couture ‘couchée’ surpiquée. Pour obtenir l’effet de la manche classique, il convient de recourir à une astuce de coupe:Cette astuce fort complexe à maitriser consiste à donner à la manche un périmètre supérieur à l’emmanchure comme le montre le différentiel entre le tracé rouge et la manche (entre 5 et 18cm de plus, sur en moyenne 60cm). Toute la complexité est alors de repousser (suivant la flèche grise) de la laine (avec le bâti et le fer chaud) sur elle-même, à la comprimer petit à petit pour faire coïncider les mesures. Une belle tête de manche se formera alors avec du volume; volume mis en évidence par le travail de la cigarette qui le repousse. Ce travail demande de la patience et du doigté, autant à la coupe qu’au montage, et constitue l’ultime étape du savoir-faire tailleur, bien plus complexe que le montage italien qui consiste à basculer la couture sans rentrer un surplus de laine. L’épaule Cifonelli commence ici, avec un maximum de longueur en plus suivant le tissu. Les laines fines et sèches permettent de rentrer peu de matière, mais les tweed peuvent pas exemple encaisser 16cm, ce qui est extrêmement important. C’est ici aussi que se joue la différence entre artisanat et industrie. Ces derniers, mêmes équipées des dernières machines à coudre à air comprimé ne peuvent rentrer que quelques centimètres à peine.

Ensuite vient le travail non plus sur l’emmanchure, mais sur l’épaule elle-même et sa couture. La encore le travail au fer chaud est important. Comme montré sur le schéma ci-dessous, à la coupe, on taille différemment le haut du dos et le haut du devant (flèche grise). La couture dos fait souvent un pouce de plus que le devant. Il consiste alors à rentrer ce surplus. Chez Cifonelli, c’est au moins 3cm qui sont repoussés sur le dos. Cette ‘souplesse’ ne bouge plus sur la piqure même d’épaule. En revanche, dans le haut du dos, elle se libère (vibration grise en dessous) et donne au dos du galbe pour les omoplates.Cet ’embu’ (voilà la vrai terme pour désigner de la laine rentrée, compressée au fer) a aussi un effet direct sur la tête de manche, qu’il repousse vers l’avant du veston (ce qui donne de l’aisance pour les mouvements de bras ramenés vers le corps). L’épaule Cifonelli est donc une conjonction de deux faits: une tête de manche avec beaucoup d’embu et une couture d’épaule dos avec également de l’embu, plus que les autres tailleurs. L’effet est immédiatement visible. Ce dessin sus-visé essaye d »exprimer ce fait, avec caricature:A gauche, une emmanchure classique, avec un ressaut peu marqué et à droite l’épaulé Cifonelli, très proéminent, signant immédiatement une confection artisanale, que les tailleurs se faisaient (et font toujours) un devoir de perpétuer (dans un moindre mesure que Cifonelli), comme Guilson ou Gonzales. Si l’esthétique est toujours une question d’appréciation personnelle, le fait est qu’il faut de la patience et de l’expérience pour arriver à un tel résultat, et ça au fond, c’est le plus important: la maestria de l’homme!

NB: mais attention, l’épaule Cifonelli est une épaule anglaise! C’est une épaule anglaise avec beaucoup de volume, tout simplement!!! L’épaule italienne ou napolitaine (d’ailleurs il en existe beaucoup de variantes) n’est pas exécutée classiquement par les tailleurs de Paris, à moins que vous leur demandiez. Après Canali je crois la fait en demi-mesure.

Julien Scavini

Visite chez Stark & Sons

La semaine dernière, j’ai eu le privilège de visiter le célèbre tailleur Stark & Sons, installé depuis 1910 au 16, rue de la Paix — adresse prestigieuse s’il en est. Le tailleur Cristiani occupait également le numéro 2.

Commençons la visite depuis la rue afin de mieux saisir l’importance de l’espace occupé par la maison Stark.

Au premier étage de ce bel immeuble, situé dans l’une des artères les plus fréquentées de Paris, un premier salon permet de découvrir les tissus ainsi qu’une sélection de prêt-à-porter. Au centre trône la liasse éditée par Dormeuil pour commémorer les cent ans de cette illustre maison.

Les cabines d’essayage s’étendent sur deux pièces. Dans la première se trouve l’imposant bureau des prises de commande. Juste derrière, une pièce plus intime présente du prêt-à-porter, notamment des manteaux et des blousons en peau.

Stark & Sons est l’habilleur officiel des académiciens, mais aussi des agents du ministère de l’Intérieur et du corps préfectoral. La maison vêt également d’éminentes personnalités à travers le monde.

À propos des queues-de-pie des académiciens, il faut savoir qu’elles sont intégralement brodées à la main. Chaque habit requiert près de six cents heures de broderie : des fils de soie sont minutieusement disposés sur de petits cartons découpés en forme de feuilles ou d’olives, ou encore sur du câblé de soie. Les motifs sont d’abord dessinés sur une carte de papier placée au revers du tissu. C’est là que l’on réalise les « propretés », afin que l’envers soit d’une netteté irréprochable.

Quelle chance : un habit est actuellement en cours de réalisation ! Rare occasion d’admirer un tel ouvrage en dehors des couloirs de l’Académie. Observez la finesse des détails et l’harmonie de la coupe.

À l’atelier, de nombreux vestons plus classiques sont également à l’apiéçage. Un peu à l’écart, la salle de coupe déploie ses grandes tables sur lesquelles s’étendent les laizes de tissu.

Ce court reportage touche à sa fin. Je ne saurais trop vous encourager à parler de cette maison et, pourquoi pas, à lui rendre visite : Alain Stark est un homme d’une grande courtoisie. Il me semble d’ailleurs que le forum De Pied En Cap y organise prochainement une visite.

 

 

 

Diverses méthodes d’entoilage

Essayons ce soir d’y voir plus clair dans les dénominations quelques fois trompeuses des vendeurs de prêt à porter et autres confectionneurs de semi-mesure à propos de leurs méthodes d’entoilage. Je voyais récemment sur le site de Cape Cod une gamme de prix comprenant des costumes ‘demi-mesure’ et ‘sur-mesure’. Si je doute franchement du fait que le tenancier propose un tel service (au sens de la loi, ‘sur mesure’ signifie trois essayages et une fabrication à la main et un atelier artisanal et géographiquement proche), ces deux catégories reprennent les anciennes dénominations de son site à savoir confection semi-traditionnelle et traditionnelle, bien plus intéressante en ce qui nous concerne. Que signifie ces deux termes?

Reprenons du début. Pour fabriquer un costume, que ce soit en confection ou en grande mesure, il faut disposer contre le lainage du devant de la veste, une toile de corps (ou toile tailleur), faire un entoilé. Cette toile (2), traditionnellement en laine grossière spécialement tissée pour cet usage, permet de rigidifier les deux devants, de leurs donner du corps et de la structure. Sur cette toile, qui va de l’épaule au bas de veste reposent: les épaulettes, les plastrons de poitrine, les revers, les poches etc… Cette toile est l’armature du veston. Appliquer celle-ci est une étape délicate, particulièrement sur les tissus à rayures, que l’on appelle ‘mise sur toile’.

Le plus courant dans le commerce est de sauter cette étape en thermocollant l’ensemble du devant (de coutures à coutures), y compris le revers, avec une toile thermocollante (1). Cette fine résille, souvent synthétique, est enduite de résines qui fondent sous l’effet d’une presse chauffante (ou d’un fer à repasser) pour adhérer au lainage. C’est une méthode rapide, mais qui ne dure pas dans le temps, la toile se décollant à la suite des différents lavages et surtout de la vapeur qui font pocher le tissu (apparition de bulles sous le lainage). Ce premier schéma illustre l’endroit d’une veste (devant+petit côté avec poches) et son envers thermocollé.

La deuxième méthode (ci dessous à gauche) qui est la plus courante chez les confectionneurs de demi-mesure haut de gamme est l’entoilé semi-traditionnel. Il consiste à créer un vrai plastron (3), avec diverses couches, comme le bougran ou le crin de cheval, sur la toile de corps. Mais il s’agit d’une toile particulière, enduite en bas de la veste et aux revers de résines thermocollantes (5). Les plastrons sont donc flottants, comme en grande mesure, mais le reste adhère au lainage, et le solidarise. C’est une méthode que je n’aime pas beaucoup mais qui est pourtant récurrente, les industriels maitrisant très bien le processus. La plupart du temps qui plus est, il n’y a même pas de toile de corps et les plastrons sont placés au dessus de la résille thermocollante qui couvre tout le devant. C’est le cas de pratiquement tous les costumes en prêt à porter haut de gamme en dessous de 1200€.

Enfin, la troisième méthode (ci dessus à droite), la plus chic, celle qui est quelque fois appelée ‘confection traditionnelle’, utilise une toile de corps, sur laquelle sont aussi additionnés des plastrons et qui est flottante jusqu’en bas. Dans cette technique, les revers sont brochés avec des fils aux points de chevrons (et non thermocollés) avec une machine appelée Strobel (4). C’est la méthode la plus durable, que peu d’usines réalisent bien que la demande soit de plus en plus importante. Ces pièces sont coûteuses à réaliser, et donc à acheter, mais durent plus longtemps. C’est ce qui se rapproche le plus de la grande mesure traditionnel, le terme étant ici plus adéquat.

Vous comprenez dès lors la jungle qui entoure toutes les dénominations commerciales et qui n’ont souvent qu’un seul but: se faire passer pour de la grande mesure, ou bespoke. Si toutes ces méthodes sont honnêtes et répondent à divers besoins, notamment en terme de coût, il convient de faire nettement la différence entre appellations. Le consommateur se doit d’être expert pour déjouer les tours marketings, internet est là pour ça!

MàJ: j’y repense, il existe aussi une offre de semi-entoilé (càd bas de veste thermocollé) avec des revers brochés au fils… C’est une option assez intéressante et plutôt répandue encore une fois, notamment par les maisons de demi-mesure qui se targuent d’avoir des revers qui ‘roulent’. Tout dépend de l’industriel qui est derrière…

Julien Scavini