La chemise, petites règles simples

Quelle chemise, avec quel costume. Telle sera la question du jour, dans la continuité de l’article de la semaine dernière.

L’accord d’une chemise – et de son motif – avec un costume, ou une veste – et de son motif – est un petit travail en soi. A priori, cette recherche esthétique est assez simple, et le bon sens souvent est plus utile que n’importe qu’elle règle. Mais évoquer ces dernières n’est pas superflu tant il est fréquent de voir des contresens formels. Le résultat immédiat est l’inesthétisme.

Rappelons des évidences. Un tissu de chemise, en coton, en lin et coton, ou parfois en soie, peut être uni, à rayures ou à carreaux (et ces dérivés comme le pied de poule ou le vichy). Ces motifs peuvent être plus ou moins visibles, le trait plus ou moins ‘gras’, le blanc plus ou moins dominant.

Commençons par les tenues de ville, coloris bleu marine ou gris, dans un premier temps. Avec une veste (ou un costume) unie, vous avez le choix : chemise unie, à rayures ou à carreaux. Le deux premiers choix sont les plus évidents. Du point de vue anglais classique, le carreau semble quelque chose de bien moins formel, donc de moins idéal pour une mise urbaine, de travail. Je privilégierai donc l’uni ou la rayure même si j’apporte au niveau du schéma une petite contradiction. A ce niveau, nous pouvons trouver les rayures fines, les rayures bâtons, les rayures multiples. La demi-lune des associations reprend les accords possibles en vous proposant des cravates.

Dans les bleus premièrement :

Puis dans les gris :Notons que les tissus dessinés ci-dessus sont à blanc dominant. C’est la plus classique des voies. De même, il sera possible d’associer quasiment toutes les couleurs de chemises avec des costumes unis bleu ou gris (avec toutes les nuances possibles). C’est la simplicité même. En ce qui concerne les cravates, c’est très simple. Les motifs peuvent être variés : club, pois, cachemire, uni, grenadines, tricots etc…

Voyons maintenant, avec des tissus de chemises un peu plus sport l’effet produit. Ici les motifs sont un peu plus ‘gras’, un peu plus visibles.

Passons maintenant aux costumes à rayures, rayures tennis d’abord (traduction de pin stripes), qui sont des rayures fines mais très visibles la plupart du temps. Maintenant que nous sommes en présence de rayures, il sera impossible – pour le goût classique – d’arborer une chemise à carreaux. L’accord doit être logique. L’uni s’accorde de tout, et les motifs s’accordent entre eux. Simple question de logique élémentaire. Donc, avec une veste à rayures, privilégions les chemises unies ou à rayures. Mais attention, le problème se corse un petit peu, car l’échelle de la rayure de chemise doit être en adéquation avec celle de la veste. Logique. Le plus simple est d’opposer le rapport d’échelle : rayures espacées / rayures serrées et inversement, mais pas seulement. Ce serait trop simple. Nous entrons ici dans des problématiques d’esthétique et même de goût personnel. Suivre à la lettre ces principes est possible. Mais vous pouvez bien les outrepasser, tout est une question d’assurance. Regardez le duc de Windsor et ses mélanges improbables. Sur la demi-lune des associations, j’ai proposé, dans la partie droite encadrée, un tel essai stylistique, à réserver aux plus aventuriers !

Et ensuite avec un costume à rayures craies (chalk stripes), souvent des rayures un peu plus fondues :En ce qui concerne les costumes à rayures, vous constaterez que j’ai essayé autant que faire se peut de ne pas multiplier les rayures. Ainsi, entre une cravate club et la veste, je préférerai l’uni. Et au dessus d’une veste et d’une chemise à rayures, je mettrai plutôt une cravate unie ou à motifs géométriques ou imprimés. Question la encore de retenue : ce n’est pas la peine de multiplier les effets !

Et si vous avez un costume de ville à carreaux ? Alors vous pouvez opter soit pour une chemise à carreaux, à petits princes de galles ou à pied de poule, soit pour une unie. N’est-ce pas élémentaire mon cher Watson ? Évidement, le plus ardu est de bien mélanger les échelles, et ce n’est pas toujours chose facile. Il arrive que le matin nous n’ayons pas toute notre tête et manquions de sens commun. Cela arrive et n’est pas rédhibitoire évidemment. Ça l’est beaucoup plus dans le catalogue des marques, où les mélanges idiots sont légions.

Donc on se résume :

veste unie > chemise unie / rayée / à carreaux > cravates toutes

veste à rayures > chemise rayée > cravate à pois ou motifs divers / > chemise unie > cravate club ou à pois ou à motifs divers

veste à carreaux > chemise à carreaux > cravate à pois ou motifs divers / > chemise unie > idem. On évite le club sauf si c’est dans un cadre sportif ou loisir et que le veste est adéquate, nous verrons cela la semaine prochaine.

Julien Scavini

La chemise : questions techniques

Les lundis à venir, je vais revenir un peu aux essentiels de Stiff Collar, à savoir énoncer certaines règles de l’élégance anglaise. Nous allons étudier la chemise. Car la aussi, il existe quelques règles simples qui tiennent plus du bon sens pour accorder ses mises.

Il fut un temps – les années 50 et 60 surtout – où les hommes portaient des chemises blanches. C’était simple, efficace. Avec un complet ‘sack suit’ anthracite à petits revers et un chapeau feutre trilby, c’est l’archétype de la mode sixties. Mais voilà, la chemises blanches, à la fois ça se salit vite au col et aux poignets et c’est peut-être un peu fade. (Quoiqu’encore je trouve cela très raffiné). Alors ressurgirent les chemises colorées, unies ou à motif.

Évoquons rapidement les armures (= la manière de tisser) des cotons pour chemises qui sont excessivement complexes, bien plus que pour les lainages à costumes. Évidemment la grande reine des cotonnades est la popeline, que l’on peut trouver teinte en pièce (donc très unie) ou teinte aux fils (donc un fils à fils). La grande caractéristique de la popeline est d’avoir plus de fils en chaine qu’en trame. Je rappelle que les fils de chaine sont ceux qui sont tendus sur le métier à tisser et que ceux en trame sont mis en place par la navette. Cette caractéristique a son utilité pour ‘fabriquer’ des rayures, les rayures étant la chaine.

Évoquons aussi le titrage des matières, un point plus intéressant. S’il est utile de comparer les tissus par leurs grammages relatifs les uns aux autres (entre 120gr/m et 185gr/m pour des tissus toutes saisons), il est bon aussi de regarder la qualité des fils. Comme pour les lainages où l’on trouve les termes super 100’s. Ainsi en chemise, il existe des fils de finesses variables (finesse de 30, 40, 50 voire 120, 170 etc). Plus le nombre est grand, plus la fibre est fine, soyeuse. Ensuite, les fils tirés de ces fibres sont :

– soit utilisés tel quel pour le tissage, on parle alors par exemple de 40/1 (on prononce 40 à 1)

– soit retissés par deux pour donner un fil plus épais, on parle alors de double retors, par exemple 40/2 (on prononce 40/2).

Évidemment, un 170/2 est un tissu de grande qualité, vous vous en doutez : fibre très fine et fil doublé pour plus de solidité. Ceci dit, attention, il est des mauvaises qualités qui se font passer pour de très bonnes, et qui proposent certes un fil 120/2 en chaine, mais un fil de 120/1 ou pire, 70/1 en trame… Incidemment, ils ne communiquent que sur le meilleur fils passé dans la masse. A vérifier donc si les deux titrages (en chaine et en trame) sont donnés et identiques.

Il est également possible de serrer plus ou moins les fils dans le tissu. Ainsi, avec un fil double retors 140/2 par exemple, on pourra obtenir après tissage un tissu plus ou moins lourd, plus ou moins lâche, suivant l’usage et la saison. D’où l’intérêt de regarder le poids, comme pour la laine.

Viennent ensuite les origines. Les meilleurs cotons pour chemises proviennent de deux endroits dans le monde : les îles de La Barbade dont on tire les ‘Sea Island’ et les plateaux égyptiens, dont on tire les giza 32, 45, 89 etc… Ce sont des variétés de cotons différentes, comme il existe des patates BF15 ou Charlotte. Une importante catégorie de coton provient d’Amérique du nord. La variété est le Pima. Un classique chez Gap : les pulls en coton pima. Comme pour la laine, d’un même ballot de coton on peut tirer diverses qualités, suivant que l’on raffine ou pas les fibres. Ainsi dans un même ballot, on tirera des fibres longues, la meilleure qualité, achetées au prix fort, et des fibres de deuxième, troisième et quatrième catégorie. Donc dans un ballot, on peut trouver des fibres 180, 120, 80, 40 etc… soit on crée un mélange de fibres diverses, soit on ne recherche que les meilleures. Suivant les usages…

Enfin, notons qu’un tissu de chemise peut rétrécir jusqu’à 3%, ce qui est bien plus important que pour la laine. C’est pour cela que l’on achète une chemise avec un peu d’aisance. A ce propos, au niveau de l’aisance du col, il est vrai que l’on ajoute traditionnellement la valeur d’un doigt à la mesure de tour de cou. Ceci dit, attention si vous portez un nœud papillon, lorsqu’on serre celui-ci, il a tendance à écraser et donc déformer le col, d’où l’interêt de prendre un col plutôt resserré.

Je rajouterai enfin un élément important : un vendeur ne doit pas mettre son doigt entre le centimètre et votre cou lorsqu’il mesure. Car si vous mesurez votre cou et trouvez 39, vous devez acheter une chemise taille 39. Cette chemise aura en réalité un tour de cou de 40cm, car 1cm d’aisance aura été automatiquement ajouté à la coupe. Après trois lavages et un léger rétrécissement, vous approcherez de votre tour de cou. Suivez le raisonnement : si vous ajoutez la valeur d’un doigt à votre tour de cou, au lieu de 39, vous tombez sur 40cm, et une chemise taille 40 a en réalité un tour de cou de 41cm… et là, c’est trop large ! Une veste, comme une chemise, ça doit tenir son homme ; pas le laisser flotter. Ça explique peut-être pourquoi tant d’hommes ont des chemises qui baillent tant ! Ah la formation professionnelle des vendeurs ! Comme disait Pépin, bref.

La semaine prochaine, nous étudierons un peu les motifs de chemises et les bons façonniers.

Julien Scavini

Insaisissable style français, partie III

Difficile question que de mettre au jour une élégance française ou un style national. Nous l’avons vu au cours des deux dernières semaines. En France, l’une des rares pièces très répandue sur le territoire est la veste à collet montant, ou veste à col de chemise. Mais c’est un vêtement de labeur, car comme évoqué la semaine dernière, la mode de la haute société a beaucoup évolué et ne propose pas d’archétype.

Cette petite veste des campagnes semble en revanche être un classique, au moins depuis les année 1880 jusqu’aux années 60. Boutonnée jusqu’au cou pour une question de chaleur, mais ample et peu ajustée pour l’aisance au travail, elle arbore la plupart du temps un col retombant. Voyez sur cette photographie le nombre de vestes de ce genre. Croisée ou droite du reste. Vêtement du mécanicien, de l’ouvrier agricole, du gendarme même (dans une version plus stricte), du postier et d’autres agents publics, elle pourrait constituer une sorte de vêtement français. Mais un vêtement populaire, presque un signe de classe, au moins un signe d’appartenance sociale.

A l’inverse, comme évoqué au travers de l’article sur Old England, l’élite trouva sous le Second Empire une nouvelle élégance importée d’outre-manche, que l’on appela bientôt l’Anglomanie. Le frac de drap noir envahit bientôt les rues de Paris, comme celles d’autres villes européennes. Et dès lors, le style ‘à l’anglaise’ donna le ‘la’ des modes continentales.

Ce style se répandit comme une trainée de poudre. Il était pratique (une allure près du corps mais pas étriquée), rapide à confectionner (les manuels de coupe se répandait rapidement) et les étoffes faciles à dénicher (d’autant que la révolution industrielle anglaise abreuvait les comptoirs du monde en draps peu onéreux). On pourrait dire que jusqu’aux années 50, il est difficile de découvrir des lectures particulièrement nationales. Et même un peu après.

Pourrait-on par exemple dire que les croisés de Jean Gabin sont très français ?  Ou que M. de la Cheyniest interprété par Dalio dans La Règle Du Jeu n’est pas ‘à l’anglaise’ jusqu’au bout des ongles ? Il y a bien eu des tentatives de divers tailleurs pour créer des allures, mais cela tient plus des tics de langage que d’expériences sérieuses. Bien sûr de nos jours, il existe le cran parisien, que certains italiens appellent même comme cela.

En revanche, il perdure dans certaines couches de la société française des rites très à l’anglaise, d’un style si clair qu’il en devient presque plus anglais que l’original. C’est ce que j’appellerai le style Vieille France. Péjoratif pour beaucoup, il possède un vif intérêt à mes yeux. Très conservateurs, les tenanciers de ce goût poussent les codes du chic anglais dans ses derniers retranchements, avec un naturel qui fait envie. Cette notion de naturel est très important.

Évidemment, il y a quelques moyens derrière. Des moyens souvent transmis de père en fils comme le goût : souliers Crockett et Jones ou Bowen et vêtements de tailleur pour la ville (croisés sombres ou vestons droits trois boutons) et pour la campagne (pantalons de velours et vestons de tweed). Ces classiques ont même le bon goût de ne pas mélanger blazer et souliers noirs, conscients du décalage que cela produit. Car à ce moment là on est plus dans le Vieille France de mon point de vue, mais dans le petit bourgeois. On est passé d’une lecture éclairée à une lecture étriquée. Car plus qu’un style, il s’agit là d’une lecture à la française de la manière anglaise de se vêtir. Et la lecture interprète.

Y aurait-il plus avant des spécificités Vielle France ? Premièrement une attention à la coupe. Les vestons sont près du corps. Ils peuvent être défraichis ou avachis, avoir pris les galbes du corps, mais c’est une patine avant tout. Avoir une veste bien trop grande signe de toute évidence un attachement au confort petit-bourgeois (désolé de ces catégorisations à la James Darwen, mais elles clarifient les idées). Ceci n’étant pas vrai pour les grands manteaux type capotes.

Si la laine reste la matière par excellence, les coloris restent sobres. A la différence des anglais aimant taquiner le ridicule par l’usage de carreaux colorés et rayures pimpantes, l’homme Vieille France se contentera de fils à fils et autres discrets motifs, dans des bases plutôt sombres ou alors très claires pour l’été. De même pour ses tweeds, il prendra préférentiellement des unis, petits chevrons marron ou tabac, avec peu de fioritures, mais les rehaussera de velours à côtes dans des coloris réveillés !

Les chemises seront discrètes, unies ou avec de fines rayures ; des rayures ‘à la Charvet’ par exemple (assemblage d’une ou deux rayures de couleurs ou de ton différents, de largeurs et d’espacement différents, sur un fond de blanc dominant). Notons du reste dans cet article sur le style français que Charvet est le premier chemisier du monde a avoir ouvert ses portes et l’inventeur de la chemise moderne, et que les anglais chics disaient jusqu’à encore récemment non pas ‘a shirmaker’ mais ‘a chemisier’. A l’instar des américains, il me semble discerner dans les images publicitaires d’archives un intérêt français pour le col blanc, provenant d’une époque où les cols étaient durs. Et cela donne immédiatement un côté plus affecté à la mise, précisément un adjectif qui pourrait nous convenir. Nous sommes en effet à mi-chemin de l’Italie, et le côté latin transpire quelque fois sous la sobriété nordique.

Cravate enfin. L’homme Vieille France ne se passionne pas pour les modèles italiens, unis dans le bleu marine. Au contraire, il ose les rouges ternis, les oranges atténués, les verts altérés, parfois rehaussés de points et de palmettes. Il considère les imprimés comme plus raffinés que les tissés et évite les cravates clubs, sauf quand il s’y rend (Automobile Club, Traveller’s ou Jockey par exemple). La cravate Hermès avec ses myriades de petites souris ou d’éléphants constitue l’une des rares occasions d’amuser la galerie, mais uniquement à 50cm de l’objet, donc faut-il encore être du cercle rapproché pour s’en apercevoir.

Voilà pour ces quelques bribes de réponses. Il me faudra encore au moins cinquante ans de réflexion pour répondre définitivement à la question, mais alors les bouleversements auront été certainement si profonds qu’il faudra revoir l’histoire encore une fois. Que pensez-vous de cette approche finale ? J’aimerai votre avis sur cet homme ‘Vieille France’, dont le style serait savamment confis dans la marmite anglaise.

L’idée pourrait être de dessiner quelques figurines différentes des miennes, qui éclaireraient le débat. Des figurines qui ne serait ni italiennes, ni anglaises. A vous de jouer ! Faites moi passer en commentaire des liens vers des images, des matières, des tenues que je réorganiserais suivant vos directives…

Nota bene : il va s’en dire que les présentes hypothèses ne constituent que des éléments de débat. L’idée était de simplement touché du doigt l’idée d’un style vieille France revendiquée, en continuité d’un style Old England que nous admirons. Mais avec des spécificités qui seraient les nôtres…

Julien Scavini

Insaisissable style français, partie II

Pour reprendre le fil de la semaine dernière, questionnons nous sur le pourquoi d’une prédominance anglaise dans l’art du vêtement masculin. Car a priori en Europe occidentale, les traditions vestimentaires se sont toujours ressemblées d’un pays à l’autre. Inutile d’attendre le XXème siècle pour parler de mondialisation. A la Renaissance déjà, les principales cours d’Europe s’habillaient plus ou moins sur le même modèle. Il est vrai que déjà les maîtres italiens en parfums et vêtements parcouraient l’Europe du Nord pendant que peintres et bâtisseurs du Nord visitaient des ruines du Sud.

La haute bourgeoisie et l’aristocratie européenne étaient donc vêtues de manière similaire. Les lourdes étoffes – velours de soie ou de mohair, toile de lin, brocards, pashmina – étaient monnaie courante. L’arrangement était le suivant : culotte jusqu’en dessous du genoux, pourpoint, puis plus tard gilet et justaucorps. Notons que le gilet était appelé veste et se nouait par lassage dans le dos.

Les évolutions du vestiaire, donc des traditions qui s’y rattachent, demandent du temps pour se produire. Et un calme relatif. La prime alors va aux anglais. Premièrement car leur régime politique est resté d’une incroyable stabilité au cours des siècles, aidé par une monarchie parlementaire ayant su savamment allier bourgeois et aristocrates. Deuxièmement car bénéficiant d’un territoire insulaire, la question de l’invasion et des guerres de frontières ne s’est jamais vraiment posé, laissant libre cours aux développements les plus divers.

En France, la Révolution sonne le glas de l’évolution naturelle de la garde-robe masculine de la haute société. La révolution d’abord eut à cœur de mettre de nouvelles tenues à la mode. Mais précisément, ce ne fut que des modes. La rupture fut donc brutale, d’autant que le territoire était encore très hétérogène – bretons, basques, savoyards, niçois, alsaciens, etc – et donc les influences multiples. L’Allemagne n’était pas mieux, dispersée en une multitude de provinces, de royaumes et d’états prussiens. Tout comme l’Autriche Hongrie. L’ensemble du continent européen connu à partir du début du 19ème siècle une série de bouleversements et de déchirures politiques d’ampleurs. Difficile alors de rendre le cours des choses immuable et de doucement faire évoluer les traditions.

Dire que l’Angleterre est la terre des conservatismes est peu de chose. C’est son essence même. Ainsi, la décapitation de notre bon roi Louis ne marqua pas un coup brutal à la mode à la française outre-manche. Au contraire, le vestiaire évolua tranquillement. Jusqu’à l’avènement une vingtaine d’année plus tard de la mode ‘garçon d’écurie’. Comme le rapporte Farid Chenoune, cette mode instillée par le ‘beau’ Brummell vit la disparition rapide et complète des ‘atours’, c’est-à-dire de tous les passements, broderies et autres passepoils dorés au profit d’une liquette de drap : de drap de laine. Disparition brutale car excessivement formelle mais évolution douce du point de vue de la forme du vêtement même. Puis après une rapide mode du collet haut, vinrent les revers : empiècement de tissus retombant du col. Le modèle se détachait des soubresauts du continent, il devenait autonome.

En France, la haute société devait revoir ses règles vestimentaires au même rythme que les révolutions politiques. Dès lors, difficile de faire le tri naturel entre utile et agréable, ornements et fioritures… En revanche, notre pays resta de la révolution française jusqu’à au moins la moitié de la révolution industrielle, une terre agricole, provinciale, rurale. Et là, nous pouvons trouver un terreau assez conservateur.

Je pose donc comme hypothèse que cette opposition des conservatismes anglais (concernant la noblesse et la haute-bourgeoisie – appuyées sur la ruralité) et français (se distinguant par sa ruralité uniquement) révèle bien des choses. Mais il s’agira très certainement d’une vision réduite, le vêtement de labeur ne s’intéressant que peu à l’élégance. Nous continuerons la semaine prochaine alors.

Julien Scavini

Insaisissable style français, partie I

Il y a quelques mois, un lecteur m’a envoyé, suite à mon article sur le derby, une passion française, une suite de questions sur le style français. Je vous livre ici une partie de son exposé :  » je suis retombé il y a quelques jours sur l’un de vos anciens articles où vous pointiez le fait que porter des derbys à lacets plats était l’assurance de n’être pris ni pour un anglais ni pour un italien et revenait presque à défendre une sorte de « style français », pas très heureux certes et découlant plus d’un manque d’éducation que d’un véritable jugement esthétique national…

Ceci m’a amené vers cette simple question: qu’est ce qui ferait, aujourd’hui un style français? Est-il possible aujourd’hui de déterminer des caractéristiques qui, assemblées, signeraient à coup sur pour l’œil averti la provenance française de la tenue, un genre d’élégance hexagonal?

La question n’est sans aucun doute pas nouvelle, et je suppose qu’elle doit se poser à tout homme qui s’étant penché sur les subtilités du vestiaire masculin, en arrive après avoir plus ou moins repéré les différences entre les styles anglais et italiens, à se demander si le style français a bel et bien disparu à la fin du XVIIIè siècle… Toujours est-il que la réponse ne m’a pas semblé évidente et que sont nombreux autour de moi les jeunes gens au début de leur démarche qui semblent se la poser.

J’ai bien conscience qu’il y a là deux dimensions: la constatation de l’homme de la rue, qui risque de nous amener sans doute vers la terrible conclusion selon laquelle il n’y a guère de style français actuellement, ou plutôt que celui-ci n’est que l’absence d’un style britannique ou transalpin marqué, une mise fade et sans personnalité véritable, un non-style en somme… Et la préconisation du connaisseur, qui saurait trier dans les usages actuels ce qui relève d’une vraie tendance esthétique distincte et peut-être exhumer quelques éléments de tenue traditionnels que l’on aurait oubliés. C’est, vous vous en doutez, la seconde option qui m’intéresse. « 

Longue interrogation n’est-il pas, qui soulève presque autant de questions que d’ébauches de réponses.

Un style français alors ? Devrait-il d’ailleurs y avoir un style français ? Cette question d’un style nationale – nationaliste ? – est le préliminaire au débat. Car si l’on en a un, ou besoin d’un, il doit en être tout autant des belges, allemands, hollandais, tchèques et autres pays européens. Qu’en est-il justement ?

Nous savons que le style moderne que nous connaissons aujourd’hui a été savamment développé en Grande Bretagne à partir du début du 19ème siècle, pour connaître un essor sans précédent en France à partir du Second Empire. Entre 1920 et 1950 s’est produit une sorte d’âge d’or de l’élégance masculine classique, d’une grande homogénéité à l’échelle de l’occident. Aujourd’hui, l’Italie mène la danse en proposant des idées de style qui font mouches : ensembles dépareillés, notamment avec un jean qui s’est embourgeoisé, tonalités plus claires, bien plus claires que les anglaises. Il est assez facile de reconnaître un anglais d’un italien. Ces deux caricatures en illustration éclairent mon idée. Difficile du reste de trouver l’anglais moyen élégant de nos jours. Un séjour à Londres, même en passant par la City, suffit à s’en convaincre. Le mauvais goût Outre-Manche a repris le dessus et le trop plein de couleurs est vite atteint. Parallèlement, la région constituée du sud de l’Allemagne et du Nord-Est de la Suisse, avec une partie de l’Autriche, a su conserver bien vivantes des traditions vestimentaires folkloriques, faites de culottes en peau de cerf et autres vestons en tweeds alpins.

Se faisant, deux pistes d’étude se dévoilent. D’une part, le besoin de caricatures – voire plutôt de stéréotypes – auxquels nous cherchons à nous raccrocher, et d’autre part le niveau de la société auquel on lit les informations de style vestimentaire.

J’ai un peu approché cette idée dans mon dernier article sur Ralph Lauren. Sa réussite est principalement du à sa capacité à rendre lisible un ensemble de références éparses, à stéréotyper le langage et le code masculin. Il est très facile de décrire en quelques mots son travail et l’expression stylistiques de ses différentes lignes. Qu’on le veuille ou non, le monde d’aujourd’hui fonctionne beaucoup de cette manière : bien plus complexe qu’hier, mais raconté à travers le prisme de concepts et d’idées simples. Je ne pense pas simplistes, mais plutôt simplifiées. Prenons la définition de wikipédia : un stéréotype est l’image préconçue d’un sujet dans un cadre de référence donné, telle qu’elle y est habituellement admise et véhiculée. Ne serait-il pas vain de chercher un style français ? En parler, le rendre rationnel, n’en transformerait-il pas l’idée –fuyante par nature – en stéréotype d’un style français ? Pouvoir dire au premier coup d’œil, ce monsieur est habillé à la française, un tel autre à l’américaine, ne reviendrait-il pas à admettre une telle chose ? Et comment donc jugeons-nous le stéréotypes ? Avec le plaisir et l’extase d’un confort serein ou la méfiance et l’orthodoxie du penseur ?

Par ailleurs, comment lire un style national ? A quel niveau ? Doit-on se placer du point de vue national ou régional ? Doit-on regarder juste Paris, ou encore mieux, juste la Rive Gauche ? Et quelle couche de population ? L’élite ou les basses couches ? Ou l’entre-deux bourgeois, petit-bourgeois ou bobo ?

Les deux prochaines semaines, nous étudierons successivement l’héritage français et ses artéfacts puis une supposée élégance française, avec un prisme ‘veille France’, le seul que j’ai trouvé et qui réalise une synthèse classique, en droite ligne des propos tenus sur Stiff Collar.

Julien Scavini

Je lève mon verre à monsieur Lauren

En proposant à quelques grands élégants de réaliser les milanaises aux revers de leurs vestes, je vois défiler dans mon petit atelier nombre de vestes de grands faiseurs, dernièrement Caruso, Oxxford, Zegna et bien d’autres.

Et récemment, une veste Polo Ralph Lauren. A priori, pas une veste palpitante, un simple thermocollé certainement vendu hors de prix. Et puis, je l’ai regardé, bien aidé par l’ouvrage que je devais y exécuter. Les revers étaient généreux, presque 14cm (sur une taille 56 tout de même) et le cran haut. Mais le tissu – un banal laine et soie – était parcouru d’un carreau type prince de galles marron/beige fenêtré rose. Et quand je dis carreau, c’en était bien un, d’une dimension proprement extravagante, au moins 12cm de haut par 10 de large. Le tout avait l’air d’avoir fait le voyage aux Indes dans une malle des années 30. Insensé.

Et même si j’étais réservé par rapport à la qualité générale, je ne pus m’empêcher d’être subjuguer par ce que j’avais devant les yeux. Je ne regardais plus tellement le produit, mais l’imaginaire qui y était rattaché. Et ça, c’est précisément génial.

Je me demande toujours à propos de l’aménagement de telle ou telle boutique s’il est propice à la vente voire même au vagabondage d’esprit. Pour les plus parisiens d’entre nous, êtes vous allé au flagship Ralph Lauren du boulevard Sait Germain ? Un vrai musée – enfin tout de même pas. Une expérience plutôt où l’on ne se rend même plus pour acheter, mais pour flâner, pour humer. Je m’interroge alors. Entre une boutique Canali ou Hugo Boss à la ‘déco’ très institutionnelle et un tel lieu, lequel je préfère ? Dans le même genre, pour m’être déjà présenté une ou deux fois chez monsieur Marc Guyot, je trouvai l’endroit un peu encombré. Bien au contraire me répondent des clients en commun, c’est une caverne d’Ali Baba. Indeed. Ça a son charme.

Alors, les hommes préfèrent-ils acheter des vêtements dans un lieu qui ne ressemble pas à une boutique de vêtement ? Peut-être. Est-ce plus masculin que féminin? L’aspect club – où l’on achète accessoirement – est-il plus vendeur ?

Je salue en tout cas la netteté de cette ‘œuvre’ car cet empire en est presque qu’une! Ralph Lauren est à la tête d’une petite entreprise dont le corpus référentiel est très homogène, presque ciselé. Et je suis sidéré par sa capacité à vendre pour tous les segments. Combien de marques arrivent en effet à vendre à différentes clientèles, des plus argentées à celles qui le sont moins ? Le B-A-BA du marketing n’est-il pas de cibler au contraire ? Or chez Ralph Lauren, on trouve du prix bas/moyen (aux USA en particuliers) avec Blue Label (autre nom de Polo Ralph Lauren), double RL & Co, Denim & Supply, RLX et autres ; et des prix hauts avec Black Label et Purple Label ; en passant par la joaillerie, les montres, les accessoires, les lignes féminines et la gamme pour la maison. Le tout dans un univers référentiel très aristocratie côtes Est américaines. Je tiens du reste à saluer la ligne Purple Label qui constitue pour moi un exemple de qualité indéniable, pour un prix presque maîtrisé. Une épure de style anglais presque.

Cette démarche parait typiquement anglo-saxonne. Prendre des références disparates et constituer avec un ensemble unitaire, faire du neuf avec du vieux semble être le secret de cette maison. Nous pourrions constater que les grandes maisons françaises ne fonctionnent pas comme cela. Typiquement, le naufrage d’Old England en est un exemple frappant, alors que le lieu était le plus propice ‘à un bazar’ charmant, rempli de thé du Ceylan, d’écharpes en Yak et autres pantalons en cachemire. Ceci dit, Hermès ou Lanvin ont l’histoire de leur côté, c’est un point aussi essentiel. Permettant peut-être d’aller plus loin dans le style ?

Pour ma part, je me demande encore si j’affectionne plus les salons de Ralph Lauren ou ceux d’Hermès. Je me questionne. Et vous? Ceci dit, entre la boutique de monsieur Lauren et les boutiques Sandro ou Comme des Garçons, j’ai vite fait mon choix. Et je rajouterai même que la moins convenue des trois n’est pas celle que l’on croit …

Julien Scavini

Les carreaux

Ce soir, abordons la question des carreaux. Avec les rayures, c’est le motif par excellence des tenues masculines. Mais attention, les carreaux ont leurs registres et leurs limites. Notons d’abord qu’un carreau, autrement appelé carreau-fenêtre, n’est pas carré, mais allongé. Remarque un peu idiote certes, mais précision utile pour les béotiens. Le registre le plus courant du carreau-fenêtre est sportif, disons campagnard. C’est n’est pas, à la différence de la rayure, un motif pour la ville ; même si nous approcherons de la frontière, qui est plutôt floue. Le carreau accompagne très bien le tweed.

Donc, il est très courant de voir d’élégants croisements de lignes d’une grande variété de tonalités (rouilles, jaunes etc) sur fond de de tweed couleur mousse. Cela rehausse ainsi les laines vierges les plus simples. L’utilisation idéale de ces laines, en complément des tweed de plaids et autres tartans plus complexes, est le complet knickers pour la chasse. Avec un coordonné entre le haut et le bas, il peut aussi se porter en costume.

Dérivé de cela, nous trouvons la veste sport à carreaux. C’est peut-être la pièce la plus courante de nos jours. Des marques anglaises ou américaines bien connues ont pérennisé cet usage, en complément d’un pantalon de tweed uni, de flanelle ou de velours. La coordination d’une veste à carreaux avec un pantalon de velours, d’une belle couleur chatoyante est d’ailleurs du plus bel effet, et peut faire très jeune ! Notons que ces deux catégories appellent des lainages très particuliers. Ici, il n’est point question de couleurs de la ville, comme le bleu marine ou l’anthracite. Le tons tirent plutôt sur le marron, avec des compléments de couleurs vives.

Mais il existe une étroite possibilité pour les amateurs de carreaux de s’exprimer en ville. Remontons un peu en arrière, dans les villes universitaires anglaises, Cambridge ou Oxford. Comme le raconte Evelyn Waugh dans Brideshead, il est de bon ton dans ces cités de porter du tweed, ou quelque chose qui ne fasse pas londonien. Aucun étudiant ne voudrait en effet se rendre coupable de présomption et déjà arborer un complet de financier de la City. Le tweed était donc de bon aloi (les oxford bags trousers ne font pas parties du bon aloi) et les carreaux étaient donc habituellement portés. Pour autant, certaines étoffes de prix étaient plus raffinées que d’autres. Bon an mal an, les fins carreaux à la craie furent donc développés et l’usage en ville se pérennisa. Ceci dit, le complet de flanelle anthracite à carreaux ‘à la craie’ blancs fait très professeurs d’université. Même si, je sais bien …

Bref, résumons donc. D’un côté nous avons les laines genre tweeds avec des carreaux, plutôt typées chasse ou veston sport, et de l’autre les carreaux raffinés, avec un petit côté ‘universitaire’ sur les bords. De nos jours, les deux sont tout à fait acceptables en ville, d’autant que les premiers se sont teintés de cachemire et que les seconds sont vendus à longueur d’échoppes. Attention toutefois, le carreau, cela peut lasser. En revanche, un costume qui aurait lassé peut facilement continuer sa vie en dépareillé, la veste d’un côté comme veston sport et le pantalon en complément d’un pull ou d’un cardigan, pour un petit côté sortie au golf…

Julien Scavini

Le pantalon à pont

C’est en regardant ‘Reviens Moi – Atonement‘ sur Arte, magnifique film anglais, que je vous écris ce billet sur une pièce un peu oubliée du vestiaire masculin, le pantalon à pont. Pour ceux qui ne connaissent pas, il s’agit d’un pantalon dépourvu de braguette. Mais évidement, une ouverture reste aménagée pour faire des choses, sous la forme d’un grand bas-volet boutonné ; voyez sur ces deux schémas :

Son origine est pour le moins floue. L’histoire la plus courante raconte que les marins auraient utilisés ce modèle pour éviter les boutons de braguette, susceptibles de se prendre dans les cordages, enfin les bouts pardon. Les marins agissant sur le pont du navire, le pantalon à pont serait maritime uniquement. Mais curieusement, c’est précisément le pantalon des marins (à droite au dessus) qui est pourvu de boutons visibles. L’histoire me parait donc fausse. En revanche, cette méthode de fermeture est très ancienne (je ne pourrais la dater), mais remonte au moins au 16ème siècle. Elle permettait de réaliser une ouverture utile dans la culotte. Notons qu’alors, les boutons étaient la plupart du temps camouflés.

Mais revenons en à cette histoire de pont. Dans un pantalon, même en construction moderne, la patte qui permet le boutonnage à l’intérieur de la ceinture est appelée le sous-pont. Souvent, il s’agit d’une troisième boutonnière déportée. Cette pièce permet de relier les deux parties du pantalons. Je penche plus pour une explication de ce côté là. Le pantalon à pont porterait son nom car chez lui, cette pièce est beaucoup plus grande, car passant derrière le bas-volet et même le supportant. Il ne s’agit plus d’un sous-pont mais d’un pont tout simplement. Cela joint les deux parties, gauche et droite, et supporte le centre : le bas-volet.Après, notons que le pantalon à pont a deux avatars. L’un à petit pont, classique sur les culottes d’ancien régime et les pantalons civils, jusqu’à 1880. Sur ces modèles, plus élégants, les boutons étaient cachés par une gorge. La construction doit être plutôt ardue. Le deuxième modèle est celui à large pont, classique des marins, sur lequel les boutons sont visibles, mais déportés assez loin sur les côtés. En effet, cela doit limiter les interférences avec le matériel maritime, quoique… C’est peut-être de là que vient la fable des pantalons à pont relatée plus haut. Le mystère reste entier. Et seules les femmes encore arborent ces pantalons d’histoire…

Julien Scavini

Entretien avec Camps De Luca

Je vous propose aujourd’hui une interview des De Luca, maîtres tailleurs ô combien renommés sur la place parisienne et à l’international. Julien De Luca et son père Marc ont eu la gentillesse de répondre à mes questions un matin du mois de juillet. Je ne vous retranscris pas le déroulé linaire de la conversation, plus plutôt le compte rendu enrichi d’un entretien, au cours duquel j’ai abordé successivement les thèmes de l’atelier, de la clientèle, des projets et enfin celle du style.

La maison Camps De Luca a donc été fondée en 1967 par association de deux tailleurs aux goûts et préoccupations différentes.

Il y a d’abord Joseph Camps, le technicien, passionné de géométrie et presque ingénieur à ses heures. Il était installé non loin des Champs Elysées et se passionnait pour le développement de nouvelles techniques de prise de mesures et la mise en place d’une méthode de confection plus rapide, moins manufacturée. Presque un monsieur Ford du tailleur ! Il forma dans son atelier quelques coupeurs très renommés, parmi lesquels Urban, Smalto ou Rousseau. Alors qu’il se passionnait pour ses découvertes et expériences, le départ soudain de ses nombreux et maintenant célèbres coupeurs, emportant la clientèle avec eux (un classique chez les tailleurs !) le mit dans une situation délicate.

C’est alors, par l’intercession du patron d’Holland & Sherry France qu’il rencontra Mario De Luca, qui était installé rue Franklin Roosevelt. A l’inverse de son confrère, Mario était l’homme du style, de la recherche de la ligne. Apprenti dès l’âge de 13 ans dans les ateliers romains, il ne tarda pas à monter à Milan puis à Paris où il s’installa en 1954 rue du Faubourg St Honoré. En 1965, il racheta le tailleur Griffon, présent à Paris et Monaco.

En 1967 donc, les deux confrères créèrent Camps De Luca et s’installèrent dans un immeuble cossu de la place de la Madeleine, au piano nobile, dans les locaux que l’on peut encore admirer aujourd’hui. Je vous propose de revoir l’article que j’avais consacré à l’atelier lui-même, il y a quelques mois. A l’époque, le personnel s’entassait et le 6ème étage de l’immeuble abritait également des apiéceurs. A l’époque le métier était extrêmement hiérarchisé, entre les coupeurs, détacheurs, remailleurs, finisseurs, culotiers et autres ouvriers spécialisés, Camps De Luca employa jusque 40 personnes !

Pour autant, Joseph Camps avait tenu a conserver son espace de vente des Champs Elysées, pour attirer du monde et développer une première mondiale : la techno-mesure, que l’on appelle maintenant demi-mesure. Patronage facilité par l’essayage d’un veston modèle, coupe standardisée, montage en petite mécanisation. Hélas, l’homme était peut-être visionnaire, mais la technique n’était pas encore au point, si bien que l’on voyait débarquer place de la Madeleine des clients de petite-mesure qui faisaient retoucher. La perte de temps et le manque à gagner qui s’en suivi poussa Mario De Luca a faire stopper cette activité pour se recentrer sur le cœur de métier, le tailleur artisanal en grande mesure comme l’on dit aujourd’hui. Si bien qu’en 1970, Camps De Luca s’installa définitivement dans son activité, avec des costumes à 9000FF, puis 14 000FF en 1980. Au passage à l’euro, un costume coûtait 3500€, et en dix ans, ce prix a hélas presque doublé.

Cela s’explique par une main d’œuvre spécialisée qui disparaît. Dans le même temps, celle arrivant sur le marché est deux fois plus chère. Julien De Luca a calculé que la rentabilité de la maison a chuté de moitié depuis 1980. Même si l’école des tailleurs existe, les jeunes en sortant sont d’une utilité limitée pour l’atelier. Ils sont très lents par rapport à un apiéceur sénior (ceci aussi à cause des tissus, bien plus ardus, car fins qu’il y a vingt ans); demandent du temps (et donc de l’argent) à former et au final ne restant pas dans le métier. Malgré tout, la moyenne d’âge chez Camps De Luca est relativement jeune : 35 ans. Le métier se féminise également, ce qui n’est pas sans créer quelques frictions, entre les vieux italiens et les jeunes pousses. Si le métier est dur à l’atelier, Marc De Luca n’hésite pas à parler d’esclavage (chut, ne le criez pas trop fort), il reconnaît aussi que la gestion de celui-ci, et de l’ensemble de l’affaire relève plus du sacerdoce qu’autre chose. Mais c’est précisément tout le mystère et la beauté de ces charges que de passionner… Alors.

Marc De Luca justement, a débuté son apprentissage vers 16ans, sous la coupe de son père. Il commença à la pièce le soir après l’école alors que le dimanche matin était occupé à maîtriser la coupe. Depuis, il veille sur la bonne marche de l’atelier comme coupeur/tailleur et est ravi de l’arrivée de ces fils, d’abord Charles en 2002. Ancien chef de salle d’un restaurant triplement reconnu au Michelin, il a été formé à la dur, le secteur de la restauration n’étant pas le plus doux. Le métier d’apiéceur a occupé pendant plusieurs années ses mercredi après-midi, comme un loisir-créatif au début. Enfin en 2008, l’ainé est arrivé, Julien De Luca, en provenance directe de la City de Londres. Depuis, il apprend la vie à l’atelier et est détacheur (c’est à dire qu’il place les patrons pour optimiser la coupe sur le tissu). Il a aussi déchargé son père de la gestion financière de la société. Charles et Julien n’ont pas appris le métier quand ils étaient petits, car le grand-père Mario s’y opposait.

Charles quant à lui est partie en VIE comme on dit dans les grandes boîtes, c’est à dire en poste permanent à Shanghai. Il y développe la clientèle, entre Hong-Kong, Singapour et Pekin. S’il se déplace beaucoup de villes en villes asiatiques ; ce n’est pas la cas à Paris, où le client vient. L’atelier ne réalise que peu de roadshow, à part peut-être des déplacement réguliers à St Petersbourg.

La clientèle s’est rajeunie aussi, avec une moyenne d’âge de 35/40ans.  50% sont français, mais aucun grand patron. Ce sont plutôt des hommes d’affaires, des clients historiques qui amènent leurs fils et des professions libérales. Les 50% étrangers se décomposent environ comme suit, 35% russes, 10% asiatiques et 10% moyen-orient et Amérique du Nord. Ceux-ci sont captifs des tailleurs du Row qui s’y déplacent beaucoup. Peu de japonais étrangement.

La majorité des clients opte pour des vestons classiques deux boutons et des tissus légers, aux alentours de 230gr. Principalement de la laine et quelques rares fois des pantalons en coton. Holland & Sherry, Scabal, Drapers, Loro Piana, Harrison of Edimbourg et Schoffield constituent la majorité de l’offre. Si les De Luca n’ont pas envie de se lancer sur le prêt-à-porter pour se concentrer sur la grande-mesure avec rigueur, il regrette en revanche les grands défilés de mode tailleur organisés par le Club des 5 dans les années 60. Si les autres tailleurs étaient intéressés par ce projet, ce serait formidable ! Il est vrai.

Au niveau du style, il a évolué en douceur chez Camps. La structure est à l’anglaise, plutôt rigide, mais la légèreté est italienne. Cela commence par moins d’épaulette. En coupe, l’emmanchure s’est rétrécie, mais la cigarette reste prépondérante dans le montage d’épaule, une caractéristique résolument parisienne. Les poitrines ne sont pas serrées, mais au contraire légèrement drapées et les poches implantées hautes. Enfin, les pantalons sont à plis et les bas à revers…

Julien Scavini