Tragédie élégante

Le texte cette semaine est de la main de mon collaborateur Raphaël.

 

Vous voilà confinés chez vous. Tout le monde vous le dit. La télé, la radio, les journaux, même vos amis dans le groupe WhatsApp « Foot-pizza-bière ».

Vous traînassez sur Instagram dans une main, pendant que l’autre bouge le curseur de la souris sur Slack pour que personne ne puisse imaginer que vous ne faites rien. Voilà quinze jours que vous êtes inconsolable : vous qui aimez l’élégance, vous voilà bien puni!

Vous avez pourtant bien essayé de suivre les consignes d’entreprise. Jour 1 du confinement, au garde-à-vous: chino et chemise repassée de frais. Vous aviez même des mi-bas accordés au bracelet de montre.

Quinze jours de télétravail plus tard… quel changement vestimentaire ! Vous baissez les yeux. Certes, votre jogging est sur-mesure, en flanelle moelleuse, avec une jolie poche gousset à rabat et une ceinture Ghurka… mais vous êtes bel et bien en jogging.

Vous tentez de vous rassurer : toujours allongé au lit, au détour d’une lecture de procrastination, vous découvrez que Benjamin Rush explique combien les vêtements amples et décontractés contribuent à la vigueur de la pensée. Raison expliquant, selon lui, la profusion des portraits d’intellectuels en robe de chambre.

Malheureusement, bien que vêtu du même jogging que Houellebecq, vous ne vous sentez pas votre esprit frémir d’intelligence. Bien triste pis-aller à la robe de chambre !

Vous rêvassez…

Si seulement vous étiez confinés au XVIIIème siècle! Vous pourriez vous affaler dans votre canapé Louis XV, habillé d’un immense banyan de dix mètres de soie de Chine. Ah, le banyan ! Un vêtement oriental porté par les riches européens au XVIIIème et XIXème siècle. Richesse du drap, des rouges, des bleus, des verts éclatants. Richesse de la coupe Louis XV, aux parements de manches gigantesques, ou Louis XVI, avec au moins vingt boutonnières qui a fait transpirer le tailleur, dont vous n’avez pourtant négligemment boutonné que … trois . C’est bien suffisant de toute façon, pour vous plonger dans le décolleté de la baronne de G.

Carle Van Loo Jacques Germain Soufflot
Exemple d’un bayan.
Attribué à Carle Van Loo, portrait supposé de Jacques Germain Soufflot (1714-1781).

 

Soudain, vous vous imaginez confiné à l’été 1816 dans la villa Diodati avec Mary Shelley et Lord Byron. Comme vous auriez été splendide dans votre redingote bleue à brocards en panne de cachemire, coiffé d’un turban à la perse qui aurait rendu jaloux le poète! Vous auriez pu souffler quelques idées pour Frankensteinau au lieu de devoir la veille des marchés, réécrire une énième note inutile ou relancer pour la neuvième fois votre équipe.

 

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Une fiévreuse jalousie l’aurait tué.
Lord Byron (1788-1824), ici vers 1800.

 

Mais être confiné avec des artistes, est-ce une bonne idée? Peut-être au fond auriez-vous été bien mieux seul, à la Belle Époque, à Fontenay-aux-Roses, dans le salon orange et bleu de Des Esseintes. En tout cas, vous n’auriez certainement pas traîné d’une cheminée l’autre, couvert d’une vieille pelisse fourrée comme un enfant loup ou… comme Proust!

Vous auriez contemplé en solitaire vos dessins préparatoires à la Salomé de Moreau, tout en savourant des chocolats qui ont un étrange goût de frangipane, tant pis pour les miettes sur votre belle veste d’intérieur en velours de soie rouge matelassé. Vous auriez joué avec les brandebourgs de soie tressée et avec le pompon doré de votre fez.

Votre esprit polisson, qui vagabonde maintenant vers les années soixante, imagine peut-être porter une veste de soie délicate, pour se promener au play-boy mansion entouré de bunnies en déshabillé…

Hugh Heffner
D’accord, mais changez d’abord cet affreux lustre avant d’y grimper!
Hugh Heffner dans son PlayBoy Mansion

Fort de toutes ces rêveries, vous vous dites que le chauffage central a fait beaucoup de mal à l’élégance, et vous avez raison. À vous d’utiliser la noblesse de la soie, de la laine et du cachemire pour inventer le prochain vêtement d’intérieur élégant… sous le regard bienveillant de votre tailleur. Qui de toute manière, ne participera pas à ça :

Tbl
The Big Lebowski, 1998

 

Portez vous bien, Julien Scavini

La beauté sauvera le monde

Toujours et encore en confinement. Hélas. Penser aux vêtements, un sujet si futile, m’apparait en ce moment comme parfaitement vain et déplacé. C’est pourtant le but et la raison d’être de Stiff Collar comme de bien d’autres blogs. Il faut trouver les bons mots. A côté de personnels médicaux qui travaillent d’arrache-pied, de personnes âgées en maisons de retraite prises au piège et de quantités d’autres personnes qui s’interrogent simplement sur leurs futures fins de mois, je manque d’inspiration pour notre sujet préféré, la mode masculine. Dérisoire.

Bloqué dans mon appartement du XVème arrondissement, je passe mes journées calmement et surtout sereinement. De toute façon, rien de sert de stresser. Je relie quelques Truman Capote. Je joue un peu, Age of Empire ici, Sim City là. Je mange trop et je digère mal. Et j’avance doucement quelques pages de mon futur livre sur le tailleur, péniblement. Il n’est pas simple de trouver les mots justes, les mots point trop légers.

Grâce à Maxime la semaine dernière, j’ai eu un peu de répit. Quoi dire, comme le dire ? Qu’apporter de sensé dans cette bien sombre époque, pour tout le monde totalement inédite ? Comment s’occuper l’esprit ? Les beaux costumes en drap Loro Piana, les cravates Charvet, les chaussettes montantes irisées de chez Gallo ne sont d’aucun secours en ce moment. Un pyjama raccommodé et un vieux sweatshirt font l’affaire. Il n’y a qu’à attendre. Attendre l’été probablement au train où vont les choses. Peut-être même septembre, le temps que le monde mette ses pendules à l’heure. Les informations ne parlent que des nouveaux morts journaliers.

Le virus étend son emprise, pour le pire.

Et pour le meilleur ?

Bien justement, malgré cette pandémie, il faut essayer d’oublier le pire. Il faut penser au meilleur, à ce que les Hommes font de plus beau. Dostoïevski n’a-t-il pas questionné le sujet dans L’Idiot : « Est-il vrai, prince, que vous avez dit un jour que la ‘beauté’ sauverait le monde ? Messieurs… le prince prétend que la beauté sauvera le monde. »

Le monde, je ne sais pas. Mais l’âme certainement. Et l’être à un moment donné, sûrement. La beauté est un réconfort. Il faut conjurer le mauvais sort par une mystique. Pour certain, c’est la beauté du mythe religieux. Pour d’autres la beauté des choses terrestres uniquement. La grâce des choses ordinaires et extraordinaires, d’une belle nourriture élégamment présentée, autant dans l’assiette que dans un tableau de Frans Snyders.

Derrière la beauté des créations de l’Homme se cache une mystique qui n’est pas vaine. Le mystère qui préside à la réalisation des belles choses n’est jamais déplacé. La beauté, l’élégance, la finesse, la grâce. Autant de concepts qui forment un radeau avec lequel nous naviguons en même temps qu’une étoile qui nous guide.

Un confinement supérieur à 10 jours accroît le stress post-traumatique commence-t-on à lire ça et là. Seul le confinement intérieur, celui de l’âme est délétère. Bien au contraire, il faut aérer son esprit. Nul croyant en la beauté n’est enfermé. Son esprit vagabonde d’un paysage d’Albert Bierstadt à une mélodie de Jean Sibelius en passant par un vaisseau à mat de Sèvres. Pour ne citer que le haut du panier. La profondeur de l’Art est infinie. Il ne faut pas cesser de s’émerveiller et de s’enthousiasmer.

 

La finesse d’une boutonnière milanaise, le tombé d’une étoffe, l’art de s’habiller, l’art d’être beau, finalement, font partis de cette mystique qui ne se limite pas aux musées et aux salles de concert et à la littérature. Le beau vêtement, parce que très utilitaire avant d’être simple grâce n’a pas le droit tout à fait à cette place de choix. Dommage.

Les artefacts de tout ordre portent en eux-mêmes et par ce que nous en faisons une supériorité qui nous dépasse et auquel jamais nous ne devons arrêter de croire. En cet instant plus qu’en tout autre, il faut garder la foi en la beauté.

Attardons-nous et perdons-nous quelques instants dans ces deux Canaletto. Observons en détail ces petites scénettes. Contemplons les tenues d’autrefois, petites touches d’étoffes colorées bienheureuses et insouciantes.

Bonne semaine, bon courage, Julien Scavini

L’élégant se confine

Cette semaine, mon ami Maxime C. a écrit le texte. De mon côté, j’ai fait le dessin, un peu hors du commun. C’est l’occasion de tester!

A l’heure où paraitront ces lignes, la plupart d’entre-vous rongera son frein, ayant fait le tour des sorties Netflix et de leurs collections de BD, à bout de souffle derrière leur 28ème paquet de macaronis. Certains, en contrepoint, auront déjà relu la moitié de la Recherche ou les 3 premiers volumes des « Mémoires du duc de Saint Simon », grand bien leur fasse.

Comment faire face, donc, au confinement, sans l’aide d’une telle plongée littéraire, au demeurant salutaire ? La question est d’autant plus rude pour les messieurs parisiens qui ne pourraient pas, à l’aune d’une escapade bourguignonne, ou normande, s’adonner à l’art du jardinage.

Premier conseil, établir un programme très précis d’activés à réaliser : chaque jour du sport d’intérieur, un brin de rangement pour son home sans tomber dans les dérives de Marie Kondo, des essais décoratifs. « Et si ce beau tableau allait mieux au-dessus de la cheminée de la chambre ? ». Pour certains, c’est l’occasion de vider des placards remplis de brocantes anciennes, un jour remisées là et oubliées.

Deuxième conseil, bien s’alimenter en temps de crise ! Et puisque vos amis vous manquent, et que vous aurez une suprême envie de les retrouver autour d’un bon petit plat : entrainez-vous à parfaire les recettes qui jusqu’ici vous dépassent, du soufflé « baron de Rothschild » à la Celle de cerf à la prussienne en passant par une tarte façon « Melba », même si cette dernière était de son vivant, plus connue pour ses bijoux que pour le dessert du même nom. Chers amis lecteurs, c’est le moment d’éplucher avec passions les recettes disponibles en ligne, en y ajoutant un peu de votre imagination et de votre culture, sans oublier de ressusciter celle de vos aïeux.

Troisième conseil, et j’en viens (enfin, me direz-vous !) à la question sartoriale. A l’heure de la sortie de l’épidémie, vous aspirerez à de biens méritées bains de soleils. Et pourquoi pas en Italie du reste : le pays aura besoin du tourisme pour remonter la pente. Dès lors, il faut imaginer une garde-robe digne de l’élégance de ce nom.

En premier lieu, faites donc un état de vos atours, ressortez ce beau costume prince de galles que vous ne portez qu’une fois l’an, et voyez ce qui devra, à l’issue de la crise, être envoyé de toute urgence au nettoyage (votre pressing vous en remerciera). Mettez au rebus ce qui doit l’être, à l’instar de ce costume – un prêt-à-porter un peu moyen acquis au début de votre vie professionnelle – et prenez la mesure des manques éventuels et de l’espace dont vous disposez maintenant dans vos armoires. Rangez vos cravates, par couleur, idéalement, et retrouvez par hasard celle, de couleur parme, qui irait si bien pour un diner au bord du lac de Côme. En revanche, ne conservez pas cette fine cravate noire offerte par des collègues lors de votre pot de départ d’un stage de fin d’étude, que vous n’avez d’ailleurs jamais portée. Puisque vous avez du temps : testez de nouvelles combinaisons et voyez si cette cravate à ramages orange, un vintage de chez Hermès, n’irait pas à merveille avec un costume de tweed de chez Scavini.

Passez, chaque jour, une heure, par exemple lors d’un bon bain, à instagramer les élégants (quelques idées en commentaires, promis !), à consulter la toile à l’aune de nouvelles idées. Vous aurez besoin de nouveautés dans votre garde-robe pour vous changer les idées, et votre tailleur, comme l’ensemble de l’industrie du prêt-à-porter, aura besoin de vos subsides pour faire face à la crise. Pourquoi pas une jolie veste en lin, de couleur turquoise, si élégante en vacances, ou bien une veste verte, en lin et soie, parfaite pour affronter les soirées italiennes de fin de printemps. A défaut, un beau costume bleu, deux boutons, à larges revers en pointe, dans un bleu pétrole à léger chevron, seront parfait pour la rentrée de septembre : ne tardez pas à passer commande !

N’oubliez pas vos futures chaussures, et ne négligez pas les soins essentiels que vous pouvez enfin porter à la dizaine de paire que vous sous-entrainez en temps normal, trop pris par la vie courante. Nettoyez, brossez, nourrissez… et laissez-les une bonne semaine sur l’embauchoir.

Mais comment s’habiller en ces temps difficile, me direz-vous ? Rien de plus simple ! Une paire de mocassin en veau-velours, un léger pantalon, une chemise et, au choix, un pull de cachemire ou, pour les puristes, une veste d’intérieur. Vous pourrez, puisque vous cuisinerez, la retirer aisément pour enfiler votre tablier à l’ancienne descendant jusqu’aux genoux.

L’heure de passer à table étant venu, les vrais élégants pourront enrichir le tout d’un foulard, d’une cravate ou d’une pochette, en écoutant un bon opéra. Celui de Paris nous propose de revoir, gratuitement, ses productions. Il faudra penser, dès la rentrée, à y faire un saut pour soutenir cette auguste maison.

Portez-vous bien donc, et profitez de l’isolement pour devenir meilleurs que vous ne l’êtes, que ce soit en matière de pectoraux, de cuisine, de cravates ou d’opéra. Et n’oubliez pas, rasez-vous. Un gentleman a le visage propre. Ou alors testez la barbe à la George V, je pense qu’à priori, vous avez le temps de la laisser pousser…!

 

MONSIEUR _ Mise en page type

Merci à Maxime pour son article.

De mon côté, je rajoute aux activités qu’il a décrite la mise en page de contenus Wikipédia. J’ai traduit partiellement la page du château de Scone (prononcez scoune), j’ai remis en page les photos des châteaux de Drummond, de Dumfries, des Ravalet et j’ai enfin écrit la page consacrée à Wedgwood, de la faïence que je collectionne. Il faut bien s’occuper!

Reposez-vous bien, prenez soin de vous et travaillez si vous le pouvez. Bonne semaine, à la semaine prochaine Julien Scavini.

L’image du jour

Chers amis, quelle époque! Je suis désolé de n’avoir rien écrit hier. Mais j’ai été si pris par les derniers réglages pour fermer mon commerce et mettre en congés mes quatre employés que j’ai oublié Stiff Collar. De toute manière, j’ai une petite envie seulement d’écrire. Tout est si bizarre en ce moment. Comme un mauvais rêve dont on aimerait se réveiller vite!

Depuis un peu plus de deux ans tout de même, c’est le pompon sur le plan commercial. En 2018, le printemps fut une course d’obstacles avec la fameuse grève perlée de la SNCF. Deux jours avec, trois jours sans. En 2019, ce sont les gilets jaunes qui sabotaient le moral, et qui me cassaient les vitrines accessoirement. Fin 2019, c’était une grève sans précédent de la RATP. Et maintenant la grippe de Wuhan. Décidément. Bref.

En faisant une petite recherche sur wikimédia commons, une source fabuleuse de belles photos libres de droit, je suis tombé sur cette peinture sublime Samuel de Wilde (1748-1832). Elle représente l’acteur Samuel Thomas Russell dans la pièce de théâtre humoristique, « The Mayor of Garratt ».

Samuel_Thomas_Russell_in_Samuel_Footes_The_Mayor_of_Garratt,_by_Samuel_de_Wilde_(1748-1832)

Pourquoi ai-je sélectionné cette image? Pour les couleurs d’abord. Mais pas seulement.

Pour illustrer la question de l’aisance. Le paradigme développé par les tailleurs durant les années 1920 fut ‘la perfection du tombé’ par l’importance du volume et de l’aisance. Un paradigme qui a culminé des années 30 aux années 90, avec des vêtements opulents.

De nos jours, beaucoup moquent ceux qui à l’inverse, affichent ostensiblement des vêtements fait pour galber leurs corps, en particulier des pantalons ‘skinny’ et des vestes ‘slim’. Observez les jambes, les bras et le haut du buste de Samuel Thomas Russell. Qu’en pensez-vous?

Je ne cherche pas à justifier l’actualité stylistique. Je la relativise juste. Du point de vue historique, l’aisance et la largeur sont des envies qui vont et viennent. Suivant l’instant, des tranches d’âges apprécient telle ou telle manière de se vêtir. Comme l’expliquer vraiment, je ne sais pas. En tout cas, l’étroit n’est pas ridicule, il est historique!

Cela me permet d’affronter très sereinement en tout cas les quelques clients qui veulent des costumes super étroits. Dernièrement, alors que le garçon faisait un bon 54 presque 56 car musclé, j’ai basé mes mesures sur 50. Bon, lui et ses amis y tenaient, alors. Le tout est de faire plaisir et de bien faire. Quand je vois la peinture de Samuel de Wilde, je me dis que ce n’est pas impossible!

Dernière remarque sur cette peinture. Regardez attentivement le col de la chemise. Il est rabattu vers le bas, à la mode d’aujourd’hui. Intéressant point qui renvoie à mes précédent articles! Quelle belle peinture décidément!

Courage et bonne semaine de confinement!

Julien Scavini