Jules Barbey d’Aurevilly, catéchisme du dandysme ?

Comme l’article sur Robert de Montesquiou avait bien plu, mon collaborateur Raphaël m’a rédigé cet article, sur Jules Berbey d’Aurevilly. Belle lecture.

Quand on aime la littérature et les beaux vêtements, il est impossible de passer à côté d’un mot qui est une invitation au voyage : le dandysme. Les sonorités seules de ce mot plongent le lecteur au plein cœur du XIXème siècle, au milieu des voitures à cheval, des régimes politiques instables, des cafés tapageurs de Rimbaud, des lampes à pétrole et de l’absinthe.

Si le dandysme est un mot très évocateur, bien plus ardue en est sa définition. Aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif, c’est une catégorie qui évoque essentiellement les vêtements. Un homme habillé en costume, avec une légère pointe d’excentricité : mettre un costume trois pièces, pour sortir, ne manquerait pas de faire sourire et de condamner à être le dandy de la soirée.

 Le terme semble remonter au début du XIXème siècle. Il désigne alors de jeunes hommes passionnés de mode. Au milieu du siècle, Barbey d’Aurevilly et Baudelaire transforment la définition du tout au tout, érigeant la figure du dandy à l’équivalent du héros romantique : un être supérieur. Supérieur par son éducation, sa sensibilité, son goût esthétique, mais aussi son vêtement.

Et c’est là que tout se complique. Selon la légende, le premier dandy est George Brummel, dont on se souvient pour l’élégance discrète de sa garde-robe. À l’autre bout du siècle, Oscar Wilde est unanimement décrit comme dandy. Il est pourtant un aristocrate sulfureux, décadent, chargé de vêtements précieux et de bijoux !

En résumé, le terme de dandy oscille entre ascétisme et baroque, entre modes vestimentaires et mode de vie.

Alors, faut-il être excentrique pour être dandy ? La schizophrénie du terme se précise. Au début du XXème siècle, dans la littérature, Charles Swann, impeccable jusqu’au bout des ongles, est aussi dandy que Jean Des Esseintes, qui lui, utilise un bouquet de violettes de parme en guise de cravate ! Quel bazar !

Si le terme fait autant le grand écart, c’est peut-être de la faute de celui qui l’a rendu si attrayant, Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly, dans le premier traité sur la question, Du Dandysme et de Georges Brummel, en 1845. Qui était-il ? Pourquoi et comment a-t-il transformé le dandysme ?

Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889) est un personnage plein de contradictions. Aîné d’une famille catholique et contre-révolutionnaire de Normandie, il refuse un temps son droit d’aînesse, par conviction républicaine. Il écrit pourtant Le chevalier des Touches, un incontournable de la littérature chouanne, et finit sa vie farouchement monarchiste, catholique et ultra-montaniste.

Pourtant, Barbey d’Aurevilly ne commença pas sa vie d’adulte par une vie monacale. À la mort de son oncle, dont il hérite, c’est à Paris qu’il deviendra le « Connétable des Lettres » disent les uns, « Sardanapale d’Aurevilly » ou le « Roi des ribauds », disent les autres. Peut-être vaut-il mieux encore être Sardanapale, roi légendaire de l’antiquité, qui vivait dans un faste impossible, que le roi des prostituées…

Quant au « connétable des Lettres » : c’est bien la littérature qui le fera vivre, une fois l’héritage dilapidé. Même s’il brûle son premier recueil de poèmes, faute d’éditeur ! Il se fait tour à tour journaliste, essayiste ou romancier. Si la diffusion de son œuvre reste restreinte, le dandy est connu et reconnu de ses pairs, qui l’encensent ou le détestent.

Admiré de Proust, de Verlaine, de Baudelaire, d’Huysmans, de Vallès, de La Martine, il est détesté d’Hugo, de Zola, de Flaubert et des auteurs qu’il pique de sa plume qui tient plus de l’épée, comme dit Sainte-Beuve. Sa production littéraire est à son image, pleine de contradictions. Le dandy à l’air glacial de 1830, buveur de laudanum, profondément mondain et franchement décadent, n’en est pas moins un écrivain qui clame une foi catholique omniprésente. Cette foi, il l’illustre dans une production littéraire sulfureuse, où il est impossible de ne pas voir une description enthousiaste des vices.

Peut-être voit-on les mêmes contradictions qui divisent Barbey d’Aurevilly, dans sa conception du dandysme et de son vestiaire ? Soyons clair : Du Dandysme et de Georges Brummel est une profession de foi. L’auteur y défend une vision orthodoxe du dandysme : celle de son premier apôtre. Barbey définit le dandy originel en héros byronien : solitaire, insolent, impénitent et donc superbe.

Barbey d’Aurevilly s’intéresse ouvertement aux vêtements. Essaie-t-il de compenser un physique disgracieux ? Il dit assez amèrement de ses parents que « mon adorable famille m’a toujours chanté que j’étais fort laid… ». Peut-être est-ce la raison qui le pousse à transformer sa silhouette ? D’Aurevilly est un personnage aux tenues baroques. Il est parfumé, maquillé et corseté dans des gilets baleinés. L’on trouve des descriptions très claires à ce sujet : « Corseté dans une redingote à jupe bouffante s’ouvrant sur un gilet de moire verte et un jabot de dentelles, la manchette raidie par l’empois et rabattue sur l’habit serré au poignet, le pantalon collant et à sous-pieds carrelé blanc, rouge, noir et jaune à l’écossaise, parfois zébré ou écaillé comme une peau de tigre ou de serpent, il porte des gants de couleur aurore couturés de noir et un chapeau à larges bords doublé de velours cramoisi. Avec cela, indiscrètement fardé, les yeux faits et le cheveu roussi par le henné. »

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Il n’ignore pas la mode, et suit attentivement celle des années 1820-1830. Il écrira d’ailleurs des articles de mode, entre réclames et billets d’humeur, sous le pseudonyme de Maximilienne de Syrène. Toute sa vie, il restera bloqué dans le vestiaire de sa vingtaine. Celui des Lions de la Restauration, figures busquées à la taille de guêpe. Âgé, quand il est édenté, maquillé et les cheveux teints, ses tenues sont un peu risibles : « Il est vêtu d’une redingote à jupe, qui lui fait des hanches, comme s’il avait une crinoline, et porte un pantalon de laine blanche, qui semble un caleçon de molleton à sous-pieds. Sous ce costume ridicule, un monsieur, aux excellentes manières, à la parole flûtée d’un homme qui a l’habitude de parler aux femmes, et dont le manque de dents rappelle, parfois, l’intonation gutturale, mais en mineure, de Frédérick-Lemaître. » Jules et Edmond de Goncourt, Journal. Mémoire de la vie littéraire, tome Septième : 1885-1888, Paris, G. Charpentier et E. Fasquelle, 1894 [1851-1896], p. 38. Date du Mardi 12 Mai 1885.

D’Aurevilly correspond-t-il au dandy de sa propre définition ? Pas vraiment. Si dans son traité, Brummel l’est, les figures qui y sont associées, précurseurs ou épigones, de Byron à d’Orsay, ne le sont pas tout à fait. Le dandy ne connaît ni passions, ni fatuité : « Dès qu’un dandy est passionné, il n’est plus un dandy. Le dandysme finit à l’amour. » Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly, Disjectamembra, tome II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade 1964, p. 1434.

Lui-même, trop passionné, admet avoir tâché de l’être, durant un temps : « On a un peu trop fait le dandy de l’ancien temps (…). Je ne suis plus un dandy, mais je l’ai été, j’ai vécu comme eux, et je me ressens de cela, comme un flacon où il y eut de l’eau de Luce s’en ressent toujours. » Jules-Amédée Barbey d’Aurevilly, Correspondance, 27 mars 1855.

Barbey d’Aurevilly s’éteint dans un monde préindustriel, radicalement différent de celui qu’il le vît naître. Il est alors une curiosité, entre la vieillerie romantique et la gravure de mode ringarde. Si l’on se souvient assez mal de sa production littéraire, il est définitivement ancré au dandysme, dans notre inconscient. De ses vêtements, il reste au moins une chose. Le Musée des Arts Décoratifs de la ville de Paris possède une redingote, en grain de poudre noire, qui est gansée de satin. Une de ses redingotes de 1880, coupées au goût de 1830. Elle ressemble trait pour trait à celle du portrait de Barbey d’Aurevilly par Émile Lévy. Si l’on compare cette redingote avec la majorité des redingotes de 1880, celle-ci semble tellement décalée qu’elle en est franchement incongrue.

Barbey était-il élégant, lui qui fût tant obsédé par la supériorité de son goût ? Il me semble que non.  L’élégance suprême n’est-elle pas, comme Fred Astaire, d’être toujours sur la crête, ne tombant ni dans la quête effrénée de la mode, ni  dans une originalité loufoque ? Mais peut-être d’adapter discrètement le goût contemporain à son style.

Merci à l’excellent –et terriblement absent- Chouan des villes, dont l’article sur ce personnage est très inspirant.

Belle semaine, Julien Scavini

Le pantalon blanc d’hiver

Après les fêtes et en même temps que la neige arrive la saison du blanc dans la distribution. Cadeaux et mets délicats cèdent le pas au linge de maison. Jusqu’à une date récente, serviettes de toilette, nappes, taies d’oreillers étaient blancs, parfois finement rayés de couleurs pastels. Le développement des pigments artificiels permet maintenant au linge d’être de toutes les couleurs. Le blanc se salie plus vite il est vrai.

C’est pour cette raison certainement que la chemise blanche, incontournable au siècle dernier, cède de plus en plus sa place au profit de modèles colorés. Même les sous-vêtements sont de moins en moins blancs. Les maillots de corps toutefois ont l’air de rester non teintés. Rares sont les vêtements à être blancs. L’été, chemises, vestes, pantalons et bermudas sont élégants ainsi. Mais ne sont pas légions non plus.

Avec le temps, la seule chose qui semble vouloir rester blanche sont les semelles des baskets. Mais comme disaient deux de mes clients un jour : « elles sont très belles neuves ou alors défoncées ». L’entre-deux, vaguement sali, n’est pas esthétique. Curieuse idée finalement que de concevoir l’endroit le plus facilement salissable du corps en blanc. Peut-être que ce faisant, la semelle blanche crée un filtre entre le corps et le sol. Le blanc repousse la souillure. C’est une proposition de l’ordre du sacré. Y-aurait-il un sens symbolique dans cette chaussure ô combien moderne? C’est amusant de l’imaginer.

A l’inverse de l’été, l’hiver le blanc se porte très peu en vêtement de dessus. Certes, un manteau en laine bouillie blanc, comme un dufflecoat, peut être magnifique. Il n’y a guère qu’à Pitti (qui commence) que l’on voit ça. Jean Cocteau aimait aussi le dufflecoat blanc. Flamboyant.

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Le pantalon blanc – ou à peine crème – est rare en hiver. Mais pas dénué d’une certaine élégance. Rares sont les messieurs à vouloir tenter l’expérience. Le velours ou le coton peau de pèche blanc est particulièrement beau. Salissable aussi vous me direz. Avec un haut camel ou même gris clair, la tenue apparait lumineuse. Finalement, loin d’être morne et froid, le pantalon éclaire la personne. Comme un pantalon rouge vif réchauffe et égaye, le pantalon blanc irradie de lumière. Il s’oppose à la saison finalement.

C’est une façon de voir les choses très italienne j’en conviens. J’y décèle trois avantages :

  1. la possibilité de jouer sur un contraste fort entre le haut et le bas,
  2. la création d’une harmonie douce de teinte légère, comme une veste camel,
  3. rendre légère une tenue qui serait lourde par ailleurs (le cas typique étant une veste en tweed un peu pépère). Le blanc permet de moderniser une telle veste à moindre frais. C’est d’ailleurs souvent un truc mis en œuvre par les italiens.

Le jean blanc d’un autre côté, s’il est certes connoté très ‘Nice bling-bling’ peut, bien accessoirisé, offrir de beaux accords en hiver. Il peut faire merveille associé à une paire de bottines en veau-velours et un bon col-roulé. Soyons attentif au Pitti, je suis sûr que nous en verrons !

Je vous souhaite une bien belle année et pour commencer, une bonne semaine !

Julien Scavini

Joyeux Noël

Je vous souhaite un joyeux Noël !

A cette occasion, je partage avec vous quelques belles planches encrées non-colorées, œuvres de  Jean-Christophe Thibert. Il dessine depuis quelques années les albums des aventures de Kaplan et Masson. J’avais déjà eu l’occasion d’en parler ici.

Il m’a gentillement envoyé ses dessins, pour notre plus grand plaisir ! Amusez-vous bien.

Belle semaine, Julien Scavini

Robert de Montesquiou, Ego Imago

Cet article a été écrit par mon collaborateur Raphaël.

En novembre dernier paraissait un joli petit livre, Robert de Montesquiou, Ego Imago, aux éditions Bibliothèque des Arts, qui était présenté lors d’une conférence sur ce thème par son auteur, Philippe Thiébaut, au Musée des Arts Décoratifs la semaine dernière.

Philippe Thiébaut est conservateur honoraire au musée d’Orsay, spécialiste en de l’Art nouveau, et s’intéresse depuis dix ans au cas des Dandys et à l’histoire du costume et la mode masculine. Il a publié un ouvrage sur la question dès 1999, Robert de Montesquiou ou l’art de paraître, catalogue d’une exposition menée au musée d’Orsay. De 2013 à 2015, conseiller scientifique à l’INHA, il a animé le domaine de recherche Art décoratifs, design et culture matérielle. Ce fût pour lui l’occasion de parler de mode masculine. Il anima pendant ses deux années un séminaire, La mode masculine, 1820-1970 : corps et objets.

Ego Imago est un ouvrage érudit, sur un personnage haut en couleur. J’ai eu beaucoup de plaisir à compulser les pages de ce livre qui mêle des extraits des mémoires de Montesquiou, publiées à titre posthume par son ami le docteur Paul-Louis Couchoud, Les pas effacés (1923), et d’Ego Imago, un recueil d’autoportraits où le comte se met en scène dans des poses extravagantes, et des costumes surprenants.

Qui est donc  ce comte de Montesquiou, qui illustre tant les couvertures de livres sur les dandys? Aristocrate décadent, descendant direct de d’Artagnan, né en 1855, mort en 1921, il connaît son heure de gloire en 1892 (lors de la parution de son recueil de poèmes Les chauves souris). Il anime alors la vie littéraire et mondaine parisienne, donne le la du chic des salons. Il est détesté ou adoré. À ce sujet, deux anecdotes sont amusantes : les frères Goncourt l’appellent Grotesquiou, et disent attendre la traduction en français des recueils et essais du poète… dont les professeurs de latins critiquent la pauvreté de l’ art poétique! Il est vrai que Montesquiou compose des poèmes assez hermétiques.

Toujours est-il qu’il fascine. Ses tenues surprennent et choquent. Raoul Ponchon, chroniqueur de la Gazette rimée, affirme en avril 1902 : « quand il s’habillerait même avec des feuilles de chou […] il conserverait un chic suprême« . Edmond de Goncourt, ne rit qu’à moitié, de celui dont il dit que le pantalon est « fait d’un plaid d’un clan écossais« , à la date du 14 juin 1882 du troisième tome de son journal. Il jugera, un peu plus tard, le 6 avril 1887, que les tenues de Montesquiou sont des « toilettes symboliques, extrêmement chic« .

Il est aussi probable que ses contemporains exagèrent, ou fantasment ses tenues. Henri de Régnier, qui se battra avec le dandy en duel, disait qu’il dînait en ville, vêtu d’une redingote couleur abricot, qu’il visitait le matin en tenant à la main, devant son visage « le velours frais et mauve d’un bouquet de violettes, comme un jeune seigneur tiendrait un loup de bal« .

On imagine aussi le rictus de plaisir du comte, lorsqu’apparaissant à une des quatorze conférences qu’il donna de son vivant, il essuya la déception de la foule, contrariée qu’il soit vêtu d’une simple redingote noire. Montesquiou cultive le « plaisir aristocratique de déplaire« , si cher à Baudelaire.

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Peu avant la Première Guerre mondiale, Montesquiou cesse quasiment de se faire photographier ; il ne veut plus montrer les ravages du temps. Nous reste donc à analyser les photographies vers 1900, pour savoir comment juger son élégance. Peut-être ce vestiaire est-il mieux décrit par la duchesse Elisabeth de Clermont-Tonnerre : « coiffé d’un chapeau mou, son costume sobre se faisait cependant remarquer à cause de certains détails de toilette, imperceptibles en eux-mêmes, et fulgurants quant à l’effet. Un léger dépassant du mouchoir, la cravate, les gants et le chamois des souliers s’harmonisaient pour faire chanter le ton mat du costume.« 

Nombreux sont les écrivains qui s’inspirent de ce curieux personnage, que Thiébaut juge « narcissique congénital« . Huysmans, qui ne l’a jamais rencontré, utilise des descriptions données par Mallarmé pour imaginer l’intérieur du Duc des Esseintes, dans À Rebours ; quand Jean Lorrain le déguise sous les traits du comte de Muzareth, dans Monsieur de Phocas, en 1901… Si Proust assure ne s’être inspiré que de la voix de Montesquiou – qui couvre trois octaves – pour son personnage de Palamède de Guermantes, mondain torturé, certains auteurs prêtent plus franchement des traits détestables au comte. Henri de Régnier, se venge de Montesquiou, accusé d’avoir battu à coup de canne femmes et enfants dans l’incendie du Bazar de la Charité et le caricature dans Le Mariage de minuit, sous les traits du Vicomte Jacques de Serpini. La caricature la plus savoureuse de Montesquiou est peut-être celle d’Edmond Rostand, par le personnage du coq dans Chanteclerc, en 1910.

Adulé ou craint, autant que détesté, Grotesquiou ou « professeur de beauté« , comme disait Proust, poseur impossible, ou inspirateur de la robe aux chauves-souris de la comtesse Greffulhe, lanceur de traits d’esprits ironiques, parfois hermétiques, rarement flatteurs, toujours inspirés, Robert de Montesquiou disparaît peu à peu avec l’ancien monde, celui qui meurt quelque part entre l’été 1914 et Verdun… Le nouveau monde, de l’électricité, de l’auto, de la vitesse et du sport n’a que faire des épithètes compliquées du « souverain des choses transitoires », comme il s’autoproclame. Il meurt dans l’indifférence, au début des années vingt. Les chroniqueurs s’étonnent alors. On le pensait mort depuis longtemps.

Belle fin d’année!

Le style décontracté urbain

La semaine dernière, j’étais invité très tôt à l’aéroport de Roissy pour découvrir les nouveaux avions de la compagnie bis d’Air France, Joon. Le rdv était fixé à 8h dans la zone des hangars. La communication du groupe m’avait prévenu : il fallait être chaudement couvert. Le temps était à la neige et dans les hangars immenses de l’entretien, les températures sont souvent basses. Et ça n’a pas loupé. Les trois heures passées là-haut étaient frigorifiantes.

La veille, je me suis torturé mentalement pour savoir ce que j’allais mettre. Je ne voulais pas porter un costume classique. Je n’en ai pas d’aussi chaud. Même mes tweeds ne m’apparaissaient pas assez couvrants, surtout au niveau du pantalon. Et puis je ne voulais pas mettre mes chaussures de ville. Je savais que sur les tarmacs, il y aurait de l’eau, et qu’il faudrait marcher etc. Mes Alden devaient rester au chaud.

Que faire alors?

J’ai opté pour une paire de bottines en veau-velours à semelle de gomme, un chino beige dans un drap lourd (un exemplaire de mes pantalons S3, qui tiennent bien le pli et ne froissent pas, pour bien présenter), et une épaisse doudoune que je me suis cousu il y a bien longtemps dans un drap vert de loden. Une petite curiosité cette doudoune, mi-moderne, mi-classique par l’usage du drap autrichien.

C’était très bien. En dehors d’un lacet qui s’est cassé dans mes mains le matin en partant… J’ai eu bien chaud et l’alliance de coton et de laine de l’ensemble a bien fonctionné sous la neige fondu et dans le hangar au sol glacial.

Mais, car il y a un mais.

Habillé en marron, beige et vert, j’étais un ovni vestimentaire. Comment pensez-vous qu’était habillée la petite centaine d’invités? De costume et de vêtements sombres. Le DG et le P-DG d’Air France étaient en tenue de ville avec de petits impers (ils devaient avoir bien froid) et à part quelques ‘jeunes’ de la com’ et journalistes en baskets, l’ensemble baignait plutôt dans le bleu et le noir. En passant, j’aurais vraiment donné une pièce à Jean-Marc Janaillac. Son costume en simili-viscose et ses godasses pointues étaient, comment dire… Voyez-vous même.

Bref. Je ne me suis pas senti idiot dans ma tenue, mais tout de même, j’étais clairement décalé. Ce qu’il me manquait était une tenue mi-ville mi-sport. Je n’ai rien de la sorte, pratique et commode, polyvalent et urbain. Je suis assez tranché dans mes choix : costumes pour le travail, du plus classique bleu et gris à quelques modèles plus voyants avec des rayures de banquier et vestes en tweed trempant dans les couleurs de feuilles mortes.

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Il m’aurait fallu : un blazer marine un peu bête, solide et chaud par exemple en flanelle (pourquoi pas dans un petit cachemire, tant qu’à faire), et un pantalon gris en coton, type peau de pêche ou moleskine ou flanelle de coton. Avec les mêmes bottines et une doudoune à capuche de fourrure, j’aurais pu ainsi me fondre dans la masse.

Non pas que je cherche à être discret, mais je pense qu’il faut toujours être en adéquation avec son milieu. Le tout est de rechercher le raffinement dans la simplicité. De belles matières, de belles coupes permettent de se faire plaisir et une esthétique discrète permet de satisfaire l’esprit de groupe. Ce que je trouve au fond satisfaisant. Comme les immeubles haussmanniens. A la fois tous identiques et toujours différents, du simple au très cossu.

Cette tenue, très italienne finalement, raffinée et décontractée, je ne l’ai pas. Il va falloir que j’y travaille!

Belle semaine, Julien Scavini

Savoir penser l’élégance

Récemment, je me trouvais à attendre aux abords de la salle Pleyel que les portes s’ouvrent et je me suis attardé sur la vitrine de la boutique Anthony Garçon, enseigne parisienne de costumes à prix raisonnables. Si je n’aime pas l’allure (des pantalons slim et des vestes courtes), je reconnais que le rapport qualité-prix et bon. Ils vendent bien à en croire le développement important et les ouvertures de boutiques rapides. Ils font un produit dans l’air du temps. Qu’on l’aime ou pas, qui fait vivre des gens et participe à l’économie.

En vitrine étaient présentés trois costumes trois pièces, deux princes de Galles en flanelle très discrets et un uni en flanelle également. Les harmonies (en dehors des cols riquiquis des chemises – encore !) étaient de bon goût, sobres, efficaces, assez british. Pas grand chose à redire.

Se pointent alors trois messieurs, vieux godillots jamais cirés, chinos et jeans informes, doudounes avec capuche en fourrure. Une description du quadra cadre-sup / dirigeant type de la décennie. L’un d’eux s’exclame « pff qui s’habille comme ça de nos jours! »

Dans ma tête, j’ai pensé à deux choses. La première : en effet personne. Mais alors? Quoi? il faudrait présenter dans la vitrine le même minable qu’il porte? Quel commun!

Une vitrine est fait pour s’admirer. L’expression même lèche-vitrine porte un double sens. Les admirateurs la lèchent (s’en régalent) et le décor est léché. On va tout de même pas exposer du minable pour leur faire plaisir et leur donner bonne conscience. Car il est là le fond du problème. En exposant des jolies choses, on ne rend que plus évident le décalage et la médiocrité. Et cette réflexion est l’expression d’un sentiment d’infériorité révélé. Surtout lorsque les costumes en question valent 400€. Ce n’est donc pas une question de moyens.

Car oui, il y a des gens qui s’habillent comme ça. Et curiosité de la chose, ce sont plutôt les jeunes. La cible d’Anthony Garçon d’ailleurs. Ce sont les jeunes qui remettent le gilet au goût du jour et font sentir aux quadras qu’ils sont vraiment très vieux avec leur jeunisme!

La deuxième chose que je me suis dit est que dans certains milieux, il faut savoir s’habiller. Il faut penser aux subtilités du langage des apparences. C’est important. A qualification égale dans une grande banque ou une multinationale, un jeune élégant se fera plus facilement remarquer. Mes clients quotidiens me l’apprennent.

Car montrer que l’on s’intéresse à l’expression corporelle est un humanisme, le signe que peut-être, il va y avoir moyen à développer quelques propos autour du vin, des livres, des montres, bref, de l’art de vivre. Ce n’est même pas forcément être élégant, mais c’est s’y intéresser, montrer qu’on y pense et que cela importe.

Un client grand banquier me disait récemment que pour lui, un homme bien habillé (même sobrement) exprimait sa capacité à penser autre chose que son métier. Donc à pouvoir manier des situations et des contextes variés. Il me dit aussi : « c’est plus facile lorsque l’on veut inviter au débotté un collaborateur ou un prospect à son club ou dans un grand restaurant. Déjà le fait qu’il soit bien habillé ne dénotera pas et ensuite on imagine qu’il sera vite à l’aise. Évidement un type débraillé, on l’invite pas dans son cercle« .

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Ceci dit, dans les hautes sphères, il faut dissocier deux types d’élégants : il y a ceux qui aiment ça, ostensiblement. Ils font l’effort et vont chez les grands faiseurs, Cifonelli, Drake’s, Dunhill, etc… Ils ne pourraient faire moins tant ils veulent du bon et de la bonne manière. C’est l’exemple d’Alexander Kraft, P-DG de Sotheby’s Int. Realty France. Bien évidemment, on peut être élégant sans en faire tant!

Et il a ceux qui savent que c’est important mais qui s’en foutent. Toutefois, ils s’habillent bien et y font attention. Je trouve cela tout à fait acceptable aussi. Personne n’est obligé d’aimer le vêtement, au moins faut-il savoir que cela existe. C’est légitime. La sur-élégance n’est pas obligatoire, mais il faut avoir conscience que c’est important en société. Ces hommes ont le bon goût de se rabattre alors sur des faiseurs et des maisons en particulier, en adoptant sobrement le style vendu. Ils sont légions ces grands directeurs bien mis mais sans trop. Ce sont souvent les clients les plus agréables des tailleurs. J’en ai quelques-uns. Lors de l’essayage, je demande toujours « comment trouvez-vous?« . La réponse est simple « et vous? qu’en pensez-vous? C’est ce qui importe« . Ils ne regardent même pas le miroir. C’est moi qui décide. Le rêve. Et une exigence professionnelle. Ils font confiance pour être élégant comme il faut. Ils cochent cette case et passent à autre chose. J’ai tendance à apprécier ces élégances discrètes.

A la différence d’autres hauts personnages, tout aussi nombreux et qui envahissent le monde, très mal sapés. Pour le coup – et malgré les moyens! – ils sont sapés comme l’as de pique et s’en foutent. Pour eux, même la cravate n’est plus obligatoire, sans parler des pompes.

En conclusion, non monsieur, il existe des gens qui s’habillent comme ça! Et l’intelligence c’est de se dire que des gens peuvent s’habiller comme ça. Pour deux raisons. 1- Être libéral et ouvert, c’est se dire que chacun s’habille bien comme il veut, et que le commerçant a bien raison de satisfaire une cible. 2-  Il est possible que ces habits soient utiles, à soi-même et à sa société et à la société.

A quoi bon juger monsieur. Il faut se féliciter et continuer de s’émerveiller des jolies choses!

Belle semaine, Julien Scavini

Roger Stone

Cela fait longtemps que je voulais vous parler de ce personnage, plutôt sulfureux pour ne pas dire méphistophélique. Mais je n’en avais jamais trouvé l’occasion et surtout je n’étais pas sûr que sur le blog, ce soit une bonne idée. L’homme aiguise les esprit. Et donc j’ai décidé d’oublier un peu le sujet. Mais, la mise en examen et l’inculpation aux Etats-Unis de son ancien associé, Paul Manafort, me fait dire, me fait penser, que c’est le moment propice pour mettre en lumière Roger Stone!

C’est une sorte d’influenceur, de conseiller en image et en communication, de lobbyiste, de commentateur politique, une sorte d’homme de l’ombre de Washington, des médias et de la politique. Son métier en quelque sorte, c’est le para-politique. Lui y rajoute un adjectif : le para-politique louche, et même plus encore. Ses faits d’armes. Dans la vingtaine, il fait parti des plus jeunes inculpés dans l’affaire du Watergate. Dans son dos est tatouée la figure de Richard Nixon, le président démissionnaire. Il fut un grand soutien de Ronald Reagan et est à l’origine d’une certaine prolongation du renouveau de la pensée de la droite américaine, après la première vague initiée par William Buckley Jr et son magazine National Review.

La carrière politique de Roger Stone est marquée par l’exagération et la dérive droitière. Il ne s’agit même plus de néo-libéralisme. Mais de démagogie et d’hypocrisie dans les propos. Une virulence ‘cochonne’ et vulgaire. On ne peut même pas être sûr qu’il pense tout ce qu’il dit. On finit par se demander si ce n’est pas du second degré tellement c’est extrême parfois. Il est à l’origine de beaucoup de haine à l’encontre d’Hillary Clinton (dont la fameuse théorie de la maladie cachée). On se demande comment il peut dire des choses aussi énormes, aussi fausses et les croire! Il est, enfin et surtout, le principal soutien de Donald Trump. C’est lui qui a encouragé, pendant au moins deux décennies, le milliardaire à se lancer en politique. Sa chance est arrivée l’année dernière. Si Trump l’a écarté de la campagne (en le remplaçant par Paul Manafort), Roger Stone n’a jamais été très loin, par la manigance, la non-objectivité, l’irrationalité, l’abondance d’idiotie. Toutefois, il a quitté le parti Républicain pour se rapprocher du mouvement Libertarien. C’est le paradoxe de l’homme. Très conservateur par bien des points, mais très ouvert sur d’autres sujets, de société notamment.

Mais je dérive et finis par parler plus de politique que de vêtement. L’écueil est proche!

Roger Stone est un personnage curieux. Netflix a fait un documentaire d’un plus d’une heure intitulé Get Me Roger Stone qui le suit longuement, sans commentaire. Et là, on découvre un dandy incroyable!  Je n’aime pas le mot dandy, mais là, le terme convient bien, dans une acception américaine. Il est habillé très yuppie des années 80. Son vestiaire sent bon la belle époque du vestiaire masculin. C’est même un feu d’artifice de style. Mais pas un style wasp poussiéreux, non. Je ne suis pas sûr qu’il aime les vieilles élites de l’argent, au style plus discret. Lui en rajoute. Mi banquier d’affaire, mi mafieux, mi lord anglais excentrique, on ne sait trouver le registre exacte.

Dans les années 80 et 90, ils s’habillait comme les protagonistes de Wall Street le film, toujours impeccable, costumes bien coupés et un peu amples, cravates paisley, bretelles colorées, chemises bengal. De nos jours, malgré l’âge, il cultive toujours ce goût pour le chic, avec une touche ostentatoire importante. Roger Stone est adepte de culturisme, alors les vêtements lui tombent toujours bien. Le costume en seersucker apparait comme son habit iconique. Il aime aussi le madras et les draps beige en été, les tweed carroyés en hiver. Son chapeau Homburg fait bon ménage avec ses lunettes en écaille. On ne croise pas en Europe de personnages si élégants. Ici on dirait que c’est un peu outré. Mais qu’importe, cela sent les bons faiseurs, de Paul Stuart en passant par Ralph Lauren.

Et puis j’ai découvert son tailleur : Alan Flusser. Tiens tiens… La boucle est bouclée! J’ai compris d’où venait ce spectacle visuel. L’homme est la pire charogne que la terre est portée, mais ça en jette. Il sera secrétaire général du Pandémonium dans sa prochaine vie. Toujours est-il que dans celle-ci, il possède une centaine de costumes. Il n’aurait rien de prêt-à-porter depuis ses dix sept ans et serait le meilleur maître pour quiconque veut apprendre à faire des gouttes d’eau aux nœuds de cravates. GQ et Penthouse magazines ont écrit sur l’homme m’apprend Wikipédia. Il aurait aussi rédigé des articles pour dire qu’il n’aimait pas l’ascot et les jeans. Ah, j’aime! Il possèderait de nombreuses Jaguar et a dit un jour : « I like English tailoring, I like Italian shoes. I like French wine. I like vodka martinis with an olive, please. » Un homme de goût. C’est tout le paradoxe de l’affaire. Je vous laisse vous faire votre avis !

Bonne semaine, Julien Scavini

Tout en nuances

Pour certaines personnes, le costume représente un temps passé et surtout un temps oppressant, celui de l’habit unique, signe d’obéissance et de servitude. Pourtant, à y regarder de plus près, nombreuses et variées sont les nuances. Bien sûr, une étude superficielle du sujet fait ressortir une couleur, le noir, souvent terne. Mais chez le tailleur et les bons faiseurs, les tissus sont plus précieux, plus variées.

De nos jours, au moins 70% des costumes sont bleus. Là encore, le bleu marine passe pour écrasant, mais c’est faux. Plus foncé est le bleu encre, presque noir et très habillé. A peine plus clair est le bleu air-force avec ses touches de gris, que l’on appelait bleu ardoise en France. Les italiens proposent des bleu marine assez vifs, avec une touche de violet et les anglais des bleus navy plus apaisés. Il y en a pour tous les goûts. Plus la laine est luxueuse, plus elle est lumineuse. La flanelle, grattée en surface est bien plus mat. Et plus chaude aussi, parfait pour l’hiver. Ainsi, deux bleu marine identiques pourront être différents par leur simple surface.

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Quant au gris, un peu moins apprécié de nos jours, à tord, il sait aussi se dégrader. De l’anthracite au gris clair en passant par la teinte moyenne – le gris souris – les nuances sont importantes. Le tissu peut être teinté à la pièce ce qui donne un aspect très uni et lisse ou par les fils, ce qui donne des nuances de fils à fils. D’où l’appellation. Les motifs caviar ou chevron apportent par ailleurs un relief et effet d’échelle important.

Avec deux coloris principaux, la penderie des hommes peut être déclinée à l’infinie. A cette question cruciale du tissu se rajoute ensuite la coupe, veste droite ou croisée, boutonnage haut ou bas, poches horizontales ou en biais. Un peu comme dans un alphabet, les ligatures des caractères donnent des pièces uniques.

Enfin, le costume n’est que la base de la tenue. Bien évidemment, il faut y adjoindre chemise, cravate, chaussettes et souliers. Certes, par simplicité, les chemises blanche et bleu dominent. Mais la cravate – lorsqu’elle est encore portée – apporte fantaisie et esprit personnel. Dès lors, cet habit, loin d’être un uniforme, devient propre à chacun. L’esprit général est cohérent et ordonné – ce ne sont pas des gros mots – et les personnalités ressortent. Même si l’esprit contemporain aime l’hybride, l’incertain et les antagonismes.

Bonne semaine, Julien Scavini

Du nouveau à la boutique, Grande Mesure

Chers lecteurs,

certains me l’ont déjà demandé mais je n’ai jamais voulu tenter l’expérience. Je n’ai moi-même pas assez d’ancienneté dans le métier et de temps pour réaliser des vestes et costumes en grande-mesure. Mais il se trouve qu’un tailleur de mes connaissances, d’un âge avancé – il est à la retraite et ne veut pas reprendre de boutique – m’a proposé de réaliser pour moi des grandes mesures. Voilà un arrangement idéal. Lui adore cela pour garder la main et l’esprit et je peux vous faire profiter d’un service d’une qualité supérieure à la demi-mesure.

Après un premier rendez-vous avec moi pour définir les contours du vêtements et prendre des premières mesures, il prend la main et réalise lui-même les pièces. Il fait aussi les essayages, vous profitez ainsi d’un œil aiguisé. La seule chose que je fais est la milanaise. Il ne sait pas la faire.

Pour avoir testé la coupe, elle est très classique. Pas étriquée, pas trop ample. Vraiment classique. Le style est au choix, cran parisien ou revers sport. L’épaule est plutôt naturelle, avec juste ce qu’il faut de padding. La manche est montée avec une cigarette (rollino). Pas d’épaule napolitaine ou de style étriqué, le maître ne fait pas. Une coupe intemporelle à laquelle je souscris totalement, dans la droite ligne du style des tailleurs parisiens.

Question tarif, on essaye d’être raisonnable, compte tenu du temps de travail, environ 60h pour réaliser le costume à la main :

2600€ ttc le costume – tissu compris

2000€ ttc la veste – tissu compris

pas de pantalon seul en grande mesure

Je vous laisse observer une de ses vestes, un tweed Donegal chiné beige. Pour ma part, je finis une veste en coton bleu pour un ami. Certes j’y arrive de temps en temps dans mon emploi du temps occupé. Mais je ne peux le faire très souvent.

 

Bonne réflexion, Julien Scavini

 

Petite réflexion sur notre temps

Je lisais cet été un livre de Paul Andreu, l’architecte qui a construit l’aéroport de Paris Charles de Gaulle et je me suis longuement arrêté sur trois citations que je vous donne :

« Comme les habits sur un corps, comme les fards et les bijoux, les matériaux du second œuvre sont utiles, nécessaires et agréables, s’ils ne trahissent pas les structures qui les supportent, s’ils sont comme elles, et avec elles, au service d’une idée générale et d’un travail d’ensemble qui prennent, grâce à eux, un sens plus complet et profond.« 

Cette première citation est typique des architectes, qui essayent de distiller une question moralisatrice à travers les bâtiments en essayant de rendre l’argumentaire universel. En l’appliquant en l’espèce au vêtement. Adolf Loos déjà dans les années 20 puis Le Corbusier ont cru bon d’impliquer l’habit dans leurs discours, avec – je trouve – une absolue crétinerie. Paul Andreu évite l’écueil ceci dit en parlant aussi du fards et des bijoux. Les accessoires donc. Qui ne devraient en effet pas dénaturer la structure sous-jacente. Pourquoi pas. Par contre, pourquoi un vêtement ne devrait-il pas trahir le corps? Au contraire, c’est une construction baroque que l’on applique à l’homme. Certes il est à sa mesure, pas hors de proportion. Il y a donc une certaine vérité. Mais ensuite, matières et couleurs sont gratuites. Pourquoi du coton plus que du polyester, pourquoi du bleu plus que du fuschia? Un costume d’homme classique est triché. On y place des épaulettes pour égaliser les épaules et rendre le mouvement de la manche plus confortable. On coupe la veste assez longue pour cacher les fesses. On donne au pantalon une aisance telle qu’on peut s’asseoir avec. L’ensemble est fait pour lisser le corps. Ce n’est pas le trahir. Au contraire, c’est peut même et souvent l’embellir. Les habits féminins sont parfois beaucoup plus baroques que nos costumes. Là, la triche est revendiquée, recherchée, par effet de style. L’architecture triche elle aussi. Elle n’est que triche d’ailleurs. Le ciel ouvert est une vérité par contre. Qui mouille. Mais passons. Penchons nous sur la suite, captivante.

« Une préoccupation très voisine est de rechercher un bon équilibre entre le coût des matériaux et celui du travail nécessaire pour les définir et les mettre en œuvre : l’importance des détails tient à ce qu’ils sont le produit d’un suite de réflexions et d’actions qui chargent la matière et la pensée. Le monde moderne, parce que le coût du travail y est devenu très élevé, a tendance à substituer la richesse du matériau à la qualité de l’étude et à celle de la mise en œuvre, et une perfection industrielle devenue une fin en soi à la qualité de l’exécution, notion moins précise il est vrai, et moins mesurable, mais dont les imperfections et les défauts, ni différents ni quelconques, parce qu’ils révèlent l’effort et l’attention, font partie intégrante.« 

La phrase est longue. Elle demande d’être reconstruite dans la tête pour en suivre le développement. Mais elle est lumineuse. Et elle peut s’appliquer au vêtement.

Car c’est toute l’histoire de l’habit jusqu’à nos jours qui défile ici. Pendant des siècles, deux choses comptaient : un matériau de qualité (donc souvent très rare et cher) et un faiseur de qualité (donc souvent rare et cher). Ainsi, seules la haute aristocratie puis la haute bourgeoisie avaient la capacité de se faire tailler des habits dans des draps de qualité supérieur. Velours de soie sous l’ancien régime ou laine de grande valeur ensuite. Les artisans étaient doués : coupeurs, apiéceurs, brodeurs etc… Les pauvres citadins et les paysans s’habillaient de seconde main. Ils ne faisaient que rarement faire et rapiéçaient souvent.

Avec la révolution industrielle et surtout depuis les années 50, ces deux critères ont disparu. Les matières sont devenues communes et partagées. C’est le progrès qui veut cela. Même le cachemire se trouve à Monoprix maintenant. Les bons artisans ont été remplacé par des usines. C’est aussi le progrès qui a voulu cela. Je ne connais pas un seul tailleur âgé qui souhaitait que ses enfants suivent sa voie. Le métier est dur. Paul Andreu le dit : la richesse du matériau et la qualité de l’exécution.

Ainsi donc, ces deux critères ont été remplacés par deux autres: le développement du stylisme (l’étude au sens de Paul Andreu) et la perfection à grande échelle (l’industrialisation). Dans notre monde, une notion est très importante : celle de la valeur ajoutée. Elle doit être égale au monde d’avant. Sinon nous nous appauvririons tous. Les stylistes passent donc leur temps à cogiter et à inventer des trucs. C’est purement intellectuel. Et ça l’est de plus en plus, un phénomène d’ailleurs décrié par plusieurs grandes personnalités dans le milieu de la mode. Cette étude détachée du monde crée de la valeur ajoutée. Le vêtement n’est plus que réflexion, développement, adéquation commerciale, cible, etc…

De même dans les usines, la montée en gamme permanente, la capacité à toujours soutenir des cahiers des charges toujours plus contraignants (perfection des lignes, montage laser, tissus techniques) devient une fin en soi, ce qui crée aussi de la valeur ajoutée.

Le tailleur qui coupait dans un joli drap onéreux a été remplacé par un styliste qui demande à une usine de couper dans un drap pas cher. Mais c’est la ligne du styliste et la qualité de l’usine qui donnent un vêtement. L’effort et l’imperfection du tailleur est gommé. Les grandes maisons de mode se retrouvent ainsi condamnées à toujours aller plus loin dans la technicité, dans la difficulté de réalisation et dans le nouveau. Pour toujours créer une valeur ajoutée par rapport au mass-market. C’est une ligne de crête dangereuse.

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Paul Andreu finit ainsi :

« Des rapports qu’établissent entre eux l’économie et la vie sociale, dépend beaucoup l’architecture. Celle des pays industrialisés a changé à mesure que s’est substitué au travail sur le chantier, qui était personnel et relevait de ‘l’exécution’, au sens que ce mot peut avoir en musique, l’ensemble de deux travaux de plus en plus séparés, celui de la fabrication en usine, et celui du montage sur le chantier, tous deux plus impersonnels, chargés seulement de mettre en forme des idées devenues de ce fait dominantes« .

Un dernier parallèle avec le vêtement peut être tenté : des rapports qu’établissent entre eux l’économie et la vie sociale, dépend beaucoup la mode. Celle des pays industrialisés a changé à mesure que s’est substitué au travail dans l’atelier d’un couturier, qui était personnel et relevait de ‘l’exécution’, au sens que ce mot peut avoir en musique, l’ensemble de deux travaux de plus en plus séparés, celui de la fabrication en usine, et celui de la commercialisation en boutique, par des équipes dédiées, tous deux plus impersonnels, chargés seulement de mettre en forme des idées devenues de ce fait dominantes.

Les idées dans la mode sont devenues des concepts. Les concepts ont donné naissance au marketing. Et le marketing a… choisissez vous même la conclusion.

Bonne semaine, Julien Scavini