Le mystère von Bülow, part. 2

Dernière partie ce soir sur Le Mystère von Bülow, une étude d’élégance années 80 entamée la semaine dernière. Dernier personnage masculin ce soir, M. Claus von Bülow, interprété par l’immense Jeremy Irons, dont il faut absolument voir, et entendre, la performance en version originale. Un phrasé et une hauteur d’être (certains diront une arrogance) tout à fait délicieuse.

La garde robe de Jeremy Irons fut sélectionnée et proposée par la maison Cerrutti, qui se proposait à l’époque bien souvent pour collaborer avec le cinéma, comme sur les films Pretty Woman ou Basic Instinct. De quoi forger une légende de l’élégance! La garde robe fut complétée par des pièces de chez Ike Behar, une marque américaine que je ne connaissais pas du tout. Ci-dessous le générique :

Jeremy Iron, aka Claus von Bülow n’a pas à l’écran une garde robe très étendue. Au contraire, elle est plutôt réduite, avec comme principal intérêt il me semble, d’être là pour donner l’esprit de la scène. Ni plus ni moins, pas d’esprit de tapage. Urbain-habillé, ou décontracté-campagne, ou intermédiaire, ou nuit. Homme de beaucoup d’argent, la production aurait pu décider de lui donner pour chaque scène un nouvel habit. Ce ne fut pas le cas. Notamment, sa veste en cachemire, toute simple, revient souvent. Le fond est vert « lovat » ou vert-de-gris, à peine rehaussé d’un carreaux ocre et jaune. Il alterne pantalon de velours vert bouteille ou pantalon de flanelle grise, col roulé ou chemise. Trois boutons en bas de manche.

La cardigan brun observé ci-dessous revient plus loin, sans veste. Notez les pantoufles en velours brodées.

Il y a aussi ce sweater à col châle, peut-être un cachemire écossais, lourd, sinon un gros shetland. Il est coupé à la même longueur qu’une veste. Je ne suis pas sûr de trouver cela très beau. Mais c’est sans doute confortable, et doit tenir chaud dans une maison froide.

Au registre des mailles, il y a aussi ce polo manches longues en laine. C’est élégant et raffiné.

On voit aussi un blazer croisé, tout à fait classique, sans fente, comme c’était encore la coutume pour les vêtements italiens de prix dans les années 80. Sinon, chemise bleue simple, ou bleue avec une rayure espacée, déjà vue précédemment. Remarquons le pois, motif archi-classique, d’abord en pochette, ensuite en ascot.

En puis il y a les costumes. Un croisé tout à fait simple, gris anthracite d’abord. La même chemise est utilisée deux fois. Les cravates varient, la rouge fut aperçue un peu plus haut. On constate une recherche de camaïeu avec la pochette, choisie plus ou moins en raccord avec la cravate. A titre personnel, je n’ai jamais tellement aimé cela !

Un seul autre costume apparait, dans une seule scène, avec veste droite à rayures. J’aime bien ce petit « gap collar » typique des années 80, une figure de style de mode, caractéristique bien souvent de vestes très confortables, opulentes. Et qui, à l’époque, n’était pas vu comme un défaut, même s’il ne fallait pas en abuser.

Fini pour les costumes. Passons aux smokings. Claus von Bülow semblait être une sorte de dandy, avec petite touche d’extravagance autorisée. Sous un smoking, il porte un gilet rouge. Sous l’autre (scène située fin des années 50), un gilet à fleurs. C’est d’un goût affreux. Mais cela se faisait. Au moins le papillon est-il noir, ce qui donne un semblant de normalité à l’ensemble. D’autant plus que les gilets, très échancrés, se voient très peu. C’est donc, presque au fond, un non sujet. Une extravagance discrète, et presque plus raffinée qu’un papillon de couleur.

Côté vie en intérieur, le film présente une belle collection de robes de chambre, de pyjamas et une veste d’intérieur à motif cachemire délicieuse. C’est là peut-être qu’il y a le plus de raffinements.

Pour finir, observons ce Barbour, tout simple, utilisé pour sortir les chiens le matin à Rhodes Island. Et un pantalon de flanelle, tout simple, avec une petite ceinture noire brillante.

La costumière du film, Judianna Makovsky, avait à l’époque 23 ans. On peut dire, que c’est une belle performance pour un tel âge. Certes, elle fut aidée par la grande maison Cerrutti, mais tout de même, il fallait un peu de hauteur de vue pour saisir et distiller, suivant les personnages, autant de qualités esthétiques. Nous l’avons vu la semaine dernière. Le fils, habillé façon étudiant de la Ivy League. L’avocat, dans la même veine, avec un côté prof en plus, tendance gipsy parfois. Et Claus von Bülow, richissime mais sans tapage, dans un confort doux et sans complication. Tout cela fut fort intéressant, varié, mais sans excès. Raisonnable et compréhensible.

J’espère ce que cette revue filmique vous a intéressé. Je vous souhaite une belle semaine. Julien Scavini

Le mystère von Bülow, part. 1

Arte, heureusement que cette chaîne existe ! La semaine dernière, elle diffusait un film que je ne connaissais pas, sur une histoire que j’ignorais, Le mystère von Bülow de Barbet Schroeder. La présence de Jeremy Irons, par ailleurs oscarisé pour ce rôle, m’a poussé plus assurément sur le canapé et quel plaisir ce fut. Quelle histoire passionnante. Quelle interprétation. Quels décors. Bref, un film passionnant, c’est assez rare. J’ai eu envie d’en tirer un billet largement illustré. Un travail difficile à faire pour illustrer la garde-robe classique.

Trois personnages ont attiré mon attention : Jad Mager jouant le fils de Sunny von Bülow Alexander von Auersperg, Ron Silver jouant l’avocat Alan Dershowitz, auteur du livre dont est tiré le film, et bien sûr Jeremy Irons en Claus von Bülow. Trois vestiaires tout droit sortis des années 1980. Revue. Les costumes sont signés d’une jeune costumière à l’époque, Judianna Makovsky.

D’abord le générique. Sublime, d’hélicoptère, sur les extraordinaires maisons de Newport à Rhode Island, finissant sur la plus grosse de toute, The Breakers, la villa des Vanderbilt.

Pour les amateurs d’architecture, on voit d’ailleurs dans ce générique apparaitre une maison fort célèbre du cinéma, puisqu’elle fut celle de Gatsby, dans le film des années 1970 dont j’ai fait la chronique ici :


Lançons nous sur Jad Mager jouant le fils de Sunny von Bülow Alexander von Auersperg. Le personnage a entre 20 et 23 ans suivant les instants du film. Son vestiaire est celui d’un garçon ayant fréquenté la Ivy League. Pull cricket, pantalon de velours et mocassins à pompons. Les dimensions sont généreuses, marqueur d’une époque. Admirez aussi cette argenterie de dingue !

Un petit peu plus loin, c’est un cardigan tartan qui fait son apparition, avec une découpe raglan à l’esthétique hautement questionnable.

Cette cravate club est récurrente. Je suis sûr qu’un lecteur en connaitra le nom ou l’université émettrice ? Charmant manteau camel à la coupe opulente.

Remarquons subrepticement les souliers, des dirty bucks. Et un jardin que j’aimerais avoir.

Dirty bucks que l’on voit clairement dans cette image d’une autre scène, où il porte un chino simple couleur amande. Glenn Close est magistrale. Et insupportable. Avoir autant de belles choses et être aussi perdu, diantre…

Revenons à Alexander. Remarquons son blazer croisé, et le retour de la cravate, portée sur une chemise OCBD, avec un chino. Publicité pour Ralph Lauren certaine ! Sa grande soeur Ala von Auersperg, au regard assez dur, est assez peu présente dans le film. Son vestiaire navigue entre le mémère et le grand chic. J’aime dans les deux cas !

L’accord qu’il fait entre cette cravate rouge bordeaux à rayures grises et la chemise à rayures bâton est très intéressant par ailleurs, en camaïeu avec la veste :

Je suis moins sûr de cette veste, au tissu très discutable. J’aimerais avoir la vue de ce bureau en revanche.

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Passons maintenant à l’acteur Ron Silver interprétant l’avocat Alan Dershowitz, qui est l’auteur du livre dont est tiré le film, et qui fut l’avocat de Claus von Bülow. Une vestiaire encore une fois très preppy. Dershowitz avant d’être un avocat, ou en même temps, est professeur de droit à Harvard. Les choix vestimentaires sont donc orientés pour distiller cette impression universitaire. Il n’est pas collé monté. Sa première apparition l’indique immédiatement, sweat, jean coupé et Converse montantes. Un lettré humaniste ET joueur de basket, l’idéal Ivy League.

Il doit se rendre chez son client. Il s’habille donc. Avec une veste de tweed surpiquée à la machine vaguement sack-suit, poches plaquées à rabat sur les côtés, une seule fente dos. Une chemise à col boutonné. Cravate paisley. Chino classique amande et souliers wallabees de Clarks. Typique! comme dirait Patrick Bateman… Remarquez la Rolls-Royce Silver Shadow.

Dans les instants moins formels, une chemise en chambray lui suffit, qui peut s’augmenter d’une cravate. Ceinture de cuir étroite sur son chino.

Ici une cravate intéressante. Bold disent les américains.

Les chemises sont variées. Grand tartan façon plaid, en coton indigo ou écarlate, la costumière s’en donne à cœur joie.

Et toujours ses chaussures à plateau, type wallabees. Joli pull façon Arran, avec ses tresses moelleuses.

Dans une autre scène, on le voit avec un pantalon vert, assez rare. Laine ou coton ? Pince et coupe généreuse.

Le procès arrivant, il s’habille. Trench d’abord, un classique des années 80. Costume marine simple, chemise OCBD et repp-tie, là, on dirait une publicité Brooks Brothers. Il a le bon goût de sortir une petite pochette blanche. C’est ça le savoir-vivre.

Et retour à quelque chose de plus simple. C’est l’heure du basket.

Bon le temps passe et j’ai encore raté la moitié du film sur Arte. Amadeus ce soir. Je finirais donc ce billet en traitant de Claus von Bülow la semaine prochaine. Je vous souhaite une bien belle et heureuse semaine, avec ou sans jardin charmant, avec ou sans bureau avec vue ! Julien Scavini

Petit amusement pictural

Petit amusement ce soir autour d’un tableau. Je vous invite d’ailleurs à vous livrer à ce petit jeu en commentaire.

Paris brille en ce moment de belles expositions. Il y a à la Fondation Vuitton, La Collection Morozov. Icônes de l’art moderne. Et au Petit Palais, Ilya Répine. Peindre l’âme russe. La foule s’y presse. Malgré l’encombrement des salles, voilà une bien heureuse façon de commencer l’année et de surtout, de déconnecter de ce jour sans fin qu’est le Covid et ses informations associées. Du beau.

Un ami m’a envoyé une photo d’un tableau de 1873, d’Ilya Répine (1844-1930). Voici la photo :

Le cartel est le suivant : « Répine livre ses premières impressions de Paris dans des scènes de genre, qui étaient alors à la mode. L’artiste choisit comme décor une rue animée de Paris, reconnaissable à la colonne Morris qui fait la réclame pour un bal populaire. Mais le spectacle est aussi dans la rue, mené par cet habile charlatan qui fait l’article et propose des fioles de différentes couleurs, à une assistance médusée. »

Je ne sais pourquoi, j’aime beaucoup ce tableau. Tout un monde y figure. Un vieux monde. Un autre temps.

Mon ami me posait une question à propos du monsieur asiatique au milieu. « Le chapeau haut-de-forme n’est-il pas exclusif des soirées et tenues habillées ? »

La réponse est à deux niveaux. Oui, avec le temps, le haut-de-forme est bien devenu le chapeau habillé. Celui que l’on porte avec la queue-de-pied, ou la jaquette. Le chapeau des bals ou des mariages. Ou des courses à Ascot.

Mais non par ailleurs. Car en 1873, c’est un chapeau bien plus courant, pour la simple raison que tout le monde porte un chapeau. De par le fait, ce modèle est plus usuel. Les adaptations de Dickens en font souvent grand usage, pour les riches comme pour les pauvres. Pensons aussi que le haut-de-forme repliable existe. Il s’appelle le chapeau-claque ou le gibus. La peinture ne nous dit pas s’il s’agit d’un haut-de-forme de grand qualité, un « huit reflets » comme ils étaient parfois appelés, ou un bête chapeau de troisième main.

Voilà pour la réponse.

Toutefois, ne nous arrêtons pas là. Continuons de regarder ce chinois. Lui nous regarde bien.

Son chapeau tout de même colle bien avec sa tenue, qui est plutôt élégante. Gilet et pantalon noir, cravate nouée (on disait une régate à l’époque). Il n’y a pas de dissonance entre cette tenue et son couvre-chef.

Toutefois, il porte une blouse. D’où la confusion de mon ami. J’évoquais avec lui la possibilité que ce chinois, voulant assister au spectacle, aurait rapidement pris son chapeau et n’aurait pas enlevé sa blouse. Son frac ou sa redingote restant sur la patère. Il n’a pas pris le temps non plus de resserrer son col de chemise qui baille un peu. Ou alors est-il en pause. Peut-être cache-t-il une cigarette dans son dos ?

L’homme au premier plan à droite, celui qui se fait alpaguer par le margoulin, porte lui la tenue complète, avec redingote croisée. Tout en noir.

Mais notre chinois a une blouse. Là est le jeu de ce soir. Quel peut bien être le métier de celui-ci ? Pourquoi porte-t-il une blouse ? Et l’homme à côté aussi. Sont-ils collègues ?

  • Ce ne sont pas des peintres. Leurs blouses sont éclatantes.
  • C’est une blouse que j’ai vu sur des menuisiers. Le sont-ils ? Mais notre chinois n’aurait peut-être pas un si joli costume dessous.
  • C’est une blouse de sculpteur peut-être. Métier érudit. Est-ce que l’homme en bleu à droite est son assistant ?
  • Ou l’inverse, l’homme en bleu est-il un sculpteur de renom auprès duquel notre chinois se formerait ?
  • Mais l’homme en bleu porte des sabots tout de même.
  • Sinon, autre hypothèse. Notre chinois serait-il … préparateur en pharmacie ? Cela expliquerait la blouse ET la tenue élégante.

On peut continuer à disserter sur le sujet. Que voyez-vous de votre côté ? Qu’en pensez-vous ? Quelle hypothèse étayiez-vous ? Nous ne saurons jamais. Alors autant s’amuser ! Pour vous, que fait donc ce chinois ?

Amusez-vous bien et belle semaine ! Julien Scavini

La difficile question de la transition

Rassurez-vous, nous ne sommes pas là pour discuter du changement de sexe, sujet à la mode. Mais d’un thème bien plus prosaïque, celui de la transition de garde-robe, autrement dit, du long et fastidieux apprentissage du goût. Voire plutôt, de son goût.

La question m’est posée assez régulièrement par de jeunes clients – parfois pas si jeunes d’ailleurs – de comment appréhender la transition entre une penderie de style ou de forme jugée dépassée, à une nouvelle penderie. Sans être millionnaire, ce qui permettrait évidemment de tout refaire d’un coup. Hypothèse intéressante d’ailleurs. Et si vous gagniez une fortune professionnelle ou au loto. Fonceriez-vous chez un tailleur ou un magasin en particulier pour tout racheter ? Solution facile. Presque trop peut-être.

Un client est récemment venu commander un costume. Ligne plutôt classique, avec un pantalon assez fuselé tout de même. A l’essayage, avant de terminer les manches de la veste, nous avons ensemble regardé les manches de sa chemise. Qui n’étaient pas, nous étions tous d’accord, assez longues. Mais comme il dit,  « elles sont toutes comme cela. » Devions-nous respecter ces manches courtes et faire des manches de veste encore plus courtes ? Non, nous optâmes pour une solution rationnelle, celle consistant à couper les manches de veste comme il faut, vers la bosse de la tête du cubitus. « Il me faudra refaire les chemises petits à petits ». Hélas je ne pouvais pas dire autre chose.

J’avais moi-même beaucoup butté sur cette épineuse question, avec la chance toutefois d’avoir trop souvent des manches de chemises trop longues, qu’un retoucheur facilement pouvait me raccourcir. La tâche délicate fut de trouver un retoucheur qui ne me prenne pas une fortune pour cela, je n’étais qu’étudiant.

Quelques semaines après avoir récupéré son costume, notre client est revenu ravi. Il a recommandé un second pantalon, pour avoir un peu de durée de vie sur ce costume. Mais il a choisi de prendre une coupe de pantalon résolument plus classique, un peu plus droite et intemporelle. Dont acte, nous avons repris quelques mesures. A la livraison, il fut si enthousiaste qu’il a fait retoucher, dans le sens d’agrandir, le premier opus. Son goût avait évolué.

C’est le plus fort écueil lorsque l’on débute. J’eus bien des soucis avec cela au début de ma boutique, pour moi-même. Je testais beaucoup, surtout les pantalons, parfois avec des modèles franchement larges. Et même si j’avais quelques costumes, il n’était pas facile de composer assez de tenues sobres et élégantes pour tous les jours de tous les mois de l’année au travail. Je devais jongler entre des chemises médiocres et d’autres plus belles. Des costumes moyens et d’autres très biens. Certains jours enchanteurs, tout allait ensemble. D’autres, c’était un peu l’as de pique.

Quand bien même on aurait l’argent pour tout faire, je ne suis pas convaincu que cela soit bon et utile. Car en même temps que la penderie se structure et évolue, que l’on est content d’acquérir des vêtements beaux et bien fait, le goût lui-même se crée, et évolue. Et c’est précisément parceque l’on porte des vêtements qui ne vont pas toujours bien que l’on se rend compte et que l’on mesure les évolutions. Et que l’on en prend conscience.

Ce faisant, ce qui est un regret de jeunesse, celui de ne pouvoir pas bien faire tout de suite, devient avec le temps une force. Une assurance en somme.

On ne peut mesurer la perfection de quelque chose qu’à l’aune de ce que l’on a testé, traversé et connu. Avoir de piètres vêtements, faire des erreurs d’achat, ne pas bien faire comprendre ce que l’on veut au tailleur ou au vendeur arrive. Et arrive à tout le monde. Il faut parfois comme le dit l’expression, « mettre son mouchoir dessus » et passer à l’étape suivante.

Un jour chez Old England, j’avais timidement esquissé une remarque sur la longueur des manches d’un trench. La vendeuse avait cru que je voulais raccourcir, ce qu’elle fit. Je n’avais pas osé parler plus. Les manches après furent trop courtes. Je le portais comme cela pendant quelques années. Et puis tant pis.

Je me souviens aussi, par un empressement heureux, avoir acheté par correspondance aux États-Unis deux paires de souliers Alden, pour un certain prix plus la douane. Sans trop connaitre ma pointure. Qu’est-ce que j’ai souffert dans ces richelieus trop petits. Je les ai portés un peu, puis je les ai donnés. Je n’aurais eu qu’une paire, c’eût été préférable. C’est comme ça.

Surtout que jeunesse passant, on découvre une chose, c’est que la penderie idéale n’est qu’une vague idée, et qu’à mesure qu’on pense y aboutir, la vie et ses chemins remettent en question cet idéal. Combien de jeunes papa ont pris des kilos à l’arrivée de leur premier enfant, devant faire définitivement une croix sur les pantalons en 38 ?

Et puis soit même on peut se lasser d’un goût que l’on pensait sûr. Un client d’un certain âge, au look affirmé de vieux rockeur, me confessait que dans sa jeunesse, il cherchait des meubles de style Chippendale, des fauteuils en cuir et des souliers Alden, point de départ de notre conversation. Le vrai style Old England, où d’ailleurs travaillait son père. Et qu’après la quarantaine, il n’en avait plus rien à cirer. Mais rien. Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer les chemises en « sea island » et les chinos confortables en coton et cachemire.

La transition entre une garde-robe que l’on juge dépassée et une nouvelle plus en adéquation avec un apprentissage normal des élégances de la vie est un processus heureux, mais certes fastidieux. La vie est longue. Et probablement constituée de bien des cycles. L’important c’est de faire un effort. Point de se rendre malade pour de simples questions de tissus. Il faut relativiser et avancer tranquillement. Avec patience, on peut arriver, sans s’en rendre compte, et parfois assez vite, à une penderie homogène, raisonnable et élégante. Qui presque instantanément sera l’objet de nouveaux questionnements et de possibles redirections!

A méditer. Belle et bonne année 2022. A bientôt, Julien Scavini

Une robe de chambre ?

Qui aurait pensé vivre un confinement général ? Nous fûmes bien obligés de rester cloitrer, à travailler devant un ordinateur. L’année dernière, Le Figaro m’avait demandé une petite série d’articles sur les vêtements d’intérieur. J’avais fait les slippers. Puis le pyjama. Le bonnet de nuit. Et la robe de chambre. Avec amusement, je m’étais prêté à l’exercice et pour cette dernière, j’avais pris un plaisir particulier.

On l’appelait banyan au XVIIIème siècle. Nombreuses sont les personnalités à s’être fait portraiturer ainsi vêtu, en Grand décontracté. Le XIXème siècle bourgeois l’avait dignement réinterprété, avec force brandebourgs et collets matelassés. Dans les années 50, un certain art de vivre l’amène dans les foyers les plus divers. Jean-Pierre Stevens, le mari de Ma Sorcière Bien Aimée en porte une assez souvent, même si la matière « vinyleuse » est affreuse. Cela dit, elle s’esquive très vite. La faute au chauffage probablement. ll en reste le peignoir, ou sortie-de-bain, façon grand hôtel.

La robe de chambre, voilà bien un vêtement rare et peu ordinaire. On n’en voit que dans les films. Il est vrai qu’un tel vêtement pose un personnage. Cette robe opulente, tellement accessoire dans une garde robe, est plutôt un vêtement d’homme argenté. Elle vient après le reste et de fait, il est logique que tout un chacun oriente ses deniers vers des habits plus essentiels. Il faut dire aussi que les tarifs sont relativement élevés. Chez les anglais spécialisés, comme New & Lingwood (admirez les somptuosités proposées !), les tarifs sont stratosphériques, comme chez Charvet à Paris. Sinon, pour quelques centaines d’euros, on peut dénicher des robes de chambre en tissu de chemise, simples et légères, comme chez Derek Rose. Mais elles sont alors plus un article d’élégance qu’un vêtement fait pour donner chaud.

Car fabriquer une robe de chambre est relativement onéreux. La consommation de tissu est très conséquente par rapport à une veste, ou même un manteau, et il n’y a pas beaucoup d’atelier pour faire cela. Et puis il faut le trouver le tissu adapté.

Coincé à la maison à travailler devant mon ordinateur, je m’étais interrogé donc sur la robe de chambre, et j’avais compilé quelques modèles qui me faisaient envie. Avec le déconfinement, j’ai pu trouver un atelier en France et y réfléchir plus avant, vraiment pour le plaisir. Après un premier prototype en flanelle, tissu vraiment simple, je me suis fait la réflexion que c’était un peu léger. Qu’une fois sur le dos, sans trop de chauffage, cela ne donnait pas vraiment chaud. Trop de fluidité aussi. Comme beaucoup de modèles de robes de chambre du XIXème siècle présentaient des revers matelassés, j’ai eu l’idée d’en employer aussi. Sur les revers au début, puis seulement à l’intérieur ensuite. Tellement amusé par ce prototype, je me suis dit, et bien pourquoi pas en faire quelques unes ? Et voilà le résultat. Évidement, il eut été plus intelligent de les vendre bien avant Noël pour quelques cadeaux bien sentis. Mais la faute à la crise des matières premières, les retards se sont enchainés, du tissu de chez Vitale Barberis à la production chez Hervier. Mais enfin, elle est arrivée. Tout vient à point qui sait attendre.

Voici donc ma première robe de chambre. Flanelle bleu marine italienne 100% laine, petite ganse argentée en satin et doublure italienne matelassée rouge en coton et viscose, mate pour une esthétique un peu ancienne. Fin du fin, un joli pompon au bout des ceintures. Pour le tarif, nous avons fait au mieux, 460€. Je souhaite que cela vous amuse et vous intéresse. Ce sera l’occasion d’en faire d’autres dans le futur.

Il me reste à vous souhaiter de belles fêtes de fin d’année. Faîtes bonne tablée et pensez-y toujours : l’élégance compte, même dans l’assiette. Soyez raffinés avec vos aspics, chapons et châtaignes. Belle semaine, et à bientôt. Julien Scavini

La capuche est-elle élégante ?

La grande majorité des doudounes et autres parkas vendues dans le commerce possèdent une capuche. Regardez dans la rue, autour de vous, combien d’épaules ensevelies ou de têtes recouvertes ? Même d’ailleurs des manteaux un peu classiques l’intègrent, avec plus ou moins de bonheur suivant les stylistes. Elle est partout !

Ce petit accessoire vestimentaire revient de loin. C’est peut-être l’un des plus vieux qu’il soit possible de trouver du reste, en particulier sous nos cieux européens souvent capricieux. Le capuchon – c’est ainsi qu’il serait plus élégant de la nommer – protège du froid et couvre de la pluie. Relié au vêtement, on n’est sûr de pas l’oublier et de le perdre. Le capuchon est là, qu’on ait besoin de lui ou pas. Même amovible, en réalité, il reste bien souvent attaché. Praticité ultime que le capuchon.

L’élégance au XXème siècle n’était pas particulièrement encline toutefois à mettre en avant la capuche. Difficile de trouver celle-ci sur des dessins de Lawrence Fellows. Elle ne colle pas bien avec le répertoire tailleur. La capuche n’est pas considérée du tout, c’est un fait. Et d’ailleurs, à bien y regarder, elle n’est pas mieux considérée aux siècles précédents, y compris avant la Révolution. La capuche sous l’Ancien Régime est réservée aux vêtements religieux, et à quelques vêtements de petite extraction, du répertoire paysan. Certes, la cape à pèlerine et capuche avait quelques faveurs chez les dames de la haute société, façon retour de la bergerie. Une image un peu à la Watteau. Mais pour l’essentiel, la capuche déclasse plutôt.

Les gens riches eux, se couvrent la tête d’un chapeau. Toque ou chapeau de fourrure et bérets divers à la Renaissance, tricorne et bicorne plus tard, puis chapeau haut-de-forme, melon, Feroda, Trilby et que sais-je encore au XXème siècle. Au chapeau, il faut penser ! A la capuche, on oublie.

En un mot comme en cent, finalement, la capuche est l’inverse d’un luxe. Et depuis longtemps. Avoir de l’argent, c’est recourir à un objet spécifique pour se couvrir la tête. Un couvre-chef. C’est pourquoi aucun tailleur n’eut l’idée de rapporter cet accessoire au XIXème puis XXème siècle. Les beaux pardessus ne se soucient guère de ce lambeau de tissu pendouillant dans le dos.

Jusqu’au dufflecoat peut-être… Vêtement rustique (on y revient ! ) des marins de la Manche, il trouva pendant la seconde guerre mondiale quelques militaires valeureux pour l’adopter. Un manteau à capuche intégrée. Quelle trouvaille unique et rare. Plus besoin de casque, de calot ou de chapeau. S’il pleut, on rabat le tissu sur la tête. Il mit un peu de temps à trouver son chemin vers la penderie masculine dans les années 50. Mais une fois implantée, il ne cessa pas, jusqu’à nos jours, de séduire, génération après génération, avec un charme toujours renouvelé.

Et puis les k-ways, doudounes, parkas et autres nouvelles formes, souvent synthétiques, arrivèrent fin 70. Dans les années 80, la capuche était revenue. Fermement. Décennies qui ont vu l’extinction définitive du chapeau. Symétrie notable.

De nos jours, même les parkas de belles marques, comme Loro Piana, Corneliani et autres, intègrent des capuches. Avec un petit alibi, celui d’être amovibles. Même parfois des formes de manteaux classiques, ou de vestes légères, font la part belle aux capuches.

Est-ce à dire que nous avons régressé culturellement ? Que ce retour de praticité exacerbée signe une esthétique moyenâgeuse ? Que la capuche, c’est le mal, un symbole du malin à l’œuvre ? Je vais un peu loin dans l’analyse, avec amusement, rassurez-vous.

J’ai bien conscience que pour les défenseurs d’une esthétique tailleur, pour les gardiens de l’orthodoxie de Savile Row, qui sont ici chez eux d’ailleurs, la capuche n’est pas bien considérée. Elle ne fait pas partie du paysage pour deux sous. Elle n’est rien. Qui imagine un polo-coat, un ulster ou un balmacaan avec une capuche ?

A titre personnel, mon cœur balance. C’est un débat profond, et donc totalement inutile qui se joue au fond de moi sur le sujet. Je dois confesser posséder bien sûr une doudoune et une parka, car je suis à scooter. Et oui elles ont une capuche. Et oui, dès qu’il pleut, je ne peux m’empêcher de la rabattre pour me couvrir. Toutefois, je préfère le parapluie, n’aimant pas du tout être enfermé sous du tissu. J’analyse cette peur de l’enfermement comme une peur du danger. Avec une capuche, on entend moins les sons, on ne voit pas sur les côtés. N’étant plus toujours rassuré sur les trottoirs de Paris, je préfère garder la nuque libre et en mouvement. Et puis les capuches que j’ai ne sont, il me semble, pas bien patronnées, pas assez amples.

Je reconnais donc la supériorité d’un bon parapluie. A défaut de porter le chapeau. Mais j’aime bien cette capuche, elle m’amuse par son histoire, son authenticité et sa simplicité d’être. Fait-elle enfantin comme le disait Le Chouan Des Villes ? Peut-être. De toute façon, débat ou pas, le fait est qu’elle est là. Et pour un moment. De votre côté, qu’en pensez-vous ?

Belle et bonne semaine. A bientôt. Julien Scavini

Construire un vestiaire dépareillé

Il y a quelques jours, un client m’évoquait son désarroi devant la disparition du costume, et quelle complication cela représente pour lui, au quotidien. Dans son environnement de travail, même venir en blazer, même venir avec une cravate sous un pull, passe pour hautement endimanché, tendance mariage. Que faire et comment s’habiller en décontracté, tout en restant au standard de qualité que nous aimons. Telle est la question !

Il m’évoquait dans le prolongement sa difficulté à construire une telle garde-robe, qui ne soit pas trop mauvaise. Et suffisamment intelligente. Je le rejoignais tout à fait. Il est vrai que je recours agréablement au costume. Bleu marine, chemise simple, souliers noirs et voilà, l’affaire est faites. Mais lorsqu’on l’on veut faire du dépareillé, il y a une étude plus complexe à mener. Et qui est loin d’être simple.

La tentation est grande d’acheter ou de faire réaliser des vêtements suivant des envies. Et d’avoir des envies multiples. Une chemise parme. Un pantalon vert. Un pull marine. Une veste de tweed marron. Une chemise à rayures roses. Un gilet en tweed ocre. Un cardigan mauve. Une veste lin et soie beige d’été. Etc… Ce faisant, ces vêtements sont précieux, car tous font la part belle à l’envie de l’instant. On les aime car ils ont répondu à une image que l’on avait en tête ou à une étoffe que l’on a trouvé raffinée.

Seulement voilà, au quotidien, ces vêtements ont parfois du mal à trouver sens entre eux. On arrive bien à composer des tenues variées. Mais tous les jours, devoir recommencer l’étude, et se poser des questions est ardu. On essaye. Parfois cela fonctionne très bien. A d’autres moments, on est moins satisfait de l’accord.

Le pire dans tout ça, c’est que le type d’à côté en jean et t-shirt,  ostensiblement sans réflexion, parait lui très satisfait et très cool. C’est rageant, il est vrai. Comment se fait-il qu’avec des vêtements de prix et en faisant marcher nos méninges, nous n’arrivions pas à bien cerner la tenue décontractée, et surtout à la vivre aussi sartorialement que possible ?!

Tout vient je le crains de la volonté, heureuse cela dit, de variété. A vouloir panacher et varier les couleurs et les styles (un matin plus tweed anglais, l’autre plus blazer anglais, le suivant plus City de Londres en costume, un autre encore plus italien), on s’amuse soi-même. On égaye son intellect. Pour le pire et pour le meilleur ? On essaye de donner corps quotidiennement à une envie de variété et de différence. Pourquoi faire comme hier ?

En discutant avec mon client, je pensais qu’au fond, on pouvait tout à fait être sartorialement mainstream, si j’ose dire, en réprimant cette envie de variété. Et en appliquant la même règle que le type en jean et t-shirt, à savoir la règle de la répétition quotidienne. De l’itération. Mais pas avec les mêmes vêtements que lui. Porter tous les jours les mêmes habits, oui mais de beaux habits. Discrets. Et passe-partout.

Il est possible de construire une garde-robe très sérielle, par exemple basée sur deux couleurs : gris et bleu. En possédant cinq ou six vestes, de bleus différents & de tissus différents (du tweed à la flanelle ne passant par le cachemire ou le fresco), que l’on marierait avec une dizaine de pantalons tous des gris différents (ou à la rigueur de grège et rare marron), il serait possible de présenter, quotidiennement une allure identique, n’attirant pas l’attention et ne donnant pas prise aux remarques des collègues. Ou l’inverse marche aussi comme le montre la photo. Discret. Mais très raffiné dans les matières et les coupes.

C’est la répétition discrète qui protège. Même si les vêtements sont d’une immense qualité, d’autant plus indétectable d’ailleurs. A l’inverse, l’envie de bien faire et de renouveler quotidiennement fait lever le sourcil inquisiteur du collègue. Car la variété est un signe extérieur de richesse. Et ça, c’est bien la pire des possibilités en France, que de passer pour trop argenté. Porter tous les jours le même blazer bleu n’attirera pas l’attention, fusse-t-il en cachemire. Passer de ce blazer à une veste de tweed puis un costume sera remarqué et jugé.

J’évoquais une garde-robe construire de manière urbaine sur le bleu et le gris. Mais une basée sur des teintes de bleus et de marrons, à l’italienne fonctionne aussi. Une basée sur des couleurs de feuilles mortes, façon tweeds campagnards déjà, fait appel à la variété. Variété suspecte ?

Lorsque l’on construit une garde-robe sartoriale MAIS discrète, toute la difficulté et d’arriver à sortir de l’aspect mono-manique. Et de pouvoir se laisser une petite porte de sortie, si par hasard, un pull mauve devait entrer dans la penderie ! Qu’en pensez-vous ?

Belle et bonne semaine de réflexion. Julien Scavini

La chemise en flanelle

L’époque est au retour des matières ancestrales, qui ont du caractère. C’est donc avec plaisir que le tweed et la flanelle par exemple reviennent sur le devant de la scène. Il y a encore dix ans, il n’était pas si facile que cela de trouver de beaux pantalons en flanelle. Maintenant, cette matière se décline même jusque sur des gilets matelassés et des doudounes techniques. C’est probablement une réaction vis-à-vis de l’artificialité. Peut-être du monde en général ? Plus sûrement vis-à-vis des tissus techniques, à l’esthétique glacée et plastifiée. Une sorte de combat du rugueux contre le lisse pourrait-on évoquer.

Même les intérieurs de décorateurs font la part belle aux flanelles tendues sur les murs. Parce que cette matière, avec son grain et son toucher si pelucheux, est mat. Elle aspire la lumière permettant des jeux de contrastes. Elle apporte aussi une touche indéniable de confort. La flanelle donne chaud avec son aspect moelleux. Elle évoque la bonne vieille Angleterre, rêvée. La flanelle donne une idée de cosy.

Autant d’arguments qui militent en faveur de son importante adoption par les stylistes et designers textiles. Rappelons rapidement que la flanelle (nom féminin) est un procédé de tissage et de finissage des étoffes. Et que dès lors, il existe de la flanelle de laine – ou de laine et cachemire – mais aussi de la flanelle de coton. Assez proche techniquement de la moleskine. Un coton gratté, suivant l’ouverture de sa surface (c-à-d, à quel point il fut gratté et ébouillanté pour faire sortir le côté duveteux) peut-être qualifié de moleskine ou de flanelle, cette dernière était plus moelleuse et souple. Et lorsque ce coton flanelle est fin, on parle alors de flanellette.

Si j’ai souvent parlé de vestes et pantalons en flanelle, je n’ai que rarement évoqué les chemises ainsi coupées. Elles sont pourtant classiques et anciennes. Le tattersall par exemple, ce merveilleux tissu à carreaux, plutôt campagnard (et souvent un mélange de coton et de laine, voire que de laine) présente le plus souvent un aspect brossé en surface, le rangeant facilement dans la catégorie des flanelles de coton. Ci-dessous Bruce Boyer posant pour Drake’s, avec un délicat accord de carreaux sur carreaux :

Quant aux grands tartans ou plaids, façon chemises de bucherons, ils présentent presque toujours une texture flanellée (un adjectif qui n’existe pas vraiment dans le dictionnaire mais qui est très plaisant). D’ailleurs, cette fameuse chemise de bucheron, la « lumberjack shirt », cet article vestimentaire essentiel de la culture américaine est appelé outre-atlantique une « flannel ». En fait, pour un américain, une « flannel » ne désigne pas prioritairement une étoffe, mais une chemise à carreaux. Fait notable et intéressant. Ces grands carreaux, rouge façon « Paul Bunyan » ou foncé comme le « blackwatch » ont été adoptées par les américains bon chic bon genre, style grandes universités, dès les années 50. Ces chemises chaudes étaient synonymes de week-end au grand air et de pêche à la truite.

Cela dit, en dehors de ces deux tissus de chemises anciens, tattersall et tartan, les chemises en flanelle unie n’étaient pas légions. Mais pas inconnues non plus. Dans les années 50 et 60, quelques publicités vantaient l’usage de modèles ivoire, comme la marque Armorial. Et jusqu’à aujourd’hui, ces chemises n’étaient pas très portées, à part sur de vieux messieurs qui aimaient la chaleur de ces modèles en flanellette.

Jusqu’à aujourd’hui.

Car on ne compte plus les marques qui proposent des chemises unies en flanelle de coton. Cette chemise est partout, dans toutes les collections. Gris clair, bleu ciel, greige ou bordeaux même, unie, micro-pucée ou à carreaux toujours, la chemise en flanelle de coton plait. Ralph Lauren, Berg & Berg, Hast, Bonne Gueule, Pini Parma et d’autres ont ouvert grands leurs étagères aux chemises en flanelle. Et je vois beaucoup de clients qui en porter. Avec tous les styles. Parfois sur un col roulé façon sur-chemise, mais aussi parfois sous un costume. Les drapiers italiens comme Monti ou Canclini, et bien d’autres, ont mis cette texture sur le devant de la scène chemisière.

Les chemises en flanelle anciennes étaient très amples. C’était des vêtements de travail, souvent fait pour être portée par dessus d’autres vêtements. Elles avaient des poches généreuses aussi. Des marques très américaines comme Pendleton produisaient beaucoup de ces modèles typiques. (Dont on peut signaler qu’ils n’étaient pas en flanellette de coton, mais de laine !) La modernité a été de faire diminuer les proportions de ces chemises de flanelle et d’adopter massivement le coton.

Cette flanellette, si elle met en valeur le plaisir d’une matière chaude et ancestrale, participe aussi et surtout à la vigueur du marché de la chemise. Car de son côté, cet habit classique du travail, vivait depuis quelques années une sorte de crise existentielle. Les rayures bâtons, les unis blancs ou bleus perdaient du terrain. La chemise souffrait d’une image trop « business » et elle se faisait détrôner par les polos, les pulls et les t-shirts, plus simple d’usage et d’entretien. La chemise – à repasser – marquait le pas.

L’affection pour la petite flanelle a permis ainsi à la chemise de rajeunir. Souple, un peu molle et peu froissable, elle est presque d’une entretien plus simple. En sur-chemise, à même la peau, sous un pull, un blouson ou une veste, elle fait des miracles. Son style à la fois ancestral et très en phase avec la mode en fait le best-seller du moment, avec un esprit workwear, minimaliste mais avec une certaine profondeur esthétique et historique. Finalement, grâce à un vieux tissu, la chemise se paye une nouvelle jeunesse. Qui l’eut cru ?

Bonne semaine, Julien Scavini

Le pantalon à pont

Si les joggings et autres pantalons élastiques peuvent s’enfiler et s’ajuster avec souplesse et simplicité, la plupart des pantalons ont besoin d’une large ouverture séparant la ceinture en deux, pour s’évaser et passer le bassin. Sinon on ne pourrait tout simplement pas les positionner jusqu’aux hanches. De nos jours, c’est la braguette, zippée ou boutonnée, qui permet d’agrandir momentanément la circonférence du pantalon, permettant à celui-ci d’emboiter convenablement le bassin. La braguette est la plupart du temps centrée sur le devant et dissimulée par un assemblage de tissu appelé le pont et le sous-pont. Il semble d’après des peintures et gravures que la braguette centrée soit apparue sous Napoléon III, à l’époque précisément de la démocratisation du pantalon. Comme le prouve cette photo datée de 1860 de l’Empereur :

Ce dispositif a priori si simple et pratique n’est pourtant pas très ancien. Certains plus anciens pantalons et les culottes surtout, vêtement phare de l’Ancien Régime recouraient à un tout autre mécanisme. Si la ceinture se séparait également en deux par le milieu, l’ouverture n’effectuait grâce à un immense volet, boutonné en haut, sur la ceinture, et retombant vers le bas. Pour retirer son pantalon, ou bien satisfaire un besoin naturel, il fallait déboutonner au niveau de la ceinture le volet, et le laisser retomber. Ainsi que vous pouvez le découvrir sur cette photographie d’un modèle ancien :

Voilà il faut le reconnaitre une manière ancienne et bien baroque d’ouvrir son pantalon. Si pour les hommes cette méthode de boutonnage est totalement tombée en désuétude, les femmes peuvent encore trouver occasionnellement ce type de finition, comme vous pouvez le constater ci-dessous. Elles appellent ce modèle « pantalon de marin », car ce sont bien les hommes qui le plus longtemps ont porté ce type de pantalon. Je serais d’ailleurs très intéressé d’apprendre jusque quand la Marine Nationale a admis ce modèle comme réglementaire. Peut-être qu’un lecteur le saura?

Parce que les marins portaient ce type de pantalon et qu’ils ont l’habitude de se travailler sur le pont des navires, un rapprochement logique s’est effectué entre eux et « le pantalon à pont ». J’ai tendance à penser que le mot pont vient tout simplement du vocable tailleur, désignant une pièce de tissu mobile faisant jonction. D’ailleurs, la braguette actuelle est constituée d’un pont et d’un sous-pont se boutonnant derrière.

Cette façon de boutonner le devant d’un pantalon est ancienne, probablement post-Renaissance. C’est au XVIIème et XVIIIème siècle que se forge l’esthétique de ce fermoir. Sur cette culotte déposée à Galliera datée de 1740/1750 (en velours façonné de soie rouille, doublure toile de lin écru, boutons bois recouverts de fils métalliques, cannetille, paillettes argent, lamé or), le pont est clairement visible, de petite dimension d’ailleurs :

Un autre exemple, Empire cette fois-ci montre un pont clairement mis en valeur par une jolie soutache de broderie stylisée :

Le pont pendant longtemps présente des lignes plutôt étroites et verticales comme vous le voyez. Avec l’époque Victorienne, il semble que cette esthétique toutefois cherche à se faire oublier. Question de pudeur? Quoiqu’il en soit, le pont s’élargit pour gagner les côtés sur du pantalon comme sur la photo à droite, où ses bords se font un peu passer pour des poches. Le pont chez Beau Brummell est très haut placé, très discret. Mais probablement très inutile pour satisfaire un besoin naturel…

Au cours de ma recherche, j’ai trouvé ce très beau cliché d’un manœuvre portant un bel exemple de pantalon à pont, qui semble d’ailleurs être en peau :

Voilà pour ce fameux pont, une curiosité de style et de technique. Il semble aujourd’hui que la Navy américaine ait encore l’usage du pantalon à pont avec le modèle dit Crackerjack aux très nombreux boutons. Quant aux bavarois, leurs culottes de peau sont aussi, et normalement, pourvues d’un tel dispositif. Positivement baroque !

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

La veste croisée peut elle être sport ?

Un client récemment commandait un costume, coupé dans un tissu ayant l’aspect du tweed donegal. Veste droite et pantalon simple. A l’ultime fin, il m’interrogeait sur la possibilité, ou plutôt la possible logique, de faire une veste croisée pour cet ensemble.

Je n’avais pas pensé une seule seconde à une veste croisée pour un tel tissu. Je répondis non. Non, ça n’a pas de logique. La veste croisée renvoie à un certain formalisme. L’opposé esthétique de ce costume façon campagne moelleuse que l’on venait de finir. Nous étions tous les deux d’accord, aussi, le débat fut-il rapidement clos. Cela ne nous empêchait pas de continuer à discuter sur le sujet.

Mais au fond, y’a-t-il une raison de faire une veste décontractée croisée? Je devais bien reconnaitre que c’est en effet d’un raisonnement curieux. Une veste sport, c’est fait pour être plutôt confortable. Or la veste croisée, devant rester boutonnée, reste assez statutaire. La veste croisée est formelle. Elle oblige. Et si l’on cherche une veste sport, c’est précisément – peut-être – pour faire relâche, la porter ouverte, mettre les mains dans les poches ou la maltraiter un peu.

Par exemple l’hiver, une veste de tweed s’envisage assez peu croisée dans mon esprit. D’ailleurs, il me semble que James Darwen dans Le Chic Anglais dit aussi que c’est d’une « élégance d’ornithologue allemand. »

Je rajoutais que pour l’été, la veste croisée ne me semble pas plus logique. Encore une fois, devant principalement rester boutonnée, elle tient plus chaud qu’une veste droite et légère, facilement déboutonnable. Je pense que les tissus sports ne sont pas tellement logiques coupés en croisé, en dehors du traditionnel bleu marine faisant alors blazer. Je suis allé glaner quelques idées chez SuitSupply, Boggi ou Brooks Brothers et je n’ai pas vu, en tout cas pour cet hiver d’exemples particulièrement enjoués de veste croisée sport. Chez Drake’s, il y a quelques exemples en denim, mais ils sont plutôt d’un style blazer poussiéreux.

Alors quoi, la veste croisée devrait être réservée au costume seulement, et au blazer? Et peut-être aux vestes de cocktail, comme nous l’a montré Daniel Craig. Tout en discutant, je cherchais des tissus sport sympa en croisé et je n’en trouvais pas spontanément.

Cela dit, avec un petit peu de recul maintenant, je repense à un vieil axiome sartorial : l’élégance peut parfois s’opposer au confort. Ou, entre le confort et l’allure, il faut parfois choisir. Car précisément, une recherche esthétique ne doit pas que s’articuler, et heureusement, autour de la notion de praticité. La veste croisée, oui, est un peu moins pratique. Pour autant, faut-il alors la bannir du rayon veste sport? Finalement, bien sûr que non, et il appartient à chacun de se faire plaisir avec une veste croisée en tweed ou en lin pour l’été. Pour le simple plaisir que c’est beau.

Je manie le en-même-temps présidentiel au sujet de cette réflexion. A titre personnel, je confesse ne pas être sûr de cela, pour moi-même. La vision récente d’un agent drapier, portant une veste croisée en tweed prince-de-Galles voyant, me conforte dans cette idée que la veste en tweed croisée est une curiosité stylistique. Et que moi qui ait rapidement chaud, l’été c’est encore moins logique. Mais souvenons-nous de l’article de la semaine dernière sur la garde de robe de Brett Sinclair. La veste croisée dépareillée a un petit quelque chose de baroque, une allure un peu ostentatoire et dandy. Et si l’on veut, alors pourquoi pas. Au fond comme disait Cioran, « N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi.»