La coupe des revers

S’il est une tâche extrêmement agréable dans le métier de tailleur, c’est bien celui de couper! Et la coupe, c’est tout un art! Si la formation que je suis à l’A.F.T me destine à devenir uniquement apiéceur (celui qui réalise le veston), je goûte mon plaisir lorsque je trace, ce qui n’est pas du goût d’ailleurs du maître tailleur.

En effet, le fonctionnement traditionnel d’un atelier est très hiérarchisé: le tailleur qui reçoit le client prend les mesures et dessine le patron. Il coupe ensuite les tissus, puis donne la bûche (les différents tissus roulés en bûche donc) à : un apiéceur qui réalise le veston, un culottier qui réalise le pantalon, un giletier qui réalise le gilet. Ensuite l’apiéceur rend le travail exécuté, avec les manches et le col non montés, ce qui sera le privilège du tailleur. Un bon ouvrier apiéceur (qui le désire) pourra éventuellement passer ouvrier coupeur (celui qui coupe suivant les patrons), puis tailleur, puis maître en son art… voilà pour le cursus hérité du compagnonnage. Et les tailleurs ont toujours voulu garder au secret leurs méthodes de coupe! Dieu, un apiéceur ne doit pas me voir!

Car la coupe, c’est l’ultime étape du goût et de l’esthétique. Les derniers grands maîtres tailleurs étaient tous des coupeurs de formation; formation dispensée dans la très célèbre école de coupe de la rue d’Aboukir me semble-t-il, aujourd’hui fermée. Francesco Smalto était coupeur chez Camps où il a fait ses armes par exemple.

Mais comme disait Pépin, bref! Revenons en à la coupe du revers de la veste, pour vous montrer à quel point la coupe, c’est important:

Voici figurés trois devants gauches à trois boutons, avec assemblés le devant et le petit côté. La pince recoupe les poches. La ligne rouge foncée représente l’axe de symétrie du revers, sur lequel on le pivote. Faites l’essaie avec votre veste, vous comprendrez.

  1. Cas 1, revers à cran sport (en rose), de type droit. Comme vous le voyez, la coupe du bord du devant suit l’axe DL, y compris le revers. Ainsi, lorsque l’on roule celui-ci, il présente une petite surface et surtout un roulé (à la base, au niveau du bouton) très peu visible. C’est la coupe du prêt à porter, qui l’utilise par soucis d’économie notamment. La pose du passement (bande de coton qui longe le bord intérieur du veston) est facilitée par cette coupe en ligne droite! Cela crée des ‘petits’ revers, disons plutôt mode actuellement.
  2. Cas 2, revers à cran parisien (en rose), de type revers courbe. Vous constatez que le dessin du revers à plat (orange) ne suit pas le DL, et est quelque peu bombé. Cette technique, très culture tailleur, permet au revers de rouler avec élégance, et de bien marquer la base du revers, au niveau du bouton. Elle oblige à poser le passement en courbe, et à piquer les lainages de manière courbe aussi, ce qui n’est pas le plus facile!
  3. Cas 3, revers à cran aigu (en rose), de type devant courbé. Ici, on atteint le summum de l’élégance en terme de coupe, (mais ce n’est pas une obligation ni même une démarche, cela dépend du ‘style’ de la maison) peut-être plus français qu’anglais dans la tradition, quoique… Pour arriver à ce rendu, on courbe aussi le devant, en le rentrant vers l’intérieur (par rapport au DL) au niveau du dernier bouton, et en bombant le revers. Cela crée un ressaut marqué au niveau du roulé. Il est alors possible (à l’instar d’Arnys) d’arrondir le reste de la coupe, notamment l’échancrure du bas, les pinces ou encore les passepoils des poches, ce qui représente un travail non-négligeable. Cela donne un petit esprit équestre pas désagréable, et adoucie le côté strict de la coupe droite, sans pour autant sortir du cadre codifié de la tradition!

Vous constaterez ainsi qu’une coupe grande mesure apporte quelque chose de différent d’un prêt-à-porter, et quelle se remarque, de par son esthétique finement élaborée, dans le détail, car l’élégance n’est que détails…

Editorial du catalogue Arnys AH09

Cet hiver, le catalogue d’Arnys est préfacé par l’écrivan Gabriel Matzneff. Je l’ai retranscrit ici pour votre plaisir. Enjoy:

Quand j’étais un jeune garçon, rue de Sèvres, la piscine Lutécia et le tailleur Arnys se faisaient face. Tandis que, désireux de barboter, le fiston se dévêtait côté impair, son papa composait avec délectation sa garde-robe côté pair. J’associe ces deux noms car la fonction d’une piscine et celle d’un tailleur pour hommes sont analogues. Ici et là, nous apprenons à respecter notre corps, à veiller à notre silhouette, à résister à la tentation de l’avachissement.

Un collégien débraillé peut avoir son charme, mais non un homme d’âge mûr qui se néglige. Dans les années 70 et 80 du siècle dernier, l’allure cradingue, la doudoune bisexuelle, la bedaine mal comprimée dans un jean trop étroit, le rejet systématique de la cravate (je veux dire: même en des circonstances et des lieux où elle s’impose) firent florès. C’était le triomphe de la laideur flasque.

Aujourd’hui les hommes sont las de ressembler à des sacs, ils ont la nostalgie des vêtements bien coupés, ils redécouvrent le plaisir d’être – avec nonchalance et désinvolture – tiré à quatre épingles.

Le contraire de l’avachissement n’est pas le guinderie, c’est l’élégance. Et l’élégance n’est jamais guindée, ostentatoire. Le dandy, mixte d’épicurien et de stoïcien, a horreur de l’épate et n’aime rien tant que passer inaperçu.

L’élégance a son prix, et un esthète fauché ne peut certes pas rendre chaque semaine visite à son tailleur, mais une garde-robe masculine n’a pas besoin d’être surabondante : quelques vêtements de qualité (et donc inusables) suffisent. A thing of beauty is a joy for ever, et c’est pourquoi nous aimons, de temps à autre, casser notre tirelire et pousser la porte de notre tailleur pour nous offrir le gilet, ou l’imperméable, ou le costume, de nos rêves.

Gabriel Matzneff

 

La dynastie Goldberg

L’une des plus grandes figures françaises de l’élégance masculine est quelqu’un de tout à fait discret vivant aux abords de la cité des Anglais et prénommé Albert (illustration).

Fils de Jean Goldberg qui fonda la maison Façonnable rue de Paradis à Nice en 1950, il sut la développer avec un brio non discutable, la positionnant par alliance avec le distributeur américain Nordström  à une échelle internationale. Très réputé dans les années 80 pour ses looks très colorés, il sut ravir les goldenboy new yorkais et ceux d’ailleurs, faisant de Façonnable l’une des marques françaises pour homme les plus connues à travers le monde, rivalisant bien souvent avec Ralph Lauren. Depuis Façonnable fut rachetée par son distributeur, qui fit faillite, et récemment par les libanais du groupe M1 Fashion. Alberto Lavia, ancien pdg de Kenzo a pris la direction et Eric Wright la direction artistique, pour re-conduire Façonnable sur le bon chemin.

goldberg

Entre temps, Albert Goldberg qui s’était retiré des affaires par contrat revint avec une nouvelle enseigne à Nice: Albert Arts. Cette nouvelle ligne présentée comme dans une galerie d’art, est très inspirée de sports mécanique et maritime. Les collections sont intitulés ‘le Fils du Tailleur’, référence au père d’Albert, juif-polonais qui était tailleur artisanal. Les modèles font la part belle aux plus fines flanelles et cachemires. Les tons sont doux, plutôt dans les bleus, et les finitions exceptionnelles. Une chemise Albert Art est inénarrable. Hélas, le prix aussi… Les petits blazers sports sont par ailleurs si fins que vous n’avez par l’impression de les toucher.

Sur cette lancée couronnée de succès (encore une fois), Albert Goldberg et son fils (le petit fils du tailleur donc) s’associent au sein de la holding Tercade pour racheter au groupe Richemond le grand magasin Old England du boulevard des Capucines à Paris. Cette adresse prestigieuse dont les façades en bois de palmier sont classées monument historique, vivotait depuis quelques années déjà, tout en proposant d’extraordinaires produits importés. Si le déménagement du groupe Hackett pour un autre site du boulevard laissera de la place libre au rez-de-chaussée du magasin, le premier étage consacré aà la femme vient quant à lui de subir un important lifting. Fini les gros Chesterfield, bienvenu au design épuré, à tendance suédoise mais d’inspiration niçoise. Couleurs claires et espace ouvert permettent de redécouvrir cet important rayon. Même si l’on est jamais pour le changement à Stiff Collar, le fait est que le bouleversement fut inspiré. Il faut bien avouer que les femmes sont plus réceptives à la modernité, bien plus que nous autres. Et donc heureusement, les salons du sous-sol consacrés à la chaussure et aux costumes mesures n’ont pas bougé d’un iota. Pour autant, nous nous interrogeons sur la qualité des produits, douteuse, d’autant plus que le jeune ‘tailleur’ sort de l’école ESMOD… process industriel peut-être?

Souhaitons en tout cas bonne fortune au magasin Old England, une adresse prestigieuse!, et réussite à Albert Goldberg et à son fils dans leurs nouvelles aventures. Et ps: si vous cherchez des stagiaires monsieur Goldberg… ^^

La naissance d’une veste, fin du devant gauche 3/3

Maintenant que la parmenture intérieure (partie de lainage recouvrant un partie de l’intérieur avec la doublure et recouvrant aussi le revers) est montée avec ses poches (une poche à capucin et une poche à stylo), il faut la bâtir endroit contre endroit avec le devant gauche préalablement fini:IMG_0754Il faut maintenant piquer les deux épaisseurs ensembles, ce qui n’est pas une mince affaire. Là réside le plus difficile dans un veste finalement, le piquage des devants. Une veste est en effet rarement coupée droite, et présente en bas, mais aussi au revers de nombreuses parties courbes, plus ou moins courbes d’ailleurs qu’il faut coudre si possible au maximum sur le tracé, et en double (droite et gauche). Et manier une machine à coudre Brothers (marque déposée) avec doigté n’est pas une tâche de débutant. IMG_0765Une fois piquées et contrôlées, il faut ouvrir les coutures sur la jeannette pointu, appelée enclume parfois:IMG_0770Ensuite, on rabat la parmenture contre le devant, envers contre envers cette fois ci. Et on bâti les bords avant des les piquer au point perdu (à l’aiguille cette fois ci). Il s’agit de faire un petit point quasi invisible à 2mm du bord pour fixer les coutures et empêcher les deux lainages de bailler… Il faut également décaler vers l’arrière le lainage intérieur pour qu’il n’apparaisse pas sur l’extérieur, une démarche obligatoire, surtout dans les laines épaisses. On peut maintenant apporter un bout de doublure, préalablement découpé et cousu au petit côté (encore de nombreuses étapes!):IMG_0781Il faut aussi penser à réaliser une poche basse dans la doublure, pour y loger… le téléphone par exemple… Pour cette veste, j’ai choisi de faire une poche paysanne (qui s’est transformée en poche simili-poitrine…) plutôt que les habituels passepoils. En tous les cas, une chose est sûre: la doublure c’est mou, ça n’a aucune prise et ça se déforme!IMG_0792Et maintenant le rabattage finale. A la différence du prêt à porter qui confectionne ses vestes à l’envers (pour coudre tout à la machine) et qui retourne les vestes comme des chaussettes à la fin (par le haut de la doublure de la manche s’il vous plait!), la culture tailleur travaille beaucoup de l’extérieur. Donc pour rabattre un doublure, on presse bien la doublure sur la forme en carton pour bien presser les arrondis, puis on pose, puis on coud (par l’extérieur donc). On réalise soit un point de côté (quasi invisible et assez sobre), soit un point perdu (qui fait des petits points, la fameuse surpiqure du PAP), soit un point de sellier (une succession de tirets, très chic, très difficile aussi). Je vous passe quelques menus détails et le devant gauche de la veste est fini! J’ai mis 3 jours et demi, autant dire une éternité hélas. J’ai raté quelques étapes (comme la poche poitrine hélas, cela arrive), mais suis quand même satisfait du résultat… d’ailleurs ce résultat, peut-être souhaitez vous le voir en couleur? Il est du plus bel effet: chevrons noir et gris sur doublure rouge brique:

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La suite d’une veste 2/3

L’école est encore calme quand j’arrive:IMG_0703

Nous en sommes donc restés à la presse des plastrons, qui ont séchés toute la nuit: IMG_0707

A cet instant, nous débutons la mise sur toile, à savoir le positionnement du lainage sur les plastrons. Nous commençons par poser sur la table les plastrons, avec son bombé de poitrine vers le haut, puis nous positionnons le lainage, en raccordant les tracés à la taille et sur le revers, pour qu’ils correspondent:IMG_0724Les deux ensembles sont alors bâtis plusieurs fois, notamment sur l’œuf de tailleur, ce qui clôt la mise sur toile! Passons à la poche poitrine, qui serra la seule poche crantée de cette veste, la poche de côté étant plaquée. Cranter la toile signifie y faire une découpe pour loger une  poche notamment. La poche poitrine débute toujours par le façonnage de son rabat, une petite pièce de tissus remplie de bougran (toile dure de coton):IMG_0734La poche est maintenant finie, et nous pouvons suspendre le veston pour la pause. A cet instant nous découvrons un revers qui tombe, n’ayant aucune rigidité:IMG_0739

La prochaine étape sera le piquotage du revers. Le terme n’est pas dans le dictionnaire mais exprime le fait de coudre au point de chevron les plastrons qui dépassent sous le revers avec le revers en lainage, en traversant celui-ci sans qu’il se voit sur l’envers, sur l’extérieur. C’est donc une opération assez délicate! De plus, le point de chevron a cette particularité de créer un différentiel de tension, un potentiel dirait-on en électricité. Ce potentiel est à l’origine du roulé tailleurs, cet effet du revers qui roule, qui n’est pas pressé. Sa tendance naturelle à tourner vers l’extérieur confère une réelle esthétique à un costume, signant sa façon de grande mesure qu’il gardera à vie: (photo à l’envers, haut du revers vers le bas)IMG_0744

Maintenant que le piquotage est terminé, il ne reste plus qu’à susprendre à la verticale le devant de veste et à admirer. Cette fin de journée sera propice pour réaliser les poches intérieures dans le lainage de parmenture, qui sera rabattu demain.IMG_0750

Les débuts d’une veste

Un mois et une semaine maintenant que j’apprends patiemment le métier d’apiéceur à l’AFT, et déjà mon troisème devant gauche de veste prend forme! Je suis tout à fait satisfait du rythme que l’on nous impose. L’occasion aussi de raconter par les images la façon d’une veste. Si d’aventure vous vouliez plus de photos, de meilleures qualités, n’hésitez pas à demander, il y aura d’autres vestes!

Tout commence par un bon décatissage de la laine que nous allons travailler. Au cours de cette opération, le lainage est déposé sur la table de presse, en double épaisseur, endroit contre endroit. Nous faisons attention à replacer les lisières (bords des lainages) les unes sur les autres et à reformer le pli marchand (pli résultant du pliage en deux des lainages sur les bobines). Puis application d’une patte mouille et pose du fer (de la presse) quelques secondes, pas après pas… la vapeur se dégage, la laine se rétracte, ce qui est indispensable pour travailler ensuite la laine correctement:IMG_0679

Ensuite, nous passons au dessin à plat de la veste. Nous nous servons de gabarits, taillés pour une mesure 44 (petit modèle donc). Après le détourage à la craie, nous découpons les laines, puis les piquons au fil de bâti:IMG_0654A ce moment, nous surfilons les bords arrières et la pince du veston avant. Puis nous réalisons la pince (fermeture de l’espace laissé vide à la taille sur l’image ci dessus). Puis nous assemblons le lainage avant avec le petit côté: IMG_0695

Le tissus de la veste que vous voyez ci dessus est un chevron noir et gris, provenant du grenier de M. Camps, qui a fait cadeau à l’AFT des lainages conservés par feu son grand père. Il s’agit en l’occurrence d’un tissu spécialement réalisé en écosse pour Camps dans les années 30. La photo en grand ICI.

Maintenant que les toiles avant sont réalisées, il faut s’occuper des toiles de plastrons. Pour donner du galbe à une poitrine et marquer ainsi la différence avec les produits tout plats du prêt à porter, il vous faut une chèvre, des moutons et un cheval… enfin les poils de ces animaux! plastrons

En A donc, la toile mère, en gros lainage cardé (très rèche). B, de la toile de laine de mouton et de chèvre. Elle sent particulièrement ‘la ferme ‘lorsqu’on la décati à la patte mouille. C, de la toile de crin de cheval qui est assez lisse. D, du crin de cheval aussi, mais coupé en biais pour donner de l’élasticité à cette pièce qui s’appelle la patte d’éléphant, rapport à sa forme. Elle épaule la clavicule. Enfin E est un morceau de ouatine qui sert à adoucir le contact entre la doublure et les toiles rêches du plastronnage. Elle est remplacée par un morceau de mohair fin pour les tenues d’été.

Après quelques menus opérations, on bâti les différents plastrons sur la toile mère, sur un œuf ou coussin de tailleur: IMG_0652IMG_0659IMG_0664

Maintenant que les étapes faciles sont réalisées, attaquons les chevrons de plastrons. Cette activité consiste à coudre des points de chevrons sur l’intérieur des plastrons pour leur donner un galbe, un bombé marqué. L’opération est quand même assez simple, mais très longue, vu le nombre de points. Les  points de chevrons ont la caractéristique d’être plus court sur l’extérieur que sur l’intérieur (qui présent une diagonale donc). Ainsi, on fait naître un différentiel de tension entre extérieur et intérieur… les points sont plus tendus à l’intérieur, ce qui fait bomber les toiles de plastrons.IMG_0677IMG_0684Ensuite, il faut passer une bonne demi-heure à la presse (au fer donc) pour finir de donner un galbe aux toiles. Et il s’agit véritablement d’un travail d’homme pour tirer comme un sonneur sur les toiles et les déformer… Un fer très lourd et une main très sérrée sont necessaires! Ne pas hésitez non plus à laisser le fer plusieurs dizaines de secondes au même endroit, pour bien faire sécher les épaisseurs:IMG_0689Si l’on commence à plat contre la demi-lune couchée (le morceau de bois rond), on finit en revanche sur l’oeuf:IMG_0692Ainsi les toiles prennent à vie une forme bombée, plus ou moins accentuée suivant le client… Demain, je réaliserai la poche plaquée (c’est une veste sport), ainsi que la mise sur toile (assemblage des toiles de plastrons avec le devant de la veste), les poches de garniture et le piquotage du revers, l’occasion de prendre d’autres photos…

Pleins feux sur Ede et Ravenscroft

S’il est une maison que les anglais connaissant bien, c’est Ede & Ravenscroft! Cette institution britannique est ancrée dans l’univers vestimentaire depuis 1689 et possède trois appointements en tant que fournisseur de la maison royale. C’est aussi elle qui fournit les vêtements cérémoniels du ministère de la justice, mais aussi  de nombreux collèges et autres parlements…

Ede et Ravenscroft, c’est une grande entreprise où l’on peut tout trouver, des maîtres tailleurs dans la tradition du bespoke, des propositions en mesure industrielle et aussi du prêt à porter. Ils sont présents aux quatre coins du royaume uni de grande bretagne.

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Leur collection de prêt-à-porter est tout à fait charmante, très britannique et je vous invite sincèrement à faire un tour sur le site internet et à télécharger le catalogue! Les prix ont l’air tenu. Ainsi, la tenue présentée en figurine est un costume croisé en flanelle Viceroy laine et cachemire (marron-gris) qui est fourni avec deux pantalons pour 695£. La chemise coûte quant à elle 85£.

Combien voulez-vous de poches?

Ce premier mois de cours à l’AFT m’a permis d’aborder l’ensemble des types de poches, d’en apprendre le montage, assez technique le plus souvent, et de parfaire mes connaissances sur leur histoire. Faisons-en le tour ensemble :

1- D’abord, la poche la plus simple, la poche passepoilée simple, sans patte (ou rabat). On la trouve exclusivement sur le smoking. Mais les stylistes contemporains trouvent amusant de la décliner un peu partout, surtout sur les costumes de ville où elle ne produit pas le meilleur effet à mon goût.

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2- La poche passepoilée à patte (à rabat). C’est le modèle canonique des poches de côtés. Elle peut être horizontale ou légérement biaise, en symétrie de chaque côtés du veston, et quelques fois sous sa forme homothétique de poche à ticket. Sa largeur conventionnelle est de 16cm et 5,5 de haut.poche2

3- La poche poitrine se présente sous la forme d’un petit morceau de tissus disposé de biais et rempli d’un bougran dur qui la rigidifie. C’est une poche assez complexe à réaliser, car il convient de cranter l’entoilage de poitrine (qui donne le galbe à la veste), mais aussi de la coudre par l’extérieur au point perdu. On lui donne généralement une largeur de 11,5 cm, avec une pente de hauteur 1,5 cm par rapport au droit fil. On trouve la poche poitrine en quatre exemplaires sur les gilets. Elle peut également servir de poches ventrales sur les blousons et autres parkas. poche3

4- Une variation de la poche côté est la poche plaquée. Elle apparait comme plus simple, plus décontractée, accompagnant les costumes de campagne, les tweeds ou encore les blazers d’été. Elle est très soumise aux variations de la mode. Elle est par ailleurs assez difficile à réaliser, demandant deux bonnes heures de travail à un apiéceur qualifié. Il faut en effet la coudre par l’extérieur, aucune coupe dans la toile n’étant réalisée. Elle est fixée au point coulé et au point perdu et ses arrondis sont difficiles mais souvent caractéristiques d’une maison. Cette poche peut aussi varier dans sa présentation et arborer un soufflet, un pli creux (illustration 2) ou encore un bouton ou un patte.poche6poche9

5- Le plus souvent, une veste à poches plaquées arbore une poche poitrine également plaquée. C’est d’un style très 60’s, mais tout à fait délicieux, surtout avec un mouchoir de pochette négligemment froissé. Elle peut également se présenter avec un pli creux, un rabat (illustration) etc…poche7poche10

6 et 7- La première des poches intérieures et la poche de parmenture, le plus souvent présentée dans un biais allant de la poitrine à l’aisselle. Elle est réalisée en doublure, y compris ses passepoils. Elle arbore en plus un capucin, cette petite patte triangulaire percée d’une boutonnière. La poche de parmenture est le plus souvent accompagnée d’une poche à stylo, réalisée elle aussi en doublure.poche4

8- La poche intérieure basse, ou poche téléphone n’est pas une invention moderne, mais a souvent changé d’usage. Elle est intégralement en doublure et se positionne dans la doublure, ce qui ne la rend pas aisée à fabriquer. poche5

9- Enfin, le dernier type de poche qui est une fantaisie des tailleurs est la poche à oignon. Il ne s’agit pas là d’un détail culinaire mais de la poche destinée à recevoir la montre à gousset, appelée oignon. C’est un détail qu’on ne voit plus beaucoup, et qui est du reste difficile à réalisé.poche8

Voilà pour ce tour des types de poches. La norme chez les tailleurs ou en prêt à porter est de 7 poches au total sur une veste : deux poches côtés, une poche poitrine, deux poches de parementure, une poche stylo et une poche téléphone. Mais cela peut-être plus. La maison Camps de Luca par exemple avait pour habitude de disposer 11 poches dans les vestes, les 7 normales plus une poche ticket, une autre poche stylo, une autre poche téléphone et une poche à oignon!

Ces messieurs les fripiers

S’il est un métier méconnu du grand public mais reconnu par les connaisseurs, c’est bien celui de fripiers, en habillement masculin notamment, la filière étant plus rare. Le fripier est un expert incontournable de l’histoire du vêtement, magasinant dans les successions, les ventes aux enchères, les donations et autres vides greniers. Il déniche des perles rares qui une fois retapées valent leurs pesants d’or : tissus anciens, façons de grande mesure ou encore coupes inédites…

Parfois même, cette démarche fait éclore des modes ; ou alors la mode conçue comme une ‘humeur de société’ s’y intéresse et met la met en lumière. C’est ce qui arriva au cours des années 60 et 70 à trois personnalités maintenant célèbres du monde du textile, trois anciens fripiers arrivés aux sommets : Ralph Lauren (qui s’appelait à l’époque Ralph Lifschitz), Paul Smith et Jeremy Hackett.fripeJSCTous  les trois, travaillant comme vendeurs dans diverses maisons masculines, avaient pour coutumes de chiner à la poursuite de merveilles anciennes qu’ils pourraient mettre ou revendre à bon compte. L’histoire de Jeremy Hackett est notable à plus d’un exemple. Alors qu’il travaillait comme vendeur dans une enseigne londonienne de vêtements, la fripe l’occupait encore plus. Mais pas de n’importe quelle manière. Il était connu pour visiter les châteaux du Royaume Uni, à la recherche d’héritages encombrants de vieux lords et autres marquis, contenant de prestigieux habits comme les frack, les mornings suits ou encore les chaussures et les chapeaux. Il était d’ailleurs en cheville avec un revendeur des puces de Saint Ouen qu’il fournissait en ‘vintages’ dirait-on aujourd’hui.

Mais cette démarche créa bientôt une envie plus générale de la part de la population soucieuse de se vêtir correctement, une envie d’ancien, d’authentique, à l’image exacte de ce qu’ont produit en neuf (la bonne idée était là) Polo RL, Paul Smith ou Hackett, avec le succès qu’on leur connaît. Les mauvaises langues rajouteront que Hackett est un peu plus petit que RL, mais il faut bien avouer que le soucis de qualité n’est pas le même…

L’une des dernières bonnes adresses à Paris pour ce qui est la fripe homme de luxe : COME ON EILEEN au 16, rue des Taillandiers 75011. Les arrivages ont lieu trois fois par mois, notamment en provenance d’organisations caritatives juives, signant la présence de quelques très belles pièces de grande mesure.