La beauté sauvera le monde

Toujours et encore en confinement. Hélas. Penser aux vêtements, un sujet si futile, m’apparait en ce moment comme parfaitement vain et déplacé. C’est pourtant le but et la raison d’être de Stiff Collar comme de bien d’autres blogs. Il faut trouver les bons mots. A côté de personnels médicaux qui travaillent d’arrache-pied, de personnes âgées en maisons de retraite prises au piège et de quantités d’autres personnes qui s’interrogent simplement sur leurs futures fins de mois, je manque d’inspiration pour notre sujet préféré, la mode masculine. Dérisoire.

Bloqué dans mon appartement du XVème arrondissement, je passe mes journées calmement et surtout sereinement. De toute façon, rien de sert de stresser. Je relie quelques Truman Capote. Je joue un peu, Age of Empire ici, Sim City là. Je mange trop et je digère mal. Et j’avance doucement quelques pages de mon futur livre sur le tailleur, péniblement. Il n’est pas simple de trouver les mots justes, les mots point trop légers.

Grâce à Maxime la semaine dernière, j’ai eu un peu de répit. Quoi dire, comme le dire ? Qu’apporter de sensé dans cette bien sombre époque, pour tout le monde totalement inédite ? Comment s’occuper l’esprit ? Les beaux costumes en drap Loro Piana, les cravates Charvet, les chaussettes montantes irisées de chez Gallo ne sont d’aucun secours en ce moment. Un pyjama raccommodé et un vieux sweatshirt font l’affaire. Il n’y a qu’à attendre. Attendre l’été probablement au train où vont les choses. Peut-être même septembre, le temps que le monde mette ses pendules à l’heure. Les informations ne parlent que des nouveaux morts journaliers.

Le virus étend son emprise, pour le pire.

Et pour le meilleur ?

Bien justement, malgré cette pandémie, il faut essayer d’oublier le pire. Il faut penser au meilleur, à ce que les Hommes font de plus beau. Dostoïevski n’a-t-il pas questionné le sujet dans L’Idiot : « Est-il vrai, prince, que vous avez dit un jour que la ‘beauté’ sauverait le monde ? Messieurs… le prince prétend que la beauté sauvera le monde. »

Le monde, je ne sais pas. Mais l’âme certainement. Et l’être à un moment donné, sûrement. La beauté est un réconfort. Il faut conjurer le mauvais sort par une mystique. Pour certain, c’est la beauté du mythe religieux. Pour d’autres la beauté des choses terrestres uniquement. La grâce des choses ordinaires et extraordinaires, d’une belle nourriture élégamment présentée, autant dans l’assiette que dans un tableau de Frans Snyders.

Derrière la beauté des créations de l’Homme se cache une mystique qui n’est pas vaine. Le mystère qui préside à la réalisation des belles choses n’est jamais déplacé. La beauté, l’élégance, la finesse, la grâce. Autant de concepts qui forment un radeau avec lequel nous naviguons en même temps qu’une étoile qui nous guide.

Un confinement supérieur à 10 jours accroît le stress post-traumatique commence-t-on à lire ça et là. Seul le confinement intérieur, celui de l’âme est délétère. Bien au contraire, il faut aérer son esprit. Nul croyant en la beauté n’est enfermé. Son esprit vagabonde d’un paysage d’Albert Bierstadt à une mélodie de Jean Sibelius en passant par un vaisseau à mat de Sèvres. Pour ne citer que le haut du panier. La profondeur de l’Art est infinie. Il ne faut pas cesser de s’émerveiller et de s’enthousiasmer.

 

La finesse d’une boutonnière milanaise, le tombé d’une étoffe, l’art de s’habiller, l’art d’être beau, finalement, font partis de cette mystique qui ne se limite pas aux musées et aux salles de concert et à la littérature. Le beau vêtement, parce que très utilitaire avant d’être simple grâce n’a pas le droit tout à fait à cette place de choix. Dommage.

Les artefacts de tout ordre portent en eux-mêmes et par ce que nous en faisons une supériorité qui nous dépasse et auquel jamais nous ne devons arrêter de croire. En cet instant plus qu’en tout autre, il faut garder la foi en la beauté.

Attardons-nous et perdons-nous quelques instants dans ces deux Canaletto. Observons en détail ces petites scénettes. Contemplons les tenues d’autrefois, petites touches d’étoffes colorées bienheureuses et insouciantes.

Bonne semaine, bon courage, Julien Scavini

L’élégant se confine

Cette semaine, mon ami Maxime C. a écrit le texte. De mon côté, j’ai fait le dessin, un peu hors du commun. C’est l’occasion de tester!

A l’heure où paraitront ces lignes, la plupart d’entre-vous rongera son frein, ayant fait le tour des sorties Netflix et de leurs collections de BD, à bout de souffle derrière leur 28ème paquet de macaronis. Certains, en contrepoint, auront déjà relu la moitié de la Recherche ou les 3 premiers volumes des « Mémoires du duc de Saint Simon », grand bien leur fasse.

Comment faire face, donc, au confinement, sans l’aide d’une telle plongée littéraire, au demeurant salutaire ? La question est d’autant plus rude pour les messieurs parisiens qui ne pourraient pas, à l’aune d’une escapade bourguignonne, ou normande, s’adonner à l’art du jardinage.

Premier conseil, établir un programme très précis d’activés à réaliser : chaque jour du sport d’intérieur, un brin de rangement pour son home sans tomber dans les dérives de Marie Kondo, des essais décoratifs. « Et si ce beau tableau allait mieux au-dessus de la cheminée de la chambre ? ». Pour certains, c’est l’occasion de vider des placards remplis de brocantes anciennes, un jour remisées là et oubliées.

Deuxième conseil, bien s’alimenter en temps de crise ! Et puisque vos amis vous manquent, et que vous aurez une suprême envie de les retrouver autour d’un bon petit plat : entrainez-vous à parfaire les recettes qui jusqu’ici vous dépassent, du soufflé « baron de Rothschild » à la Celle de cerf à la prussienne en passant par une tarte façon « Melba », même si cette dernière était de son vivant, plus connue pour ses bijoux que pour le dessert du même nom. Chers amis lecteurs, c’est le moment d’éplucher avec passions les recettes disponibles en ligne, en y ajoutant un peu de votre imagination et de votre culture, sans oublier de ressusciter celle de vos aïeux.

Troisième conseil, et j’en viens (enfin, me direz-vous !) à la question sartoriale. A l’heure de la sortie de l’épidémie, vous aspirerez à de biens méritées bains de soleils. Et pourquoi pas en Italie du reste : le pays aura besoin du tourisme pour remonter la pente. Dès lors, il faut imaginer une garde-robe digne de l’élégance de ce nom.

En premier lieu, faites donc un état de vos atours, ressortez ce beau costume prince de galles que vous ne portez qu’une fois l’an, et voyez ce qui devra, à l’issue de la crise, être envoyé de toute urgence au nettoyage (votre pressing vous en remerciera). Mettez au rebus ce qui doit l’être, à l’instar de ce costume – un prêt-à-porter un peu moyen acquis au début de votre vie professionnelle – et prenez la mesure des manques éventuels et de l’espace dont vous disposez maintenant dans vos armoires. Rangez vos cravates, par couleur, idéalement, et retrouvez par hasard celle, de couleur parme, qui irait si bien pour un diner au bord du lac de Côme. En revanche, ne conservez pas cette fine cravate noire offerte par des collègues lors de votre pot de départ d’un stage de fin d’étude, que vous n’avez d’ailleurs jamais portée. Puisque vous avez du temps : testez de nouvelles combinaisons et voyez si cette cravate à ramages orange, un vintage de chez Hermès, n’irait pas à merveille avec un costume de tweed de chez Scavini.

Passez, chaque jour, une heure, par exemple lors d’un bon bain, à instagramer les élégants (quelques idées en commentaires, promis !), à consulter la toile à l’aune de nouvelles idées. Vous aurez besoin de nouveautés dans votre garde-robe pour vous changer les idées, et votre tailleur, comme l’ensemble de l’industrie du prêt-à-porter, aura besoin de vos subsides pour faire face à la crise. Pourquoi pas une jolie veste en lin, de couleur turquoise, si élégante en vacances, ou bien une veste verte, en lin et soie, parfaite pour affronter les soirées italiennes de fin de printemps. A défaut, un beau costume bleu, deux boutons, à larges revers en pointe, dans un bleu pétrole à léger chevron, seront parfait pour la rentrée de septembre : ne tardez pas à passer commande !

N’oubliez pas vos futures chaussures, et ne négligez pas les soins essentiels que vous pouvez enfin porter à la dizaine de paire que vous sous-entrainez en temps normal, trop pris par la vie courante. Nettoyez, brossez, nourrissez… et laissez-les une bonne semaine sur l’embauchoir.

Mais comment s’habiller en ces temps difficile, me direz-vous ? Rien de plus simple ! Une paire de mocassin en veau-velours, un léger pantalon, une chemise et, au choix, un pull de cachemire ou, pour les puristes, une veste d’intérieur. Vous pourrez, puisque vous cuisinerez, la retirer aisément pour enfiler votre tablier à l’ancienne descendant jusqu’aux genoux.

L’heure de passer à table étant venu, les vrais élégants pourront enrichir le tout d’un foulard, d’une cravate ou d’une pochette, en écoutant un bon opéra. Celui de Paris nous propose de revoir, gratuitement, ses productions. Il faudra penser, dès la rentrée, à y faire un saut pour soutenir cette auguste maison.

Portez-vous bien donc, et profitez de l’isolement pour devenir meilleurs que vous ne l’êtes, que ce soit en matière de pectoraux, de cuisine, de cravates ou d’opéra. Et n’oubliez pas, rasez-vous. Un gentleman a le visage propre. Ou alors testez la barbe à la George V, je pense qu’à priori, vous avez le temps de la laisser pousser…!

 

MONSIEUR _ Mise en page type

Merci à Maxime pour son article.

De mon côté, je rajoute aux activités qu’il a décrite la mise en page de contenus Wikipédia. J’ai traduit partiellement la page du château de Scone (prononcez scoune), j’ai remis en page les photos des châteaux de Drummond, de Dumfries, des Ravalet et j’ai enfin écrit la page consacrée à Wedgwood, de la faïence que je collectionne. Il faut bien s’occuper!

Reposez-vous bien, prenez soin de vous et travaillez si vous le pouvez. Bonne semaine, à la semaine prochaine Julien Scavini.

L’image du jour

Chers amis, quelle époque! Je suis désolé de n’avoir rien écrit hier. Mais j’ai été si pris par les derniers réglages pour fermer mon commerce et mettre en congés mes quatre employés que j’ai oublié Stiff Collar. De toute manière, j’ai une petite envie seulement d’écrire. Tout est si bizarre en ce moment. Comme un mauvais rêve dont on aimerait se réveiller vite!

Depuis un peu plus de deux ans tout de même, c’est le pompon sur le plan commercial. En 2018, le printemps fut une course d’obstacles avec la fameuse grève perlée de la SNCF. Deux jours avec, trois jours sans. En 2019, ce sont les gilets jaunes qui sabotaient le moral, et qui me cassaient les vitrines accessoirement. Fin 2019, c’était une grève sans précédent de la RATP. Et maintenant la grippe de Wuhan. Décidément. Bref.

En faisant une petite recherche sur wikimédia commons, une source fabuleuse de belles photos libres de droit, je suis tombé sur cette peinture sublime Samuel de Wilde (1748-1832). Elle représente l’acteur Samuel Thomas Russell dans la pièce de théâtre humoristique, « The Mayor of Garratt ».

Samuel_Thomas_Russell_in_Samuel_Footes_The_Mayor_of_Garratt,_by_Samuel_de_Wilde_(1748-1832)

Pourquoi ai-je sélectionné cette image? Pour les couleurs d’abord. Mais pas seulement.

Pour illustrer la question de l’aisance. Le paradigme développé par les tailleurs durant les années 1920 fut ‘la perfection du tombé’ par l’importance du volume et de l’aisance. Un paradigme qui a culminé des années 30 aux années 90, avec des vêtements opulents.

De nos jours, beaucoup moquent ceux qui à l’inverse, affichent ostensiblement des vêtements fait pour galber leurs corps, en particulier des pantalons ‘skinny’ et des vestes ‘slim’. Observez les jambes, les bras et le haut du buste de Samuel Thomas Russell. Qu’en pensez-vous?

Je ne cherche pas à justifier l’actualité stylistique. Je la relativise juste. Du point de vue historique, l’aisance et la largeur sont des envies qui vont et viennent. Suivant l’instant, des tranches d’âges apprécient telle ou telle manière de se vêtir. Comme l’expliquer vraiment, je ne sais pas. En tout cas, l’étroit n’est pas ridicule, il est historique!

Cela me permet d’affronter très sereinement en tout cas les quelques clients qui veulent des costumes super étroits. Dernièrement, alors que le garçon faisait un bon 54 presque 56 car musclé, j’ai basé mes mesures sur 50. Bon, lui et ses amis y tenaient, alors. Le tout est de faire plaisir et de bien faire. Quand je vois la peinture de Samuel de Wilde, je me dis que ce n’est pas impossible!

Dernière remarque sur cette peinture. Regardez attentivement le col de la chemise. Il est rabattu vers le bas, à la mode d’aujourd’hui. Intéressant point qui renvoie à mes précédent articles! Quelle belle peinture décidément!

Courage et bonne semaine de confinement!

Julien Scavini

Amidonner les cols

Pour que les cols présentés la semaine dernière, tiennent bien, il était obligatoire de les amidonner. Entre 1870 et 1930, les cols de chemise, détachables, étaient rendus rigides grâce à l’amidon. Cette fine bandelette, en coton et souvent en lin extrêmement fin, était rendue raide comme une fine bande de bois. Si vous essayer de plier un col dur, il cassera net. Un peu comme le tour d’une boite de camembert.

Les cols étaient haut, petit reste de la manière d’Ancien Régime d’habiller le cou. Et pour faire tenir ces cols hauts, la simple structure du tissu ne suffisait pas. Il fallait amidonner le tissu pour qu’il tienne.

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Évidemment, je ne parle pas de l’amidon moderne qui est achetable en spray. Cet amidon dilué rend les chemises un peu rigide, mais rien de très solide. Non, pour amidonner un col comme au début du siècle, il faut procéder comme un confiseur, avec une mixture. C’est un procédé complexe et devenu extrêmement rare. Il faut dans un récipient préparer une solution concentrée d’amidon et de quelques autres secrets, comme la paraffine. Cette solution peut être froide ou chaude.

La fine bandelette de col, encore souple, est trempée et triturée dans cette mixture pâteuse jusqu’à s’imbiber complètement. Cette soupe est terriblement collante, aussi la pièce doit elle être parfaitement propre et hermétique pour qu’aucune poussière ne vienne troubler ce processus.  Une fois la solution séchée et non collante, le col va être mis en forme, sous un fer chaud, exactement à la manière d’un ruban de papier cadeau, que l’on fait boucler à l’aide d’un ciseau. En tirant le col sous le fer, cela l’incurve. Il suffit alors avec un goujon (un stud) de le ‘boucler’ devant et en refroidissant, la forme restera ronde.

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Les meilleurs cols sont également glacés en plus d’être amidonnés. Lorsque le fer est chaud et avant d’arrondir le col, il faut disposer un peu de savon ou d’un produit spécial dont je n’ai pas trouvé la trace, qui sous le fer, fond et donne ce glaçage si caractéristique. Ces techniques étaient aussi utilisées pour amidonner et glacer les manchettes et plastrons. Quel travail!

Apparemment, la Blanchisserie Teinturerie Wartner à Saint Cloud est l’une des dernières à maitriser cette démarche. Karl Lagerfeld y faisait traiter ces cols durs. De nos jours, les solutions liquides à froid proposées par les pressings n’arrivent pas à la cheville de cette manière de confiseur.

Amusante astuce. Les polytechniciens si vous admirez leur uniforme, notamment lors du défilé du 14 juillet, portent un col tubulaire haut sous l’uniforme, qui dépasse légèrement sous le menton. Mais ce n’est pas un col amidonné. C’est une bande de plastique blanche… renseignement pris auprès d’un récipiendaire, cela fait transpirer affreusement!

Évidement, dès les années 30, les bons professionnels se sont faits rares. Ce qui explique en partie l’abandon du col dur. Et surtout, les hommes ont voulu plus de souplesse, moins de rigidité. Amusons-nous pour finir avec cet excellent dialogue tiréstiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_1 d’un épisode de 1990 de la série Hercule Poirot.

Il est tout en vérité drôle.

Série Hercules Poirot, saison 1, épisode 2, Meurtre par procuration.

« PoirotMademoiselle Lemon, nous ferions mieux de trouver une solution à mes problèmes de cols. Le teinturier doit être soudoyé par mes ennemis, ce n’est pas possible. […]

Poirot dictant à miss Lemonà la blanchisserie du bouledogue soigneux, ‘messieurs, une fois de plus, je me vois dans l’obligation de faire part à vos services, de la profonde insatisfaction que m’inspire la manière dont vous amidonnez mes cols. Je vostiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_2us renvoie à mes instructions du 24 mars 1935 ainsi qu’à mes courriers ultérieurs du…’ cherchez les doubles des lettres dans le fichier mademoiselle Lemon et énumérez les. 

Miss Lemontoutes monsieurs Poirot ??

Poirotoui toutes mademoiselle Lemon, toutes. L’affaire devient tranchante !

Miss Lemonmais le problème monsieur Poirot, c’est qu’ils ne comprennent rien à vos lettres.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_3

Poirotpourquoi ?

Miss Lemonce sont des chinois monsieur Poirot.

Poirotla blanchisserie du bouledogue soigneux est chinoise ?

Miss LemonOui monsieur Poirot.

PoirotOù va le monde mademoiselle Lemon !?stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_4

Miss LemonJ’aurais du mal à vous le dire. Mais quand le petit pékinois rapporte votre linge, il rapporte aussi vos lettres afin que je lui explique ce qu’il y a dedans.

PoirotEt vous le lui expliquez ?

Miss LemonNon

PoirotMais pourquoi donc ?

Miss Lemon… je ne parle pas le chinois.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_5

PoirotMais alors que lui dîtes-vous ?

Miss LemonEt bien je lui dit [en mimant] ‘toi pas bien regarder col, amidon mal mis’. Et je lui montre le col en lui disant

Poirotse tournant vers Hastings : Hastings mon ami, vous avez passé plusieurs années en Chine, n’est-ce pas.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_7

Capitaine HastingsEffectivement, de gens charmants, absolument charmants.

PoirotAvez-vous jamais eu des problèmes de blanchisserie ?

Capitaine HastingsAh oui ! Maintenant que vous m’y faites penser.

PoirotEt dans ces cas là, que leurs disiez vous ?stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_8

Capitaine HastingsJe leur disais [accent chinois] ‘toi pas bien regarder col, amidon mal mis’.

Miss LemonC’est de là que je tiens le renseignement, je savais que le capitaine avait été en Orient.

PoirotHastings, je n’ai jamais remarqué aucune amélioration dans mes cols.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_9

Capitaine Hastings –  Non ? A moi non plus d’ailleurs maintenant que j’y pense. Pourquoi ne vous mettez vous pas au col souple Poirot ? C’est beaucoup plus actuel vous savez.

PoirotActuel… Hastings ! Croyez-vous que Poirot se soucie un seul instant des péripéties de l’actualité ?

Capitaine Hastings –  Euh… non… j’en ai conscience Poirot.stiff_collar_murder_in_the_mews_poirot_10

PoirotLe col souple est le premier signe du naufrage des cellules grises ! »

 

 

 

 

Un dialogue historique sur deux points, la disparition du savoir faire d’amidonneur et surtout, la transition au col souple. Le col souple signe l’abandon du col cassé haut, qui ne peut tenir que grâce à l’amidon qui en glace la surface. Le col à retombé en revanche, s’accommode très bien de la simple structure du tissu. C’est l’enforme par couture qui fait tenir le col en place. Nous en verrons la semaine prochaine les différentes formes.

Bonne semaine, Julien Scavini

L’histoire des cols de chemises

La chemise a fait un long parcours jusqu’à nos jours. Très longtemps considérée comme un vêtement de dessous, elle était invisible. A la veille de la Révolution Française toutefois, elle se montre déjà un peu, notamment lorsque les gentilshommes déposent leurs longs habits pour ne s’afficher qu’en gilet. Elle est à cette époque un vêtement peu considéré, vaguement cousue par des couturières ou même des bonnes. Elle ne présente qu’une encolure très sommaire, constituée d’une trouée sur le devant et d’un col mou vaguement montant. Et d’aucun vrai fermoir. Car c’est la cravate, disons une sorte de grand foulard fin, qui réalise la fermeture en faisant plusieurs tours successifs. Le nœud de la lavallière (car c’est bien cela une lavallière), est présenté devant et plus tard sur le côté, à la romantique.

Voyez-ci-dessous la chemise portée par Louis XVI pour monter à l’échafaud, mise en vente par la maison Coutau-Begarie il y a quelques années. Adjugée 7500€, ce qui ne me semble pas énorme pour une telle relique royale. Réalisée en soie, elle présente donc cette fameuse encolure simple que je vous décrivais.

stiff collar chemise de louis XVI

 

Voyez aussi ce portait d’un général de la révolution, Charles-François Dumouriez. Le nœud de la lavallière est bien visible, ainsi que les tours nombreux qui étoffent le cou. Et sous le Consulat, le jeune Bonaparte, même s’il passe à la lavallière noire, continue de faire des tours de cou. Une protection heureuse et intéressante bien avant le chauffage. De quoi repousser les rhumes. Et de quoi excuser aussi la chemise de faire plus d’efforts.

 

Sur cet autre portrait daté de 1832 enfin, on voit clairement la structure de l’encolure de la chemise sur ce jeune aristocrate. Un col qui monte et qui épouse le cou.

stiff collar Portrait d'un jeune aristocrate par Ullmann 1832

Au fil du XIXème siècle toutefois, la chemise se structure plus, pour devenir le vêtement que l’on connait aujourd’hui. La chemise évolue, autant en Angleterre qu’en France. Une famille ne particulier, les Charvet s’y sont illustrés. Christofle Charvet (1806–1870) fonda la maison éponyme en 1838. Son père Jean-Pierre était  « conservateur de la garde-robe » de Napoléon Ier, son oncle Étienne concierge du château de Malmaison puis du château de Saint-Cloud et sa cousine Louise lingère de Napoléon. Une proximité impériale qui lui a permis de se faire un nom pour ouvrir le premier véritable chemisier, en tout cas le premier à s’appeler ainsi. Alan Flusser a écrit que Christofle Charvet est véritablement le père de la chemise moderne. Auparavant coupée sans patronage, avec une aisance faramineuse et sans galbe, Christofle Charvet va appliquer des techniques de tailleur pour mouler mieux la chemise sur le corps. Car celle-ci s’aperçoit et se voit de plus en plus, de part et d’autre de gilets échancrés. L’encolure est aussi mieux traitée. Christofle Charvet serait l’inventeur du col à retombée pliée.

Soyez attentifs à cette gravure de 1839. Si les deux messieurs devant portent encore des lavallières merveilleusement nouées, l’homme assis lui, porte un col retombant. Un des premiers exemples du genre.

stiff collar wikipedia Chemises Charvet, dont l'une avec un col retourné (1839)

 

Vers 1890, cols montants et retombants se côtoient, avec variabilité. Difficile de dire si l’un est plus prestigieux que l’autre. Ce doit être une bataille d’anciens et de modernes. Les cols sont fortement empesés. Très rigides grâce à l’amidon qui les imprègne, ils cassent comme du verre si l’on essaye de les tordre. Admirez cette photo de groupe, provenant des États-Unis présentant des types de cols variables. Notez bien que la coiffure avec la raie au milieu, c’est définitivement affreux.

stiff collar groupe d americains 1890

Les cols d’alors sont également détachables. C’est la nouveauté. Une idée pratico-pratique qui viendrait des États-Unis. Mme Montague, épouse d’un bottier de Troy dans l’état de New York, eut l’idée dans les années 1820 de découdre les cols de son mari pour les laver séparément des chemises. L’idée fut si bonne qu’à partir de 1827, ils se mirent à vendre des cols, appelés à l’époque ‘String collars’. Le col devint un élément stylistique à part entière, qui fait florès de New-York à Londres en passant par Paris et Sao Paulo. Le col détachable devient la norme. Pour fixer ce col au corps de la chemise, il faut recourir à deux goujons, ou studs en anglais, un devant, et un derrière. Voici un col dur :

stiff collar

Avec ces cols durs, les modes sont variables et amusantes. Parfois, le simple tuyaux de cheminée monte un peu haut. Raphaël qui travaille avec moi à l’habitude d’en porter, des modèles anciens, et confirme que parfois, ces cols cisaillent la mandibule.

stiff collar high

 

Regardez vers 1907/1910, ces clichés du jeune danseur russe Vaslav Nijinski  (1889-1950), tantôt avec un col montant et une régate (en fait c’était le nom de la cravate avant qu’elle ne soit appelée cravate), tantôt avec un papillon et un col largement retombant à pointes rondes, sur ce qui semble être un smoking à col châle.

 

Les chemisiers du monde entier, et en particulier britanniques, inventent et définissent des formes nouvelles de cols. Presque tous les cols que nous connaissons aujourd’hui ont été développés entre 1880 et 1910. Voici une planche vintage présentant les cols détachables vendus par le chemisier Cluett, originaire de la ville de … Troy. Il y a des cols montants simples. Et des cols retombants. Notez la grande similitude avec ce que nous connaissons aujourd’hui… La semaine prochaine, nous les passerons en revue.

stiff collar cluett shirtmaker vintage

 

Bonne semaine, Julien Scavini

Le livre ‘Fred Astaire Style’ de G. Bruce Boyer

Fin janvier, pour conclure sa fiche de lecture de ‘Rebel Style‘, Raphaël évoquait l’envie d’un livre sur l’allure classique, comme résistance aux modes. Et bien en rangeant la bibliothèque de la boutique, j’ai trouvé par hasard ce livre. Fred Astaire Style, dans la même série chez Assouline que le livre précédent. En voici donc les grandes lignes, toujours écrites par Raphaël :

Qui est LE représentant de l’élégance masculine au cinéma ? Attention, pas un homme grand et beau, à la Cary Grant, qui ferait toujours tourner les têtes! Pas plus qu’un homme dont le regard a fait la carrière, comme Clark Gable ! Alors, James Dean ou Gary Cooper ? Non plus ! Eux, c’est le sex-appeal qui domine, pas l’élégance.

Cherchez plutôt un acteur dont le visage s’oublie pour ne regarder que le corps ou plutôt, le mouvement. Ce corps qui virevolte. Précis et distingué, ni raide ni apprêté. Un acteur qui ferait douter de la gravité terrestre : Fred Astaire. Il détonne à une époque où le canon de beauté d’Hollywood se définit par des acteurs qui sont « Tall, Dark and Handsome », lui qui était petit, maigre et vaguement chauve, comme il aimait le rappeler. Pourtant, armé de son charme, Astaire marque profondément son époque.

Quand on pense à cet acteur, on pense à l’âge d’or d’Hollywood, aux décors somptueux et à la belle Rita Hayworth. Fred Astaire incarne le beau vestimentaire. Pour certains, c’est le séducteur de Top Hat (1935), digne en queue-de-pie. Pour d’autres, c’est un virtuose en smoking dansant sur un bar, dans The Sky’s the limit (1943). Et pour d’autres encore c’est le dandy, chapeau haut de forme, jaquette et guêtres de Blue Skies (1946). En somme : un Fred Astaire vêtu de tenues très formelles.

Des légendes renforcent cette idée d’un Fred Astaire à l’élégance repassée : l’acteur aurait fait couper un gilet aux pointes arrondies, dont le tailleur Anderson & Sheppard garderait jalousement le secret, refusant de le copier pour d’autres clients… Plus troublant encore, Astaire aurait eu des habits à l’emmanchure si haute qu’il en aurait eu mal aux aisselles ! Quelle ironie ! Nous ne nous souvenons que d’une infime partie de ses tenues : celles qu’il aimait le moins, les ensembles formels et codifiés. C’est tout le propos du livre de Bruce Boyer : Fred Astaire n’est pas un héros victorien à l’élégance affectée.

Au contraire, Fred Astaire est un représentant du cool, du décontracté américain, par ses tenues colorées et souvent dépareillées, loin du costume business. Ce cool, c’est celui d’un danseur accompli, qui possède une technique de danse parfaite et qui travaille ses chorégraphies avec acharnement. Astaire s’habille pour laisser son corps libre de danser : c’est pour ça qu’il y a un style Fred Astaire. Ainsi : adieu les cols amidonnés, des épingles tiennent en place ses cols de chemises. La cravate ou le foulard sont fourrés entre deux boutons. Une autre cravate se noue comme une ceinture : elle maintient le pantalon haut, au creux de la taille. Pourquoi ? La soie est plus souple que le cuir. Enfin, détail important: les chaussures. Quand Astaire danse, ses chaussures sont moulées sur ses pieds. Sa jambe est nerveuse, allongée. Son pied : petit et souple.

Le style Fred Astaire est un ensemble de variations de modes et de coupes décontractées. Il incarne la souplesse et le mouvement. Oui, il y a un  immense travail de coupe chez le tailleur, qui répond à l’immense travail de répétition du danseur. Tout cela pour avoir l’air nonchalant. Les tailleurs de Fred Astaire suivent la mode, presque à contrecœur. L’ampleur augmente ou diminue imperceptiblement, pour être d’actualité sans être la caricature d’une mode. Par exemple, lors de la remise des oscars en 1970, Astaire est habillé à la mode : un smoking bleu, grand nœud papillon de velours, une chemise non amidonnée et un pantalon étroit !

C’est la différence vis-à-vis des acteurs. Un acteur s’habille pour dessiner à gros traits un personnage. Fred Astaire est avant tout un danseur. Il s’habille comme il danse : avec nonchalance. Voyez :

ou encore :

 

Quelques photos du livre de G. Bruce Boyer pour conclure:

Bonne semaine, Julien Scavini

La veste, objet modulable

La veste classique, développée au cours du siècle écoulé, est une formidable base de travail et d’amusement pour les tailleurs et leurs clients. Pour les stylistes aussi. La base, c’est-à-dire la coupe générale du corps et des manches est toujours la même. Elle peut varier un peu suivant le coupeur qui suit ses envies ou la maison qui suit la mode. Mais globalement, un corps de veste reste un corps de veste. Par contre, tout ce qui en fait le style et les options peuvent varier. Voilà par exemple ce que l’on obtient d’un tracé primaire en coupe. Un gabarit sans revers, sans poches, sans ligne précise du bas.

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En coupe, et qu’importe que l’on trace une veste droite ou croisée, châle ou à col pointe, la base de développement est la même. Une fois le tracé primaire obtenu qui définit les grandes lignes de volume, il convient d’apporter les raffinements stylistiques : un, deux ou trois boutons, cran à encoche ou cran pointu, poche à petits rabats ou poches plaquées. C’est ainsi que les tailleurs et les stylistes procèdent. D’une même base, un bloc comme disent les  industriels, on peut faire dériver des styles. La vestibilité, c’est-à-dire le confort sera le même, mais le style sera différent. C’est ainsi que l’on peut ‘programmer’ une veste, à partir d’un langage ayant son alphabet : boutonnage, poches, revers, éléments divers.

Il est possible de tirer à partir de cette bases de nombreuses variantes, très différentes. Au significations différentes…!

Je m’amuse dans le grand tableau ci-dessous à dessiner simplement des options de boutonnage. Je pars de la veste un bouton pour arriver à la quatre boutons. Parallèlement à ce travail, j’ajoute la forme de revers : cran à encoche classique, cran en pointe, cran en pointe sur base croisée, col châle sur base croisée et droite. Vous verrez avec ce tableau que je commente en dessous, tous les possibles, à partir de cet alphabet simple et modulable à l’envie.

  • Ligne 1 : vestes à un bouton, ou un niveau de boutonnage pour les croisés | ligne 2 : vestes deux boutons ou deux niveaux de boutonnage pour les croisés, etc.
  • Colonne A: col châle | B: col en encoche simple | C : col pointe | D : croisé à col pointe | E : col châle croisé

planche de variations

  • La ligne 1 rassemble assez facilement les smokings.
  • A noter que 1B ne se fait pas vraiment en smoking. Et peu en costume de ville, toutefois Huntsman en a fait sa ligne maison. (photo)
  • 1D peut exister en smoking, j’ai préféré dessiner un costume à la ligne typiquement années 90, avec ce boutonnage très bas caractéristique, comme Ralph Lauren (photo).

  • 2A ne se fait pas. Mais depuis qu’un ancien premier ministre (Manuel Valls) l’a fait couramment, je me suis senti obligé de le mettre dans mon étude. Remarquez, certains au gouvernement l’appelaient ‘Tati’, comme la marque. (photo) Donc ce n’est pas une preuve. Je l’ai fait deux fois pour des mariages, dans des tissus intéressants comme du lin irlandais. C’était pas si mal.
  • 2B représente l’absolu classique actuel. Le modèle de la veste aujourd’hui.
  • 2C est très élégant. Une allure très années 30 mise en avant par Tom Ford. (photo)
  • 2D représente le croisé conventionnel, celui du Prince Charles et d’autres gentlemen plein de goût. (photo)

 

  • 1E a beaucoup d’allure mais se voit rarement. (photo)
  • 2E a comme 1E beaucoup d’allure, mais seul Ralph Lauren s’y intéresse un peu. Une version sublime. (photo)

 

  • 3A. Une curiosité n’est-ce pas que ce col châle sur une veste trois boutons. Cela a du exister un peu, sur des vestes molles vernaculaires. De manière contemporaine, c’est tout à fait un possible à la Arnys. (photo)
  • Si 3B est archi classique (la veste trois boutons), 3C est moins courant. Dans la série Hercule Poirot de ITV, l’acteur David Suchet porte souvent cette forme de trois boutons à col pointe. C’est très formel et typiquement années 30. Un petit esprit pincé de jaquette. (photo)
  • En 3D, on pourrait appeler cette forme demi-amiral. Un aimable client -paix à son âme- m’avait commandé cette forme il y a quelques années. Beaucoup de chic et d’allure.
  • En ligne 3 et encore plus en 4, élargir les revers devient de plus en plus difficile sans que le tissu ne vrille ou tire, entrainé par le col.

 

  • 4A, rien à proposer, comme 4C. De toute manière, 4 boutons se fait très peu. C’est très 1910 ou très 2000. Dans le premier cas, c’est parfois élégant, dans le second, c’est purement saugrenu, un peu façon Thierry Mugler. (photo)
  • 4B, une timide étude très début de siècle, c’est pourquoi j’ai proposé un autre col de chemise.
  • 4D. L’apothéose du style marin et du style tout court. Lord Mountbatten! Le monde portera-t-il encore des personnages de ce niveau de grandeur? Pour bien dessiner ce croisé, il faut arrondit le bord vertical, vers l’extérieur. Cela produit un effet optique en démultipliant l’ampleur de la poitrine. Les tailleurs de la marine française faisaient ça mieux que personne. Faisaient. Hélas… (photo)

 

  • Et enfin, je sais que vous n’attendez que ces cases : 3E et 4E. Depuis que les années 30 se sont terminées, difficile de trouver de telles pièces. L’idée de vestes d’intérieur ou de fumoir largement boutonnées, qui plus est de brandebourg, allait de pair avec la froideur des intérieurs avant le chauffage central. Les revers pouvaient être matelassé ou même en fourrure.
  • Notez que la colonne E ne renvoie qu’à des veste servant à l’intérieur. Presque comme la colonne A. L’allure enveloppante du col châle y est peut-être pour quelque chose. La colonne E est quasi impossible à trouver en demi-mesure. Peu d’ateliers travaillent ces formes, d’abord peu commune, et surtout très technique. Il ne faut pas croire, le col châle est assez difficile à bien réaliser. D’une pièce, il consomme beaucoup de tissu et pour que les pans ne vrillent pas, ne tirent pas, il faut travailler très finement. Certes il est moins long à faire que les autres, mais il est plus technique dans le tour de main, dans les souplesses, ces fameux embus.

 

Voilà, avec ce petit tableau, vous avez de quoi rêver à tous les possibles de votre garde-robe. Et vous pouvez même essayer vous-même de remplir chaque case! Enfin songez que si les poches varient aussi, la possibilité en terme de variation devient infinie! Une vraie modularité cette bonne vieille veste!

Bonne soirée et bonne semaine, Julien Scavini

Les boutiques de Vienne

Je n’étais jamais allé à Vienne auparavant et j’ai été tout à fait ravi de cette visite. La capitale autrichienne est charmante, élégante et bien ordonnée. De petite dimension, elle est facile à découvrir, du moins pour ce qui est du centre historique. Et puis surtout, elle n’est pas bruyante et encore mieux, elle est propre. Enfin à côté de Paris, c’est la Lune! Un bref, une ville idéale pour se reposer. Quand aux collections Habsbourg, elles sont renversantes d’intensité! L’aile Kunstkammer est délirante de beautés!

J’ai été tout à fait intéressé par les nombreuses boutiques pour homme. Évidemment, comme toutes les capitales mondialisées, on retrouve Zara pas loin de Vuitton, Hermès à deux pierres de Tommy Hilfiger. Mais là, j’ai trouvé que la concentration de belles boutiques indépendantes était plus importante. Et qu’elles vantaient bien souvent une belle et traditionnelle élégance masculine. La ville regorge de théatres, d’opéras et de salles diverses, y compris pour danser. La tradition du smoking et même de la queue de pie y est encore vivace. D’où un certain nombre de boutiques proposant de merveilleuses panoplies « white tie » ou « black tie« . Et il n’est pas rare de croiser de petits groupes ainsi vêtus à la nuit tombée. Encore une fois, un monde de différence avec Paris où beaucoup se rendent à Bastille en chemisette claquettes. Quel plaisir civilisé!

D’autant que les autrichiens semblent avoir de l’argent, ou du moins sont-ils peut-être moins avares que les parisiens. Les prix affichés dans les boutiques sont conséquents. Certes je n’ai jugé que sur l’hyper-centre, mais voir des vestes affichées en vitrine au dessus de 1500€ est bien rare à Paris. Les antiquaires étaient de très bon niveau aussi.

Je m’étais amusé il y a plusieurs années à prendre en photos les élégantes boutiques de Trévise, ville située à côté de mon fabricant italien que je visitais alors, Sartena. Du coup j’ai eu l’idée de faire de même. Pour montrer que le classicisme vestimentaire n’est pas un vain mot. Et qu’il est encore possible de faire du beau. Je m’excuse pour la qualité des photos, je n’avais pas amené le gros appareil de la boutique. Et mon iphone n’est pas jeune.

Je commence avec un première série diverse, dont le grand tailleur Knize. Et ensuite, je vous présenterai une boutique coup de poing. Un choc de style et d’allure. Un bonheur viennois!

 

Commençons par Stepanek Herrenmode, au 6 de la rue Kärntner Ring. De bon aloi et bien présenté.

 

Chez Gino Venturini, au 9 de la rue Spiegelgasse, les tenues de soirées sont superbes, comme du reste chez Alfred Müller au 7 de la rue Tegetthoffstraße. Un petit air d’Apparel Arts! Quel enchantement.

 

Chez House of Gentlemen, au 11 Kohlmarkt règne un petit air italien dans les accords. Une fantaisie légère et beaucoup d’allure dans les présentations!

 

Enfin, passons chez le tailleur Knize, prononcez « Knijé ». La maison est célèbre et reconnue depuis 1858. La boutique historique en marbre noire et l’intérieur qui se poursuit sur tout le premier étage a été entièrement conçu par l’architecte Adolf Loos dont j’aimais beaucoup le travail alors étudiant en architecture. C’est un moderniste qui refusait l’ornement mais qui paradoxalement travaillait tout de même beaucoup la matière et le langage architectural.  L’ornement sans l’ornement…! Il y avait un peu d’Art & Craft chez lui. Il évoquait aussi beaucoup le ‘cosiness‘ anglais et ses intérieurs pouvaient être tout à fait intimes et vivables à l’inverse des grands modernistes. Il a construit à Paris la maison de Tristan Tzara à Montmartre. Un architecte curieux et tourmenté je crois. Les intérieurs de la boutique Knize que je n’ai pas pu prendre en photo sont sur google et présentent encore les menuiseries et le fond vert d’époque.

Longtemps présent à Paris, d’abord au 149, avenue des Champs Elysées puis au 10, avenue Matignon (fermé en 1972), Knize était aussi installé à New-York (fermé en 1974). Son parfum Knize 10 est un classique parmi les classiques pour hommes. La maison coupe encore sur-mesure mais vend surtout du beau prêt-à-porter, étiquetté maison ou de tiers de qualité, comme Brioni. Quelques beauté comme cette robe de chambre et cette queue de pie parfaitement coupée :

 

Pour information, quelques prix. Et une boutonnière cousue main sur une veste Brioni :

 

Voilà pour cette première partie.

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Lorsque j’ai fait toutes ces photos, je croyais avoir tout vu et en avoir déjà assez. Et puis, un autre soir, au détour d’une place près de mon hôtel, j’ai été littéralement scotché par une dernière et très grande boutique. Wilhelm Jungmann & Neffe. Un choc total devant tant de beauté. J’avais devant moi le Charvet local. La maison ne vend pas de vêtement, seulement des accessoires pour homme et femme et du tissu à la coupe. Elle se fournit en draperie auprès des meilleurs tisserands mais refuse de dire lesquels. (J’ai bien vu du Loro Piana). Je ne vous parlerais pas de prix, ce serait offensant pour la maison, mais ils sont raisonnables. J’ai passé beaucoup de temps chez Wilhelm Jungmann & Neffe à prendre ces nombreuses photos, dont hélas je ne suis pas très content. Les décors très sombres et les globes lumineux sont difficiles à cerner photographiquement.

Je n’ai pu m’empêcher d’acheter un joli nœud papillon pour remercier cette institution de 1866 d’exister encore. Et j’en suis tellement heureux. L’atmosphère parfaitement surannée et les poêles au milieu de l’espace sont un ravissement. Une incongruité du monde moderne. Simon Crompton de Permanent Style avait aussi décrit sa surprise devant ce joyaux de l’ancien monde. Voyez plutôt! Admirez.

Déjà les vitrines disent qu’il se passe là quelque chose… :

 

Ensuite, on ose pousser la porte. Discrètement, on ne voudrait pas déranger.

 

Les yeux ne savent plus où regarder. Un paradis sartorial n’est-il pas?

 

Enfin, la collection de cravates et d’autres accessoires est une explosion de couleur. Un feu d’artifice gourmand. L’esprit n’en croit pas ses yeux. Le croyez-vous?

 

De grâce, si vous passez à Vienne, allez y acheter un petit quelque chose. Pour faire perdurer encore cette maison, qu’il serait bon de marier à Charvet je crois!

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Voilà de quoi faire des rêves élégants! Belle et bonne soirée, Julien Scavini.

La photo du jour

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Il fut un époque où l’on taillait les pantalons ‘taille haute’. Le pantalon dès lors devenait presque une chemise. Cela est-il mieux qu’un ‘taille basse’ sous le ventre? Ce pantalon est un peu excessif, mais au moins, il ne risque pas de tomber ni d’être inconfortable à l’arrière. Solution intéressant je trouve, cet homme avait un tailleur émérite!

Le livre ‘Rebel Style’ de G. Bruce Boyer

Raphaël nous fait le plaisir d’une fiche de lecture, d’un petit livre offert par un de nos clients à Noël. Une gentille attention qui méritait un retour argumenté! Un extrait vidéo pour commencer :

 

La caméra filme un homme de dos, assis sur une Triumph. Il se lève et entre dans un bar en sifflotant. Il porte un perfecto de cuir noir, avec une tête de mort dans le dos. Le blouson de cuir est court et dévoile complètement ses reins, moulés dans un jean. En se dirigeant vers le bar, il retire ses gants et les enfonce dans les poches arrière de son pantalon. Le regard du spectateur s’y dirige obligatoirement. Nous sommes en 1953 et Marlon Brando dans The Wilde One y incarne parfaitement un genre inédit d’idéal masculin.  Fini,  le temps des élégants, les Proust, les Buster Keaton, les Fred Astaire ! Ceux là ont fait rêver à la manière des romans de Balzac. Mais le XXème siècle est celui de l’image et du cinéma. Place aux rebelles, aux anti, à ceux qui sexualisent leur corps devant la caméra.

C’est tout le sujet du livre de Bruce Boyer. Les rebelles à l’écran.

Rebel Style échappe à deux écueils, le premier : une description pénible sur le mode entomologiste, le deuxième : parler de la philosophie de ces groupes de la contre-culture et occulter totalement le vêtement.

Au contraire, le livre est bien structuré. Court, il donne une définition des Rebelles suffisamment large pour que Steeve McQueen et Eminem s’y côtoient. C’est une histoire de l’Amérique. Bruce Boyer trace un fil d’Ariane entre la figure du cowboy et celle du rebelle façon Hollywood, tous deux solitaires et romantiques. Un bref contexte, puis, des descriptions et des analyses de vêtements – c’est assez rare dans ce genre de livre pour le souligner. Le style d’écriture de Bruce Boyer est excellent : ni pontifiant, ni superficiel.

L’auteur parvient à montrer combien le vêtement est un élément clef de lecture d’une attitude philosophique, au même titre que le langage, la peinture ou la littérature. Là est tout l’intérêt du livre. Le blouson en cuir de pilote de la Seconde Guerre mondiale porté par Montgomery Clift dans A Place in the Sun (1951) n’est pas un hasard, mais bien le symbole à l’écran de la Beat Generation désabusée,  restée en guerre contre le monde.

Enfin, c’est le sel du livre, Bruce Boyer analyse notre époque. Bien sur, le vêtement de la contre-culture marginale des années cinquante est devenu le vêtement de la norme. Être un rebelle anti-bourgeois est très difficile quand l’on porte un jean pré-déchiré-pré-délavé de designer. L’auteur parle de cosplay* de la classe ouvrière. Difficile de ne pas y voir une critique du prêt-à-porter de luxe  qui fait des vêtements d’ouvrier. Surtout que l’auteur est connaisseur !

Que manque-t-il à ce court livre ? Un deuxième volume, qui traiterait d’une figure que Bruce Boyer évoque brièvement : The Man in the Gray Flannel Suit. L’homme en costume de flanelle grise. Pourquoi ? Parce que le monde entier ne passe pas  universellement au jean en 1953. La mode et les habitudes vestimentaires évoluent lentement, souvent à rebours. Je rêve d’un livre qui décrirait les résistances à la mode… Une rébellion en costume-cravate.

 

Bonne semaine, Julien Scavini

PS : la semaine prochaine, point de blog, je serais à Vienne.