L’ancêtre des habits et son sousbressaut

Suite à l’article sur les habits formels, voici deux exemples, l’un préfigurant ces vêtements contemporains, l’autre figurant son héritier le plus direct:
Le premier est donc la version originelle, présentée ici dans la mode de 1830, peu avant l’intronisation de la reine Victoria. C’est l’habit qui a donné à Beau Brumel la base du costume contemporain, raccourcit par rapport à cette version du « frac », caractérisée par sa coupe courte et horizontale à la taille. Ces ensembles étaient la plupart du temps en lainage, voire en velours de soie, avec un col châle très imposant, très rembourré, recouvert de fourrure ou de velours… Le col de chemise était haut, et entouré d’un ancêtre de la cravate lavallière. La coupe du frac était croisée, sur de nombreux boutons. Le dos présente par ailleurs en quatre partie, avec une couture courbe, parant de la taille et mourant dans les homoplates aux manches. Deux boutons sont présents dans le dos, pour placer une martingale (et même un détail plus ancien: une sorte d’étuis, de trousse de gens d’armes, analogue aux ‘bananes’), deux boutons qui sont conservés dans les queues de pie d’aujourd’hui, en ayant perdu tout usage…

Le pantalon était très serré, maintenu en bas par des passants entourant le soulier sous la semelle (plutôt des bottines à l’époque). Le pantalon était d’ailleurs si près du corps qu’il marquait fortement l’entrejambe, donnant, d’après la légende, l’idée au prince Consort de se faire poser un percing sur le sexe pour tendre le dit attribut avec une ficelle, percing toujours appelé ‘prince Albert’…

La version la plus contemporaine de cet habit est la tenue de cavalier, très représentée dans les conventions équestres. Le frac conserve sa forte croisure, mais avec un cran aigu cette fois-ci. Il est complété par un gilet et une culotte de cheval (la bien nommée) réalisée dans un lainage fort, de type cavalry twill ou whipcord. La lavallière complète toujours l’ensemble. Les pans intérieurs de la queue de pie sont recouverts de cuirs, pour éviter que la sueur acide du cheval n’abime le lainage, cuirs qu’il faut changer tous les deux ans en moyenne, à l’instar des ensembles de chasse à courre.

Un de ces habits de cavalier est actuellement exposé dans le hall de l’Association de Formation Tailleurs, avenue Victor Hugo dans le 16ème.

Les habits formels

Suite à de nombreuses demandes concernant le sujet des habits, voici ce court article pour clarifier les idées sur les noms et les formes de ces pièces bien souvent oubliées du vestiaire contemporain.

La confusion provient le plus souvent de la complexité des noms, entre dénomination anglo-saxonne et française. Je donnerai donc les deux pour être bien sûr que tout le monde comprenne. Commençons d’abord par les habits de soirées:

– Le premier est l’habit de soirée par excellence, réservé aux grands bals et aux soirées d’ambassadeurs, éventuellement aux premières d’opéra, mais c’est plus que rare. Son nom français est : habit ou frac ou queue de pie, ou encore cravate blanche. Son nom anglais est : frack (avec un k) ou white tie. Le veston arbore des revers de soie, à crans aigus et ne se boutonne pas à la taille (forme analogue au spencers). On le porte généralement avec un chapeau haut de forme et des souliers richelieus noirs. Le pantalon arbore deux galons parallèle sur le côté. La chemise est généralement une popeline empesée, pourquoi pas plastronnée, à col cassé. Le nœud papillon et le gilet sont en piqué de coton ou marcela blanc. Le gilet a un quadruple boutonnage bas et est très échancré, avec deux revers plats. Les gants blancs complètent la tenue. MAJ: le gilet en marcela ne doit pas dépasser du veston bien évidemment (ce qui est rare sur les nombreuses illustrations google). Le port de bretelles s’impose aussi pour soutenir le pantalon en place.

– Le deuxième est le plus connu: le smoking en français, ou dinner jacket en anglais, autrement appelé black tie (cravate noire). Exclusivement réservé à l’origine aux diners intimes (à la différence des diners d’État ou de grandes réceptions en queue de pie) d’où son nom, il est aujourd’hui une tenue de soirée de bon ton. Je renvoie à l’article sur les smoking pour plus de précisions. Le pantalon arbore un galon sur le côté. On le porte plutôt avec une chemise à col turn-down sur le continent, en popeline blanche, avec les boutons cachés éventuellement. Le nœud papillon est noir. Les souliers peuvent être des richelieus noirs vernis, ou des mocassins à gros nœud de soie noire, appelé opéra pump en anglais.

Ces jaquettes sont identiques dans la forme. Les anglais la nomment morning coat. C’est l’habit par excellence des matins londoniens de l’aristocratie et des courses à Ascot. Il se porte soit avec un haut de forme, soit avec un melon, gris plutôt. Le nom français est donc jaquette (et non pas queue de pie). Le veston s’attache par une bouton dit jumelle (double bouton à la taille). Les gentlemen peuvent le porter uni ou dépareillé. Le premier exemple fut arboré par le prince de Galles aux dernières courses, dans une version unie, avec gilet croisé, et cravate simple, sur chemise à col blanc. Le deuxième exemple est plus dans la tradition française des mariages, avec un pantalon rayé dépareillé et un gilet de couleur marquée en soie. La cravate lavallière complète la chemise à col lavallière. Les souliers sont le plus souvent des richelieus noirs, mais les bottines sont aussi un excellent choix.

Retenez donc la différence entre queue de pie (frack), pour les soirées royales et les chefs d’orchestres et jaquette (morning coat), pour les mariages et les courses. Leurs usages ne sont pas du tout identiques et il serait fâcheux de se tromper. N’hésitez pas à sortir ces vieux classiques pour vos événements familiaux de fin d’année (la queue de pie plutôt) ou vos mariages (la jaquette alors), ce sera du meilleur effet, sans que vous ayez besoin de vous mettre la tête au court bouillon pour trouver un vêtement dont le goût sera fortement discutable du point de vue de l’élégance.

MAJ: vous souhaitez trouver ces articles dans le commerce? Il faudra trouver la bonne crèmerie alors… Hackett propose de beaux Morning Coat et Brooks Brothers de sympathiques Frack. Old England peut vous venir en aide, comme d’ailleurs le service mesure industrielle de Handson…

Croisé en tartan

Hier lors de mes pérégrinations du côté de l’Opéra en ces veilles de fêtes, j’ai croisé (presque comme par hasard …) le magasin Old England du boulevard des Capucines et sa prestigieuse vitrine, qui admettons le, est de mieux en mieux! Le linéaire est parfaitement exploité, présentant à l’envie les plus belles flanelles et tweed, alors qu’il faisait moins cinq degrés dehors. Et au milieu de cette essence du meilleur goût, flairant parfaitement les vieux manoirs oxfordiens, trônait une petite curiosité, un must-have dirait les fashionnistas: un costume croisé sur quatre boutons en tartan, autant dire une merveille pour les soirs de fêtes qui s’annoncent.

L’attrait principal de cet ensemble, outre son tartan rouge proche du clan Fraser (famille arrivée de France avec les troupes de Guillaume le Conquérant vers 1066, installée entre Edimbourgh et Inverness), se remarque par sa croisure très marquée, rappelant les croisés du début du siècle, très montant, très formalisant qui donnent une belle allure, et montrent peu de la cravate. Bref, une belle pièce que je vous recommande d’aller voir!

L’emmanchure d’épaule

La naissance de la manche au niveau de l’épaule est véritablement une prouesse technique développée par les tailleurs au fil des siècles, qui consiste à raccorder des éléments planaires, coupés circulairement, pour créer une structure tridimensionnelle: la tête de manche! Et il convient évidemment de ne pas faire apparaitre de plis, de bosses, bref d’irrégularités au niveau du roulé de raccordement. Deux grandes écoles existent d’ailleurs à ce sujet, le spalla camisia italien (peu de rembourrage d’épaule, et une ligne fuyante, monté, dixit le traducteur: comme une chemise) et le plus courant, con rullino, càd (ndt) avec un roulé, plus ou moins accentué, plus ou moins profond, pouvant parfois donner lieu à d’horribles épaulés très marqués (un peu à la star trek), très apprécié de certains vieux tailleurs parisiens.

Mais bien souvent, un détail passe à l’attrape avec les confectionneurs: la hauteur de l’emmanchure, à savoir la hauteur séparant votre épaule de votre aisselle, mesure qui est souvent peu importante, à moins de stocker des masses adipeuses à cet endroit. Ce détail qui est l’apanage exclusif de la grande mesure (car il est impossible à faire en retouche sur du PàP, même de luxe, et rarement pris en compte dans la semi-mesure) permet de resserrer au maximum la tête de la manche, lui conférant une petite ouverture. Cette façon de coupe permet de gagner de manière inénarrable en confort et en aisance, dans les mouvements. Vous pourrez ainsi lever vos bras sans faire bouger les pans de la veste ou même les épaulettes. Votre veste restera en place, comme le montrait avec brio Fred Astaire, dont les emmanchures étaient soigneusement réduites.

Il existe un petit test simple pour apprécier le confort d’une veste grande mesure: lever les bras comme pour accrocher un tableau au mur, il ne faut pas que la veste bouge: Certaines professions ont d’ailleurs un besoin criant de bonne façon à cet endroit précis, notamment les musiciens, dont les violonnistes ou encore les chefs d’orchestres. Ils ont une nécessité évidente de lever les bras sans que cela fasse bouger leur frac ou leur smoking, car assis ou debout, cela est du plus mauvais effet, en particulier lorsqu’ils portent des chemises plastronnées et empesées. Pour pallier à ce problème, les bons tailleurs coupent la base de l’emmanchure sur la veste de manière plate, comme un méplat, ce qui crée après montage de la manche une sorte de repli de tissus, à la manière d’un soufflet qui permet de gagner en aisance et en capacité de mouvements. A gauche la coupe classique, à droite celle des musiciens:Bonne fin de semaine!

Et Stiff Collar s’excuse pour le long délai entre les articles, la période de l’Avant étant généralement mouvementée par les préparatifs festifs. Je prépare du reste un article pour Noël, richement illustré, qui je l’espère vous plaira…

Les cols de Stiff Collar

Ce soir nous allons tenter de faire le tour des différents cols de chemise que l’on peut trouver sur le marché, plus ou moins courants, plus ou moins chics, plus ou moins modes. Je dis tenter, car le nombre de possibilité est sidérant, surtout depuis l’avènement des chemisiers industriels à votre mesure. Je tenterai également de nommer correctement les cols, ce que les vendeurs ne savent pas bien souvent faire…

Premier tableau:

A- Le col classique, ou col français, avec une petite ouverture. La version B est plus authentique, avec les rabats du col qui partent du même point, en haut du col, ce qui donne un effet ‘hirondelle’, comme les modèles de Lino Ventura dans certains films. C, le col à pointe ronde, détail transférable sur d’autres types de col.

D- Le dérivé du col français, mais boutonné, appelé col américain ou button down (nous partageons beaucoup de détails sartoriaux avec nos amis US). Inventé par Brooks Brothers dans les années 30 pour les joueurs de Polo, il s’est largement démocratisé pour son côté pratique et décontracté. PS: ne le portez pas avec une cravate au travail, c’est tout à fait déplacé.

E- Le col semi-italien (j’insiste sur le préfixe semi). C’est peut-être le col le plus répandu, tout à fait ‘business’ et de très bon goût.

F- Le col italien 1 est le col premier col spread aussi appelé col cut away. Spread signifie étendu et caractérise la largeur d’ouverture qui dégage largement la base du cou. Ce col est aussi très marqué business. Son origine se trouve en Italie (d’où il tire son nom) mais ce sont les anglais qui l’ont démocratisé au début du siècle avec les premiers voyages touristiques en terre romaine. Certains vendeurs l’appellent col anglais, ce qui n’est dès lors pas faux, même si le col anglais est un autre modèle (H et I)…

G- Le deuxième col spread (ou italien) est le col full spread. C’est l’étape ultime de l’ouverture de cou, très prononcée, très chic, necessitant de bien nouer la cravate en place, très à la mode actuellement.

H- L’un des premiers cols dit anglais est le col boutonné sous patte. Il est semblable dans son rendu au col boutonné (I), cet autre col anglais, très formel, qui donne un petit côté old school, ou même pire… hautain (cf. Dominique Paillé…)

J- Le col officier, avec un bouton sur le pied de col ras.

K- Le col mao, sans bouton sur le pied de col mais une fente.

L- Le col Charvet (sans garantie). C’est un col un peu mode, par forcément nouveau, porté notamment par Ozwald Boateng qui est caractérisé par sa ligne brisée.

Et enfin, les deux derniers cols sous-nommés M et M sont dans l’ordre: le col à lavallière et le col cassé. Le premier possède des points allongées, créant un effet de col classique sur l’avant, à la différence du second, très caractéristique avec ses deux petites pointes qui passent au dessus du nœud papillon (ou de la cravate)…

Pour finir ce petit tour, sachez qu’un col classique et de goût possède des dimensions modérées (comme les gentlemen). La hauteur normale du pied de col est de 3 cm et les pointes de 7 cm, pour les cols business notamment… Les cols à deux boutons en pieds seront plus hauts, et ceux à trois boutons à proscrire, car trop ‘matuvus’ de notre avis, de même que les modèles surpiqués en couleur. Les types les plus chics sont souvent ceux qui présentent de légers effets de froissements, de plis au repassage, que l’on ne trouve plus du fait de l’usage de toiles thermocollantes. Les cols sont habituellement remplis de toiles de percaline (coton fin), piquotées comme des cols de veste.

Plusieurs maisons proposent à Paris des chemises réellement sur-mesure (càd au sens de la loi: réalisée avec trois essayages au moins, dans des méthodes artisanales): Courtot, Lucca, Charvet, Demagne, Rolly. Les deux premiers proposent des tarifs moyens (commençant à 200€), le troisième des tarifs bien plus chauds! Pour ce qui est des fabricants industriels, internet en regorge, régalez vous! Sinon Hilditch & Key, Lanvin, Hermès, Old England, Brooks Brothers proposent de bons produits PàP.

Les tissus et leurs motifs

Si deux grandes catégories de tissages se disputent le marché des tissus de gentlemen (à savoir l’armure toile (fils à 90°) et l’armure sergé (effets diagonaux)), de nombreuses déclinaisons existent et font le bonheur des stylistes et des tailleurs, qui aiment, ou pas les travailler. Souvent d’ailleurs, le choix des armures de tissus est une question de mode. La grosse toile a disparu, trop difficile à travailler, trop visible aussi, au profit le plus souvent de l’armure sergé, résistante, et donnant un bel effet de brillant à la lumière. Par exemple, si la flanelle est une armure toile, il est devenu plus courant de voir le même effet feutré sur des sergés peignés.

Le petit tableau ci-dessous récapitule les grands motifs utilisés, tissés à partir des armures toile et sergé:

1- Armure sergé, motif tennis (en anglais Pin stripe). ce tissus à rayures présente des lignes plutôt fines. Vu de près, cela ressemble à une succession de points. Elle n’est pas à recommander pour qui veut être discret.

2- Armure toile, motif carreau-fenêtre (en anglais window pane). Ce motif est par exemple, à la mode actuellement. Il peut-être réalisé à partir d’une armure sergé également.

3- Armure sergé, motif rayure à la craie (en anglais chalk stripe). C’est une rayure plus large, souvent moins forte que la rayure pin stripe. Elle peut présenter une bon compromis entre port de la rayure et discrétion.

4- Armure toile, motif caviar (en anglais birdseye). Ce tissage est formidable pour qui veut un costume uni avec de la personnalité. L’effet changeant vu de près permet de rompre la monotonie d’un uni.

5- Armure toile, motif pick & pick. Cet effet peut facilement être confondu avec un sergé, mais les rayures sont inversées. Les tissus en pick & pick jouent souvent sur l’opposition de fils de couleurs contrastées pour créer une couleur générale entre-deux, permettant également un effet de chiné.

6- Armure toile, motif pied-de-coq (en anglais hounds tooth). C’est par excellence un exemple de tissus hors du temps, réservé aux vestes de nos grands pères. Ceci dit, bien porté, ce peut être très original.

7- Armure toile, motif glencheck. Souvent confondu avec le prince de Galles, il en représente une version édulcorée, guère à la mode. Le croisement des lignes horizontales et verticales se fait par l’intermédiaire d’un motif pied-de-coq, alourdissant l’ensemble. Idéal pour les manteaux ceci-dit.

8- Armure toile, motif prince de Galles. Tissage excessivement connu, souvent du meilleur effet.

9- Armure sergé, motif chevrons (en anglais herringbone). Il s’agit d’une version complexifiée de l’armure sergé (à diagonales donc) qui n’était plus tout à fait à la mode jusqu’à ce qu’Uniclo propose de très beaux pantalons dans ce motif. Très résistant, il évoque immédiatement les vêtements d’avant-guerre. Ceci dit, il est souvent très esthétiques, car il ‘brille’ d’une rangée à l’autre.

Ce rapide tour est clôt, si toutefois vous aviez des questions ou des remarques, n’hésitez pas, le sujet des tissages est vastes et l’on peut facilement s’y perdre!

Nouvelle adresse de qualité à Paris

Jeudi dernier avait lieu au 37 boulevard des Capucines à Paris l’inauguration de la nouvelle enseigne de la maison Hackett. Cette nouvelle succursale qui s’ajoute à celle de la rue de Sèvres permet de découvrir l’ensemble de la gamme, au rez-de-chaussée les collections tweed et campagne, sponsoring et enfant (je tiens à saluer la qualité des vestes 3/4 ans qui sont hilarantes); au premier niveau les collections formelle, ville et mayfair (difficile de définir la différence entre ces deux lignes). Vous pourrez également découvrir la ligne en confection industrielle (et non pas de sur-mesure, nous ne sommes pas chez un tailleur (au sens de la loi française)).

Votre jeune serviteur avait eu la chance de recevoir une invitation (présentée sous la forme d’un mouchoir de pochette imprimé), ce qui fut l’occasion de sortir le chapeau melon! Outre la divine cave à whisky (nous nous souviendrons longtemps du single malt vingt ans d’âge) et les petits-fours anglais (saucisse sur lit de pommes de terre), cette petite réunion fut l’occasion de rencontrer deux héros modernes vénérés par Stiff Collar: Monsieur Jeremy Hackett himself et Monsieur Floc’h, dessinateur de son état (dessin). Nous avons aussi vu quelques acteurs, MM. Berléand et Arditi, quelques présentateurs de télévision plus ou moins connus et quelques journalistes, dont la très sympathique Suzy Menkes.

Dessin de Floc'h et Jeremy HAckett

Bref, Monsieur Jeremy. J’avais toujours entendu dire qu’il était sympathique et discret, les rumeurs ne s’étaient pas trompées. Gentleman courtois et distigué (pléonasme), c’est l’anglais typique tel qu’on se l’imagine. Il parle calmement, avec flegme dirait-on, pèse ces mots, et n’hésite pas à vous demander ce que vous pensez des produits qu’il vend et que vous portez. Sa devise pourrait être Silence et Dignité – Ordre et Service, je n’en doute pas! Il portait pour l’occasion un très beau costume croisé en flanelle épaisse, et des richelieus à bouts droits glacés JM Weston. D’ailleurs, j’en profite pour évoquer tristement le fait que la plupart des invités n’avaient fait aucun efforts pour se fagoter, et que l’état général des souliers ferait frémir n’importe quel amateur!

Monsieur Floc’h quant à lui est très connu des amateurs du magazine Monsieur qu’il illustre bien souvent, de même que les catalogues de la marque Breuer. C’est aussi un dessinateur émérite dont le travail en ligne claire est très réputé. Si ces personnages sont quelques fois forts chaloupés, à l’image des dessins de Bob de Moor, il a l’art et la manière de représenter les britons des meilleures années, dont le point culminant est la publication de Male Britannia. Stiff Collar lui dédit son travail, ainsi qu’à Ted Benoit, un autre héros du dessin franco-belge!

Pour en revenir à la boutique Hackett, l’exquise directrice de la boutique se prénomme Isabelle et l’une des vendeuse émérite est Malika, une perle rare que je vous conseille de vous mettre dans la poche! Allez y faire un petit tour, pour le plaisir des yeux d’abord, le personnel n’étant pas avare de conseils.

Les pardessus de ville

Petit tour par la tradition du pardessus hivernal ce jour, avec la présentation des trois grands canons classiques que l’on peut trouver dans le vestiaire masculin pour la ville. Les méthodes de coupe préconisent de relever les mesures de la personne sur son gilet et de les majorer suivants quelques règles simples, dont 3cm de plus que la longueur de manche de veste.

Premièrement, on trouve le pardessus croisé classique, sans pinces sous le revers, donnant une bonne ampleur sur les hanches et le bas. Cette coupe permet de conserver une bonne capacité de mouvement, et tient également chaud. Réalisé pourquoi pas en vigogne, c’est tout à fait élégant!La deuxième évolution, issue de la première est le pardessus anglais de forme droite. Réalisé dans un lainage en super 120, son col est en velour ras. Les poches classiques sont, pourquoi pas, plaquées à rabats.

Enfin, la dernière forme du manteau de ville est quelque peu désuette, c’est pour cela que je l’aime, il s’agit du pardessus MacFarlane, connu pour sa pélerine de cocher. Ce vetêment était autrefois en vogue dans le monde élégant. Il emprunte la forme du pardessus droit de soirée. Les revers, s’il en possède, seront recouvert de soie. La pélerine quant à elle est une grande pièce de tissus couvrante, coupée en biais (donnant alors de nombreux plis). Le MacFarlane peut avoir des manches ou pas. Réalisé dans un gros chevron, c’est délicieux:

Vous voilà donc prêt à sortir couvert!

La coupe des revers

S’il est une tâche extrêmement agréable dans le métier de tailleur, c’est bien celui de couper! Et la coupe, c’est tout un art! Si la formation que je suis à l’A.F.T me destine à devenir uniquement apiéceur (celui qui réalise le veston), je goûte mon plaisir lorsque je trace, ce qui n’est pas du goût d’ailleurs du maître tailleur.

En effet, le fonctionnement traditionnel d’un atelier est très hiérarchisé: le tailleur qui reçoit le client prend les mesures et dessine le patron. Il coupe ensuite les tissus, puis donne la bûche (les différents tissus roulés en bûche donc) à : un apiéceur qui réalise le veston, un culottier qui réalise le pantalon, un giletier qui réalise le gilet. Ensuite l’apiéceur rend le travail exécuté, avec les manches et le col non montés, ce qui sera le privilège du tailleur. Un bon ouvrier apiéceur (qui le désire) pourra éventuellement passer ouvrier coupeur (celui qui coupe suivant les patrons), puis tailleur, puis maître en son art… voilà pour le cursus hérité du compagnonnage. Et les tailleurs ont toujours voulu garder au secret leurs méthodes de coupe! Dieu, un apiéceur ne doit pas me voir!

Car la coupe, c’est l’ultime étape du goût et de l’esthétique. Les derniers grands maîtres tailleurs étaient tous des coupeurs de formation; formation dispensée dans la très célèbre école de coupe de la rue d’Aboukir me semble-t-il, aujourd’hui fermée. Francesco Smalto était coupeur chez Camps où il a fait ses armes par exemple.

Mais comme disait Pépin, bref! Revenons en à la coupe du revers de la veste, pour vous montrer à quel point la coupe, c’est important:

Voici figurés trois devants gauches à trois boutons, avec assemblés le devant et le petit côté. La pince recoupe les poches. La ligne rouge foncée représente l’axe de symétrie du revers, sur lequel on le pivote. Faites l’essaie avec votre veste, vous comprendrez.

  1. Cas 1, revers à cran sport (en rose), de type droit. Comme vous le voyez, la coupe du bord du devant suit l’axe DL, y compris le revers. Ainsi, lorsque l’on roule celui-ci, il présente une petite surface et surtout un roulé (à la base, au niveau du bouton) très peu visible. C’est la coupe du prêt à porter, qui l’utilise par soucis d’économie notamment. La pose du passement (bande de coton qui longe le bord intérieur du veston) est facilitée par cette coupe en ligne droite! Cela crée des ‘petits’ revers, disons plutôt mode actuellement.
  2. Cas 2, revers à cran parisien (en rose), de type revers courbe. Vous constatez que le dessin du revers à plat (orange) ne suit pas le DL, et est quelque peu bombé. Cette technique, très culture tailleur, permet au revers de rouler avec élégance, et de bien marquer la base du revers, au niveau du bouton. Elle oblige à poser le passement en courbe, et à piquer les lainages de manière courbe aussi, ce qui n’est pas le plus facile!
  3. Cas 3, revers à cran aigu (en rose), de type devant courbé. Ici, on atteint le summum de l’élégance en terme de coupe, (mais ce n’est pas une obligation ni même une démarche, cela dépend du ‘style’ de la maison) peut-être plus français qu’anglais dans la tradition, quoique… Pour arriver à ce rendu, on courbe aussi le devant, en le rentrant vers l’intérieur (par rapport au DL) au niveau du dernier bouton, et en bombant le revers. Cela crée un ressaut marqué au niveau du roulé. Il est alors possible (à l’instar d’Arnys) d’arrondir le reste de la coupe, notamment l’échancrure du bas, les pinces ou encore les passepoils des poches, ce qui représente un travail non-négligeable. Cela donne un petit esprit équestre pas désagréable, et adoucie le côté strict de la coupe droite, sans pour autant sortir du cadre codifié de la tradition!

Vous constaterez ainsi qu’une coupe grande mesure apporte quelque chose de différent d’un prêt-à-porter, et quelle se remarque, de par son esthétique finement élaborée, dans le détail, car l’élégance n’est que détails…

Editorial du catalogue Arnys AH09

Cet hiver, le catalogue d’Arnys est préfacé par l’écrivan Gabriel Matzneff. Je l’ai retranscrit ici pour votre plaisir. Enjoy:

Quand j’étais un jeune garçon, rue de Sèvres, la piscine Lutécia et le tailleur Arnys se faisaient face. Tandis que, désireux de barboter, le fiston se dévêtait côté impair, son papa composait avec délectation sa garde-robe côté pair. J’associe ces deux noms car la fonction d’une piscine et celle d’un tailleur pour hommes sont analogues. Ici et là, nous apprenons à respecter notre corps, à veiller à notre silhouette, à résister à la tentation de l’avachissement.

Un collégien débraillé peut avoir son charme, mais non un homme d’âge mûr qui se néglige. Dans les années 70 et 80 du siècle dernier, l’allure cradingue, la doudoune bisexuelle, la bedaine mal comprimée dans un jean trop étroit, le rejet systématique de la cravate (je veux dire: même en des circonstances et des lieux où elle s’impose) firent florès. C’était le triomphe de la laideur flasque.

Aujourd’hui les hommes sont las de ressembler à des sacs, ils ont la nostalgie des vêtements bien coupés, ils redécouvrent le plaisir d’être – avec nonchalance et désinvolture – tiré à quatre épingles.

Le contraire de l’avachissement n’est pas le guinderie, c’est l’élégance. Et l’élégance n’est jamais guindée, ostentatoire. Le dandy, mixte d’épicurien et de stoïcien, a horreur de l’épate et n’aime rien tant que passer inaperçu.

L’élégance a son prix, et un esthète fauché ne peut certes pas rendre chaque semaine visite à son tailleur, mais une garde-robe masculine n’a pas besoin d’être surabondante : quelques vêtements de qualité (et donc inusables) suffisent. A thing of beauty is a joy for ever, et c’est pourquoi nous aimons, de temps à autre, casser notre tirelire et pousser la porte de notre tailleur pour nous offrir le gilet, ou l’imperméable, ou le costume, de nos rêves.

Gabriel Matzneff