La belle laine, une niche             

Se plonger dans l’univers du tailleur est un plaisir, tant les savoirs-faire sont érudits et les matières premières choyées. Toutefois, il est utile de remettre en perspective sa place ainsi que celle des drapiers, au milieu d’un « monde » textile beaucoup plus vaste.

L’Union des Industries Textile avait publié une intéressante statistique portant sur la répartition des volumes mondiaux pour trois matières : la laine, le coton, et les fibres synthétiques. En 1994, la répartition dans l’ordre était la suivante : 4%, 45% et 51%. En 2014, elle avait évolué à : 1%, 28% et 71%.

L’usage du coton a baissé au profit des fibres synthétiques. Mais, et surtout, la laine est devenue une niche, sans parler des autres belles matières précieuses, comme le lin, le cachemire ou la soie. La laine est devenue plus que rare, elle est une goutte d’eau dans l’océan textile donc.

Et encore… cette laine, il est possible de la trouver sous deux formes de production pour l’habillement : le secteur de la maille (le tricotage), et le secteur du coupé-cousu (le tissu). Le premier secteur est je pense majoritaire maintenant. Il se vend tant de pulls à travers le monde que je suis prêt à croire, sans en avoir la statistique, que ce secteur est supérieur à celui du tissu de laine. Ce tissu pourtant, où se retrouve-t-il ? Dans des costumes, des vestes et de pantalons.

Or, le marché mondial du costume baisse. Dans un article très récent, Bloomberg nous apprenait que l’office statistique britannique venait de retirer le costume masculin (2pcs et 3pcs confondus) des 700 articles répertoriés dans le calcul de l’inflation. Il y était inclus depuis 1947. Kantar de son côté avait remarqué que le volume de costume vendu au Royaume-Uni était passé de 5 à 2 millions d’unités annuelles, sur les 10 années précédent la pandémie. Austin Reed, spécialiste du costume au R-U avait bien mis la clef sous la porte avec fracas en 2016, fermant une centaine de boutiques d’un coup. Et depuis, cela ne s’est pas  arrangé avec le télétravail. Sans avoir de chiffre en France, je peux subodorer un état similaire.  

Or le costume reste un consommateur de laine important. Donc encore une fois, que reste à la laine : la maille, un secteur par ailleurs assez porteur.

Pour autant, on voit que la laine sait encore se faire une belle place, comme le beau costume, avec le succès de Suit Supply entre autres. J’aimerais voir des chiffres précis toutefois sur cette « institution », les dernières infos que j’avais eu pré-pandémie faisaient état de fonds propres négatifs et d’un endettement record.

Mais disons que oui, les amateurs de beaux produits aiment encore la laine. Pour son tomber, pour sa netteté, pour sa fluidité. Pour ses qualités naturels indépassables ! La laine est raffinée.

Qui la porte toutefois. Non en pull, mais en pièces cousues, comme un pantalon ou une veste ? Regardons autour de nous.

Je m’étais interrogé il y a quelques mois dans Le Figaro pour savoir si la laine était un signifiant social. Chère à produire (longue chaine de production faisant intervenir l’animal), complexe à vendre (produit de haute technicité nécessitant une force de vente qualifiée), précieuse à entretenir (nettoyage à sec), la laine est capricieuse, comme tous les beaux produits. Elle se fait désirer.

Mon postulat était donc : mais est-ce que laine ne serait pas réservée aux riches ? Et donc dès lors, qu’elle serait un signe extérieur de richesse. Qui porte des pantalons en laine par exemple ? A côté du chino ou du jean, peu de monde.

Toutefois, je ne suis pas sûr qu’elle soit vraiment un signe de richesse. Mark Zuckerberg et d’autres riches modernes ont beau être plein de moyens, ils n’ont pas pour autant de la laine sur eux. Et allez dans un palace faire un tour, vous ne verrez pas une tonne de laine passer. Certes les plus grands tailleurs mondiaux travaillent la laine, mais dans des qualités infinitésimales.

Il n’y a peut-être pas un rapport immédiat entre richesse personnelle et laine. Mais une thèse statistique sur le sujet serait très intéressante toutefois à monter. Qui porte de la laine ? On peut en revanche dire qu’il y a une adhésion des porteurs de laine à son idéal. On ne porte pas la laine comme n’importe qu’elle autre matière. Il faut la vouloir et la chercher. La laine n’est pas anodine. Et elle n’est pas forcément que pour les riches. En revanche, une chose est sûre, c’est un marché de passion et la laine est un plaisir. Et ça, j’en suis ravi !

Bonne semaine, Julien Scavini

Les soufflets en haut du dos des chemises

J’évoquais la semaine dernière les pinces dos sur une chemise, permettant de galber celle-ci tout en gardant un peu de marge au cas où il faudrait élargir la taille du modèle. Parlons maintenant du haut du dos, des replis d’aisance. Attention, dans cet article, je vais me contredire à chaque paragraphe !

Ces sortes de petits soufflets sont disposées à la base de l’empiècement haut du dos, cette grande plaque de tissus spécifique de la chemise. Les vestes n’ont pas cet empiècement coupé horizontalement, créant un jeu géométrique lorsque le tissu est rayé. D’ailleurs, puisque je suis en train d’évoquer cet empiècement, notons qu’il peut être en une seule pièce. Ou en deux, avec une couture au milieu.

Pourquoi l’empiècement haut peut-il être unique ou en deux parties ? Bonne question pour laquelle je n’ai jamais eu de réponse satisfaisante. Bernhard Roetzel dans L’Éternel Masculin note que s’il est en deux parties, c’est pour permettre au chemisier de mieux régler les pentes d’épaules asymétriques. Balivernes je pense, car ces pentes peuvent être différentes même avec une pièce unique.

Je rajouterais même que les grands chemisiers font en une pièce, comme Charvet. Sans aucun rapport et a contrario, je trouve personnellement qu’une chemise avec cette couture verticale et un empiècement en deux est plus élégant, plus digne d’intérêt. Ne serait-ce parcequ’il y a là un raccord de rayures ou de carreaux à faire, plus technique. Donc plus chic, comme vous pouvez le voir sur la photo ci-dessus, d’une chemise Turnball & Asser. A l’inverse encore, en deux, cela consomme moins de tissu qu’en un. Les industriels seraient plus tentés de le faire en deux parties. Allez donc savoir. Et vous, y aviez-vous déjà pensé ?

Ensuite donc, ces petits soufflets. Ils sont disposés de deux manières très différentes. 1- sur les côtés, généralement sur une chemise habillée. 2- au milieu, rassemblés en plus plat, généralement sur une chemise sport, à l’américaine comme on entend dire parfois.

Sont-ils obligatoires, je ne le pense pas personnellement. D’ailleurs, il me semble que les grands chemisiers réalisant du sur-mesure s’en dispensent. Il y a plus de netteté sans ces replis. Et cela permet d’aller plus près du corps.

Et pour rebondir sur les pinces dos, je pense qu’il est totalement ridicule de mettre des pinces milieu dos et des plis d’aisance en haut. Les deux ne vont pas ensemble. Les plis apportent du bouffant  aux omoplates, que les pinces reprennent de manière brutale.

Sauf dans le cas d’omoplates très développées et musclées, et/ou lorsqu’il faut avoir beaucoup d’aisance. Comme c’était le cas pour James Bond, alias Sean Connery, pour répondre au commentaire de « Eric B ». Il m’est arrivé de le faire, mais le moins possible, car cela crée un volume fort impressionnant aux omoplates. Disgracieux même.

Le but avoué de ces replis est de donner de l’aisance aux bras, aux muscles « grand rond » et « trapèze » lors des mouvements. De manière d’ailleurs plus importante lorsqu’ils sont placés sur les côtés. En soufflet rassemblé au milieu, c’est beaucoup plus une question d’esthétique il me semble que de véritable aisance. En soufflet milieu, c’est assez esthétique, je le reconnais bien volontiers. Superbe travail de raccord à l’empiècement haut vous noterez ci-dessous :

Si l’on regarde l’histoire de la chemise, on note avec quel impressionnant volume les chemisiers travaillaient. La chemise a toujours été très très opulente, généreuse. Normal, elle était un sous-vêtement caché sous un gilet et une veste. Jusqu’aux années 90, la chemise était une œuvre de grandeur. Les plis en haut du dos peuvent être vus comme une nécessité pour gérer cette ampleur. Parfois même, j’en ai vu quatre, deux de chaque côté. Un peu comme les plis en bas des manches, au poignet. Brooks Brothers en dispose 7 petits. D’autres 3 à 4. Les chemisiers contemporains sont plus chiches avec cela (2 par exemple), pour éviter de donner trop de volume à l’avant bras de la chemise.

Je crois que les plis côtés en haut du dos sont un peu un reliquat d’une époque où les chemises étaient très amples. Très généreuses. Et que maintenant, c’est plutôt le paradigme inverse. Donc exit les replis en haut et donc, bonjour les pinces en bas, pour galber.

Mais une dernière fois, je vais me contredire. Car dans le cadre d’une chemise bien près du corps, ces petits plis sont intéressants, pour converser une certaine aisance.

Si conclusion il y a, disons que dans le cadre d’une chemise très ample ou inversement, très ajustée sur un corps musculeux, les petits replis côtés apportent de l’aisance. Dans la majorité des cas, ils ne sont pas nécessaires. Quant aux replis centrés et disposés en soufflets, ils sont eux surtout très décoratifs ! A vous de choisir !

Belle et bonne semaine, malgré cette actualité totalement déprimante !

Level expert ?

Lors d’une prise de mesure par le tailleur, beaucoup de questions sont posées. Quelles sont les formes de poches, la largeur du revers appréciée, le niveau d’aisance général, et plus encore. Le novice est totalement enseveli sous cette myriade d’interrogations, et pour chaque point, il faut fournir une réponse visuelle et indiquer ce qui se fait, ne se fait pas, où est la mode, etc.  Une vraie exégèse. Qui généralement tend au normatif. Le tailleur fait alors ce qui est dans l’air du temps. Veste courte, petits revers, pantalon fuselé, tel est le quotidien du tailleur qui veut faire plaisir, sans brusquer les habitudes.

Et puis il y a les clients plus experts. Eux savent répondre précisément sur toutes ces questions. De style d’abord. Poches. Fentes dos. Épaule classique et montée, ou napolitaine. Ajusteurs latéraux ou passants de ceinture. Etc. Une promenade élégante, même si bien sûr, toutes les réponses ne sortent pas spontanément. Cela dépend de chacun.

Ces éléments de style sont facilement appréciables et de nombreux clients, novices ou plus confirmés ont les réponses, avec plus ou moins de célérité. Parce qu’ils sont visuels. Et confrontables à des exemples en vrai, que ce soit une photo sur un téléphone : « ah oui Sylvain avait des poches comme ça aussi sur son costume », ou parcequ’une veste présente cette caractéristique dans l’atelier du tailleur.

Et puis au-delà de la notion de style, il y a les mesures. Alors là, il faut être de niveau plus expert pour avoir des notions. Les mesures sont la partie du tailleur penserez-vous. C’est vrai. Sauf pour trois en particulier, facilement saisissables par le client, car renvoyant directement à un style.

Première question : quelle ouverture du bas de pantalon ?

Deuxième question : quelle largeur de revers de la veste ?

Troisième question : quelle longueur de veste ?

Avec le temps, je remarque que les clients avec un niveaux « senior » ou « confirmé » comme on dit en entreprise, ont souvent des réponses assez précises sur ces points.

  1. 19cm
  2. 8,5cm pour un col classique, 11cm pour un col de croisé
  3. 74cm

Évidemment, ces trois réponses sont données purement à titre indicatif. Il n’est pas si facile de retenir des chiffres, là où des notions de formes sont plus assimilables.

Cela dit, bien sûr que tous les passionnés n’ont pas ces notions en tête. Ils s’en remettent au professionnel et font confiance. Et n’occupent pas leur esprit avec de telles balivernes inutiles. Quelques uns toutefois s’amusent à distiller ces trois mesures au tailleur. Ils sont chef d’orchestre, et conduisent la partition. Le tailleur note et acquiesce, satisfait le plus souvent de lire la même musique !

Bonne semaine, Julien Scavini

Les pinces au dos d’une chemise

Pendant longtemps, j’ai pensé qu’une chemise canonique, c’est trois pans de tissu, deux pour le devant et un dos. Simplement liés par des coutures côtés. C’est ainsi que je voyais les chemises et que je les trouvais d’ailleurs, chez Hackett fut un temps, avant de me lancer. Après mon installation, je réalisais des chemises ainsi, avec le dos lisse.

J’avais bien une chemise de cette marque anglaise, avec des pinces dans le dos, mais je trouvais cela suspect du point de la vue de la coupe classique, comme un excès de cintrage, une volonté trop moderne du styliste. Je suis resté jusqu’à récemment avec cette idée que les pinces dos ne servaient pas. Qu’elles étaient comme les boutons carrés et les boutonnières de couleur, une abomination contemporaine.

Et puis je me suis arrêté quelques instants pour regarder de plus près la coupe des chemises. Et j’ai confronté mes idées avec une modéliste spécialisée, chef d’atelier chez mon façonnier dans les Deux-Sèvres. Depuis, j’ai radicalement changé d’avis, au point même que je pense que les pinces dos sur une chemise, sont nécessaires et souhaitables. Et cela pour deux raisons.

Rappelons d’abord ce que sont ces pinces. Ce sont des coutures, disposées dans le dos des chemises, entre 6 et 10 cm des coutures de côtés. Ces pinces, comme leur nom l’indique, se terminent aux deux extrémités, en « mourant ». Elles commencent à 5 cm du bas de la chemise et « meurent » vers les omoplates. Une pince « oblitère » entre 2 et 4 cm de tissu, soit de 4 à 8 cm de tissu en moins à la taille de la chemise. Car les pinces sont là pour rétrécir la chemise au niveau de la taille naturelle. Pour galber le dos. Ces pinces sont couchées au fer à repasser, ce qui les plaque contre la chemise.

La première raison objective pour réaliser des pinces est la possibilité d’altération du modèle. Une chemise ne se retouche pas beaucoup. Elle peut se cintrer un peu par les coutures côtés. Mais en aucun cas, elle ne peut s’agrandir. Or, une chemise sur-mesure, et beaucoup de chemises du commerce actuellement, est plutôt près du corps. Alors lorsque l’on prend quelques kilos, la chemise devient vite serré et il n’y a rien à faire. Sauf en refaire une.

Avec des pinces dos, il est possible d’agrandir la taille d’une chemise, de la décintrer. Tout simplement en diminuant les pinces voire en les escamotant. Ce qui, mine de rien, permet de gagner environ 6 cm en moyenne de tissu au tour de taille.

Donc la première raison d’être des pinces, la plus intéressante pour un commerçant, est cette capacité à agrandir le modèle.

Ensuite, est-il logique de penser qu’une chemise avec pinces est trop cintrée ? La réponse est clairement non. Une chemise peut être conçue avec des pinces tout en étant généreuse au ventre. Les pinces en fait ne sont là que pour une chose, cintrer le dos, le galber et le faire appliquer mieux au creux des reins.

Pour autant, il n’y a aucun rapport direct entre les pinces et une chemise étriquée. C’est purement un choix de patronage.

C’est même plutôt l’inverse lorsque le patronage est bien conçu. C’est là que c’est très difficile à expliquer. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est qu’une chemise avec des pinces dans le dos a des devants plus confortables. Plus d’aisance devant, au ventre justement. Il y a une balance du tissu qui se fait au moment du patronage.

Je vais essayer de vous faire comprendre simplement, avec le dessin ci-dessous :

Prenons l’exemple d’un homme, Maurice, qui mesure 84 cm de tour de ventre. Le tour de ventre classique de la chemise serait de 84 + 8 cm = 92 cm.

Disons que les coutures côtés séparent en deux cette valeur. Le dos fait 46 cm et les devants 46 cm aussi. Il y a un équilibre, les repères violets sur le dessin du haut.

Si maintenant on veut mettre des pinces dans le dos, disons de 6 cm. Si on les applique bêtement, le tour de taille va se resserrer, de 92 – 6 cm = 86 cm. Mais ça on ne veut pas en fait, car là c’est juste trop cintré, c’est à la peine le tour de ventre de Maurice. Non, on veut toujours 92 cm de tour de ventre fini.

Alors, la chemise est coupée avec 98 cm de tour de ventre. En fait 92 + 6. Soit un dos de 49cm et des devants de 49 cm, on est toujours à l’équilibre. Mais avec l’application des pinces dans le dos, la chemise va arriver à un devant de 49 et à un dos de 43 cm. Voir dessin du dessous, avec les repères bleutés.

Avez-vous suivi ? Ainsi, le dos est plus petit est vient plaquer les reins. Et le devant est plus ample de quelques centimètres. Ce qui fait qu’à mesures égales (92 cm), la chemise est plus confortable au ventre, en position assise, et élégamment cintrée en position debout. Les pinces relâchent d’autant les devants qu’elles galbent le dos.

Au final, je ne vois que des avantages à une chemise avec des pinces dos. Un, elle est facile à agrandir s’il y a un gain de poids. Deux, elle permet une certaine aisance du ventre mou et un certain galbe du dos dans le même temps. Intéressant non ?

Reste cela dit à préciser, qu’avec une chemise vraiment ample, telle qu’on les coupait dans les années 90, et comme probablement on les recoupera un jour, les pinces ne servent à rien, car de toute manière, de l’aisance, il y en a partout. Mon raisonnement est donc valable pour une chemise moderne, relativement près du corps.

Belle et bonne semaine, Julien Scavini

Ventrales ou classiques ?

Au cours de la conversation visant à définir les contours d’un manteau sur-mesure, ou même dans la réflexion d’un styliste concevant du prêt-à-porter, la question des poches vient forcément. Un manteau classique de ville, un pardessus, qu’il soit droit ou croisé, présente généralement une poche de poitrine et deux poches un peu plus bas, au dessus des hanches, à l’instar de n’importe quelle veste.

Traditionnellement, ces poches présentent des rabats, insérés entre des paires de passepoils. C’est ainsi que le manteau se conçoit dans son absolu classicisme. Un rabat de chaque côté. Parfois une poche ticket pour faire plus anglais. Souvent ces rabats sont disposés horizontalement, parfois un peu en biais, là encore pour faire plus anglais. Pour donner un côté un peu plus sport au manteau, il est aussi possible de disposer le rabat par-dessus une poche plaquée, dans une configuration souvent appelée « boite-à-lettre », typique du polo-coat par exemple.

Traditionnellement aussi, l’imper de forme plus trapézoïdale, que l’on appelle aussi un « mac », avec son col « chevalière » entourant le cou et ses manches parfois raglan, présente lui aucune poche en poitrine, jamais, et des poches pour les mains disposées de biais, facilement accessibles. Ces poches, on les appelle poches ventrales ou poches costales, c’est selon. Elles sont idéales pour accueillir les mains au chaud.

Normalement, un manteau de ville présente des poches à rabat, qui ne sont pas faites pour mettre les mains dedans, ou alors avec l’allure décontracté du prince Charles ci-dessous qui sait que les (bons) vêtements sont faits pour être usés. Et normalement aussi, l’imper (autrement appelé gabardine, balmacaan, mac, mackintosh, raglan, etc), développe son élégance en ayant recours lui à de belles et accueillantes poches.

D’un côté donc une allure travaillée non pour l’immédiat confort mais une certaine allure, statutaire, & de l’autre une allure plus souple qui découle d’une recherche de confort immédiat. Vous me suivez ?

Seulement, depuis de nombreuses années, les manteaux de ville aussi sont passés à la poche ventrale, qui est même possible en mesure. Ce qui donne alors le choix au client. Et aux stylistes. De fait, on a vu déferlé des manteaux de ville, en laine épaisse, avec des poches ventrales. L’inverse n’étant pas vrai. L’allure d’un manteau classique et de ville, la décontraction de l’imper. Et un grand plaisir pour les mains comme le montre le Prince Philip un peu plus haut.

Et une défaite pour les gants. Car le manteau de ville avec ses poches à rabats ne permettant pas aux mains de trouver un refuge chaleureux le long des côtes, doit s’adjoindre les services de gants. Qui se font rares aux mains des hommes. Aux célébrations glaciales du 11 novembre en 2018, les chefs d’Etats sous l’Arc-de-Triomphe se les gelaient littéralement. Je me souviens que seul le Président Américain avait des gants. Le gant a perdu la bataille. Les poches ventrales ont gagné.

Mais est-ce élégant ? On me pose souvent la question au moment de choisir ce détail de style sur un pardessus classique. Moi je préfère un manteau de ville avec des poches à rabats. C’est plus comme ça que je l’aime. Mais je reconnais volontiers que pouvoir disposer ses mains dans des poches costales est très agréable. Je laisse le choix et ne tranche pas. Ce qui met alors les clients dans de beaux draps. Que choisir ?

L’élégance classique et racée des poches à rabats ? Ou celle plus instinctivement agréable des poches ventrales ? Telle est la question. Avez-vous une réponse ?

Belle semaine, Julien Scavini

Le mystère von Bülow, part. 2

Dernière partie ce soir sur Le Mystère von Bülow, une étude d’élégance années 80 entamée la semaine dernière. Dernier personnage masculin ce soir, M. Claus von Bülow, interprété par l’immense Jeremy Irons, dont il faut absolument voir, et entendre, la performance en version originale. Un phrasé et une hauteur d’être (certains diront une arrogance) tout à fait délicieuse.

La garde robe de Jeremy Irons fut sélectionnée et proposée par la maison Cerrutti, qui se proposait à l’époque bien souvent pour collaborer avec le cinéma, comme sur les films Pretty Woman ou Basic Instinct. De quoi forger une légende de l’élégance! La garde robe fut complétée par des pièces de chez Ike Behar, une marque américaine que je ne connaissais pas du tout. Ci-dessous le générique :

Jeremy Iron, aka Claus von Bülow n’a pas à l’écran une garde robe très étendue. Au contraire, elle est plutôt réduite, avec comme principal intérêt il me semble, d’être là pour donner l’esprit de la scène. Ni plus ni moins, pas d’esprit de tapage. Urbain-habillé, ou décontracté-campagne, ou intermédiaire, ou nuit. Homme de beaucoup d’argent, la production aurait pu décider de lui donner pour chaque scène un nouvel habit. Ce ne fut pas le cas. Notamment, sa veste en cachemire, toute simple, revient souvent. Le fond est vert « lovat » ou vert-de-gris, à peine rehaussé d’un carreaux ocre et jaune. Il alterne pantalon de velours vert bouteille ou pantalon de flanelle grise, col roulé ou chemise. Trois boutons en bas de manche.

La cardigan brun observé ci-dessous revient plus loin, sans veste. Notez les pantoufles en velours brodées.

Il y a aussi ce sweater à col châle, peut-être un cachemire écossais, lourd, sinon un gros shetland. Il est coupé à la même longueur qu’une veste. Je ne suis pas sûr de trouver cela très beau. Mais c’est sans doute confortable, et doit tenir chaud dans une maison froide.

Au registre des mailles, il y a aussi ce polo manches longues en laine. C’est élégant et raffiné.

On voit aussi un blazer croisé, tout à fait classique, sans fente, comme c’était encore la coutume pour les vêtements italiens de prix dans les années 80. Sinon, chemise bleue simple, ou bleue avec une rayure espacée, déjà vue précédemment. Remarquons le pois, motif archi-classique, d’abord en pochette, ensuite en ascot.

En puis il y a les costumes. Un croisé tout à fait simple, gris anthracite d’abord. La même chemise est utilisée deux fois. Les cravates varient, la rouge fut aperçue un peu plus haut. On constate une recherche de camaïeu avec la pochette, choisie plus ou moins en raccord avec la cravate. A titre personnel, je n’ai jamais tellement aimé cela !

Un seul autre costume apparait, dans une seule scène, avec veste droite à rayures. J’aime bien ce petit « gap collar » typique des années 80, une figure de style de mode, caractéristique bien souvent de vestes très confortables, opulentes. Et qui, à l’époque, n’était pas vu comme un défaut, même s’il ne fallait pas en abuser.

Fini pour les costumes. Passons aux smokings. Claus von Bülow semblait être une sorte de dandy, avec petite touche d’extravagance autorisée. Sous un smoking, il porte un gilet rouge. Sous l’autre (scène située fin des années 50), un gilet à fleurs. C’est d’un goût affreux. Mais cela se faisait. Au moins le papillon est-il noir, ce qui donne un semblant de normalité à l’ensemble. D’autant plus que les gilets, très échancrés, se voient très peu. C’est donc, presque au fond, un non sujet. Une extravagance discrète, et presque plus raffinée qu’un papillon de couleur.

Côté vie en intérieur, le film présente une belle collection de robes de chambre, de pyjamas et une veste d’intérieur à motif cachemire délicieuse. C’est là peut-être qu’il y a le plus de raffinements.

Pour finir, observons ce Barbour, tout simple, utilisé pour sortir les chiens le matin à Rhodes Island. Et un pantalon de flanelle, tout simple, avec une petite ceinture noire brillante.

La costumière du film, Judianna Makovsky, avait à l’époque 23 ans. On peut dire, que c’est une belle performance pour un tel âge. Certes, elle fut aidée par la grande maison Cerrutti, mais tout de même, il fallait un peu de hauteur de vue pour saisir et distiller, suivant les personnages, autant de qualités esthétiques. Nous l’avons vu la semaine dernière. Le fils, habillé façon étudiant de la Ivy League. L’avocat, dans la même veine, avec un côté prof en plus, tendance gipsy parfois. Et Claus von Bülow, richissime mais sans tapage, dans un confort doux et sans complication. Tout cela fut fort intéressant, varié, mais sans excès. Raisonnable et compréhensible.

J’espère ce que cette revue filmique vous a intéressé. Je vous souhaite une belle semaine. Julien Scavini

Le mystère von Bülow, part. 1

Arte, heureusement que cette chaîne existe ! La semaine dernière, elle diffusait un film que je ne connaissais pas, sur une histoire que j’ignorais, Le mystère von Bülow de Barbet Schroeder. La présence de Jeremy Irons, par ailleurs oscarisé pour ce rôle, m’a poussé plus assurément sur le canapé et quel plaisir ce fut. Quelle histoire passionnante. Quelle interprétation. Quels décors. Bref, un film passionnant, c’est assez rare. J’ai eu envie d’en tirer un billet largement illustré. Un travail difficile à faire pour illustrer la garde-robe classique.

Trois personnages ont attiré mon attention : Jad Mager jouant le fils de Sunny von Bülow Alexander von Auersperg, Ron Silver jouant l’avocat Alan Dershowitz, auteur du livre dont est tiré le film, et bien sûr Jeremy Irons en Claus von Bülow. Trois vestiaires tout droit sortis des années 1980. Revue. Les costumes sont signés d’une jeune costumière à l’époque, Judianna Makovsky.

D’abord le générique. Sublime, d’hélicoptère, sur les extraordinaires maisons de Newport à Rhode Island, finissant sur la plus grosse de toute, The Breakers, la villa des Vanderbilt.

Pour les amateurs d’architecture, on voit d’ailleurs dans ce générique apparaitre une maison fort célèbre du cinéma, puisqu’elle fut celle de Gatsby, dans le film des années 1970 dont j’ai fait la chronique ici :


Lançons nous sur Jad Mager jouant le fils de Sunny von Bülow Alexander von Auersperg. Le personnage a entre 20 et 23 ans suivant les instants du film. Son vestiaire est celui d’un garçon ayant fréquenté la Ivy League. Pull cricket, pantalon de velours et mocassins à pompons. Les dimensions sont généreuses, marqueur d’une époque. Admirez aussi cette argenterie de dingue !

Un petit peu plus loin, c’est un cardigan tartan qui fait son apparition, avec une découpe raglan à l’esthétique hautement questionnable.

Cette cravate club est récurrente. Je suis sûr qu’un lecteur en connaitra le nom ou l’université émettrice ? Charmant manteau camel à la coupe opulente.

Remarquons subrepticement les souliers, des dirty bucks. Et un jardin que j’aimerais avoir.

Dirty bucks que l’on voit clairement dans cette image d’une autre scène, où il porte un chino simple couleur amande. Glenn Close est magistrale. Et insupportable. Avoir autant de belles choses et être aussi perdu, diantre…

Revenons à Alexander. Remarquons son blazer croisé, et le retour de la cravate, portée sur une chemise OCBD, avec un chino. Publicité pour Ralph Lauren certaine ! Sa grande soeur Ala von Auersperg, au regard assez dur, est assez peu présente dans le film. Son vestiaire navigue entre le mémère et le grand chic. J’aime dans les deux cas !

L’accord qu’il fait entre cette cravate rouge bordeaux à rayures grises et la chemise à rayures bâton est très intéressant par ailleurs, en camaïeu avec la veste :

Je suis moins sûr de cette veste, au tissu très discutable. J’aimerais avoir la vue de ce bureau en revanche.

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Passons maintenant à l’acteur Ron Silver interprétant l’avocat Alan Dershowitz, qui est l’auteur du livre dont est tiré le film, et qui fut l’avocat de Claus von Bülow. Une vestiaire encore une fois très preppy. Dershowitz avant d’être un avocat, ou en même temps, est professeur de droit à Harvard. Les choix vestimentaires sont donc orientés pour distiller cette impression universitaire. Il n’est pas collé monté. Sa première apparition l’indique immédiatement, sweat, jean coupé et Converse montantes. Un lettré humaniste ET joueur de basket, l’idéal Ivy League.

Il doit se rendre chez son client. Il s’habille donc. Avec une veste de tweed surpiquée à la machine vaguement sack-suit, poches plaquées à rabat sur les côtés, une seule fente dos. Une chemise à col boutonné. Cravate paisley. Chino classique amande et souliers wallabees de Clarks. Typique! comme dirait Patrick Bateman… Remarquez la Rolls-Royce Silver Shadow.

Dans les instants moins formels, une chemise en chambray lui suffit, qui peut s’augmenter d’une cravate. Ceinture de cuir étroite sur son chino.

Ici une cravate intéressante. Bold disent les américains.

Les chemises sont variées. Grand tartan façon plaid, en coton indigo ou écarlate, la costumière s’en donne à cœur joie.

Et toujours ses chaussures à plateau, type wallabees. Joli pull façon Arran, avec ses tresses moelleuses.

Dans une autre scène, on le voit avec un pantalon vert, assez rare. Laine ou coton ? Pince et coupe généreuse.

Le procès arrivant, il s’habille. Trench d’abord, un classique des années 80. Costume marine simple, chemise OCBD et repp-tie, là, on dirait une publicité Brooks Brothers. Il a le bon goût de sortir une petite pochette blanche. C’est ça le savoir-vivre.

Et retour à quelque chose de plus simple. C’est l’heure du basket.

Bon le temps passe et j’ai encore raté la moitié du film sur Arte. Amadeus ce soir. Je finirais donc ce billet en traitant de Claus von Bülow la semaine prochaine. Je vous souhaite une bien belle et heureuse semaine, avec ou sans jardin charmant, avec ou sans bureau avec vue ! Julien Scavini

Le col roulé

Un pull à col rond, un pull à col en V ou un pull camionneur (dit aussi à col zippé) imposent de mon point de vue une chemise. C’est incontournable dans mon esprit. Même le week-end. Si si… Leur encolure est un espace laissé libre pour que le col de chemise s’exprime et se montre. Cela dit, c’est une vision bon chic bon genre, je le concède.

Pour moi, les pulls évoqués, portés sur des t-shirt ou les pulls à même la peau, je passe. Cette esthétique ne m’intéresse pas. Parce que le cou n’est pas habillé et qu’il fait girafe sur la plupart des hommes. Parce qu’aussi les poils du torse qui dépassent en haut du pull sont une horreur. Et parce qu’enfin, on a vingt ans qu’une seule fois. Sous un pull donc, une chemise est incontournable.

Seulement voilà, les chemises ne sont pas toujours propres, pas toujours repassées. Et puis le week-end, pris d’une forme d’ennui, on a la flemme de sortir une belle popeline ou un gros oxford. La vie des élégants aussi est difficile vous savez. Alors, heureusement, il reste toujours un polo à manches longues un peu vintage qu’on a gardé de la fac pour mettre sur le t-shirt et aller à la boulangerie.

Et puis, il y a le pull à col roulé. Celui que je n’ai pas et que je n’ai jamais eu du reste.

Dans les années 2000, je me souviens que le col roulé était jugé dépassé. Ringard. Il n’y avait que le Docteur Sylvestre pour en porter. Et des marques d’outerwear surf et montagne pour en sortir. J’étais resté sur cette idée. Force est de constater qu’il est partout ces temps-ci. Rien qu’autour de moi, trois collaborateurs le portent quasi-quotidiennement avec élégance me semble-t-il. Parfois sous une veste, façon riche milliardaire. Parfois sous une chemise, façon bucheron du boulevard Beaumarchais.

A regarder beaucoup d’exemples sur Google Images, il me semble qu’aujourd’hui, le col roulé est plus à l’aise et plus à la mode sous quelque chose. Le col roulé épais façon marin pêcheur existe bien sûr, comme une importante pièce de dessus à porter avec un important caban ou un balmacaan. Empilage de pièces robustes. Mais il n’est pas majoritaire. A l’inverse, le col roulé fin, il épouse le corps et enveloppe le cou en restant en position seconde, derrière quelque chose, sur-chemise, veste ou blouson léger. Le fameux concept du « layering » des blogs spécialisés.

Il a plus d’allure en étant second plutôt que principal. D’autant qu’avec l’âge, il me semble que les mailles sont traitresses. Elles ne mettent pas tellement le corps en valeur. Elles en montrent au contraire les excès et les rondeurs. La maille est dangereuse. Mais le pull à col roulé évite cet écueil lorsqu’il s’associe à une autre pièce le recouvrant.

Ce faisant, ce col roulé fin, porté « sous », se rentre facilement dans le pantalon. Il se paye ce luxe ! Fait assez notable. Il occupe en fait la place de la chemise, qu’il remplace. Ce qui est très commode. Il a donc le droit de présenter des lignes tendues et maintenues dans la ceinture du pantalon.

L’avantage du col roulé, c’est qu’il permet à la chemise de rester au placard. Dès lors aussi, le gentleman peut triompher de sa flemme. Il peut se contenter d’un t-shirt ou d’un marcel dessous. Point d’effort, c’est la révolution de la maille, dessus et dessous ! Maille d’ailleurs qui peut se présenter comme une troisième couche, sous la forme d’un cardigan. T-shirt, col roulé puis cardigan. Voilà un trio tout en confort et en décontraction. Une élégance à la Jeremy Irons. Point de méprise donc, le col roulé n’est pas qu’une simplicité. C’est aussi une élégance. Une allure.

Comme toutes les mailles, le col roulé est du genre solide. Et il n’est je pense pas très utile d’en posséder une grande variété. Cette pièce a tellement de caractère et de noblesse – si si, j’ai lu cet épithète sur BonneGueule, alors je le réutilise volontiers – qu’il est peut-être heureux d’en posséder un très beau. En cachemire écossais par exemple, qui durera des années et ne perdra pas trois tailles au premier lavage. Un peu comme on a besoin d’un seul service à thé, autant qu’il soit d’un pédigrée très distingué. Je ne sais pas où je vais trouver le mien ?  

Petit amusement pictural

Petit amusement ce soir autour d’un tableau. Je vous invite d’ailleurs à vous livrer à ce petit jeu en commentaire.

Paris brille en ce moment de belles expositions. Il y a à la Fondation Vuitton, La Collection Morozov. Icônes de l’art moderne. Et au Petit Palais, Ilya Répine. Peindre l’âme russe. La foule s’y presse. Malgré l’encombrement des salles, voilà une bien heureuse façon de commencer l’année et de surtout, de déconnecter de ce jour sans fin qu’est le Covid et ses informations associées. Du beau.

Un ami m’a envoyé une photo d’un tableau de 1873, d’Ilya Répine (1844-1930). Voici la photo :

Le cartel est le suivant : « Répine livre ses premières impressions de Paris dans des scènes de genre, qui étaient alors à la mode. L’artiste choisit comme décor une rue animée de Paris, reconnaissable à la colonne Morris qui fait la réclame pour un bal populaire. Mais le spectacle est aussi dans la rue, mené par cet habile charlatan qui fait l’article et propose des fioles de différentes couleurs, à une assistance médusée. »

Je ne sais pourquoi, j’aime beaucoup ce tableau. Tout un monde y figure. Un vieux monde. Un autre temps.

Mon ami me posait une question à propos du monsieur asiatique au milieu. « Le chapeau haut-de-forme n’est-il pas exclusif des soirées et tenues habillées ? »

La réponse est à deux niveaux. Oui, avec le temps, le haut-de-forme est bien devenu le chapeau habillé. Celui que l’on porte avec la queue-de-pied, ou la jaquette. Le chapeau des bals ou des mariages. Ou des courses à Ascot.

Mais non par ailleurs. Car en 1873, c’est un chapeau bien plus courant, pour la simple raison que tout le monde porte un chapeau. De par le fait, ce modèle est plus usuel. Les adaptations de Dickens en font souvent grand usage, pour les riches comme pour les pauvres. Pensons aussi que le haut-de-forme repliable existe. Il s’appelle le chapeau-claque ou le gibus. La peinture ne nous dit pas s’il s’agit d’un haut-de-forme de grand qualité, un « huit reflets » comme ils étaient parfois appelés, ou un bête chapeau de troisième main.

Voilà pour la réponse.

Toutefois, ne nous arrêtons pas là. Continuons de regarder ce chinois. Lui nous regarde bien.

Son chapeau tout de même colle bien avec sa tenue, qui est plutôt élégante. Gilet et pantalon noir, cravate nouée (on disait une régate à l’époque). Il n’y a pas de dissonance entre cette tenue et son couvre-chef.

Toutefois, il porte une blouse. D’où la confusion de mon ami. J’évoquais avec lui la possibilité que ce chinois, voulant assister au spectacle, aurait rapidement pris son chapeau et n’aurait pas enlevé sa blouse. Son frac ou sa redingote restant sur la patère. Il n’a pas pris le temps non plus de resserrer son col de chemise qui baille un peu. Ou alors est-il en pause. Peut-être cache-t-il une cigarette dans son dos ?

L’homme au premier plan à droite, celui qui se fait alpaguer par le margoulin, porte lui la tenue complète, avec redingote croisée. Tout en noir.

Mais notre chinois a une blouse. Là est le jeu de ce soir. Quel peut bien être le métier de celui-ci ? Pourquoi porte-t-il une blouse ? Et l’homme à côté aussi. Sont-ils collègues ?

  • Ce ne sont pas des peintres. Leurs blouses sont éclatantes.
  • C’est une blouse que j’ai vu sur des menuisiers. Le sont-ils ? Mais notre chinois n’aurait peut-être pas un si joli costume dessous.
  • C’est une blouse de sculpteur peut-être. Métier érudit. Est-ce que l’homme en bleu à droite est son assistant ?
  • Ou l’inverse, l’homme en bleu est-il un sculpteur de renom auprès duquel notre chinois se formerait ?
  • Mais l’homme en bleu porte des sabots tout de même.
  • Sinon, autre hypothèse. Notre chinois serait-il … préparateur en pharmacie ? Cela expliquerait la blouse ET la tenue élégante.

On peut continuer à disserter sur le sujet. Que voyez-vous de votre côté ? Qu’en pensez-vous ? Quelle hypothèse étayiez-vous ? Nous ne saurons jamais. Alors autant s’amuser ! Pour vous, que fait donc ce chinois ?

Amusez-vous bien et belle semaine ! Julien Scavini

La difficile question de la transition

Rassurez-vous, nous ne sommes pas là pour discuter du changement de sexe, sujet à la mode. Mais d’un thème bien plus prosaïque, celui de la transition de garde-robe, autrement dit, du long et fastidieux apprentissage du goût. Voire plutôt, de son goût.

La question m’est posée assez régulièrement par de jeunes clients – parfois pas si jeunes d’ailleurs – de comment appréhender la transition entre une penderie de style ou de forme jugée dépassée, à une nouvelle penderie. Sans être millionnaire, ce qui permettrait évidemment de tout refaire d’un coup. Hypothèse intéressante d’ailleurs. Et si vous gagniez une fortune professionnelle ou au loto. Fonceriez-vous chez un tailleur ou un magasin en particulier pour tout racheter ? Solution facile. Presque trop peut-être.

Un client est récemment venu commander un costume. Ligne plutôt classique, avec un pantalon assez fuselé tout de même. A l’essayage, avant de terminer les manches de la veste, nous avons ensemble regardé les manches de sa chemise. Qui n’étaient pas, nous étions tous d’accord, assez longues. Mais comme il dit,  « elles sont toutes comme cela. » Devions-nous respecter ces manches courtes et faire des manches de veste encore plus courtes ? Non, nous optâmes pour une solution rationnelle, celle consistant à couper les manches de veste comme il faut, vers la bosse de la tête du cubitus. « Il me faudra refaire les chemises petits à petits ». Hélas je ne pouvais pas dire autre chose.

J’avais moi-même beaucoup butté sur cette épineuse question, avec la chance toutefois d’avoir trop souvent des manches de chemises trop longues, qu’un retoucheur facilement pouvait me raccourcir. La tâche délicate fut de trouver un retoucheur qui ne me prenne pas une fortune pour cela, je n’étais qu’étudiant.

Quelques semaines après avoir récupéré son costume, notre client est revenu ravi. Il a recommandé un second pantalon, pour avoir un peu de durée de vie sur ce costume. Mais il a choisi de prendre une coupe de pantalon résolument plus classique, un peu plus droite et intemporelle. Dont acte, nous avons repris quelques mesures. A la livraison, il fut si enthousiaste qu’il a fait retoucher, dans le sens d’agrandir, le premier opus. Son goût avait évolué.

C’est le plus fort écueil lorsque l’on débute. J’eus bien des soucis avec cela au début de ma boutique, pour moi-même. Je testais beaucoup, surtout les pantalons, parfois avec des modèles franchement larges. Et même si j’avais quelques costumes, il n’était pas facile de composer assez de tenues sobres et élégantes pour tous les jours de tous les mois de l’année au travail. Je devais jongler entre des chemises médiocres et d’autres plus belles. Des costumes moyens et d’autres très biens. Certains jours enchanteurs, tout allait ensemble. D’autres, c’était un peu l’as de pique.

Quand bien même on aurait l’argent pour tout faire, je ne suis pas convaincu que cela soit bon et utile. Car en même temps que la penderie se structure et évolue, que l’on est content d’acquérir des vêtements beaux et bien fait, le goût lui-même se crée, et évolue. Et c’est précisément parceque l’on porte des vêtements qui ne vont pas toujours bien que l’on se rend compte et que l’on mesure les évolutions. Et que l’on en prend conscience.

Ce faisant, ce qui est un regret de jeunesse, celui de ne pouvoir pas bien faire tout de suite, devient avec le temps une force. Une assurance en somme.

On ne peut mesurer la perfection de quelque chose qu’à l’aune de ce que l’on a testé, traversé et connu. Avoir de piètres vêtements, faire des erreurs d’achat, ne pas bien faire comprendre ce que l’on veut au tailleur ou au vendeur arrive. Et arrive à tout le monde. Il faut parfois comme le dit l’expression, « mettre son mouchoir dessus » et passer à l’étape suivante.

Un jour chez Old England, j’avais timidement esquissé une remarque sur la longueur des manches d’un trench. La vendeuse avait cru que je voulais raccourcir, ce qu’elle fit. Je n’avais pas osé parler plus. Les manches après furent trop courtes. Je le portais comme cela pendant quelques années. Et puis tant pis.

Je me souviens aussi, par un empressement heureux, avoir acheté par correspondance aux États-Unis deux paires de souliers Alden, pour un certain prix plus la douane. Sans trop connaitre ma pointure. Qu’est-ce que j’ai souffert dans ces richelieus trop petits. Je les ai portés un peu, puis je les ai donnés. Je n’aurais eu qu’une paire, c’eût été préférable. C’est comme ça.

Surtout que jeunesse passant, on découvre une chose, c’est que la penderie idéale n’est qu’une vague idée, et qu’à mesure qu’on pense y aboutir, la vie et ses chemins remettent en question cet idéal. Combien de jeunes papa ont pris des kilos à l’arrivée de leur premier enfant, devant faire définitivement une croix sur les pantalons en 38 ?

Et puis soit même on peut se lasser d’un goût que l’on pensait sûr. Un client d’un certain âge, au look affirmé de vieux rockeur, me confessait que dans sa jeunesse, il cherchait des meubles de style Chippendale, des fauteuils en cuir et des souliers Alden, point de départ de notre conversation. Le vrai style Old England, où d’ailleurs travaillait son père. Et qu’après la quarantaine, il n’en avait plus rien à cirer. Mais rien. Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer les chemises en « sea island » et les chinos confortables en coton et cachemire.

La transition entre une garde-robe que l’on juge dépassée et une nouvelle plus en adéquation avec un apprentissage normal des élégances de la vie est un processus heureux, mais certes fastidieux. La vie est longue. Et probablement constituée de bien des cycles. L’important c’est de faire un effort. Point de se rendre malade pour de simples questions de tissus. Il faut relativiser et avancer tranquillement. Avec patience, on peut arriver, sans s’en rendre compte, et parfois assez vite, à une penderie homogène, raisonnable et élégante. Qui presque instantanément sera l’objet de nouveaux questionnements et de possibles redirections!

A méditer. Belle et bonne année 2022. A bientôt, Julien Scavini