Il est très courant d’entendre parler de style et j’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur ce non-sens linguistique qui est utilisé comme une tarte à la crème par n’importe qui parlant ‘mode’. Et évidemment, le style est souvent utilisé pour décrire des particularités insignifiantes issues des dispositifs marketing. Or le styliste ne décide pas de grand chose ; tout juste est-il bon à comprendre au mieux le dispositif industriel qui le suit, pour utiliser au mieux les outils techniques qui permettent la nouveauté.
Car au final, peu de choix fondamentaux sont réalisés chaque saison, chaque décennie même. Ce que j’appelle un choix fondamental : une nouvelle manière d’aborder le corps par le vêtement. Et si je tâche de me souvenir du dernier grand changement stylistique 1990 > 2000, il n’est peut-être pas conscient, mais lent et progressif, à moins qu’Hedi Slimane y soit pour quelque chose, mais je ne suis pas assez historien du vêtement.
Bref, parlons ce soir de l’épaulé d’une veste, au cours du dernier siècle. Car voici une vraie question de style. Comment entoure-t-on l’épaule, comment finit-on la veste, comment applique-t-on la manche sur le corps ; autant de questions, autant de réponses, autant de styles! Intéressons-nous au schéma ci-dessous, en coupe et en élévation :
La première colonne présente la solution actuelle, que j’appellerais ‘naturaliste’. La manche borde le bras au plus près, sans encorbellement au dessus du bras. On cherche l’acromion pour placer la tête de manche. Si bien que lorsque l’on passe la main le long du bras, la tête de manche est au bord, la manche est bien verticale. Le cintrage également est moyen, bref on est au plus près du corps, dans un choix stylistique particulier.
Dans les années 30 fut développé à Londres par quelques grands tailleurs ce qui restera dans les annales sous le nom de ‘drape cut’ puis d’american cut’. C’était une proposition un peu baroque, consistant à faire paraitre les hommes forts et virils. C’est le style à la Cary Grant par exemple, ou de toutes les autres stars d’Hollywood. La carrure parait large, grâce à la mise en place d’une épaulette longue pour soutenir une coupe large, une coupe d’épaule en débord. Zoomez sur le schéma pour comprendre, vous verrez à quel point l’épaulette est en encorbellement au dessus du vide. On cherchait à soutenir l’épaule, en même temps que l’on gonflait les poitrines. En cintrant moyennement, l’effet était immédiat, l’homme possédait une belle carrure, une carrure d’homme! Et c’est un style, apprécié encore de quelques personnes. Ce n’est pas une veste trop grande comme je l’avais entendu dire de la veste de James Sheerwood lors de sa visite à Paris. L’ennui de ce montage est qu’en vieillissant, les épaules finissent par s’effondrer…
Enfin dernière technique, celle des années 20, celle des hommes-enfants, des hommes loin du front, des hommes des années folles… Le montage n’était ni naturaliste ni baroque, mais légèrement triché, dandy dirions-nous aujourd’hui même si le terme est impropre. Ici, les vestes cherchent la petitesse. Les hommes doivent paraitre des garçons, la jeunesse est chérie, c’est l’époque, les hommes ont été tués. Les épaules sont dessinées très rentrées, quasiment sans épaulettes. Les têtes de manches sont fuyantes. Aucune triche ici, presque même un naturalisme comparable aux envies actuelles. Mais pour arriver à une telle prouesse, il faut impérativement réaliser une tête de manche minuscule, comme un t-shirt. De même la taille était serrée, très serrée. Et seule triche : le bassin très ample, parfois même rembourré pour donner du tour de bassin, des hanches larges, presque féminines.
Vous comprenez donc ce qu’est une question de style dans l’art tailleur. Non pas une finasserie de revers ou de courbure du devant, mais au contraire un questionnement du rapport au corps. Car vous voyez aussi, entre 1920 et aujourd’hui, à quel point les techniques sont différentes pour monter l’épaule, alors que l’idée est la même : être près du corps. On pourrait d’ailleurs trouver dans les montages à l’italienne (comme la spala camisia) une idée de cette époque. Et la triche également, permise ou non, à certains endroits, pas à d’autres, pour imprimer une empreinte, celle de l’homme du moment.
MàJ: pour illustrer un drape cut intéressant, je mets en ligne cette couverture de The Rake Mag représentant Ralph Lauren qui affectionne cette coupe : épaules larges (alors qu’il est petit) et poitrines boursouflées :
Julien Scavini








