Récemment, un ami me pointait une nouvelle page facebook déclinant à l’envie des petites blagues sur le thème sartorial. L’humour est similaire à celui de Rosace, qui chaque semaine dépeint une situation cocasse, mettant souvent en relief la vanité et le tapage vestimentaire. Si Croquis Sartoriaux recourt aux dessins, Sartorial Meme – c’est son nom – recourt aux photomontages, pour pointer les dérives des élégants. Pour ceux qui se demandent ce que signifie l’anglicisme ‘meme’, wikipédia donne la définition sur cette page. Si l’humour y est la plupart du temps fort amusant, les piques deviennent parfois méchantes. C’est l’écueil principal de l’humour corrosif, surtout parlant d’élégance, qui peut devenir si l’on y prend pas garde, inélégant. Taper sur les amateurs de costumes De Fursac ou du style The Kooples peut être blessant. Surtout qu’il y a pire…
La plus grande des élégances est de ne pas le faire remarquer à ceux qui n’en ont pas ai-je toujours pensé. C’est un paradigme qui peut d’ailleurs se décliner à l’envie.
Pour exemple, Sartorial Meme a récemment mis en ligne ce détournement de la couverture du livre de Rose Callahan, intitulé I am Dandy.
Nous serions au XIXème siècle, le personnage de la photo détournée, le dandy parisien Massimiliano Mocchia di Coggiola, aurait pu demander en duel l’auteur de ce billet. Même pour un bien innocent combat de cannes. Mais la magie d’internet est de rendre anonymes les auteurs. La magie d’internet est en même temps de pouvoir écrire soi-même ses tribunes. Ce qu’à fait notre cher dandy, dans un billet très drôle, très osé voire excessivement piquant, à lire ici.
L’excès bien sûr caractérise les deux bords ici en présence. Et m’amuse. Il est étonnant de voir à quel point le vêtement peut soulever la fougue. Viscéralement. Comme si le monde en dépendait. Certes, vivre en beauté comme disait Saint-Laurent est impératif, mais il me semble inutile de se mettre dans de tels états. Chacun fait bien comme il veut tant que c’est dans le respect de l’autre.
L’élégance est justement un respect de l’autre, mais les élégances sont plurielles et nul n’est prophète en la matière.
Ce débat d’anciens et de modernes, d’orthodoxes et d’avant-gardistes, de précis et de fantaisistes n’en finira jamais. Lisez avec délice cet article scanné dans le Vogue Homme de novembre 1988. Il est de la main de Farid Chenoune, LE spécialiste de l’élégance masculine depuis la publication de sa bible Des Modes et des Hommes. Il n’est pas tendre avec les classiques gnangnans de mon genre. J’aurais fini sur un cintre au vestiaire à le lire. Son sujet est à la fois très classique, ses références érudites mais sa thèse est progressiste. Le pauvre Prince Charles que les élégants adulent en prend pour son grade. Alors que Bryan Ferry est donné comme exemple d’une simplicité sophistiquée…
Délicieuses batailles…
Je vous souhaite une excellente – et amusante – semaine. Julien Scavini
Comme le précédent sur Robert de Montesquiou, cet article a été écrit par mon collaborateur Raphaël.
Le 15 février 2017, le monde des Arts et des Lettres est en ébullition. Le Point titre Et soudain apparaît… Marcel Proust. Dans un court document audiovisuel du mariage d’Élaine Greffulhe apparaît alors un jeune homme, l’espace d’une seconde ou deux.
Son visage est voilé par l’ombre de son chapeau melon, on devine une fine moustache, l’homme descend les marches d’un escalier. La sphère proustienne s’hystérise. On doute de la véracité de la trouvaille du professeur Jean-Pierre Sirois-Trahan. Le reste du monde s’agite, reblogue, retweete, partage encore et encore l’article où Proust est décrit ainsi :
« Un homme seul, en redingote gris perle et chapeau melon, descend précipitamment les marches de l’église où a lieu la cérémonie. Tout tend à faire penser qu’il s’agit de Proust, explique Jean-Pierre Sirois-Trahan. La silhouette et le profil lui correspondent, même s’il est toujours difficile d’identifier avec certitude quelqu’un sur un film de ce type, surtout si on ne le connaît que par des photographies où il pose […] Il est vrai que l’apparition est brève. Mais outre la ressemblance physique, plusieurs faits convergent […] Autre indice décisif : sa tenue. Les habits qu’il porte, élégants mais qui tranchent avec ceux des autres hommes de cette noce, correspondent à ceux qu’il portait à l’époque, où il est un dandy à la mode anglaise.
S’agit-il bien de Marcel Proust ? Bien malin celui qui peut l’affirmer ! En revanche on peut être certain que Proust se serait étouffé de colère dans la poudre contre l’asthme qui formait un nuage compact dans sa chambre. Énervé d’abord qu’on le qualifie de « dandy anglais » (qui sont-ils, qu’est-ce ?) et ensuite qu’on se trompe en l’affublant d’une redingote.
Bien sur, dans son enthousiasme, la journaliste du Point s’est emportée en décrivant ainsi Marcel Proust. Elle n’a pas pris le temps de se souvenir que Proust surprenait ses contemporains en restant éternellement recouvert de nombreuses couches de vêtements, y compris à l’intérieur. Alors dévaler les marches sans manteau !
L’écrivain frileux était aussi attaché au mot juste. Il n’aurait sans doute pas aimé que l’on appelle son pardessus une redingote. Il n’aurait pas plus aimé qu’on dise de lui qu’il porte redingote et chapeau melon ensemble… En effet, au début du XXème siècle, la redingote ne se porte qu’avec un haut de forme, et le melon, chapeau moins formel, avec une jaquette ou une veste courte. Proust, capable d’un aussi grossier fashion faux-pas ?
Soyons un peu plus sérieux, et tâchons de rendre justice au jeune homme à l’orchidée. Plus que de scruter désespérément une demie seconde de film, demandons-nous comment s’habillait Marcel Proust. Quels autres témoignages nous renseignent sur sa garde-robe ? Quel portrait les vêtements de Marcel Proust dessinent-ils ?
Le tout dernier portrait de Marcel Proust ne lui rend pas justice. Un visage grave, épuisé, et de grandes poches sous les paupières closes. Le reste du visage est couvert d’une barbe fournie.
Marcel Proust sur son lit de mort, par Man Ray
On a du mal à y voir celui surnommé « le petit Proust ». Toute sa vie, il renvoie à ses contemporains l’image d’un éternel jeune homme. Alors qu’il regarde la foule se presser pour enterrer Proust à la Madeleine, Maurice Barrès se serait exclamé : « Mais Proust, Marcel Proust, mais c’était notre jeune homme ! ».
Ce fameux jeune homme, né en 1871, pose sur les photos de classe du lycée Condorcet avec une coupe en brosse, vêtu d’un pardessus clair, assez quelconque. Rien ne laisse deviner l’homme de salon, qui saisira l’essence et les milles finesses de la vie mondaine de la Belle Époque.
Classe de rhétorique au lycée Condorcet (1887-1888)
À 20 ans, 1890-1891, l’homme que l’on connaît du portrait de Jacques Émile Blanche se dessine. Une fine moustache sous son nez, surplombé des paupières qui semblent si lourdes. Une raie sur le côté, des cheveux qui ondulent. Proust pose ici en redingote, dont le revers est orné de moitié par de la soie. Il porte une cravate surprenante. Je pense qu’il s’agit d’un nœud lavallière. Difficile de documenter précisément l’objet. Les catalogues commerciaux des Grands Magasins du Louvre nomment l’objet le Colin ou le Sénateur…
Sur le portrait ci-dessous, la silhouette Proustienne se précise. C’est celle du jeune homme à la mode – l’on disait alors à la page. S’il rêvet probablement la même redingote, contrairement au portrait précédent, Proust porte maintenant une cravate à plastron, sur sa chemise un col droit (probablement à coin cassés). Il orne la cravate d’une épingle. En comparaison de celle portée par Robert Proust, à droite, cette épingle est assez voyante. Est-ce une fantaisie d’homme du monde ?
Marcel Proust et Robert Proust vers 1890-1891
Les autres clichés de ces années là montrent un Proust plus détendu, dans des tenues moins formelles… Peut-être sa place est suffisamment définie dans la société du faubourg Saint-Germain. Proust apparait avec le visage que l’on connait du Jeune homme à l’orchidée. Il porte un complet veston, l’ancêtre de notre costume contemporain. Un noeud papillon sombre accompagne une chemise à col cassée. C’est une tenue décontractée. Pour la fin du siècle, rien de flamboyant. La fleur qui orne sa boutonnière n’est pas non plus un accessoire surprenant.
Marcel Proust, Lucien Daudet et Robert de Flers 1896
Marcel Proust vers 1896
Marcel Proust sur une banquette (27/07/1896)
Il y a une grande sobriété dans le choix des vêtements de Marcel Proust, durant sa vingtaine. Par la suite, et jusque dans les années vingt, il garde le vestiaire de sa trentaine qu’il use jusqu’à la corde. Paul Morand raconte ainsi une visite Proustienne :
« […] Il est venu sonner, à minuit et j’ai trouvé devant la porte du petit rez-de-chaussée que j’habitais rue Galilée, c’était au mois d’Août 1915, un homme dans une pelisse, avec une figure très pale, une barbe qui repoussait comme de la moisissure de fromage, très bleue, autour du menton, des grands yeux très bistrés, des cheveux noirs épais, des dents magnifiques et une voix très douce, très insinuante mais en même temps avec beaucoup d’autorité.
Il était habillé… J’avais devant moi un personnage de 1905… Il était habillé, il avait un chapeau melon gris – je le vois encore, sa pelisse avec un vieux col de loutre, tout usé, une cravate qui ne tenait pas à son col, le col tenait mal à la chemise, il avait la chemise empesée que l’on avait à ce moment là, il se battait continuellement contre cette chemise qui baillait sous sa cravate, la cravate remontait sur le col, les manchettes étaient tournées à l’envers… Il avait une canne comme on avait à se moment là, une canne de théâtre, en bois d’amourette, des souliers avec des empeignes de daim gris, bref, exactement la mode de 1905 […] «
Peut-être Morand est-il un peu cruel lorsqu’il décrit Proust comme figé dans le temps, même s’il est vrai que le romancier ne sort plus beaucoup dans « le Monde ». En revanche, le tailleur de Proust semble être, lui, de son temps. Sur la photographie suivante, tous les éléments de sa tenue sont à la mode des années vingt (la largeur du revers, la longueur de la veste comme celle du pantalon).
Sans doute est-ce là toute l’essence du style de Marcel Proust : porter des vêtements dont les usages et les couleurs évoquent avec nostalgie d’autres décennies. De ce sentiment, son œuvre littéraire en est certainement empreinte : le monde compassé, lent et poussiéreux des salons de La Recherche.
D’accord, le romancier porte ici une jaquette pour se promener, avec une chemise à col droit. C’est parce qu’il suit l’étiquette d’avant guerre. Peut-être que Marcel Proust ne voulait pas souffrir d’apparaître incorrect au monde, « ce monde dont il a tant souffert car il était un tendre, car il était un snob » en disait François Mauriac…
Marcel Proust sur la terrasse du jeu de paume 1921
Cette étude et ces photos ne permettent finalement pas de mettre en évidence une quelconque volonté de faire du genre ou d’être très différemment vêtu du reste des hommes d’alors. Ainsi, il serait possible d’affirmer que l’usage du mot dandy pour caractériser Proust est exagérée. Mais qu’en même temps, l’homme ne cadre pas tout à fait avec les gentlemen d’alors. Il me faudrait achever cet article en confessant que se plonger dans l’univers de Marcel Proust, c’est avant tout prendre le risque de se noyer, tant la littérature abonde sur le sujet.
NB : Cette incursion en terre Proustienne s’est notamment appuyée sur la vente Proust, chez Sotheby’s en 2016, ainsi que sur le documentaire, Marcel Proust, portrait souvenir (1962).
De nombreux ouvrages incontournables existent : le très réçent dictionnaire de Bastianelli ou celui de Bouillaguet et Rogers. De façon plus anecdotique, d’autres ouvrages sont plaisants. Ils permettent de se plonger dans l’univers Proustien plus légèrement, comme celui de Laure Hillerin, Proust pour Rire, chez Flammarion.
Il existe classiquement deux manières de faire des poches sur une veste : par crantage (c’est à dire, dans le vocabulaire tailleur, cranter égale poinçonner ou percer) ou par application.
Dans la première variante, l’ouverture de la poche donne sur un sac dissimulé à l’intérieur de la veste. Cranter le tissu revient donc à y pratiquer un ouverture propre pour laisser passer la main. Il existe deux sortes de poches qui permettent de traverser l’étoffe : la poche de poitrine, avec sa patte légèrement oblique, et la poche passepoilée. Les passepoils sont deux petites bandes de tissu qui bordent l’ouverture (je l’avais expliqué ici). En général, entre les deux passepoils est intégré un rabat de poche, mobile. Ces deux poches sont assez longues et périlleuses à réaliser. Il faut en effet percer adroitement le tissu, sans déchirer notamment les coins des poches qui feraient alors apparaitre des fils à vif. La poche pourrait craquer si elle est mal réalisée.
Tout aussi long mais bien moins fastidieuses sont les poches appliquées ou plaquées. La forme légèrement arrondie est à la fois décorative et utile, elle est le sac de poche. Dans l’autre type, il y a dissociation entre l’allure de la poche (deux lignes ou un rectangle sur la poitrine) et sa contenance. Les deux ne font qu’un avec la poche plaquée. C’est donc un modèle assez utilitaire, commun, à l’inverse des poches crantées qui sont plus érudites, qui cherchent à dissimuler l’utile, donc à embellir.
Toutefois, les tailleurs ont cherché à rendre belle cette poche plaquée, à allier l’utile à l’agréable. Les vareuses d’ouvriers ont généralement des poches plaquées basiques, plutôt carrés simplement cousues à la machine. Les tailleurs ont cherché le raffinement, par la courbe, plus dure à bien faire, et l’application aux petits points dissimulés.
De gauche à droite : poches crantées (passepoilée en bas et poitrine en haut) ; poches plaquées traditionnelles ; poches plaquées contemporaines.
Les livres de coupe classiques ont tendance à présenter des poches plaquées en forme de U, assez pataude et très années 50. C’est ce que j’ai appris à faire à l’AFT par exemple (un vieil article sur les poches ici). Une belle poche plaquée conventionnelle. Il faut toutefois remarquer que de nos jours, les tailleurs italiens et les usines bien inspirées proposent des modèles plus arrondis. Les napolitains sont même devenus maîtres dans cet art de la poche plaquée tout en rondeur.
Sur une veste conventionnelle, il y a normalement trois poches. Une à la poitrine et deux sur les côtés plus bas. Il est donc possible et faisable d’avoir trois poches plaquées sur sa veste, une petite et deux grandes. Toutefois, il me semble que si l’on aime les pochettes, il est préférable de recourir à une poche poitrine normal, qui a tendance à moins gonfler à cause de la pochette. La petite poche plaquée devient vite anormalement joufflue sinon.
Une veste avec des poches plaquées est plus ‘sport’ qu’une veste à poches normales. Les vestes dépareillées se prêtent mieux aux poches plaquées, bien que quelques élégants aiment aussi en avoir sur leur costume, pour donner un air nonchalant, décontracté et italien. Il semble que les auteurs anglais parlant d’élégance désapprouvent la poche plaquée, synonyme de laisser-aller. Une poche est « crantée » dit James Darwen. Donc c’est une affaire de goût et de tenue. La vieille baderne X sera outrée que le blazer du monsieur Y d’à côté soit à poches plaquées, le dit monsieur Y s’offusquera lui du port de souliers noirs avec le blazer de monsieur X. On est tous le mauvais goût d’un autre.
Côté saison, les poches plaquées ne sont pas plus été qu’hiver. Un beau tweed sera très sympathique avec, comme un lin frais et aéré.
Le veston croisé peut aussi avoir des poches plaquées. S’il y en a trois (celle de la poitrine), alors il ne sera pas possible de placer convenablement les deux boutons décoratifs qui font tout le charme et l’allure du croisé. Dommage. Deux poches plaquées sont suffisantes je crois ; elles sont déjà très osées sur le croisé je dirais. Qui a dit que le vestiaire masculin manquait de variété. Diantre, que de combinaisons.
Il y a quelques temps, Parisian Gentlaman a publié un long article dans lequel il revenait sur les différentes étapes ayant conduit à établir une vaste penderie de dandy contemporain. Un exemple extrêmement impressionnant. J’ai eu l’idée de faire de même par amusement. Ma garde-robe est toutefois moins prestigieuse que celle d’Hugo Jacomet. Par avance pardon pour l’abondance de photos de moi.
J’ai acheté mon premier costume il y a environ dix ans chez Hackett, une maison que j’idolâtrais lorsque j’étais étudiant en architecture. La boutique de la rue de Sèvres était un repère chic et prestigieux, avant que la marque ne devienne une boite comme les autres à la qualité variable. A l’époque, j’étais même inquiet à l’idée de renter chez Hackett ; peur de l’inconnu, de ne pas être assez chic, de faire tâche, de faire des bourdes. Et puis peu à peu, j’ai découvert que si l’on sait ce que l’on veut et que l’on est poli, tout se passe bien. J’avais longuement mûri mon idée en consultant les vendeurs en ligne comme Pernac qui proposaient un configurateur 3D, permettant de tester la nuance entre poches horizontales, revers étroit, bas arrondi ou carré.
Le premier costume était bleu marine, trois boutons, avec les poches inclinées dont la fameuse poche ticket. Le style maison intemporel. J’avais acheté deux chemises, un peu parachutes, en oxford, une blanche et une bleu ciel pour aller avec. J’avais cousu sur la machine de ma sœur une petite pochette blanche que j’exposais en une ligne et non en pointe. Pour compléter l’ensemble, Hackett m’avait aussi vendu une cravate marine à pois blanc et j’avais pris une paire de richelieus noirs chez Bexley, à l’époque aussi une adresse estimable. Une digne tenue à l’anglaise.
Le vrai premier, lors du premier port.
Et avec Mr Classic himself.
La saison suivante, j’avais fait la folie d’acheter deux costumes. Le premier était de la gamme Mayfair apparemment supérieure et donc plus onéreuse, en flanelle légère, gris moyen, un drap Loro Piana. Le second était un prince-de-galles gris moyen avec une légère fenêtre bleue. J’étais tombé fou amoureux des deux matières, donnant à la fois des costumes habillés en même temps que légèrement ‘sport’. Les vestes étaient en deux boutons, toujours avec les fameuses trois poches inclinées.
Avec ces trois costumes, j’avais une garde-robe assez étoffée et variée. Encore étudiant et pendant l’école des Tailleurs, je n’avais pas besoin de réellement plus. Un manteau droit à col pointe vaguement noir de chez Jules me permettait de rester toujours très anglais l’hiver. Hackett avait un slogan décliné partout à l’époque : « Essential British Kit« . Et c’était vrai, j’essayais de combiner des pièces simples pour respecter ce dicton.
Pour le week-end, j’avais déniché après des années de recherches une veste matelassée Liddesdale vert olive de chez Barbour. Bien avant la mode pour le matelassé, et ne connaissant pas Barbour, j’avais écumé les Décathlons et autres magasins de sport équestre pour découvrir quelle maison vendait ce genre d’article. Une paire de richelieus en veau-velours de chez Bexley complétait mes jeans Levis. Pour l’amusement, j’étais allé chez Gambler qui avait réalisé une veste dans un coton rayé bleu et blanc acheté pour 5€ au marché Saint-Pierre.
Le costume en flanelle Loro Piana avec Monsieur Paul Smith.
Le fameu manteau Jules noir…
La veste Barbour avec un vieux chapeau Hackett trouvé aux puces.
Il fallu attendre longtemps après mon installation comme tailleur pour pouvoir me réaliser un costume. L’idée était plutôt de garder de la trésorerie que de manger l’échalote directement. Mon premier costume made-in-italy était croisé, en flanelle marine rayée craie. Hélas, j’avais eu l’idée jusqu’au-boutiste d’acheter un drap Gorina très lourd (480grs) et en fait, en dehors du mois de février, je n’ai jamais tellement pu mettre ce costume, trop chaud. Comme mon premier blazer droit, trois boutons, toujours dans un drap Gorina, un whipcord marine qui chatoyait sous la lumière.
La fameuse veste régate.
Mon premier costume ‘Scavini’. Bien entouré du maroquinier G. Lancelot et de Maxime du Vestiaire Du Renard. (à une soirée PG)
A la suite d’un ou deux autres tests de draps en poids moyens, je me suis rendu compte que la laine me grattait les jambes si elle n’était pas assez douce. Mon nouvel atelier en Europe de l’Est proposant sa propre sélection de Perennial s’110 Vitale Barberis et par soucis d’économie, j’ai lancé un premier costume bleu pétrole, par besoin plus que par goût. Puis toujours dans la même série de tissus, j’ai fait réalisé un bleu nuit, un gris anthracite, et deux petites flanelles fines, marine et gris anthracite.
Ce faisant, j’ai reconstitué ma penderie de costumes simples et efficaces, à simplement égayer de pochettes blanches, de papillons et de cravates classiques. Les papillons club – surtout ceux de Brooks Brothers – sont devenus fétiches.
Une première petite veste sport, droite, deux boutons dans un simple chevron marron / miel de chez Dugdale Bros et un blazer à boutons cuivrés (deux boutons aussi) dans un drap Holland & Sherry Cape Horn ont comblé mon besoin de vêtements simples et dignes, sans excès. Entre temps, j’ai récupéré quelques costumes plus avant-gardistes que j’avais confectionné pour ma vitrine (costumes de ville ou en tweed) dont un prince-de-galles gris à carreaux violet, se portant avec un gilet croisé en velours violet, mais sans jamais éprouver un plaisir particulier à porter ce vêtement ultra-voyant.
Un des costumes de la vitrine. Certes plein d’allure, mais pas le plus amusant pour moi.
Une veste à chevrons efficace.
Finalement et plus le temps passe, plus je suis heureux de la simplicité de costumes simples, parfois discrètement rayés. Maintenant que j’ai trouvé mon chausseur aux Etats-Unis – Alden (une tracasserie sans nom pour faire venir les souliers en Europe), je suis comblé. J’ai de nombreuses chemises, de toutes les couleurs, rayées ou unies, parfois à carreaux, que je m’amuse chaque matin à accorder avec papillons ou cravates.
J’ai très vite compris que je préférais équilibrer mes plaisirs de vie, entre dimanche aux puces, restaurants et voyages agréables. Je connais bien des messieurs qui sont sapés comme des milords mais mangent des patates et vivent dans un clapier (le même genre qui possèdent parfois des très gros 4×4 allemands). Le costume n’est pas pour moi un objet mono-maniaque mais un outil qui se veut agréable et pratique. Ce que je ne cesse de professer d’ailleurs : il ne faut pas voir l’élégance comme une difficulté et un ennui, mais un ensemble de règles simples et efficaces pour gagner du temps et donner de la confiance en soi. Ma garde-robe est raisonnable. Chaque année, je me confectionne un costume d’été, à dominante beige ou en coton, qui me comble de plaisir (environ 1 mois à peine en comptant la fermeture d’août et l’hiver qui dure 10 mois).
Je renouvelle doucement, en me sentant obligé de sortir évidemment un vêtement que je n’aime plus pour faire de la place dans mon armoire. Car il est aussi là l’autre problème, ma garde-robe est trop remplie. Chaque cintre lutte avec le suivant pour ne pas finir expulsé comme le bouchon d’une bouteille de champagne. Ce qui oblige à une certaine modération. Et puis la vie est longue, j’aurais bien le temps de tout apprécier.
Il y a quelques temps, un lecteur du blog m’a prêté un livre au détour d’un passage à la boutique en me proposant de le lire. Pour le plaisir m’a-t-il dit sans plus de détail… Le livre s’intitule Du Temps de Papa. Il a été écrit par un certain Gontran de Poncins (1900-1962) et publié en 1955 par les éditions Julliard. La couverture très cocotte ne m’a pas immédiatement poussé à la lecture. Et puis un jour, j’y ai plongé, sans plus. Passé une citation de Beudelaire « En vérité, je n’avais pas tout à fait tord de dire que le dandysme est une espèce de religion« , les 206 pages s’ouvrent sur la description du dit papa, en fait le comte Bernard de Montaigne, faisant exprès d’arriver systématiquement en retard à la messe donnée dans la chapelle du château. Pas mal de dialogues et d’expressions toutes faites m’ont donné une première impression mitigée, d’une écriture un peu facile et tape à l’œil.
Et puis, le sujet s’est approfondi. Chapitre II, Papa Construit son personnage. A partir de cet instant, le sujet apparait plus clairement et la lecture accélère. On découvre un personnage érudit et élégant, vivant sur un grand pied, un aristocrate tout en panache : « C’est à Paris que Papa s’est trouvé. C’est là qu’il a réalisé sa forme, cet Art de vivre qui était en lui. Car Papa voit naturellement beau, et il veut la perfection. Rien n’est trop beau pour lui, ni trop grand. Il aime les grandes demeures et les grands développement à la française. Ce qui lui aurait fallu, c’est quelque chose de la taille de Versailles ; avec des meubles signés de Jacob ou de Riesener ; des halls ornés de Carle Vernet, des salons pleins de Ruisdael et de Gainsborough ; et des bibliothèques avec, exposés sur des tables, des livres tous en maroquin plein et des armes au fer chaud, reliés par Pasdeloup. Ce qu’il lui faut, c’est le summum de la qualité en tout« .
Au fil des chapitres, le fils décrit à travers son père un monde qui a cessé d’exister déjà au temps de la publication et qui n’est que plus lointain et exotique aujourd’hui, quasiment un siècle après. Le Papa est plein d’esprit et d’un grand humour, que l’auteur distille tout au long de l’ouvrage, évitant de rendre trop sérieux ce qui était très sérieux. La description du voyage en train entre le château et la résidence d’été est particulièrement hilarante. A l’époque, il était concevable de prendre 150 kilos de bagages et d’affréter un wagon pour ses chevaux, avec un bon lit de paille. Aussi hilarante est l’histoire de l’écuyer, William, un bel écossais roux, à l’origine d’une épidémie de rouquins dans le petit village quelques années après… Il y a parfois un peu d’Audiard, comme par exemple à propos d’un grand diner : « Le comte Ali-Bab, lui s’y adonne avec une ferveur qui met Papa en joie. Avec lui, ce n’est plus manger ou boire, c’est aborder chaque mets avec la révérence du connaisseur, le recueillement de l’initié, la mystique de l’apôtre. » Toujours à propos des diners, Gontran de Poncins rapporte avec beaucoup de finesse : « cet Art est autant l’art de Bien Manger que celui d’entretenir ses amis et celui de la politesse. Converser, en sorte que tous les invités sans exception se sentent à l’aise et au mieux de leurs possibilités est de la part du maître de maison un Art infiniment subtil. Il s’agit dès l’arrivée des gens, de les mettre à l’aise, de les faire se sentir bien. Si tel d’entre eux est morose, ou préoccupé, il s’agit de le distraire de son état. Si tel autre est en forme, il faut exploiter cette forme et le faire « mousser » au mieux de l’intérêt général. »
Si la plupart des scènes se déroulent à la campagne et permettent d’en apprendre très long sur les usages et les habitudes au château (un peu à la Dowton Abbey), quelque paragraphes évoquent la vie parisienne : « C’est à Paris que Papa était à son meilleur. Il n’aurait jamais dû en sortir, tant Paris – et Paris seul – était son « climat ». Il avait été à Londres, une fois, passer la soirée au Jockey Club, il s’y était prodigieusement ennuyé. « Les hommes étaient bien mis ; mais ils étaient là, à se pocharder dans des fauteuils, chacun pour soi, sans dire un mot! » Mon père avait regagné précipitamment Paris. Mais sa fortune, et aussi le principe selon lequel il ne pouvait faire les choses à demi, ne lui permettait pas d’y séjourner plus de trois mois par an. A peine arrivé, il commençait par se « remettre en état ». « Je n’ai plus rien à me mettre, je suis honteux! » Il avait beau avoir à la campagne soixante vêtement alignés sur leurs portemanteaux, apparemment cela ne suffisait pas. Et le premier soin de mon père, après avoir surveillé l’installation de ses chevaux – dans une écurie proche de notre appartement – était d’aller chez son chemisier, toujours le même, et chez son tailleur. Le tailleur, comme il sied à une Maison anglaise, n’avait pas de façade. L’appartement, sis au quatrième étage de la rue Royale, était immense et totalement vide. Au bout d’un instant, une porte s’ouvrait. Apparaissait » Mister Plaistoe » : un gentleman très digne vêtu, cela va de soi, très sobrement. […] Monsieur Plaistoe l’emmenait alors, avec la dignité et le savoir-faire britannique, jusqu’à une immense table en bois sombre sur laquelle attendait quelques liasses d’échantillons. Sans laisser à mon père la peine de chercher, il promenait rapidement ses doigts à travers une liasse, avec la vision parfaitement nette de ce que Papa voudrait. »
La description du fils est ambivalente. A la fois pleine d’amour pour ce héros de l’ancien monde, demi-dieu mythologique, et d’une vérité dure pour un père difficile, peut-être absent pour son fils et sa femme – c’est par elle qu’est venu l’argent. Un chapitre est même intitulé Papa est affreusement déçu par son fils.
Autour de la seconde guerre, tout change et évolue très vite « l’œillet est toujours là, à la boutonnières, mais sur le revers usé il fait caricature« . Le téléphone arrive, la Citroën remplace l’élégant attelage, l’usine tue l’artisanat : « chaque fois que Papa fait à Paris une visite rapide, il a une surprise désagréable. Chez Leroy où il a voulu faire réparer sa pendule de voyage, on lui a dit que des mouvements comme cela on n’en fait plus. Idem chez le maroquinier, où on lui annonce que de faire un nécessaire de voyage comme le sien coûterait une fortune. Beck le sellier est mort, personne ne l’a remplacé. […] Ainsi, lentement, sournoisement, cette « forme » merveilleuse qui constitue toute la vie de mon père s’est désagrégée. A la maison, le personnel a passé de trois hommes à deux, puis à un. Octave est parti le premier : avec lui, c’est toute une dignité qui s’en est allée. Puis le chef à son tour s’est retiré, ça a été un coup plus dur encore. Une cuisinière l’a remplacé, quelle déchéance! Un chef, c’était le « glamour » ; une cuisinière, c’est la bourgeoisie ; c’est bon pour ceux qui ont, non des femmes de chambre, mais des « bonnes ». » L’écriture se fait moins tapageuse, le rythme ralentit. L’auteur pousse doucement le roman à sa fin que l’on cherche plus de plus en plus à éviter. « Lui jadis si intraitable sur le glaçage de ses cols, en a un tout mou, comme d’une chemise de nuit. Sa cravate aussi est défraichie« .
Peu à peu, tout s’éteint. Le dernier chapitre dénoue la vie de ses parents – et en même temps que tout un monde – par un truchement tout à fait osé : un parallèle plein de tendresse entre la vie de sa Maman et la bicyclette de jeunesse de sa Maman, dont elle n’avait pas le droit de faire usage et qui a continuellement rouillé et encombré la remise, « ce n’est pas de votre rang disait Papa ». La maman, une grande aristocrate elle aussi, est tout l’inverse du père, près de l’utile et des sous, de la noblesse terrienne qui fait attention pour survivre. Les derniers paragraphes sont presque chuchotés et emplis d’une émotion rare. A peine le rideau baissé, on voudrait recommencer pour ne pas en perdre une miette et de nouveau suivre cet être incroyable et unique.
J’ai mis autant de citations que possible pour que vous puissiez vous aussi ressentir le livre, qui évidement ne se déniche qu’en occasion. Gallica ne l’a pas scanné. L’auteur même semble être tombé dans l’oubli. Même pas un wikipédia en français. J’aimerais rééditer ce livre. Une tâche ardue. Sinon, il faudrait du temps pour le scanner!
La semaine dernière, un lecteur me posait la question de savoir si une chemise à rayure pouvait aller avec une veste à carreaux. Avant de donner la réponse, si réponse il y a, je vais rappeler quelques principes.
Premièrement, le motif rayé sur des vêtements renvoie plutôt à l’urbain et au formel. Les costumes de banquier – et leurs chemises – ainsi que les pantalons de jaquette sont rayés. Par ailleurs, le carreau renvoie de son côté plutôt au loisir et à la détente, pour ne pas dire au campagnard.
Ainsi, il ressort de manière simple que la rayure est plus opportune en ville et que le carreau va bien le week-end. Le premier motif fait habillé quand le second fait décontracté. Prenez deux chemises, une rayée et une à carreaux, pour les amateurs de classicisme anglais un peu rigide, la première sera idéale sous un complet pour le travail et la seconde sous un pull pour se détendre. C’est ainsi.
Découle de ces principes un fait logique : l’un et l’autre n’ont pas à se mélanger. La règle est simple à suivre.
N’a de conviction que celui qui n’a rien approfondi a dit Cioran. A partir de là, essayons de nuancer la règle.
Le week-end je suis parfois amené à porter des chemises rayées, par envie tout simplement. Mais je ne mets pas de veste à carreaux avec. En revanche un pull peut aller. Du moment que les motifs ne se percutent pas.
De même en semaine, j’ai quelque chemises avec des carreaux qui peuvent aller sous un complet. Là encore, tant que le costume n’est pas rayé…
Car, si j’accepte que la première règle (rayure = urbanité et carreaux = campagne) puisse être nuancée de manière contemporaine, je trouve curieux de vouloir aller plus loin. Si le costume est rayé, une chemise unie ou rayée sera idéale. Si la veste est à carreaux, une chemise unie ou à carreaux sera parfaite. Et le choix est assez vaste pour ne pas se sentir limité!
Bien sûr, ceux qui voudraient aller plus loin et mélanger les motifs entre eux n’iront pas brûler dans les flammes de l’enfer. Il y a bien d’autres errements que le grand manitou traitera en temps et en heure. Le conflit des motifs n’en fait sans doute pas partie.
Mais cette volonté est alors un fait de style et de mode et non une application classique du vestiaire masculin. Quand le Duc de Windsor ou Otto Preminger mélangeaient costumes à carreaux et chemises à fortes rayures, c’était avec le dessein d’étonner et de passer pour décadent.
Si vous voulez mettre une chemise rayée sous une veste à carreaux, il faut le faire avec panache. Pas avec parcimonie, sinon, c’est juste insignifiant. Combien de fois ai-je vu dans la rue des vestes de tweed vert ou brun carroyées portées avec des chemises bengal bleu ciel? C’est juste ringard et moche. Il n’y a ni accord de couleur ni de motif. Si à la limite, la chemise était coupée dans une large rayure vert sapin, je comprendrais aisément l’idée. Il faut revendiquer le choix quand on sort des clous.
Un tissu en particulier toutefois me fait douter : le prince de galles. Tissu à carreaux idéal pour réaliser des complets de ville, je le marie classiquement avec une chemise unie ou à carreaux. Mais Alan Flusser suivi par Adriano Dirnelli ont démontré avec brio qu’un prince de galles discret et urbain se mariait bien avec une chemise à rayure bengal discrète. L’effet optique est légèrement irisant, et pas du tout choquant – quelque chose dans le vestiaire classique peut-il l’être? Donc, en l’espèce, je donne ma langue au chat et vous laisse seul juge!
Pour le reste, je m’en tiens à ma bonne vieille règle : avec un complet de ville rayé, je mets de la rayure et de l’uni, avec une veste à carreaux, je mets du carreaux ou de l’uni. C’est simple et ça suffit. Tout le reste n’est que jeu personnel.
Beaucoup de jeunes gens doivent se poser la question : être élégant, est-ce se faire remarquer? A priori, la mythologie de l’élégance veut que précisément, la plus grande des élégances soit de ne pas se faire remarquer. Brummell dit-on l’aurait dit, repris par d’autres…
Seulement, la confrontation à la réalité oblige à reconnaitre qu’être élégant – dans ce monde assez moyen – oblige nécessairement à se faire remarquer. Mettez un jean moyen, une paire de basket moyenne, un caban moyen sur une chemise moyenne et vous serez… dans la moyenne, bingo. Au travail, mettez un costume passable et personne ne vous dira rien ; mettez une pochette sur le costume passable et certains vous traiteront de dandy ; mettez un gilet et tout le monde vous demandera si vous allez à un mariage…
La conclusion est donc assez rapide à trouver : oui, bien s’habiller, c’est se faire remarquer. Quand j’étais jeune, j’aurais dit « se taper l’affiche ». Toutefois, il est possible de distinguer deux niveaux d’élégance en costume.
Première strate. Le costume est bien coupé, dans une étoffe de qualité. Rien d’extravagant, juste de la qualité. La chemise est sobre et la cravate aussi. Finalement, pour le commun des mortels, peu de différence par rapport à une tenue passable. Mais pour vous, l’alliance de raffinement et de discrétion est idéale. C’est ainsi que je m’habille moi-même tous les jours. Costume marine, chemise rayée, cravate classique, une tenue digne et simple. Je suis ravi sans faire d’excès et sans me torturer mentalement pour savoir ce que je vais mettre avec quoi. Pourrait-on dire que cette approche mesurée est proche de la définition du gentleman?…
Seconde strate. Là, il y a une volonté d’en faire plus, de ne plus se contenter de la sobriété mais de sortir le grand jeu. Le costume est peut-être toujours sobre, mais le gilet est croisé, les revers immenses et la cravate très inspirée. En bref, une tenue qui pourrait faire la couverture de The Rake. Un pas vers le dandysme?…
Le premier niveau d’élégance discrète sera peut-être remarqué ça et là, mais rien de très impressionnant. Au second niveau, vous susciterez chez les gens que vous croiserez des commentaires divers. J’imagine aisément qu’Hugo Jacomet ou Alexander Kraft ne doivent pas passer inaperçus dans les cercles qu’ils fréquentent.
Si la première strate est à la portée de tout le monde – il suffit pour cela de lire les us et coutumes du vestiaire masculin sur Stiff Collar ou Parisian Gentleman – la seconde nécessite d’être sûr de soi. Il faut oser s’habiller avec panache!
A priori…
Car cette dernière phrase que j’ai longtemps posé comme axiome n’est en fait qu’une hypothèse assez gratuite. Je l’ai constaté bien souvent avec mes propres clients et amis.
Il n’est pas nécessaire d’être rempli d’assurance et d’être « un gagnant thatchérien » pour s’habiller avec une grande élégance !
Curieusement non. J’ai une bonne petite dizaine de connaissances qui font mentir cette idée. Certains d’entre eux sont si timides que je prends des pincettes pour converser avec eux. J’ai eu le plaisir d’avoir un stagiaire, qui se reconnaitra, qui osait à peine parler aux clients. Pourtant, les vestes napolitaines étaient sa grande passion et la sprezzatura italienne un travail de tous les jours. L’allure démonstrative ne leur fait pas peur du tout.
Ces connaissances, malgré une grande timidité et un sens aigu de la réserve, osent. Qu’importe que les regards se tournent vers eux, ils arrivent à être à la fois très élégants visuellement et très discrets par leur façon d’être. Deux expressions opposée pour une même forme. Réussir à s’habiller ostensiblement comme un milord et en même temps être extrêmement doux et retenu. C’est possible. Assez rare, mais possible. Comme quoi, la nature humaine arrive à allier les antonymes.
Le tailleur voit défiler beaucoup de messieurs et peut ainsi découvrir que contre tout attente, son client si réservé et qui osait à peine pousser la porte de l’atelier se révèle d’une extrême élégance. Qui l’eût cru.
Mon ami Massimiliano Mocchia di Coggiola, artistes aux talents multiples (peinture, mise en scène, écriture) a publié en fin d’année un recueil de ses chroniques publiées dans le magazine DANDY, chez le même éditeur que mon petit livret de dessin, Alterpublishing. Le livre compile donc des articles divers, qui ensemble forment une étude de ce qu’est un dandy. Une très agréable lecture pour les élégants !
Le livre s’achète exclusivement chez Amazon, grâce au système d’impression à la demande, qui ne coûte rien à l’auteur et lui rapporte bien plus qu’en édition classique (environ 30% au lieu des 3% habituels…)
Dans un environnement extrêmement concurrentiel pour les marques de prêt à porter, tout est bon pour se distinguer. Par exemple trouver un manteau marine simple et bien coupé devient ardu. Tel marque va faire des poches minuscules et des passepoils en cuir, tel autre recourir à une laine très pauvre etc… Internet rend l’affaire encore plus piquante, puisque les articles, sur les sites multi-marques, se retrouvent les uns à côtés des autres. Ainsi se trouvent étalées des dizaines de références, forcément toutes semblables. Comment faire la différence, que choisir?
Dans ce grand magma, ajouter des trucs et des bidules aux vêtements est devenu une astuce de stylistes pour faire remarquer le produit. C’est ainsi que des souliers noirs, forcément simples, se sont vus ajouter des lacets rouges (que notre Président M. Macron semble apprécier) ou que des vestes ont été assaillies de boutons et boutonnières colorées. L’artifice de placer un détail chatoyant permet au produit de se différencier.
Une marque en particulier est allée très loin et avec un succès certain : El Ganso. La jeune marque espagnole née en 2005 surfe sur la vague preppy en superposant – à prix raisonnable – style classique et tentation pour les teintes vives. Les pièces intemporelles comme le caban ou le chino sont déclinées dans des draps simples et seules des touches de couleur permettent de deviner rapidement l’origine du vêtement. Sur le chino, c’est le fond de la poche arrière qui sera rouge faisant apparaitre deux lignes écarlates sur le fessier ; sur le caban, c’est le dessous de col qui va être coupé dans un tissu à cravate rayé. Dans le même genre aux USA, on trouve Vineyard Vines, toujours très acidulée.
Qu’en penser?
Mon sentiment est ambivalent. La première chose qui me vient à l’esprit – presque de manière prépondérante – est que la couleur n’est pas un crime! A l’heure où l’habillement vend à longueur de boutique du gris, du marine et du noir, un peu de vivacité fait du bien. Le rouge vif, le jaune acidulé, le vert citron, le bleu lagon, c’est très agréable et cela embellit le quotidien. Donc, il est très délicat de critiquer. La couleur, c’est chouette!
Mais quand même, j’ai tendance à être chagriné. Passé le sourire sur les touches opportunes de couleur, je ne peux m’empêcher de penser que quelque chose cloche.
Ce qui est gênant pour moi est la cacophonie qui nait de telles tenues. Non pas que je sois contre la couleur, mais contre la couleur utilisée n’importe comment.
Dans une tenue classique, la couleur est amenée de manière ordonnée, à des endroits convenus : la cravate, la pochette, les chaussettes, pourquoi pas le pull ou le sous-pull. La couleur peut être soit accessoire (comme une pochette sur un costume sombre) soit instigatrice (un pantalon de velours grenat servant de base à un camaïeu automnale). Elle sert à égayer un ensemble discret ou à construire une tenue engagée.
Bien qu’ils vendent des vêtements franchement pétards, les produits ornés de chez El Ganso recourent à la couleur de manière accessoire dans un troisième voie. Pour le jeune homme qui ne porte pas de cravate ni de pochette, c’est l’occasion de porter un peu de couleur.
Troisième voie parceque les touches de couleur sont liées au vêtement. Les accessoires comme la cravate ou les chaussettes permettent de construire des tenues changeantes avec des accords de couleurs changeants. Mais lorsque la couleur est intégrée au vêtement, il faut alors avoir la panoplie d’ensemble. Un chino marine avec une ceinture rouge ira-t-il avec tout? Si la tenue est systématiquement construite sur le trio marine-rouge-blanc, alors c’est sympa. Si un pull orange et un caban avec du rose sont rajoutés, c’est compliqué. Il faudrait idéalement construire la garde robe sur trois quatre couleurs pour que tous les vêtements aillent ensemble à la fin.
Ainsi, la touche de couleur sur le vêtement qui apparait comme une incitation à l’achat devient un frein à l’usage harmonieux et raisonnée. Et mélangés entre eux, ces vêtements peuvent devenir cacophoniques.
Il suffit pour cela de faire une petite recherche sur google. Pris individuellement, chaque vêtement avec sa touche de couleur est très agréable à voir. Multipliées ensemble, ces couleurs deviennent lourdes et plus élégantes du tout. L’idée devient une fausse bonne idée lourdingue. Mais ce n’est que mon avis. Je continue d’apprécier El Ganso pour sa démocratisation de la couleur tout en restant circonspect sur l’harmonie générale.
Les magnifiques vêtements militaires des 16ème et 17ème siècles sont toujours très hauts en couleurs, passepoils, boutons, parements etc… Mais ils étaient normés et portés en harmonie. Il y avait un sens général.
Je comprends l’engouement pour ces vêtements, à la fois simples et rehaussés par ci par là. Pour un homme qui s’habille sobrement d’un chino marine et d’une chemise en oxford bleu, voir que sa chemise présente sous les boutons un gros-grain coloré est divertissant. Mais je pense qu’il serait préférable que la qualité soit supérieure.
La couleur est dure à vendre, j’en sais quelque chose. Elle n’est jamais spontanée pour les hommes. Elle devient plus facile à acheter si le prix est pas cher. Chez El Ganso, on trouve des petits blazers pour 200€. Que peut-on penser de la qualité à ce prix? Si le modèle était plus raffiné, il vaudrait le triple. Alors, le client réfléchirait bien plus avant d’acheter. Pour les hommes, l’amusement a ses limites : le prix. Il veut bien rigoler si c’est pas trop cher. La question au final est : est-ce bien durable? A suivre.