La queue de pie, passé et présent

Avec les fêtes qui approchent, je voulais vous parler du smoking. Mais pour faire ça bien, j’ai décidé d’évoquer d’abord la queue de pie, son ancêtre. Ce faisant, j’ai tellement écrit que l’article est devenu autonome. Découvrons là ce jour avant de voir les différentes formes de smoking dans un prochain article.

Le forme de la queue de pie est un lien direct avec les vêtements de l’ancien régime, longs eux aussi. Les habits de dessus dès Louis XIV ont adopté une coupe évasée sur le devant et fuyante sur l’arrière pour une question de commodité à cheval. Dès cette époque, le triptyque justaucorps long, gilet moyen et culotte s’est mis en place. Le justaucorps a lui même évolué doucement. D’abord très évasé et ample, il devient sous Louis XVI plus fin, plus léger, presque ressemblant à une jaquette (en rouge dessous). Ce vêtement long et dégagé devant va continuer d’évoluer, notamment en Angleterre où la forme croisée va apparaitre, notamment avec le fameux Beau Brummell (en vert dessous). L’empire français reviendra sur la forme Louis XVI mais pas seulement.

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Pour suivre admirablement le cheminement cet habit long, il est intéressant de regarder tous les présidents américains depuis les origines (1789). Car d’un héritage franco-anglais très aristocratique, il va être le reflet, 4 ans par 4 ans de l’évolution stylistique. Il est d’autant plus représentatif que : 1- le rythme des successions ne fut pas troublé, que 2- ce sont des civils qui sont représentés, et non des militaires ou des princes en habits aristocratiques. Captivante épopée. Je ferai ce relevé un petit peu après Noël, cela s’annonce passionnant !

Enfin bref, revenons à la queue de pie. Celle-ci est reconnaissable à sa coupe en deux temps : corsage ajusté et basques décalées sur le côté et fuyantes. Cette coupe fut utilisée pour les vêtements de jour comme du soir de 1790 à 1850 environ, et souvent fermée devant voire croisée (comme dans le dessin vert). Passé 1850, la forme va se refermer pour le jour et donner 1- la redingote et 2- la jaquette, voir dessins ci-dessous. Les anglais appellent la redingote frock coat, à ne pas confondre avec le frac, qui en français désigne la queue de pie !

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Pour le soir et à partir de 1850 donc, la queue de pie va acquérir ses lettres de noblesse. Puisqu’elle devient exclusive du soir, elle devient noire. Sans exception. Certes dans les années 50 fut elle réalisée en bleu nuit, mais je trouve cela maladroit. Encore pour le smoking, cette fantaisie passe, autant pour une queue de pie, elle est incongrue.

Mais non contente d’être noire et unie, la queue de pie hérite de la fantaisie du XIXème siècle qui consistait à mettre des textures plus brillantes sur les revers. Ainsi une soie de revers fut plaquée, d’abord sous la forme de trottoir (voir dessin de la redingote) puis recouvrant le revers entier. Cette soie était tissée en faille (similaire à du satin mais un ton moins brillant) ou en gros grain (présentant des cotes en relief horizontales). Les boutons étaient le plus souvent brodés.

La queue de pie est appelée par les services protocolaires ‘cravate blanche’ ou ‘habit’. Les anglais disent ‘tail coat’, ‘white tie’ ou ‘full formal’. Le terme lui même est une ellipse de langage, car la queue de pie désigne la panoplie entière : la veste longue, le gilet très court et le pantalon. Détaillons les :

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La queue de pie en elle même est une veste qui ne se ferme pas. Exactement sur le même schéma que les justaucorps ancien régime. Ainsi, il n’y a pas de bouton pour la fermer. Les six boutons présents sur le devant sont décoratifs. Plus ils sont disposés en V, plus la queue de pie paraitra allurée.

Les revers sont en pointe, toujours, et recouverts de soie. Pour la mienne, ne trouvant pas de gros grain de soie, je me suis rebattu sur un gros grain de tapissier, 100% coton. L’effet est le même !

Il n’y a qu’une seule poche, celle de poitrine pour mettre un mouchoir blanc par exemple.

Les basques doivent arriver juste derrière le genoux. La queue de pie peut être un petit peu plus courte que la jaquette, car elle est fait pour s’assoir et danser et se doit d’être assez légère. Le dos de la basque présente deux plis, un vestige des habits Louis XVI et Louis XV très repliés au dos. La doublure dos en bas dissimule le long de la fente une ou deux poches. Les chefs d’orchestres y dissimulent le baguette !

Le corsage, c’est à dire le haut de la jaquette s’arrête très tôt, environ au nombril. Donc le pantalon doit monter jusque là. Le gilet ne doit sous aucun prétexte dépasser ! C’est un crime punissable ! Donc de nouveau, le pantalon doit monter très haut ! Les bretelles sont impératives. Hélas, ce n’est pas un vêtement pour les gros. Certes sous la IIIème république, les tailleurs étaient capables de prouesses ; c’est plus difficile de nos jours. Regardez d’ailleurs comment certains académiciens portent leur habit…

Le pantalon n’a pas de particularité. Il peut avoir des pinces comme en 1930 ou aucunes comme en 1910. Il est par contre assez étroit en bas. Sur le côté, il doit y avoir un galon assez large (d’origine militaire) ou deux galons de smoking parallèles avec un espace entre.

Le gilet est dont très courts. Quand j’ai coupé le mien, cela m’a même choqué. Quelque chose comme 45cm de haut. C’est plus joli ainsi. Classiquement le gilet est droit, avec trois petits boutons de nacre. Il peut aussi être croisé. Il peut se finir horizontalement, ou avoir des pointes, ou avoir des pointes rondes. Le gilet a toujours des revers, d’une forme caractéristique et il peut être dépourvu de dos pour avoir moins chaud (il ressemble alors à une paire de bretelles avec des pans devant).

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Le gilet est par ailleurs toujours en tissu nid d’abeille blanc ou blanc cassé, appelé coton Marcella. Cette matière est utilisée pour le nœud papillon aussi. Gros point d’intérêt ici, l’habit du soir ne se porte avec rien d’autre qu’un nœud papillon blanc. La chemise aussi est blanche, mais lisse. Cela contraste. Ce papillon blanc, illustre descendant des lavallières blanches en dentelle donne par ellipse là encore le nom officiel : ‘cravate blanche’. Par opposition à la ‘cravate noire’ qui désigne le smoking.

Les souliers peuvent être des richelieus vernis ou des opéra pump, plus formels et plus old school aussi.

Les studs, appelés en français goujons et qui servent à fermer la chemise à la place des boutons sont en argent et nacre. L’argent est le métal qui correspond à la queue de pie alors que l’or est le métal du smoking !

Alors c’est bien joli me direz-vous, mais qui utilise encore la queue de pie. C’est vrai. Il existe toutefois deux déclinaisons de l’habit : le spencer et la veste de kilt. Ces deux vestons sont plutôt issus du domaine militaire ou guerrier, comme l’atteste les boutons en métal ou les épaulettes.

Le spencer était très en vogue dans les années 30. Il était assez mal vu chez les civils. Les élégants le trouvaient grotesque. Par contre les militaires le consacrèrent comme le vêtement d’apparat des officiers. C’est encore le cas, surtout au Royaume Uni. Les serveurs et groom des grands hôtels ont très vite utilisé ce vêtement pratique car court. Tellement court d’ailleurs qu’il rend son usage contemporain curieux, notre œil n’étant plus habitué aux pantalons très hauts.

Le spencer peut se fermer devant avec une chainette. Il existe aussi en blanc pour l’été. C’est un vêtement amusant.

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Enfin, les écossais qui ont en commun avec les anglais un honorable formalisme ont adopté une coupe revue de la queue de pie pour l’associer au kilt. Si le haut est strictement identique, la basque au dos est très courte, comme une queue de castor. Deux poches en forme de couronne y sont disposées, à la manière des poches carniers sur les vestes de chasse. Les boutons sont carrés.

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Il est amusant de constater comment ces vêtements ont évolué. Quel filiation depuis les débuts avant la révolution ! Et encore, ce n’est pas fini. La semaine prochaine, nous verrons comment le smoking est né. Quelle aventure !

La chemise à carreaux

Il existe quatre grandes catégories de motifs pour les chemises : l’uni, le rayé, le semé (une nouveauté du reste) et le carreau. Si l’uni et le rayé sont souvent synonymes de chemises habillées et plus formelles, le carreau est plus connoté ‘décontracté’. Etudions ce jour les divers carreaux possibles avec une tenue dépareillée comme du tweed ou même un costume.

Lorsque je décide de porter une tenue dépareillée, comme un pantalon marron avec une veste de tweed, j’aime bien mettre une chemise à carreaux, car l’effet est immédiat. Du moins pour ceux qui sont au fait des règles de la garde robe. Ces règles hiérarchiques sont changeantes suivant les époques mais demeurent dans leur grands principes assez homogènes. Ainsi l’uni est le plus formel, suivi de la rayure parfois à égalité. Viennent ensuite les carreaux puis les nouveaux petits motifs semés s’ajoutent en queue de peloton. La chemise à carreaux est donc le complément de la tenue sport dépareillée.

Ceci dit une chemise à carreaux peut aussi se porter avec un costume. Cet assemblage est porteur de sens également. Si vous travaillez dans une institution très à cheval sur le port du costume, une banque ou un ministère par exemple, s’amuser à porter une chemise à carreaux est en quelque sorte un doux pied de nez aux convenances. Que peu de vos collègues ou supérieurs remarqueront.

On sait – Le Chouan Des Villes n’a cessé de le répéter – que la chemise blanche apparait de nos jours comme un peu trop formelle avec du tweed. Quand à la chemise ivoire, je la décommande, on dirait que vous avez sorti une très vieille chemise. L’effet n’est pas heureux.

Ainsi le carreau se prête mieux aux tenues de tweed que la rayure, surtout lorsque le tweed expose un motif ; et le tweed est souvent à carreaux. Or on le sait tous, chemise rayée et veste à carreaux font mauvais ménage à moins d’être le duc de Windsor ou Dirnelli !

Un carreau avec du tweed, c’est le nec plus ultra. Le carreau apporte une touche de couleur souvent utile pour égayer des couleurs de mousse trop discrètes. Ou alors pour faire un rappel bienvenu d’une couleur du tweed, comme le carreau de la veste par exemple.

Il existe plusieurs sortes de carreaux. Auparavant, j’encensais beaucoup le carreau tattersall. Ces chemises, souvent un ivoire sont couvertes de raies de diverses couleur, en général deux ou trois, par exemple vert, noir et marron. Cela crée de la profondeur visuel et des rappels multiples sur les autres couleurs de la tenue. Mais pour avoir testé de nombreux modèles, la chemise tattersall vieillit énormément celui qui la porte. Non pas qu’elle soit à bannir, mais je pense qu’il y a plus actuel.

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Si l’on blanchit un peu le tattersall et qu’on diminue le nombre de couleur, le motif s’actualise. Vous allez me dire, cela n’a plus rien à voir. Certes. Je pense toutefois que c’est d’un goût plus sobre et souvent plus percutant. De la même dimension, un simple carreau violet éveille bien une tenue sportive.

Ces carreaux simples ont ensuite plusieurs dimensions. Le carreau classique fait 1cm de côté environ. Le trait peut être plus ou moins gras. On retombe alors sur la hiérarchie en vigueur pour les chemises rayées. Plus le trait est gras, plus la chemise est décontractée. Ainsi, les carreaux ‘bâtons’ sont moins formels que les carreaux fins. Tous les carreaux ne se prêtent pas à toutes les situations.

De là découlent un classement important des possibles. Le hic est que les coton à carreaux ne sont hélas pas légions dans les classeurs des tisserands. Un vrai regret pour moi. J’apprécie particulièrement les carreaux fin, qui de loin font passer la chemise pour presque blanche. C’est le plus doux et le plus passe-partout. Une simple touche de couleur discrète permet une association intéressante avec les autres tweeds alentours.

Quoiqu’il en soit, l’assemblage veste de tweed avec carreaux simples est idéal. Votre tenue apparaitra ainsi plus urbaine et plus habillée. Un tattersall marqué avec du tweed à l’inverse est très ‘campagne’.

Un carreau un peu marqué en bleu par exemple est aussi idéal avec un blazer ou un costume. Ici le raisonnement est inverse. Ces tenues plus habillées acquièrent immédiatement un aspect plus décontracté par la simple présence de cette touche soutenue. Vous me suivez ?

Les carreaux peuvent être petits ou bien plus grands, il est conseillé de les choisir plutôt discrets. Feu Arnys avait l’habitude de présenter des chemises à grands carreaux. L’effet était à la fois vif mais l’impression de loin était plutôt claire voire blanche. J’aimais ces modèles. Hélas, il est très difficile d’en trouver des exemples de nos jours.

Enfin, les chemises vichy (ci dessous) ou tartan sont très difficiles à mettre, sauf si elles sont seules ou accompagnées d’un pull.

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Voilà de quoi vous donner des idées pour cet hiver !

Belle semaine (si j’ose dire!) Julien Scavini

Deux films et une série !

J’aime bien de temps à autre vous présenter les trouvailles cinématographiques que je fais. Car il est assez rare finalement de regarder un film ou une série où les acteurs sont correctement vêtus. C’est encore plus vrai lorsque l’opus se situe dans une époque antérieure, le vêtement devenant historique.

Tous les amateurs de beaux vêtements sont ainsi, ils peuvent trouver un film insupportable à voir du simple fait d’une garde-robe médiocre. C’est par exemple le cas de la série Murdoch diffusée par France 3 est qui est censée se dérouler à la fin du XIXème siècle. A côté de la finesse d’un Hercules Poirot, cette production apparait comme extrêmement faible du point de vue vestimentaire.

Un film tourné dans son époque peut aussi prendre un relief particulier des années après. C’est le cas des deux premiers exemples dont je veux parler.

Le premier film fut réalisé par John Landis et se déroule à Philadelphie en 1983. C’est un film presque récent malgré ses 32ans. A la fois proche et lointain, ce qui en fait un document d’archive maintenant. J’ai découvert cette drôlerie cinématographique grâce à Netflix, service ô combien utile pour farfouiller parmi les époques et les styles. Ce film a lancé la carrière d’Eddy Murphy et Dan Aykroyd y tient le premier rôle. Le titre est UN FAUTEUIL POUR DEUX. Évidemment, il ne s’agit pas d’un chef d’œuvre du cinéma, le scénario étant tout au plus amusant et distrayant. Ceci dit on ne perd pas son temps à le regarder.

Le film se déroule dans le milieu de la banque d’affaire, au sein d’une firme dirigée par de vieux frères, les Duke, qui roulent dans une sublime Rolls-Royce Phantom VI grand style. Les deux frères font un pari idiot pour savoir si un riche peut être déclassé socialement et s’en sortir et si à l’inverse un mendiant peut devenir directeur de banque et réussir aussi facilement. Bref, je vous le dis, le scénario ne brille pas.

ILLUS87-1Toutefois, l’intérêt de la production est ailleurs. Car 1983 a beau être très proche, il y a finalement un monde qui nous sépare de cette époque. Et cela se voit dans les vêtements. Tous les hommes du film ou presque portent le gilet. La plupart des costumes sont des peignés légèrement laineux et tous arborent de belles rayures, plus ou moins fines. C’est l’essence même du costume de l’agent de change, traditionnel et respectable. Le film sent bon les institutions WASP, les frères en sont l’expression, cravate club pour l’un et papillon du même club pour l’autre. On a l’impression de voir une réclame pour Brooks Brothers. Ceci dit, n’oublions pas que Ralph Lauren et consort ont explosé à cette époque. Lorsqu’ils sont dehors, tous les deux portent un pardessus en poil de chameau, l’un droit et l’autre croisé. Avec un chapeau homburg pour finir le tout, c’est visuellement palpitant ! Dan Ayrkoyd de son côté sort vêtu d’un immense manteau croisé à grand col de velours, un ravissement absolument. Eddy Murphy passé de mendiant estropié à rupin dans sa grande demeure avec maître d’hôtel (joué par le très élégant Denholm Elliott) porte quant à lui un très amusant blazer croisé avec grand écusson, le stéréotype absolu, mais quel délice ! Mention spéciale également au détective privé toujours en dépareillé et qui fait honneur aux vestes à carreaux !

Avec ces bons arguments, je souhaite que vous le regardiez car en plus d’un moment de détente agréable en mode rigolade, les vêtements vous raviront vraiment. C’est pour moi presque un chef d’œuvre vestimentaire! D’ailleurs au cours de ma recherche pour cette article, j’ai trouvé un autre blog qui en parle en terme élogieux, comme un des films les plus preppy ! De nombreuses photos vous en convaincront !

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Dans le même genre de production ancienne qui a pris avec le temps une valeur vestimentaire intéressante, il existe une série de la BBC tournée en 1990. Celle-ci m’a été soufflée par un client et a été réadaptée récemment aux Etats-Unis avec un succès certain. Il s’agit de HOUSE OF CARDS version BBC 1990. La série relate la succession de Margaret Thatcher au sein du parti conservateur, dirigé à la chambre des Communes par un certain Francis Urquhart interprété par l’excellent Ian Richardson. L’intrigue politique est digne d’un thriller. Le niveau scénaristique est extraordinaire. Et question vestimentaire, tous les amoureux des vêtements des années 90 seront comblés. Le rôle principal lui même est toujours ceinturé dans ses costumes trois pièces sombres. A l’extérieur, il lui arrive de mettre un covercoat olive à col de velours et chapeau feutre gris, une composition très anglaise. Suivant l’importance du personnage secondaires, les costumes sont à rayures ou à motif prince de galles pour un foisonnement visuel très intéressant. Un cran en dessous d’Un Fauteuil Pour Deux niveau vestimentaire mais enthousiasmant quand même.

Enfin le dernier film dont je veux parler n’est pas encore sorti. Pourtant, il m’apparait déjà comme un chef d’œuvre. Il a en tout cas tout pour l’être! D’abord des pointures sont à l’écran : Helen Mirren, John Goodman et l’inénarrable Bryan Cranston. Deuxièmement l’époque et le lieu – car c’est un film d’époque à la différence des deux précédentes références – sont porteurs vestimentairement parlant : les années 40 et Hollywood ! Souvenons-nous émus de The Artist se déroulant un peu plus tôt… Troisièmement car à la première à Toronto en septembre, la standing ovation fut longue de 5 minute ! Il est annoncé en France pour janvier 2016, un peu retardé par rapport à sa date initiale. Le titre est TRUMBO. Le film raconte l’histoire d’un scénariste célèbre d’Hollywood évincé à cause de ses sympathies communistes. Si je ne peux pas en dire beaucoup pour le moment, la bande annonce que voici mettra l’eau à la bouche à tous les amateurs de vêtements. Je ne peux plus attendre en ce qui me concerne ! Jugez-vous même de l’éclat visuel :

Belle semaine, Julien Scavini

La canadienne

Le froid est revenu et depuis que j’ai un scooter, chose véritablement libératrice lorsque l’on vit à Paris, j’ai froid ! Ce nouveau mode de vie m’a poussé subitement à abandonner le manteau, pourtant si agréable et élégant. Fini le drap de laine et cachemire, les cols en velours et la longueur généreuse, car assis, cela ne fonctionne pas ! Mince alors. Je n’y croyais pas beaucoup du reste, mais force est de constater que dès 30km/h, il gèle!!!

Je me suis donc intéressé au vestiaire ‘sport’ ou ‘militaire’ moderne et ancien. Bien évidemment, il est toujours possible de prendre une doudoune rembourrée de plume, LE vêtement du moment (on s’excuse (et on s’alarme) auprès des oies, parfois plumées vivantes en Chine). Canada Goose, Schott NYC et Pyrenex apparaissent comme les faiseurs historiques de ce vêtement dont les premiers exemplaires remontent aux années 40. A l’époque on l’appelait plutôt parka bien que le matelassage caractéristique soit arrivé plus tard. Les prémices de ce vêtements se trouvent dans les vêtements ‘bibendum’ des pilotes civils et militaires des années 20 et 30, qui portaient des manteaux tout en mouton retourné (poil laineux vers l’intérieur et capuche en fourrure). L’excellent livre Vintage Menswear de Sims, Luckett & Gunn aux éditions Laurence King montre de nombreuses pièces de la sorte.

Récemment, je lisais un article sur Alain Juppé qui racontait son mode de vie et ses rites bordelais. Au détour d’une phrase était citée sa fameuse canadienne verte, un peu défraichie, qui ne le quitte pas. Je me suis alors demandé ce qu’était une canadienne. Pour moi, le mot sonnait très années 90. Quand j’étais petit, il allait de paire avec la cagoule et autres errements vestimentaires. La canadienne… voici bien un vêtement vintage.

Au cours de ma petite recherche, j’ai découvert que ce vêtement est arrivé en France durant les années 30. Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo dans Un Singe en Hiver réalisé par Henri Verneuil en 1962 portent une canadienne. Le vêtement est caractérisé par sa longueur à peine trois quart, ses poches ventrales, son boutonnage croisé et son col châle très enveloppant réalisé en feutre de laine dense, quand le corps est plus souvent en gabardine imperméable de coton ou de laine. Le col recouvert de laine de mouton est venu plus tard.

ILLUS86En France, nous l’appelons canadienne car c’est certainement de là-bas que les premiers modèles furent importés. Le vêtement puise en effet son origine autour des grands lacs Michigan et Huron. Plus précisément, ce manteau court fût développé et commandé vers 1811 pour vêtir les militaires d’un camp anglais, le Fort Saint Joseph. Il fut réalisé par des amérindiens qui lui donnèrent le nom de mackinac ou mackinaw d’après l’appellation du passage reliant les lacs Michigan et Huron, le détroit de Mackinac. Par la suite, les trappeurs et marchands rendirent populaires le modèle, chaud et utilitaire. Dans les années 20, il était très populaire, en particulier après des bûcherons et autres travailleurs en extérieur. L’armée américaine utilisa le modèle dès la première guerre mondiale et en 1938, le vêtement devint officiellement un uniforme, teinté en vert olive. La mackinaw pris le nom de Jeep coat.

Au début du siècle, les canadiennes étaient réalisées en cuir de cheval, car c’était le cuir le plus résistant qui soit. Les chevaux étaient abondants, car ils servaient à la ferme et en ville pour tracter les véhicules. Avec leur disparition progressive, le cuir devint plus cher et il fut abandonné. Cela en faisait le vêtement par excellence des travailleurs des pays froids. La goodyear Rubber Company fabriquait des exemplaires non croisés en cuir de cheval.

De nos jours, ce vêtement est un peu tombé en désuétude, même si quelques maisons en éditent de temps à autre, comme Gap. Son aspect un peu militaire, dû en partie à la couleur olive, rend la canadienne populaire auprès des jeunes. Pour autant, il n’est pas le vêtement le plus élégant qui soit. La pièce est charmante ceci dit, surtout lorsque l’on voit son patronage, ci dessous. Ma quête continue donc !

Pour les amateurs donc, le tracé par LadevèzeDarroux 1966 :

canadienne patronnageBelle semaine, Julien Scavini

Pensées italiennes

Je suis récemment allé à Florence. J’ai donc vu la ville du Pitti. Formidable! Très jolie ville bien que remplie de touristes. J’ai cependant noté assez peu d’italiens élégants je dois dire. Y compris les boutiques, je n’ai rien vu de notable, alors même que je pensais revenir avec des photos de vitrines comme je l’avais déjà fait il y a plusieurs mois. Tant pis.

Ceci dit, je me suis plongé dans la culture italienne et en particulier celle de la Renaissance, Florence étant par excellence la ville du renouveau éclairé. Les Médicis ont fait de cette cité un joyau serti de tous les arts, sculpture, peinture et architecture. L’occasion de bâtir une petite réflexion que je m’empresse de vous livrer, faisant lien entre l’ancien et le moderne, les arts et le vêtement, les italiens et le reste du monde. Tout est venu à partir de la visite des jardins de Boboli où notre guide évoquait la question du maniérisme.

Vous savez, sur ce blog en particulier, j’aime caractériser les choses. Le vêtement est fait de code. Et ces codes peuvent être tempéré par un style particulier, personnel ou local. Le style italien que l’on voit au Pitti, très démonstratif et fait de mélanges est à ce sujet plein d’attrait. Qu’en dire? Comment le dire? Comment le reproduire? Autant que de questions que je me suis amusé à compiler sous une même hypothèse stylistique. Presque une hypothèse d’esthétique !

Ainsi nous dit notre guide à propos d’abord du Palais Pitti et en rapport aux nombreux chefs-d’œuvre déjà vu dans Florence, le maniérisme des années 1530-1550 désigne le travail des élèves de grands maitres, peintres et sculpteurs, travaillant leur art ‘à la manière de’, soit pour finir des œuvres, soit pour en créer de nouvelles. Ce faisant, ces élèves s’éloignent peu à peu de l’idéal de leur illustre prédécesseur qui était celui de la perfection et de la règle. Le maniérisme, c’est donc l’histoire d’une suite et d’une rupture.

J’ai alors échafaudé une certaine théorie dans ma tête qui s’adapte bien au goût ‘tailleur’ italien actuel, en opposition au goût ‘tailleur’ anglais et français. Ainsi, le style anglais et français classique serait celui de la règle et de la continuité, alors que le style italien serait celui de la rupture.

Mais avançons encore dans le raisonnement.

Le maniérisme, c’est donc ‘à la manière de’. Cette façon très italienne de penser vise à continuer, à reproduire. Mais dans la copie, les maniéristes italiens introduisent un changement qui leur est propre. Le maniérisme, c’est l’introduction d’un dynamisme, d’une licence (au sens ‘d’un droit à’) et en bref, d’une bizarrerie. Dans le maniérisme, il y a un côté moins équilibré.

Je trouve que l’analogie avec le goût tailleur est très intéressante.

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Car par exemple, cette manière de penser est très différente de la façon française qui vise plus l’ordonnance et la proportion par exemple. Le français et l’anglais de surcroit pourraient paraitre plus mesurés, plus équilibrés.

Le style anglais (et français par extension) est fait pour aider. C’est ce que je fais sur mon blog en permanence. Mais le goût italien est fait pour confondre. Vous comprenez ?

Les élégants et parfois ridicules italiens (au goût des autres classiques qui pourtant les regardent goulument) que l’on voit en photo au Pitti sont des maniéristes, au sens d’une réaction à la perfection atteinte auparavant au Royaume-Uni et ailleurs. Un changement léger mais introduisant du bizarre, dans la continuité. Ce changement eut lieu en plusieurs phases. D’abord par la copie des techniques. Dans les années 50, les petites industries italiennes se sont structurées pour produire des vêtements dans un goût parfaitement anglais. Dans les années 80, les grands noms comme Valentino ou Cerruti ont même pris le dessus, à tel point que Brioni habillait James Bond ! Puis, à ‘cette manière de’ a succédé une phase plus typiquement italienne, récupération actée puis transformée.

Pour paraphraser wikipédia, j’ajouterai même que le maniérisme contemporain et sartorial se caractérise comme un art de répertoire, où les artistes et les figures de prou telles que Gianni Agnelli, Lino Ieluzzi et Luca Rubinacci puisent chez Edouard VI ou le Prince Charles des formules pour définir leur vocabulaire spécifique. Le maniérisme sartorial est donc un jeu artistique de l’emprunt (la montre gousset du banquier) mais aussi un jeu de codes et de symboles souvent troubles (les gants dans la poche, le 7 brodé sur la cravate). Dans le dessin ci-dessus, aucun vêtement en particulier n’est bizarre. Mais leur assemblage peut le paraitre.

Pour terminer, si l’on imagine que l’histoire se repète toujours (mais en l’occurrence sur un registre et une temporalité différente), on pourrait émettre l’hypothèque qu’un retour de bâton viendra un jour. Car les clients pourraient reprocher aux ‘artistes’ ce maniérisme à l’aspect un peu artificiel. Le jeu est-il fait pour durer ? L’avenir s’annonce passionnant !

Sur ces réflexions très ‘chouannesques’, je vous laisse penser et vous souhaite une belle semaine.

Julien Scavini

L’accord des chaussettes

Voici une question qui m’a toujours semblé assez logique mais qui revient assez souvent chez mes interlocuteurs : comment accorde-t-on ses chaussettes. Cela ne doit donc être pas si évident que cela. Essayons de dresser un inventaire des possibles et une règle d’usage.

Il existe deux cas de figure : vous êtes en costume ou alors tenue dépareillée. Étudions la première.

Je postule de mon côté que le port du costume signifie usage de souliers noirs. C’est le plus formel en ville. J’ai recours à deux types de chaussettes alors : noir le plus souvent ou marine si le costume est bleu. C’est très simple.

 Il m’arrive aussi de mettre des souliers marron, en veau-velours avec certains costumes, bleus en particulier. Alors, j’ai recours à des chaussettes marine, rarement marron. Ma tenue est un peu décontractée certes, mais ce serait bien trop osé pour moi de mettre des chaussettes marron là, trop sport.

Vous me direz, si le costume est gris et que les souliers sont marrons. Vous me mettez dans l’embarra. (!) Je ne sais que penser des souliers marron avec un costume gris, mais je m’adapte. Des chaussettes grises me semblent le plus logique (*1).

Tirons une première règle simple : en costume, la chaussette peut être noire ou de la couleur du costume avec des souliers noirs et simplement de la couleur du costume avec des souliers marrons. Car la chaussette marron sous un costume est trop sport. Cela sous-entend que je fais référence à un costume dans un coloris urbain, c’est à dire un costume soit bleu soit gris. Un costume marron dans le goût de Berluti appelle des chaussettes marron. Si les nuances de marron sont fortes, un modèle irisé du genre de ce que fait Gallo est idéal.

Passons au dépareillé.

Avec une tenue sport dépareillée, le problème peut être résolu simplement. Car qui dit ‘dépareillé’ dit… souliers marron. Il y a des règles absolues ! La chaussette peut alors être marron. Simple et efficace.

Mais la tenue dépareillée fait cohabiter assez souvent le pantalon gris (de laine froide l’été ou de flanelle l’hiver) avec une paire de chaussures marron. La chaussette grise pourrait alors apparaître comme une possibilité. Sauf qu’à la différence d’un costume gris sur des souliers marron (voir *1 ci dessus), je trouve maintenant la chaussette grise trop habillée.

Si votre pantalon est beige, une chaussette beige est idéale et est complémentaire de la chaussure marron. Si votre pantalon est vert, une belle chaussette verte est idéale aussi. Bref, les couleurs des feuilles vont bien.

Si la tenue dépareillée est un blazer associé à un pantalon gris et souliers marrons, une chaussette marron ou bleu semble bien. Mais vous pouvez être tenté d’associer le blazer à des souliers noirs pour une occasion qui le réclame. Dès lors, la chaussette grise re-paraît une option plus envisageable. Vous voyez la hiérarchie ?

Deuxième règle simple : en tenue sport, avec des souliers marrons, les couleurs de feuilles dont le marron sont idéales pour les chaussettes, y compris si le pantalon est gris.

Vous me direz, avec ces règles, difficile de se faire plaisir. Et c’est très vrai. Le répertoire des chaussettes depuis quelques années s’est étoffé. Et aux religieux nous avons piqué leurs chaussettes. Le rouge et le pourpre sont superbes. Avec une mise urbaine sombre et classique, cette petite touche de couleur est de bon aloi. Attention toutefois, elle ne doit jamais – ô jamais – être un alibi de style. Avoir des chaussettes colorées à 20€ la paire et présenter un vieux costume affaissé et des godillots avachis est le pire qu’il soit possible de faire. On pourrait croire que vous sortez du XVIème … Non, si vous avez de l’argent, c’est votre costume qui doit présenter bien. Si vous n’avez pas trop de moyen, inutile de flamber alors avec des chaussettes de couleur. Car les chaussettes de couleur sont un signe extérieur fort. Je ne dirais pas un signe extérieur de richesse, mais c’est ostentatoire, tout simplement. Restez raisonnable, l’élégance est le raffinement dans la discrétion. Pas le raffinement dans l’étalement.

La chaussette de couleur peut donc compléter un costume. L’anthracite s’accorde à merveille du rouge pontifical quand la chaussette pourpre fait merveille associée à du marine.

Troisième règle plus élaborée : la chaussette rouge ou pourpre va avec tout mais pas avec n’importe qui.

Au delà ces règles qui tournent autour du triptyque chaussure, chaussette et pantalon, il peut être intéressant d’utiliser cette discrète cheville couverte pour rappeler une couleur de la tenue.

La chaussette peut ainsi faire un rappel de la cravate ou de la pochette, sans jamais être tout à fait sur le même ton. Le camaïeu oui, mais juste un peu ! Cela égaye le costume sans faire trop. Cette chaussette peut aussi rappeler un motif de la veste sport, comme un discret carreau coloré ou une coudière. La chaussette peut enfin apporter une couleur complémentaire ou un motif sous-jacent, comme c’est souvent le cas des tenues sport aux coloris de feuilles mortes et aux motifs élaborés (carreaux, vichy, pieds de poule, paisley etc.) On rejoint alors les règles d’usage pour la pochette. Il faut relire Parisian Gentleman à ce sujet.

Quatrième règle élaborée donc : avec les chaussettes colorées ou à motif, on fait ce qu’on veut ! Mais attention, seul des années d’expérience vous feront toucher du doigt les usages et les limites d’un tel exercice. Vous êtes alors le peintre de votre tenue ! C’est à vous de jouer.

Belle semaine, Julien Scavini

PETITES CONSIDERATIONS SUR LA COUPE DU PANTALON

Les plus attentifs d’entre vous, les plus âgés aussi ont peut-être remarqué qu’aujourd’hui, on ne coupe plus les pantalons comme avant. Le tomber est différent. Je vais essayer d’expliquer ce qu’il s’est passé en 30 ans à ce sujet, car cela me questionnait aussi. Je suis arrivé à mes conclusions après plusieurs mois de recherches, qui m’ont amené à interroger des vieux tailleurs et des modélistes et techniciens d’industrie. Les réponses furent incroyables parfois !

L’article suivant est assez suggestif, je m’en excuse, un chat est un chat, surtout qu’il s’agit d’évoquer des points techniques.

Tout commence par une interrogation à propos du port à droite ou à gauche du sexe dans le pantalon. Les plus âgés de mes clients formulent souvent cette demande, car montant le pantalon assez haut, un excès de tissu se forme du côté opposé le long de la braguette. Ce pli de tissu est assez ardu à faire partir sur un pantalon terminé, mais pas impossible, c’est une retouche que je fais assez souvent. Dans un pantalon à plis, qui possède plus d’aisance, à cause du pli justement, ce bourrelet de trop est plus visible encore (le plus souvent à droite, car 80% des hommes portent à gauche. D’ailleurs la vieille blague tailleur consiste à dire que quand on porte à gauche on vote à droite et inversement. Les tailleurs sont plutôt à droite par ailleurs…)

Pour comprendre cette altération droite et gauche mal gérée industriellement, je me suis mis à coudre des toiles. Je me suis alors servi de livres de coupe. Et entre une coupe tailleur des années 60 et une coupe actuelle, c’est le jour et la nuit. Quelles différences, pour quelles implications ?

La coupe la plus ancienne propose de couper la ligne milieu devant le long d’une verticale. La braguette est dite droit-fil. A peine donne-t-on un peu de fruit (de pente) d’un côté pour gérer droite et gauche. Vous découvrez sur les deux illustrations ci-dessous le plan de coupe. C’est assez difficile à comprendre, tant le pantalon est en volume.

A4 Portrait _ Master LayoutA4 Portrait _ Master LayoutLa coupe moderne donne en revanche de la pente à la ligne milieu devant. La braguette se retrouve en biais. Ce constant est corroboré par un bermuda de surf que j’avais démonté il y a quelques temps pour en tirer un patronage. La ligne devant est oblique. Cela donne du volume, alors même que (-hypothèse-) on en a pas besoin à cet endroit, plutôt vertical.

 A4 Portrait _ Master Layout

Diantre, quelle différence donc  et pourquoi ?

J’ai testé la vieille coupe. Elle m’a donné un pantalon très ample, une ligne à la Gabin. Parfaite mais immense. J’ai alors commencé à réduire sa cuisse et donc sa pointe comme on dit en tailleur. Mais très vite, la position sur les hanches est devenue inconfortable et je me suis senti serré, sans pour autant avoir une cuisse bien fine. Cette coupe ne permettait pas de faire la coupe ajustée moderne.

Avec la coupe moderne, le pantalon était prêt de la jambe, idéal, avec un peu de volume devant, que l’on appelle moustache dans l’industrie.

Par ailleurs, le pantalon ancien avait une façon d’emboiter le côté (le rond de hanche) très curieuse. On avait l’impression que l’on allait pas pouvoir entrer dans le pantalon, il paraissait étroit à la ceinture, alors que pas du tout en réalité. Il emboitait bien et montait haut. La coupe moderne elle ne m’a pas questionnée plus que ça.

Voici des considérations et ressentis très techniques allez-vous me dire. Je vais aller au but maintenant.

J’ai donc appelé des spécialistes pour corroborer mes hypothèses, car j’en avais déjà. Deux points sont captivants et renvoient à une certaine vision du monde : la sexualité et le commerce.

  • la braguette a été coupée en biais car on a fait descendre la hauteur des pantalons. On les a fait plus taille basse. Un peu ou beaucoup. Un premier problème s’est posé :  avec une taille plus basse, la ceinture étant anatomiquement bloquée par l’os de la hanche (le pantalon ne pas pas descendre plus bas), cela attire le fond de pantalon vers le haut, réduisant l’espace de l’entrejambe. Dans le même temps, on a voulu affiner la cuisse pour faire plaisir aux messieurs. Pour régler ces deux problèmes conjugués et pour équilibrer la coupe, on a transferrer de la pointe arrière vers l’avant.En même temps que l’on a baissé la taille, l’homme s’est mis à porter slip et boxer, pour un port au ‘centre’. Donc inutile de porter le pantalon à gauche et à droite. En revanche, avec un montant bas, il se posait un problème de place pour le pubis comme je l’ai dit. L’agrandissement de la pointe avant sert cette problématique. J’espère que vous suivez, c’est très technique.C’est l’industrie du jean qui a été précurseur. C’est elle aussi qui mène la danse. Certaines marques comme Diesel l’ont bien compris, le jean doit mettre ‘le paquet’ en avant (la photo dont le dessin ci-dessous est issue ne ment pas !). C’est de l’hypersexualisation. La toile de denim est très rigide, vous le savez. Et bien en réduisant la hauteur de port et en coupant en biais la braguette, on donne l’impression de volume. C’est très baroque finalement. Nous revenons à la Renaissance où les braguettes étaient rembourrées. Une braguette de jean est en plus faite de plusieurs couches et de beaucoup d’épaisseur. Cela donne même assis un volume, une protubérance recherchée par les modélistes pour l’œil des clients. Vous avouerez quand même, c’est cocasse et amusant ! Ce phénomène se renforce aussi grâce au travail des fabricants de sous-vêtements boxer, qui cherchent à soutenir voire à projeter l’entrejambe en avant, plutôt qu’en dessous, comme Aussiebum par exemple. N’en déplaise à Eric Zemmour, il est amusant de constater que l’homme occidental se sexualise. C’est vous l’avouerez une conclusion drôle à ma recherche. Une pure question d’orgueil masculin.

A4 Portrait _ Master Layout

  • le second point de détail m’est apparu au sujet du rond de hanche beaucoup plus exacerbé sur la vieille coupe (comparez les plans en haut). En effet, la braguette étant verticale, la force de pince (c’est à dire la valeur de tissu que l’on retire pour arriver à la ceinture, plus petite que le bassin) est passée sur le côté. La poche se retrouve dans une couture très ronde sur la coupe ancienne. Ce n’est pas le cas dans la coupe moderne, où la valeur de pince est un peu passée sur le devant (on profite de la pente de braguette). Mais, un pantalon dans la vieille coupe ne se pose pas forcément bien à plat, car il a du volume sur le côté, il est rond. Intolérable dans le prêt à porter où les pantalons doivent être plan pour figurer bien en évidence sur des tables. C’est ainsi que l’on a aplani le rond de hanche (et répercuté la valeur de pince sur la braguette en la penchant), pour mieux vendre le pantalon présenté plié, c’est ce qu’on appelle dans l’industrie de ‘fold appeal’ . Un truc commercial a donc présidé à l’évolution de la coupe. C’est aussi vrai pour la veste, dont les manches sont montées très en avant (ce qui crée des plis derrière la manche lorsqu’on la porte) pour satisfaire le ‘hanger appeal’, c’est à dire la beauté sur cintre, qui vous fait acheter.

 A votre échelle, vous pouvez voir comment votre pantalon est coupé (il y a de forte chance pour qu’il le soit de manière moderne), il suffit de regarder comment tombent les rayures à la braguette. Si elles sont verticales, la coupe est ancienne. Si au contraire les raies arrivent penchées, il s’agit de la coupe modernisée. Elle donne un confort supplémentaire assis avec des sous-vêtements modernes (son corollaire étant un petit manque de netteté, les fameuses moustaches). Donc par exemple, un caleçon avec un pantalon moderne n’est pas logique.

 A4 Portrait _ Master LayoutVous le voyez donc, à partir d’un tout petit questionnement, on arrive à des conclusions très amusantes. Il y aurait un thèse à faire sur ce sujet tant il est vaste. C’est surtout le questionnement sur la place de l’entrejambe dans le pantalon qui aura le plus attiré mon attention, car il renvoie à des considérations historiques passionnantes et à une expressivité corporelle dont on parle peu. Et oui, un jean de nos jours, c’est fait pour mettre le sexe en valeur ! Quelle conclusion !

Bonne semaine, Julien Scavini

Petites pensées de rentrée

L’été est passé et son mois de vacances aussi. Il est temps de redémarrer pour une nouvelle année à peine entrecoupée par la pause de Noël. En général, chez le tailleur, les mois en -bre sont chargés. C’est en effet la période où les hommes font faire massivement les costumes de travail, plus qu’à d’autres moments. A l’inverse, avril, mai et juin voient les jeunes hommes venir pour réaliser des costumes de mariage. C’est un thème que j’apprécie et dont j’ai souvent parlé sur Stiff Collar.

Le blog a commencé en septembre 2009, au moment même où je suis entré à l’école des tailleurs, AFT, où j’ai passé une délicieuse année à apprendre comment on fait une veste de A à Z. L’idée de Stiff Collar était au début de servir de journal de bord de cet apprentissage, pour donner envie à d’autres de suivre le chemin et aux passionnés de mieux comprendre la construction d’un vêtement de qualité. Peu à peu, j’ai étoffé le blog d’article sur les maisons de prêt à porter et surtout sur les différents usages attachés à la penderie masculine classique.

A l’époque, il existait un blog connu : Faubourg Saint Honoré (FSH) qui m’a beaucoup appris sur le sujet, de même que les forums De Pied en Cap et En Grande Pompe. J’ai ainsi compulsé les informations que je trouvais éparses sur internet sous forme d’articles synthétiques. Parisian Gentleman est né à peu près à ce moment là, de même que Le Chouan des Villes qui a hélas arrêté son activité avant de trouver un nouveau souffle sous une nouvelle forme (au mieux espérons le).

L’arrivée de Stiff Collar dans le paysage des blogs consacrés à la garde robe masculine tombe à un moment clef où les hommes ont eu envie de s’habiller de nouveau. Curieuse phase qui arrive on ne sait comment, d’un coup les hommes veulent ré-apprendre, se sentir guider. Cet engouement suit une sinusoïde. La fin des années 80 et début des années 90 furent également un moment où les hommes faisaient attention. De nombreux traités et guides sortirent et une myriade de marques émergèrent, Ralph Lauren en tête. Le look de l’agent de change de Wall Street était adoré, avec ses mocassin Gucci, ses bretelles colorées, ses lunettes rondes en métal doré et ses grands costumes croisés Valentino. C’est à ce moment que les stylistes et certains tailleurs s’attaquèrent au costume et à sa veste. De la coupe classique et sans erreur, ils tirèrent des figures de styles outrés, cran super bas, épaules trop larges, encolures larges et pantalons à triples pinces en élastiss.

ILLUS84S’ensuivit une curieuse phase de vache maigre, comment l’expliquer? Il faut déjà se demander si l’inesthétisme qui a suivi était partagé par toutes les couches de la population. Je n’en suis pas sûr. Ainsi, une certaine élite a toujours eu l’habitude d’aller chez le tailleur. Or, cet artisan est un homme sage, rarement enclin à suivre les effets de mode. On le lui reproche parfois. Oui le tailleur est triste et buté sur ces principes. Mais ce faisant, un homme élégant le reste. L’homme classique a traversé les années 2000 sans prendre une ride. D’ailleurs ses photos ne sont pas datées. Car celles de l’homme en doudoune mauve ou en blazer rouge pétard le sont. Mais ces mêmes là trouvaient l’élégant classique ringard. Et pourtant, ce sont ces autres là qui l’étaient. Amusant 🙂 Ils suivaient la mode, cette étonnante chose qui née dans le bruit, vie dans la rapidité et meurt dans l’indifférence. Ce que le podium et le styliste décide se répand dans la population par l’intermédiaire de toute une chaine complexe de valeurs. Ce qui est beau et génial finit vendu par une foule de boutique plus ou moins bonnes. Ce qui parait génial en haut devient laid en bas. Le client final fait un acte d’achat instantané. Au final, ce processus rapide se retourne contre lui-même. D’une frénésie d’achat bien conseillée et souvent aidée par madame, il reste un costume défraichi dont personne ne veut. Songez à tous ces costumes aux crans très bas et aux épaules trop larges qui emplissent les bacs des fripiers.

Un jeune styliste a récemment répliqué à un vieil article sur les tailleurs vs les stylistes. Ces propos étaient intéressants. Mais je répondrais simplement que l’art tailleur répond à un art du canon, un académisme en somme, qui a pour but de fixer un certains nombre de règles (applicables à son art : la façon et applicables à son mode : ses clients). Ce corpus idéologique vise au meilleur tout en en englobant le plus de monde. Un mauvais tailleur ou un très bon tailleur peuvent tous les deux réussir un costume très classique et très ‘mettable’. Un client simple ou un grand dandy peuvent tous les deux réussir une mise correcte voire élégante. C’est tout à fait différent des stylistes, car leur formation confine au génie. Le but n’est pas de créer des règles pratiques pour rendre le monde beau, le but est d’abolir les règles pour forcer l’individu à penser. Certes, mais la pensée n’est ni universelle ni égalitaire. Si bien que d’un a priori d’idéal on crée une folie du sur-homme superstar que les autres doivent admirer et copier. Je ne suis pas sûr d’aimer cela. Au contraire, je préfère m’amuser dans mon univers restreint quitte à en chatouiller les limites, mais cela se fait une génération, voire deux. Il faut du temps ; il faut lisser la courbe. L’élégance en toute chose, c’est le temps du goût et le goût du temps.

Il faut donc se méfier de cette fameuse sinusoïde. A l’envie succède le dégoût. C’est ainsi que l’on fabrique des cycles économiques dans la mode. J’entendais récemment un journaliste me dire que le goût classique pour homme, tel qu’on en parle ici et ailleurs est en queue de comète. C’est une question que je me pose souvent. Cela fait plusieurs années que j’en parle, avec d’autres. Trop de conseil peut-il tuer l’envie? C’est un écueil auquel il faut faire attention, c’est très vrai. C’est pourquoi jamais je ne me suis montré trop prescriptif. Ce qui me fut reproché gentiment à propos de mon livre ModeMen, très généraliste. La bonne intelligence est de piquer ce que l’on a envie là où il faut, tout comme on ne s’habille pas dans une seule maison, pour ne pas avoir le goût de son habilleur. Je tâcherai donc pour une année encore de donner à voir et à goûter, sans jamais ni assommer ni obliger.

Je compilerai donc mes idées et connaissances avec modération, un lundi sur deux peut-être. Cela me laisse ainsi le temps de réfléchir à ma colonne dans Le Figaro Magazine, pour lequel je dois trouver des sujets également.

Je vous souhaite une belle rentrée.

Bonne semaine, Julien Scavini

Visite des usines II

Après la visite de l’usine de costumes, j’ai eu la chance de visiter la fabrique où le tissu prend vie. Une usine immense et bruyante. Le tissu, quelle industrie ! Cette unité produit 7 million de mètres par an. Oui vous avez bien lu. Et un jour Zara a commandé un seul coloris en  300 000m ! Située à quelques encablures de mon usine, ce fut une vraie opportunité pour moi d’être invité à voir comment on fait du tissu ! Si j’utilise presque uniquement des 100¨% laine, cette draperie produit principale des lainages courants pour le prêt à porter, en mélange poly-laine, laine-viscose ou laine-lycra, et quelques fois au hasard des collections et du prix proposé par les grands acheteurs, des pures laines ou des mélanges coton, laine et lin par exemple. Tout est une question de prix dans une industrie aux marges très serrées.

Tout commence avec un dessin. Le styliste d’une maison de prêt à porter ou les techniciens maisons proposent des motifs, sélectionnent des fils et les assemblent suivant deux schémas incontournables : la toile ou la serge (dont dérive le chevron). L’harmonie, la densité, le poids, la colorimétrie sont des points très importants. Les fils de base arrivent principalement de Turquie qui est devenue en quelque année un acteur incontournable. L’Allemagne reste en pointe sur les fibres techniques et le Portugal n’est pas en reste, profitant d’une ancienne tradition textile restée vivace grâce au coût du travail bas.

Les lots de bobines arrivent près teintées des filatures. Les fils sont testés (torsion, teinte, section et densité, élasticité etc) en interne et par un laboratoire indépendant pour pouvoir faire un rapport au client final et pour s’assurer des qualités de tissage de fibres. Les bobines sont stockées dans des locaux climatisés pour garantir la fixité des fibres.

Ensuite, les bobines sont placées dans de grandes cages aux multiples dévidoirs. L’opération est manuelle et prend plusieurs heures aux ouvrières. Il faut enfiler chaque bobine sur son support et emmené son fil vers l’ourdissoir. Cet immense rouleau rotatif placé au bout de l’outil permet de dérouler l’intégralité de la chaine. Rappelez vous de la structure d’un tissu. Les fils en long, en droit fil sont appelés fils de chaine, ceux qui sont en travers, dans le petit côté fils de trame. L’ourdissoir permet de préparer la longue chaine, parfois jusqu’à 5000m.

Lorsque le fil arrive à l’ourdissoir, on en profite pour le graisser un peu, pour qu’il soit plus facile à travailler ensuite. Un fois la très très grosse bobine crée, on va la diviser en bobines plus petites prêtes à être installées sur les métiers à tisser. C’est la même machine qui exécute l’opération. Regardez ces harpes de fils. Comprenez qu’à ce stade, le tissu existe déjà. Si le tissu est rayé, cette grosse bobine sera rayée. Il s’agit vraiment de la disposition finale. Cette étape de positionnement des bobines est donc cruciale pour le dessin final. Si un fil casse, la machine numérique le détecte automatiquement et l’ouvrière en poste recherche la cassure et fait un nœud plat. Quelle patience.

Une fois la bobine constituée, on va à la salle des métiers à tisser. Alors là, comment vous décrire. Imaginez un stade de foot immense, couvert, où il fait 50°c toute l’année et où des machines battent la mesure au point de faire vibrer le sol comme si un métro passé dessous. Inouïe. Environ 100 métiers se trouvent dans cette salle surveillée par une technicienne pour 6 métiers environ. Les métiers frappent environ 400 coups à la minute, ci-bien que le niveau sonore est d’environ 90 décibels. Les protections acoustiques sont obligatoires ! La salle est par ailleurs sous vide d’air pour empêcher les poussières de polluer les tissus. Des grilles au sol aspirent les résidus de tissu et des aspirateurs robots se promènent depuis le plafond pour aspirer l’air ambiant. Quelle aventure !

Les métiers à tisser de cette usine moderne ne travaillent plus avec des navettes qui distribuent le fil de trame d’un côté à l’autre du pan de tissu. La navette est remplacée par des bras pneumatiques (un de chaque côté) qui se rejoignent au centre pour s’échanger un fil. Les métiers les plus modernes utilisent une jet d’air pour se faire. L’électronique régule tout. La encore, si un fil casse, le métier s’arrête instantanément pour que la technicienne recherche la cassure et fasse un nœud (toujours placé sur l’envers du tissu).

Un métier fonctionne simplement : la bobine mère d’un côté et sa harpe qui entre dans le métier, des petites bobines placées sur le côté entre pour réaliser la trame (sur le principe de la navette qui va de gauche à droite) et un peigne tasse le tout (jusqu’à 400 fois par minute, si bien que vous ne voyez qu’un flou au niveau des peignes, ça va trop vite pour l’oeil humain). De l’autre côté, le tissu s’enroule sur une bobine finale.

Les rouleaux en sortie doivent faire 25kg environ, pour faciliter la manutention humaine. Certains pays ne respectent pas de ce bon sens. Le tissu passe alors un premier contrôle visuel et au toucher. Tous les métrages, oui ! Un travail fastidieux réalisé devant une forte lumière blanche.

Ensuite, le tissu va subir un lavage. Un lavage à l’eau sur de grandes machines semblables à celles employées dans la papeterie. A l’issue, on a une énorme bobine de tissu sec. On peut aussi faire un lavage sous vide au perchloréthylène (cette machine avec des tuyaux partout, un des deux seuls modèles visibles en Europe !)

Après le lavage, les tissus techniques avec des fibres artificielles (lycra, élasthanne, polyester etc) subissent une thermofixation entre des rouleaux chauffants (comme un grand four à biscuits) pour fixer les fibres en longueur et en largeur. Une étape très importante. Enfin, les traitements de surface sont appliqués. Cette partie intéressera les tailleurs. Avec une laine basique, on peut obtenir un panel de lainage différents, de terne à brillant en passant par feutré etc… jusqu’à 50% du travail de création d’un tissu est réalisé ici, sur une très large variété de machine. Des apprêts peuvent être déposés pour rendre lumineux le tissu. Le tissu peut-être battu par des barres de fer pour lui donner du gonflant. Sa surface peut être grattée avec des chardons métallique pour donner l’aspect flanelle etc. C’est sur ce point que se joue la match entre tissu anglais et italiens, les anglais aiment les tissus ternes, plus proche de la laine et les italiens l’aspect satiné. Les italiens de mauvais goût comme D&G par exemple adorent les tissus brillants (suivi dans cela par une foule de petites marques pas chères). Facile : le tissu est cuit en autoclave. Vous savez ce que ça fait lorsque vous oubliez le fer sur une veste, elle lustre. Et bah là, c’est pareil !

Voilà, la route est presque terminée. Les tissus sont enroulés de nouveau en rouleaux de 25m et un dernier et très important contrôle visuel et au toucher est effectué. Entre 1h et 10h par rouleau suivant le besoin. Les techniciens peuvent réparer des trous, couper les nœuds, remailler des points et disposer des sonnettes (petits brins de fils colorés) pour alerter d’erreurs non réparables et qui doivent ci-besoin être évitées à la coupe. La plupart des clients s’en fichent, sauf les clients allemands qui demandent trois niveaux de sonnettes (erreur légère, à placer au bon endroit pour que le vêtement ne soit pas altéré / erreur moyenne, à placer au bon endroit ou à supprimer suivant grade de qualité / erreur importante à supprimer ou à placer à l’intérieur du vêtement par exemple). La qualité allemande commence ici, c’est amusant.

Avant l’expédition, un rapport de tissage est réalisé pour le client. Des laboratoires (interne et externe) testent les tissus : respect de la couleur, toucher, déformation, élasticité, rétrécissement après lavage, résistance au fer à repasser, capacité à être cousu à la machine et à quelle vitesse,  résistance à la déformation, à l’abrasion, résistance à une déchirure amorcée (boutonnière par exemple), résistance en tension etc… (avec des protocoles européens ou américains, c’est selon).

Voilà, comme vous le voyez, que de technicité et d’ingéniosité. Que de ressources aussi pour alimenter boutiques et tailleurs en matière première. C’est sidérant. J’espère que ce voyage vous a intéressé. Il est, à mon avis, toujours très important de se cultiver des choses de la technique. Il me semble que la culture générale en France à propos de l’industrie est assez faible ce qui est dommageable. Voyez d’où viennent vos vêtements. Quel périple !

Sur ces entrefaites, je vous laisse vous reposer cet été et profiter pleinement du beau temps et du temps libre des vacances. Pour ma part, il reste un mois de travail avant celle-ci. Je rechargerai mes batteries pour mon retour en septembre !

Bel été, Julien Scavini

Visite des usines

La semaine dernière, je n’ai pas pu faire mon article car je visitais l’atelier qui réalise mes costumes en demi-mesure. C’est l’occasion de vous faire découvrir comment est produit un costume à la chaine, quelles sont les étapes et les impératifs. J’ai aussi pu visiter une autre usine de tissage. Découvrir comment le tissu est créé fut passionnant et là encore, très très technique. Petit tour d’horizon commenté.

Première étape pour réaliser un costume, le tracé du patronage. En demi-mesure, la fiche saisie par le client est traitée d’abord par une assistante commerciale qui traduit la commande en langage d’usine (codification interne comme le type d’épaule, le type de toile, références tissus et fournitures, étiquettes et positionnement des poches, spécificités clients etc.). La commande passe ensuite entre les mains d’un technicien modéliste, qui à partir de la base standard va faire les modifications de dimensions et d’attitude dans l’ordinateur, sur un logiciel dédié. Le patron ainsi créé est conservé au nom du client. Il est imprimé sur un grand papier lequel est disposé sur le tissu pour être coupé. La coupe peut aussi être réalisée sans papier, directement par le cutter depuis l’ordinateur. Le tissu est étalé sur le ban de coupe et un film plastique est déposé, car la coupe se fait sous-vide, pour éviter que le tissu se déforme. C’est le cutter à guidée laser qui réalise les raccords de motifs (rayures et carreaux).

Le tissu est coupé. Mais il faut aussi couper les éléments annexes : doublures, fonds de poches, renforts divers, toile tailleur, feutre et toile de col etc. Une quantité de petits patrons est utilisée. C’est pour cela que des modifications diverses comme les fonds de poches, leur largeur ou la forme de la doublure sont compliqués à mettre en place à l’unité. Ce faisant, on crée une buche, c’est à dire un paquet constitué des éléments prêts à l’emploi sur la chaine. Une séparation se fait à ce moment entre les diverses chaines de montage : chaine corps veste, chaine manches, chaine pantalon, chaine gilet etc.

Ensuite, le montage commande. La première étape consiste à disposer des petits renforts collants sur le tissu. Un classique, même en entoilé intégral. Il faut ensuite réaliser les pinces sur les devants, puis les poches. Les rabats de poches sont réalisés grâce à des formes métalliques appelées matrices. Ces matrices coûtent très chères à fabriquer. Elles permettent de piquer les rabats avec une forme très régulière, à l’aide d’une machine à coudre dotée d’une crémaillère, qui pique toute seule. C’est pour cela qu’il est impossible de changer la forme du rabat par exemple. Les passepoils sont cousus par un automate à positionnement laser. La poche poitrine est aussi tracée par une ouvrière, à la main à l’aide d’un patron standard. Le rabat de la poche poitrine est préformé au fer par une ouvrière avec un petit gabarit.

La poche poitrine est piquée manuellement, ce qui demande à la couturière une grande dextérité, surtout pour les raccords. La poche plaquée est difficile aussi, il faut de nombreux gabarits papier. Une fois ces tâches effectuées, les devants sont terminés, ils sont repassés dans une presse en forme.

L’étape la plus importante, mais qui n’est pourtant qu’une petite parmi les 150 étapes pour réaliser une veste est la mise sur toile. L’ouvrière spécialisée est formée spécifiquement pour cette tâche. Il faut déposer la toile bien à l’aplomb, commencer par faire un grand point de bâti sur la pince devant, puis faire une succession de lignes de bâtis à divers endroits suivant un schéma ancestral développé par les tailleurs. Il faut évidemment placer des souplesses et des embus (trop plein de toile à l’épaule pour faire ‘avancer’ celle-ci, trop plein de toile au pied du revers pour faire rouler celui-ci etc, passement de tension de la cassure revers). La mise sur toile se fait de concert avec la machine ‘double plongeur’ qui fait les points invisibles pour faire rouler le revers.

A la suite de cette grande opération, il faut régler la pose de la garniture, c’est à dire le tissu intérieur au bord de la veste, qui revient sur le revers. C’est une autre opération très délicate, car de la minutie de la couturière dépendra la ligne de votre veste et la finesse du cran de revers. On trace au bic sur un petit renfort collé blanc pour mieux voir. Là encore, modifier la ligne du revers pose problème sur la chaine de production qui voit défiler entre 100 et 200 costumes par jour. Des techniques me permettent de vous proposer de faire varier la largeur du revers à l’envie. Mais pas la hauteur ou la forme par exemple. Une fois la garniture piquée, la couture devant veste est ouverte sur un ‘ouvre-fourreau’ à vapeur. Les doublures qui sont déjà là sont positionnées et recoupées. On assemble les deux devants avec le dos, et la veste émerge. Une contremaitre la bichonne et en vérifie les côtes.

Voilà, il ne reste plus qu’à piquer les épaules et le corps est là. Il faut alors monter le col. Ceux-ci sont préparés en amont, avec les bonnes dimensions. Car ce point est crucial. L’ouvrière en charge du montage doit faire preuve de beaucoup de minutie pour que votre veste soit belle. Elle vérifie systématiquement la symétrie par exemple.

Les manches arrivent ensuite d’une autre partie de l’usine et grâce à la magie des codes-barre, les deux se retrouvent. Il faut les piquer. Cette opération très très complexe demande des mois de réglages à l’usine et aux techniciens. Les crans de montage doivent être précis et nombreux. Les machines doivent être finement réglées pour avec un beau développé de la tête de manche. Pour passer l’embu, c’est à dire coudre plus de manche que d’emmanchure (toujours le même problème technique évoqué mille fois sur Stiff Collar), diverses machines existent : machine à double entrainement (haut et bas) ou machine à jet d’air comprimé pour faire avancer la manche plus vite. Une fois la manche posée, il faut terminer la mise sur toile de l’épaule, placer la cigarette (le boudin de tissu que l’on met en haut de manche pour la rendre volumineuse), adjoindre la petite épaulette (qui est fabriquée dans l’usine même) et préparer le rabattement de la doublure de manche, appelée mignonette. Je n’ai que peu de photos du montage à proprement parler, la méthodologie est top secrète.

Au détour de la chaîne, je vois un tissu Drapers qui me dit quelque chose. Je regarde dedans :

Voilà, il ne reste plus que quelques étapes, comme la réalisation de boutonnières, diverses coutures à la main et enfin le bichonnage, c’est à dire le repassage final dans les presses. Un travail presque aussi long que la réalisation de la veste, car un bon repassage compte beaucoup, tous les tailleurs vous le diront.

Il faut une bonne petite semaine pour coudre tous les éléments, même si en temps cumulé 5h suffisent à monter une veste. Les 200 ouvriers de la chaine, dans cette partie de la moldavie commencent leur journée à 6h du matin et la finissent vers 15h. C’est une tradition en Europe de l’Est où le travail aux champs l’après midi est monnaie courante. Dans l’usine, il fait entre 25 et 40°c à cause du nombre de presses à vapeur. Dehors, la température varie de -30°c à + 40°c, c’est une drôle de contrée.

Je souhaite que ce court reportage vous aura intéressé et fait voir d’une autre manière la confection et la demi-mesure de qualité. Un travail de longue haleine, qui demande des mois voire des années aux ateliers pour bien faire. Les étapes sont très nombreuses et les ouvriers tournent peu, car sont très spécialisés. Chaque jour chez Scavini nous avons le plaisir de livrer un costume sortant de cette chaine. Je m’y rends le plus souvent possible pour y mettre mon grain de sel et pour toujours mieux vous servir.

Dans quelques jours, la seconde partie de l’article sur la draperie que j’ai visitée.

Julien Scavini.