Trois chemises fantaisies, discrètes et polyvalentes

Lorsque l’on décrit la garde robe qu’un débutant doit avoir, il est logique de citer les chemises blanches et bleu, unies et rayées. Avec de tels modèles, tous les accords sont possibles dans le cadre d’un costume de travail. C’est simple, efficace et discret.

La question est plus épineuse lorsqu’il s’agit de proposer des chemises plus décontractées. Bien sûr, le bleu uni est idéal avec une veste dépareillée ou un cardigan. Et toutes les chemises fantaisies sont permises, composées principalement de carreaux. Pour ce répertoire plus décontracté, il est difficile de cerner quelques modèles iconiques à avoir.

Par ailleurs, il peut paraitre difficile de rester fixé sur deux ou trois chemises types : la blanche, la bleu unie et la bleu rayée. Pour un débutant, c’est un choix raisonnable mais qui manque de piment. Y’a-t-il alors un moyen de trouver des chemises fantaisies et en même temps versatiles? Gageure.

Et surtout, lorsque l’on a une garde robe d’un volume raisonnable, c’est le cas des débutants, il est tout à fait ennuyeux et couteux de devoir séparer les chemises de travail de celles moins habillées. A force de nombreux essais, j’ai identifié trois chemises légèrement fantaisies et en même temps tout à fait essentielles :

  • le micro pied de poule bleu
  • le petit carreau marron
  • la fine rayure rouge

 

1- Le micro pied de poule bleu

L’avantage du pied de poule bleu ciel, c’est qu’il crée une texture, un relief vu de près. C’est un motif qui se voit et apporte une touche décontractée. En étant plus amusant qu’un simple oxford.  Mais en même temps, à un mètre, il apparait comme uni. Bien souvent en plus, le pied de poule est réalisé dans des cotons plutôt soyeux et moelleux, ce qui en fait une chemise très confortable.

Sa capacité à faire uni de loin permet de porter le pied de poule sans problème avec un costume de travail. Par ailleurs, ce motif étant tout petit, il ne pose pas de problème si le costume est rayé ou carroyé. Et le week end, avec une belle veste à carreaux ou un cardigan, il apporte une heureuse touche décontractée, presque italienne.

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2- Le petit carreau marron

Il est toujours très difficile de trouver une chemise qui va bien avec du tweed. Bien sûr, la simplicité se porte vers la chemise bleu ciel. Mais ça fait un peu Ivy League ou trop italien, pas assez anglais. D’un autre côté, les chemises tattersall sont vraiment très old school.

Aussi le discret petit carreau marron ou bordeaux permet de rester dans la même harmonie de couleurs, celles des feuilles mortes. De près, le motif se voit et le petit carreau a l’avantage de faire sport.

Mais comme le blanc domine, à un mètre, la chemise apparait comme légèrement éteinte, presque poudrée, ce qui va très bien avec le tweed et les tenues de week-end.

En même temps, ce discret carreau marron devient complémentaire d’un costume gris porté avec des souliers en veau-velours. La chemise apparait alors mi-rouge mi-grise. L’harmonie générale est excellente.

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3- La fine rayure rouge

La chemise rayée est par excellence bleu ciel. Cette rayure à peine large est appelée bengal et elle va avec tout et quasiment en toutes circonstances.

Mais enfin, si les modèles et les bleus peuvent être d’une infinie variété, on peut quand même avoir envie d’autre chose. La rayure rouge discrète est un bon choix. Elle rehausse le teint et donne bonne mine. Par ailleurs, elle complète autant un costume marine que gris. C’est d’ailleurs mon choix préféré avec un costume gris. Je trouve la chemise blanche trop dure et le bleu trop froid. Le gris étant un peu éteint, le rouge apporte du peps’!

Et le week-end, si votre veston est uni comme un blazer ou si vous portez un cardigan, le rouge donne un esprit sport certain. C’est une couleur chaude qui va à merveille avec un chino beige ou marine ainsi qu’avec un pantalon de tweed marron.

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Alors certes, ce ne sont pas forcément des chemises faciles à trouver. Mais une fois achetées, elles ne seront pas regrettées, tant elles vont en toute circonstances et avec tout.

Que pensez-vous de ces trois essentiels à la fantaisie discrète et polyvalente? Il y en a peut être d’autres…?

 Bonne semaine. Julien Scavini

Les pois

Au fil de l’histoire, les tissus ont été plus ou moins recouverts de motifs. Très tôt dans l’antiquité, ils furent brodés, manière de disperser un ornement suivant un dessin bien particulier. Le tissage lui-même, chez les peuples du Nord de l’Europe, en Asie mineure ou aux Amériques était sujet à fantaisie, en intercalant simplement des fils de couleurs différentes. Le moyen-âge en Europe a vu le développement des motifs semés, petits symboles brodés ou imprimés à intervalles réguliers. Similaire à l’art de l’héraldique, les motifs semés renvoyaient une image positive, à la différence de la rayure, comme nous l’avions vu dans un article dédié, ici.

Pourtant, le vestiaire masculin anglais tel qu’il s’est construit à partir du règne de Victoria n’a laissé que peu de place aux motifs semés. Les cravates ont été les seules à conserver le plaisir des petits motifs. Les petits fleurettes stylisées ont toujours eu le vent en poupe, comme les palmettes cachemire. Les années 30 et 40 apprécièrent les motifs géométriques, petits carrés et losanges dispersés à intervalles réguliers.

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Parmi les motifs semés pour cravate, les pois ont toujours eu le vent en poupe. Dès le XIXème siècle, ce motif à la fois simple et hypnotique fut recherché par les amateurs pour son esprit à la fois sobre et classique et en même temps dynamique.

Les anglais appellent ce motif le ‘polka dot’, d’après la danse du même nom. Curieuse étymologie. L’idée de répartir des petits ronds sur un tissu fut très en vogue au siècle dernier, en particulier pour les dames. Chez les hommes en dehors de la cravate, le polka dot n’est pas allé plus loin.

Pour nos cravates, le polka dot classique est de la taille d’une tête d’épingle, deux à trois millimètres environ. Le canon est blanc sur fond marine, comme les noeuds de Winston Churchill.

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Les pois peuvent être plus gros qu’une tête d’épingle. Dans les années 30, un portrait présente Maurice Ravel avec une cravate à gros polka dot. Les années 70 ont aussi apprécié ce style, très graphique, comme l’attestent de nombreux clichés de star, du Duc de Windsor en passant par Otto Priminger. Et de nos jours, Tom Ford fait toujours un grand usage des grands pois, en ton sur ton d’ailleurs avec les chemises qu’il recouvre également de ron, pour un effet très psychédélique.

Le polka dot classique peut-être pratiquement ton sur ton, ce qui donne aux cravates ainsi faites une belle profondeur. Généralement, il est blanc sur marine ou blanc sur gris, mais le rouge sur marine est aussi très apprécié. En fait, toutes les couleurs peuvent ainsi être appliquées, le résultat est un motif dé-multipliable à l’infini, suivant les moments et les envies. C’est un tissu de cravate à la fois très formel (notamment en gris ou marine) mais qui est en même temps d’une relative fantaisie. De mon point de vue, les petites fleurettes stylisées, assez petites et discrètes, sont plus formelles.

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La nuée de points irréguliers, plutôt appelée ‘spot pattern’, n’a jamais vraiment eu le vent en poupe. Le polka dot en revanche est tellement à mode de nos jours que même les chemises sont ainsi recouvertes. Plutôt décontractées, ces chemises portent sur elle l’ornement. Inutile alors de porter une cravate. C’est une conclusion amusante. A l’heure où les cravates sont moins portées, ce joli motif, juste équilibre entre discrétion et fantaisie reste toujours dans le coup !

Bonne semaine. Julien Scavini

Les ceintures de pantalon

Un pantalon se termine invariablement, en haut, par une ceinture. Cette ceinture cousue, car je parle là de la partie terminale du pantalon et non de l’accessoire en cuir, fait traditionnellement 4cm de large. Les pantalons de paysans et d’ouvriers ont tendance à être bien plus large, pour apporter un soutien lombaire. Les deux pans gauche et droites se rejoignent à l’arrière où ils sont cousus ou bien partiellement cousus, pour donner une certaine souplesse. Devant, ils se chevauchent pour se boutonner ou s’agrafer l’un à l’autre.

La ceinture est coupée en droit-fil, c’est à dire dans la verticale du tissu, sens toujours le moins déformable, le moins extensible. De la vertical, la ceinture se retrouve donc à l’horizontal pour garantir l’indéformabilité de la taille du pantalon. Celui-ci serre bien sans s’agrandir.

Généralement, un pantalon se coupe avec un petit peu d’aisance par rapport à la taille du client. Ainsi, si l’on mesure 88cm, il est bon de coudre un pantalon qui fait 89 à 90cm de tour de ceinture suivant le désir de chacun. Certains aiment être serrés, d’autres aiment être au large. C’est une affaire de goût.

Il est surtout vital d’avoir un peu de mou lorsque l’on s’assoit. Sinon, gare aux maux de ventre. Comme les pantalons ne sont pas élastiques (du moins historiquement, car dans les années 60, de nombreuses marques se développèrent sur la mode du pantalon stretch dit ‘élastis’, comme Bruno Saint Hilaire), il fallut bien inventer des systèmes pour facilement serrer ou desserrer le pantalon. Le ceinturon en cuir fut donc inventé.

Pour faire tenir le ceinturon en place, les tailleurs disposèrent autour de la ceinture du pantalon un certain nombre de passants, petits languettes de tissus. Classiquement, ils sont au nombre de 6 à 8. Plus 1 : le porte ardillon disposé devant au dessus de la braguette. Celui-ci sert à maintenir l’ardillon, c’est à dire la partie mobile de la boucle de ceinture, le pivot, à sa place.

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Les jolis pantalons des tailleurs ont des passants de ceintures qui sont cousus de part et d’autre de la ceinture. C’est à dire que les extrémités des passants disparaissent sous la ceinture et dans la doublure en haut. C’est plus fin que le manière industrielle de coudre le passant à vif, laissant toujours quelques effilochures.

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Une autre façon de serrer la ceinture a été développée, peut-être même antérieure à la ceinture de cuir : les ajusteurs latéraux. Ceux-ci se présentent sous la forme de languettes de tissus qui s’ajustent au travers d’une boucle métallique. Il y a un ajusteur de chaque côté. Les vieux pantalons qui présentaient un dos montant pour bretelles pouvaient avoir un seul ajusteur, situé derrière.

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Notons également que les ajusteurs peuvent se présenter sous la forme de pattes boutonnables. Ce dispositif peut se présenter sous deux aspects: classique sans élastique, ou moderne avec élastique intégré. Je n’avais jamais été vraiment convaincu jusqu’à ce qu’un client me demande cela. La patte à bouton émerge d’une découpe dans la ceinture. A l’intérieur de cette ceinture tunnel est placé un élastique relié à la patte. Et bien je dois admettre que ce détail est super pratique. Car si l’on ajuste la ceinture en boutonnant au plus serré, il est possible de garder une belle souplesse lorsque l’on s’assoit, l’élastique joue son rôle à plein ! C’est une vraie trouvaille je dois avouer !

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Pour aller plus loin, je note aussi que certains industriels et tailleurs ont décidé de ne plus coudre de ceinture intégrée. Le pantalon se termine ainsi tout simplement. la rigidité à l’horizontal, la fameuse indéformabilité de la ceinture est alors apportée par la doublure intérieure, qui est en droit-fil. C’est aini qu’Uniqlo coud ses chinos ou que le tailleur STEED réalise ses pantalons, voyez plutôt.

Enfin se pose la question du style. Est-il préférable de porter une ceinture ou vaut il mieux l’abandonner?

D’aucun émet l’hypothèse que la ceinture en cuir a tendance à couper la silhouette en deux alors que les tirettes ont l’avantage d’être plus minimalistes…? C’est un point de vue dogmatique. Car je n’ai jamais trouvé que le style d’une personne était altéré par cette démarcation.

Une chose est sûre, si votre pantalon est à la bonne taille, la nécessité de serrer est faible. Ceinture comme ajusteurs sont alors superflus et ne servent principalement qu’à décorer, qu’à habiller le pantalon. La ceinture de cuir constitue un accessoire qui, s’il rappelle le cuir des souliers, est très élégant. Et l’été, la ceinture peut être un ruban coloré ou tressée.  Les ajusteurs sont par ailleurs si rare en prêt à porter qu’ils sont alors un point positif du sur-mesure.

Bref, je peux lister tous les arguments que possibles, chacun doit se faire sa propre idée… Suivant l’usage, vous pouvez aussi varier les plaisirs. Avec tel costume la ceinture, avec tel autre, en particulier trois pièce, des tirettes. Le tweed va bien avec une ceinture de veau-velours et le pantalon de velours-côtelé avec des tirettes. C’est selon…

Bonne semaine. Julien Scavini

Remplacer le tweed l’été

Un lecteur m’a écrit un peu avant l’été pour me questionner sur une alternative au tweed en été. En effet, Pascal de son prénom, vit entre la ville et la campagne et affectionne particulièrement le style anglais, dans le genre Barbour et chapeau de feutre. Mais comme il me dit, lorsque les beaux jours arrivent, le tweed parait complètement décalé, en style d’abord, en chaleur ensuite. Deux solutions s’offraient à lui : émigrer en Ecosse ou demander à Stiff Collar.

Je n’ai pas pu écrire immédiatement l’article. Car c’est une bonne question dont la réponse n’est pas évidente. Car tout dans le tweed s’oppose à la période estivale. Il y a la texture d’abord, laineuse et broussailleuse, qui donne chaud rien qu’au regard. Il y a ensuite la palette de couleur, des tons allants des mousses pâles aux mousses tendres, en passant par les oranges fanés. Bref, des tonalités bien opposées à la clarté estivale.

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Bien sûr, les drapiers proposent une foule de tissus d’été, unis ou à carreaux genre prince de Galles. Mais ce sont des tissus plus francs, qui sont moins en rapport avec le tweed. A moins d’y regarder de plus près. Car à bien y réfléchir, on peut par l’argumentaire trouver des solutions.

Si l’on parle de texture par exemple, le côté rugueux  du tweed peut être retrouvé dans les mélanges lin et soie. Car il ne faut pas imaginer que ces draps luxueux sont brillants et lisses. Au contraire, les vestes réalisées ainsi ont l’air rugueuses et pleines d’imperfections. En plus, ce sont des draps plutôt lourds, assurant un bon tombé.

Si l’on parle de couleur par ailleurs, se pose d’abord la question du style. Car s’habiller dans le goût ‘nature, chasse et pêche’ renvoie à une certaine conception épicurienne de l’habillement.  C’est une manière de faire vivre l’idée du gentleman anglais qui est intemporelle. Pourquoi alors ce même gentleman ne pourrait il pas s’habiller comme savaient le faire les anglais l’été ? Avec des couleurs plus claires? Il existe par ailleurs une foule de teintes poudrées qui d’une certaine manière rappellent les teintures douces des tweeds. Un beau parme par exemple? ou un vert sauge? Arnys savait faire ça très bien, dans le genre campagnard élégant. Seulement, c’est moins passe-partout que le tweed et le pantalon de moleskine. Car cette recherche stylistique sera remarquée! Mais est-ce un mal?

Quelques tissus d’été, dont beaucoup de lin et soie et à l’allure campagnarde :

Le plaisir du tweed renvoie à une autre notion, celle de la solidité. Car une telle veste est endurante et peut durer des années. Une veste d’été ne le pourrait elle pas? C’est sûr qu’un drap léger de laine et soie n’est pas très durable. Mais par exemple, un fresco en mohair est super solide. Quant à la veste de lin irlandais, elle permet d’affronter les années sans beaucoup changer. Au contraire, comme le tweed, elle s’adoucit avec le temps. Les chics anglais du siècle passé savaient porter le lin.

Par ailleurs, il est possible l’été de sortir du registre de la veste classique. Si elle est adapté pour le tweed, avec ses revers et ses petites poches à rabat, on peut pour l’été préférer l’ampleur d’une veste d’ouvrier, plutôt carré avec sa forme de chemise et ses poches plaquées. Plus proche du blouson et réalisée dans une toile de coton, on peut y retrouver à fois le confort mou du tweed, sa résistance et son aspect passe-partout.

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Il faut donc pour répondre à cette question s’en poser plusieurs. Le tweed me procure du bonheur : pour sa texture campagnarde? pour sa couleur poudrée? pour sa solidité à toute épreuve? Avec ces réponses, il est possible de composer une esthétique toute en finesse, avec plusieurs choix à la clef.

Bonne semaine. Julien Scavini

Mario Dessuti

Il est des marques dont on entend jamais parler sur internet. Car la blogosphère fonctionne finalement sur le principe du poisson pilote, elle va dans le sens du courant. Ainsi, deux sortes d’enseignes sont fêtées : d’un côté les très grandes et très connues (et beaucoup du luxe) et de l’autre les toutes petites, souvent jeunes, ultra-connectées et à l’esprit branché.

Pourtant, il existe au milieu toute une palette de maisons jeunes et moins jeunes, qui faute de dirigeants à l’aise avec l’internet, sont laissées de côté, alors même qu’elles proposent de bons produits. C’est le cas de l’enseigne Mario Dessuti.

J’ai eu la chance d’être présenté récemment au directeur général de cette marque parisienne. Et vous me connaissez, je suis toujours avide d’apprendre de nouvelles choses. J’ai donc rencontré Raphael qui ne veut pas qu’on parle de lui mais de son travail. Soit, en avant !

Mario Dessuti est une marque de costumes créée en 1988 par M. Michel Golzan. Le nom est un client d’oeil à Nino Cerruti, le célèbre styliste italien. Car les beaux costumes sont toujours italiens !

Le concept à l’époque était très simple : prix unique attractif et boutique luxueuse. La première fut inaugurée au 26, rue de Berry à Paris. A l’époque, Mario Dessuti vendait les costumes à 1000Fr (150€), ce qui était une très bonne affaire, alors que le marché se situait plutôt vers 2500Fr (380€). Le succès a été immédiat et d’autres boutiques furent rapidement ouvertes.

Mais attention, qui disait prix bas ne disait pas mauvaise qualité. Car c’est ici que ce joue le nœud de l’histoire : un produit de qualité ! A l’époque, tous les costumes étaient confectionnés en France, dans le Nord. Une gageure. Il eut été plus facile d’aller en Tunisie, en Turquie ou en Chine, mais le créateur ne le souhaitait pas.

De nos jours, toutes les usines de France ayant hélas fermées (quand enfin nos politiques prendront-ils le taureau par les cornes??), les costumes sont manufacturés en Roumanie. Les tissus sont toujours 100% laine vierge et d’Italie. Mario Dessuti se fournit presque exclusivement chez Vitale Barberis Canonico et Reda. Les costumes sont thermocollés. Mais la Rolls du thermocollé comme un technicien de l’usine me l’a dit : entoilage en laine des Lainières de Picardie, avec crin de cheval en renfort de plastron et doublure toujours en viscose (et non en polyester). Bref, un joli produit vendu à prix très serré : 180€ (150€ au passage à l’euro, soit une augmentation très raisonnable quand on compare avec le reste du marché.)

La clientèle a toujours été très mélangée. Les jeunes qui débutent fréquentent autant les magasins que les hommes bien installés qui viennent chercher ici leurs classiques. Raphael aime parler d’un fond de garde-robe. Ainsi, la moitié de la collection de costumes est saisonnière. Le reste est constitué de classiques gris et bleus qui représentent 50% des 30 000 costumes vendus annuellement. Il n’y a jamais de solde ce qui est très normal à ce tarif. Ce sont des achats de besoin, très liés au temps. Ainsi, les boutiques sont toujours très fournies, pour en mettre plein les yeux. Prix unique et choix énorme !

Bien sûr, Mario Dessuti produit des séries de costumes plus fantaisies, rayures discrètes et princes de Galles ainsi que des vestons sports élégants. Ces vêtements ‘clin d’oeil’ comme on dit dans le métier se vendent bien plus le samedi, car c’est le jour où les dames accompagnent ces messieurs !

La maison découpe ses collections en trois coupes : slim, ajusté et classique, ainsi chaque homme suivant son âge, son gabarit ou son besoin d’aisance trouve le costume qui lui faut.

Mario Dessuti vend aussi quantité de chemises, qui sont renouvelées tous les deux mois pour une quarantaine d’euro. Et là encore, rien n’est laissé au hasard et le client n’est pas moqué : tissus 100% coton égyptien!

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Pour arriver à ce miracle, la structure économique est très simple. En dehors des 25 vendeurs répartis sur les 6 boutiques, seules trois personnes gèrent le siège : Raphael le directeur qui fait le sourcing mais aussi le style, un chauffeur livreur et un contrôleur de gestion.

En parlant de style, Raphael ne fait jamais sa sélection de tissus seul. Il se fait aider par son industriel et surtout, il présente toujours ses idées aux directeurs de boutiques. Ainsi, les collections ne sont jamais décalées. Je trouve cette démarché très honorable, dans un monde du luxe où les ’boutiquiers’ sont la dernière roue du carrosse, méprisés par la hiérarchie et les bureaux de style. Jouer collectif n’est jamais mal. C’est même une façon très 2.0 de procéder.

Hélas, car il y a toujours un hélas, Michel Gozlan le créateur est décédé en 2012, à 66ans des suites d’une grave maladie. Raphael dès lors se charge de tout. Heureusement, le fils et la fille de M. Gozlan ont repris l’affaire et entendent bien faire prospérer le groupe. Car oui, il s’agit d’un groupe, où les enfants occupent des postes de direction dans la compagnie sœur jumelle : Loding. Car oui, Loding fut aussi créé par ce monsieur, avec le même principe : très bon produit, prix accessible et boutique luxueuse…

Mais c’est une autre aventure que je vous conterai peut-être un jour !

> http://www.mario-dessuti.fr/ <

Bonne semaine. Julien Scavini

Le poignet simple à boutons de manchettes

Depuis que la chemise existe (je crois que les Egyptiens les premiers ont créé le vêtement), il est de bon ton d’utiliser des éléments précieux pour la boutonner. C’est ainsi que pendant longtemps la nacre a été perçue comme très supérieure aux boutons de bois. Mais une infinité de matière a dû être utilisée à travers les âges : or ou argent, os ou ivoire, pierres précieuses.

Au XIXème siècle, la grande bourgeoisie qui aimait étaler sa richesse a développé l’usage des boutons précieux à rapporter. Non cousus sur la chemise, il était alors possible d’en posséder de grandes panoplies. Cet usage de goujons amovibles (studs en anglais) fut rendu nécessaire par l’amidonnage des chemises. En effet, les plastrons, cols et poignets étaient si durs qu’on ne pouvait pas tordre le tissu pour passer la boutonnière. Les cols séparables étaient maintenues par deux goujons à pivots, ceux du devant se vissaient sur eux-mêmes et aux poignets, les boutons de manchettes étaient soit fixes soit articulés.

De ce que j’ai pu voir et apprendre sur le tas, les poignets à boutons de manchette anciens ne sont jamais doubles comme les mousquetaires. Ils n’ont qu’une épaisseur et les anglais l’appellent le ‘barrel cuff‘ ou ‘single cuff‘. C’est pour moi le modèle le plus chic, celui que l’on devrait porter avec le smoking par exemple. Lorsqu’il était amidonné, ce poignet était rigide comme du carton. La tenue était alors impeccable.

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Je pense que le poignet mousquetaire ‘french cuff‘ fut inventé dans les années 20 pour palier à la fin de l’amidonnage. Car après la première guerre mondiale, cette pratique des cols et poignets durs s’estompa très vite. Les vêtements gagnaient en confort et en facilité d’usage. Le col finit par être cousu sur le corps et on abandonna les goujons, au moins dans la vie courante avec le costume qui émergeait aussi. Mais dès lors que le poignet est mou, il ne tient plus bien avec un bouton de manchette. L’idée est assez facile à suivre.

Un chemisier de génie (peut-être un français si l’on en croit l’appellation anglaise) a donc eu l’idée de doubler le poignet, pour créer le mousquetaire. L’histoire n’a pas retenu qui. J’ai bien appelé Mlle Colban de chez Charvet, mais elle ne sait pas non plus.

Et depuis un demi-siècle au moins, le poignet mousquetaire plait aux élégants du monde entier.

Seulement, il m’apparait aujourd’hui comme trop lourd, trop épais, pas assez fluide. Et je lui préfère mille fois le poignet simple à boutons de manchettes, le fameux single cuff. Plus souple, plus léger, il est parfait et supporte très bien de petits boutons de manchettes par trop volumineux. C’est un poignet également plus discret qu’il est possible d’utiliser sous un pull : il suffit de l’enrouler autour du poignet à la manière des chemises conventionnelles.

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La maison Arrow est spécialisée dans ce modèle, qu’elle vend sous l’appellation poignet mixte, car elle coud un bouton au bord de la boutonnière pour utiliser le poignet avec ou sans boutons de manchettes!

Pour ma part, j’arrive presque à chaque coup à vendre à mes clients mariage des chemises avec de tels poignets. Ils apparaissent comme plus minimalistes et modernes.

Si vous voulez essayer ce modèle, c’est très simple. Prenez une de vos chemises à boutons et faites réaliser par un retoucheur une boutonnière en lieu et place du bouton de poignet. Vous aurez ainsi une poignet simple !

Bonne semaine. Julien Scavini

Le montage ‘slack’ [MàJ]

Cet été, je suis parti au Vietnam. Pays magnifique et gens très accueillants.  J’ai aussi testé les températures tropicales (très chaud et très très très humide) et je peux vous dire que l’élégance était loin derrière moi, tout vêtement étant parfaitement insupportable! Je supportais à peine la chemise à manche courte et le simple fait de rester assis sur un banc suffisait à me faire transpirer à grosses gouttes.

[MàJ] Puisqu’on me le demande, quelques photos du Vietnam :

Mais pour autant je suis resté attentif aux vêtements de mes contemporains. Et je me suis très vite rendu compte que personne ne porte la veste durant la saison chaude, trop chaude. Chemise et t-shirt semblent être les vêtements universels. Les jeans rencontrent un succès plus léger que chez nous en revanche, la faute je pense à une matière trop lourde. Par contre les jeunes affectionnent les chinos. Particularisme inédit : les bas de pantalons ont souvent un élastique genre jogging pour resserrer le bas et découvrir la cheville sans chaussette. Un peu à la manière de ce qu’avait testé Duke & Duke.

Alors certes, l’hiver hanoïen peut être très rude, donc il est possible de porter de lourds vêtements. C’est ainsi que Dior, Vuitton, Paul & Joe et d’autres n’hésitent pas à mettre des manteaux et des pull-over en vitrine. Chez Ralph Lauren, ils cherchent carrément à vendre des vestes en tweed et des pantalons de velours qui paraissent complètement décalés.

Dans les faits, les riches vietnamiens vivent dans l’air conditionné, entre la maison, le bureau et la voiture. On ne les voit pas beaucoup. Et une certaine culture tailleur existe, résultat des influences française, américaine et japonaise. Certaines villes comme Hoï An sont mêmes spécialisés en sur-mesure. Mais tout de même, il est rare de croiser des vestes durant la saison chaude.

Au delà de ces quelques remarques triviales, je me suis aussi rendu compte d’une autre culture du vêtement. Pas dans les codes, mais dans les usages. Car ces beaux vêtements, me suis-je dit, doivent bien être nettoyés… Et cela m’a frappé, je n’ai pas vu beaucoup de pressing. La chose m’a été confirmé par mes amis vietnamiens bien que les réponses varient beaucoup suivant les classes sociales. Il doit bien  exister des pressings que je n’ai pas vu.

Au Vietnam, la machine à laver est partout comme en Europe. Et d’une manière je trouve plus importante que chez nous, un bon vêtement là bas doit passer en machine. Que ce soit chez les pauvres ou chez les riches (chez ces derniers, les femmes de ménage utilisent la machine).

J’ai mieux compris pourquoi un ami vietnamien à son arrivée en France mettait les vestes de costume à la machine. Évidemment le résultat n’était pas probant.

Cela influence donc le vêtement, sa vente et sa fabrication. Un avant-poste du futur dans nos contrées. Car il faut bien l’avouer, les pressings (les bons) tendent à disparaitre, en partie à cause de la dureté du travail (souvent réalisé par des immigrés, les français étant rares dans la partie) et des normes de plus en plus draconiennes, pour la santé et l’environnement (disparition du perchloréthylène en particulier).

Ainsi, cette envie de lavage en machine entraine-t-elle deux constats au Vietnam :

D’abord les matières utilisées sont souvent synthétique. C’est ainsi que la plupart des pantalons habillés que j’ai vu (dans les hôtels, les endroits à touristes, les serveurs etc…) étaient en polyester. J’ai même fait la remarque au directeur de la croisière en baie d’Halong, qui était trempé de la tête au pied : au moins aurait-il pu porter une laine froide… L’avantage est que ces matières synthétiques permettent de garder une bonne allure, non froissée sans excès de repassage. Car même repasser doit être dur avec de telles chaleurs.

Deuxièmement, le montage (c’est à dire la couture) des vêtements est très influencée par le passage en machine à laver. Il me faut faire un petit point technique d’abord.

L’industrie des pantalons et vestes est séparée en deux univers : le ‘sartorial’ d’une côté et le ‘slack’ de l’autre. Derrière ces termes, deux mondes qui se complètent. Les usines ‘sartoriales’ fabriquent des vêtements comme chez les tailleurs, avec une très haute technicité et un but unique : camoufler les points de couture. On ne voit pas les fils de la machine. Il faut ainsi ruser pour tout camoufler et des machines très perfectionnées sont utilisées.

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De l’autre, les usines ‘slack’ cousent les choses de manières visibles, comme les jeans, les chinos ou les vestes déstructurées. Tout est cousu avec la même machine à coudre, avec des points plats visibles. L’aspect des vêtements ‘slack’ est plus rustique, plus brut (bien que certains manufactures italiennes excellent dans le rustique ‘chic’).

Cela a une conséquence importante : l’entretien. D’un côté, le vêtement n’est pas forcément fait pour aller en machine mais il est raffiné, de l’autre le vêtement peut endurer des centaines de cycles mais est moins délicat. C’est toute la différence entre un chino de tailleur et un chino Uniqlo.

Ce montage slack est très apprécié ces dernières années pour les vestes en coton lavées. Toutes les bonnes marques en proposent, signe aussi qu’en Europe ce sujet de la facilité d’entretien intéresse les acheteurs. La marque J. Keydge s’est par exemple spécialisée là-dedans. Pour les pantalons, le sujet se discute toujours, les modèles ‘slack’ étant moins raffinés.

Ces vestes slack, montées sans doublure et sans toiles, pour mieux être entretenues ont été inventées très tôt au cours du XXème siècle, bien souvent pour des habits utilitaires. L’invention de la machine à coudre fut une bénédiction pour les tailleurs à la fin du XIXème siècle, et il n’est pas rare de trouver de vieux vêtements entièrement cousus à la machine plutôt qu’à la main, préfigurant cette mode. Mais c’est véritablement les étudiants américains dans les années 50 qui ont popularisé ce goût des vêtements très solides et très ‘cousus’ en référence aux nombreuses coutures visibles partout. Ces vestes sont immanquablement associées au style Ivy League. Ceci dit, dire que le vêtement passe ainsi en machine est un argument ultérieur.

Au final, ce petit trait d’usage m’a paru intéressant. Car il y a là matière à renouveler l’élégance tailleur, dont le simple montage (coutures délicates) rend l’usage complexe et couteux (lavage). C’est une piste d’étude intéressante pour l’avenir du textile. Comment coudre des vêtements élégants et fins sans pour autant montrer les coutures. Ou bien comment les montrer joliment? Avec quel type de points, en couleur ou ton sur ton? Toute une étude en somme…

 Bonne semaine. Julien Scavini

L’esprit de la rentrée

Les premiers articles de Stiff Collar furent rédigés en septembre 2009. C’est dire si l’activité ici est ancienne sur l’échelle de l’histoire du net. En 7 ans, le marché des vêtements pour homme s’est renforcé et en même temps diversifié. Parisian Gentleman s’est souvent fait l’écho de cette marche en avant heureuse.

En 7 ans, il me semble aussi que le goût sartorial que nous partageons ici et là sur internet a aussi évolué. Cet été fut l’occasion pour moi de relire de nombreux articles et d’y penser. De manière rétrospective, je dirais qu’à l’époque le sentiment commun était plus orienté sur l’histoire et que l’ancien servait plus de modèle. Il y avait une sorte de conservatisme esthétique. Hackett en est le parfait exemple. Voici une maison qui à partir des années 2000 s’est efforcé de proposer ‘l’essential british kit‘. (Pour aujourd’hui beaucoup hybrider son discours). Le vêtement ne fut pas le seul à pencher vers ce retour d’un certain classicisme. L’automobile aussi a eu son lot de regards dans le rétroviseur, comme le montrent les très dignes lignes de la Rover 75 ou de la Jaguar S-type dessinées à l’orée du millenium pour faire ‘british’.

On dit souvent qu’un mouvement esthétique s’oppose à un autre ou est une réaction à. Ce goût classique était une contre-culture. L’appropriation de la dignité du lord par le nouvel argent? Et le fait est que ma propre conception du beau vêtement lorsque j’étais étudiant il y a dix ans environ était très edwardienne. Je l’ai d’ailleurs écrit ici assez souvent. Il y a des règles qui sont comme ci, il y a des règles comme ça.

Pas à un seul instant je n’aurais l’idée de remettre en cause cette conception. Mais pour autant, il me semble que ce fut une étape dans l’appropriation d’internet et de ce formidable espace de discussion collectif. Sur les blogs et les forums, ce fut une première étape dans l’approche du beau. Le site The Sartorialist est tout à fait notable de cela. Combien de beaux messieurs bien habillés il y a 7 ans, combien aujourd’hui? Le contraste est frappant.

En même temps que j’écrivais des lignes sur le rigorisme vestimentaire (au fil de nombreux articles sur la garde robe idéale par exemple), celui-ci glissait doucement. Mais vers quoi me direz-vous?

Et bien pas du tout comme on pourrait le croire (et se désespérer) vers un ‘je-m’en-foutisme‘ de retour, mais vers une lecture plus apaisée de l’ancien. Hey, l’ancien c’est cool, utilisons-le. Ce faisant, les années post-crise ne sont pas du tout un abandon de la qualité et du goût, elles ne sont pas non plus du tout une fuite en avant moderniste, loin de là. Ce qui est plus étonnant peut-être. Non, notre époque est celle du ‘faisons du neuf avec du vieux’. Avec respect. C’est le mot le plus important. C’est le hipster qui va chez le barbier et qui en même temps restaure des motos anciennes. Pas trop moderne, pas trop ancien. In-between.

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Et ce mouvement est multiple. D’un côté vous trouvez des jeunes ultra-connectés qui portent des casquettes de tweed et font les puces et de l’autre vous avez les Chap, gentlemen utopistes aux idées diverses. Les Chap par exemple peuvent être loufoques ou très rigoristes. Et le beau vêtement n’est même plus forcément un marqueur social.

De ce fait, je renouvelle une conclusion qui est devenu le fil de la pensée de Stiff Collar : plus que jamais : le classicisme n’est pas un carcan, c’est un ensemble de principes qui visent deux choses : le pratique en même temps que le beau.

Mais au delà, je n’aurais plus comme en septembre 2009 l’idée de m’habiller toujours en costume ou même de toujours porter une veste dans un coloris adapté à la situation. Quelle gageure.

A la place, j’intègre au discours la flexibilité et la polyvalence. Ce que je sous-entend par là est qu’il faut s’habiller suivant les circonstances (pour être pratique) en faisant attention au beau, mais sans être limité par une garde robe trop ancienne.

C’est là que les classiques doivent savoir répondre à ceux qui les traitent de vieux. Le chic, c’est savoir s’adapter en restant digne. Si l’on visite des villages anciens avec des rues pavées, c’est savoir porter une paire de chaussures de marche de chez Columbia. Si l’on est dans une pays chaud, c’est rester digne avec une élégante paire de sandales et un chapeau de paille. Si l’on prend l’avion, c’est aller vite au détecteur de métal en portant une paire de mocassins mous qui ne bipent pas et un pantalon de coton plus confortable assis. Par contre, c’est aussi savoir porter un très beau costume bien coupé quand il le faut et un manteau digne pour aller à l’opéra, pas un Barbour.

Tiens, d’ailleurs voilà une marque qui a compris exactement ce repositionnement stratégique. D’une image archi classique, Barbour a su comprendre cette variété de profils traditionnels ou néo-traditionnels pour proposer une gamme énorme de produits pour tous. Elle n’a pas renié son histoire en passant au tout nylon. Elle n’est pas morte non plus dans ses murs. In-between.

Ce in-between se retrouve aussi dans cette mode et ce goût pour la belle fripe, mélangées à ces pièces contemporaines.

En bref, le maitre mot qu’il me faut apporter est ‘diversité’. Le secret d’un classicisme de bon ton et apaisé, c’est une garde robe variée, où le moderne côtoie le bien ancien. Qu’en pensez-vous? Cela doit être fait avec intelligence par contre. Il ne s’agit pas de mélanger de manière ridicule les vêtements et les styles entre eux. Sauf si l’on sait faire et que l’on se juge soit même comme une icône du style.

En terme de style, rares sont les élégants qui s’habillent dans Un style ou dans Une époque. Ils sont rares à oser le tout tailleur ou le tout moderne. Non, les personnages les plus marquants de notre sphère internet mélangent et hybrident doucement, tels les Lino Ieluzzi. Les nombreux Tumblr et Instragram au goût sartorial qui pullulent partout en sont l’exemple marquant. Souvent classiques et proches des tailleurs à la main, ils proposent tous une réinvention normée et raisonnable. Des mélanges de registres, de couleurs et de matières qui font sens et portent un discours qui va vers l’avant, où les cardigans prennent une place supérieures, où les écharpes à motifs cachemires côtoient les doudounes matelassées, etc…

Finalement je peux répondre amicalement à Hugo Jacomet et à son célèbre adage ‘first learn the rules, then break them’. Non! Il n’est pour moi jamais question de les briser, ni même de les réinventer (quelle folie), et pas même forcément de les réinterpréter. Certes, j’apprécie l’idée d’être comme le chef d’orchestre qui réinterprète une partition : la musique est la même (la règle classique), mais l’esprit est plus moderne ou plus dynamique. Rien ne change mais tout change.

Non, je dirais surtout que les règles méritent d’être enrichies et complétées. Que les situations changent, les gens aussi et que le vêtement s’adapte. Un mouvement qu’il est plus heureux d’accompagner que de rejeter !

 

Belle rentrée. Julien Scavini

 

 

Le col requin

Alors que l’été n’en finit plus de se faire désirer à Paris, revenons un instant sur la façon de porter les chemises par temps chaud, quelques décennies auparavant. Pour être plus précis, remontons aux années 30 et voyageons jusqu’aux Etats-Unis.

A cette époque, les chemisiers, peut-être à la suite de commandes militaires (cela ne m’étonnerait guère) inventent un nouveau col, un modèle transformable, aussi bien à porter boutonné qu’ouvert. Et encore mieux, ne s’ouvre pas aussi bêtement qu’un col classique, il s’évase.

Sa conception est ingénieuse bien qu’un peu lourde industriellement parlant. Le col au lieu d’être en deux parties (la retombée et le pied de col) est en une seule. Et encore mieux, l’intérieur du col se poursuit le long des boutonnières, jusqu’en bas de la chemise, comme sur une veste où l’on trouve la garniture au bord. C’est donc un modèle complexe à développer, car le col est fait dans une pièce très longue, qui doit supporter la courbure du cou tout en se cassant bien en deux, pour simuler la retombée de col. Les plus techniciens comprendront. Ci-dessous, à gauche le modèle transformable, à droite le col classique.

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Alors donc, ce col fut inventé. Merveille des merveilles, il correspondait au goût de l’époque porté sur le repassage et la perfection ménagère. Ces mesdames écrasèrent donc de toute la force de leur fer les col, de manière évasée. Ça peut se tenter avec une chemise moderne, mais l’effet est moins net qu’avec un col transformable, autrement appelé col requin. Je ne sais d’ailleurs d’où vient cette appellation. Peut-être à cause des pointes très longues…?

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Cette esthétique fit florès ! Les premiers blousons ont aussi profité de cette coupe dérivée des cols de chemises classiques.

La seconde guerre mondiale et les GI’s semèrent ce style à travers le monde. Dans les années 50, les chemises hawaïennes ainsi coupées étaient le symbole de l’American Way of Life, idéal pour se détendre sous un parasol.

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Les étudiants américains et le style Ivy League propulsa aussi l’esthétique de la chemise col requin portée sur la veste. Ah toute une allure ! Je reste réservée sur cette mode. Peut-être un créateur inspiré en fera t il de nouveau usage…?

Toujours est-il qu’au fur et à mesure des années 70, l’usage tomba en désuétude. A part dans les milieux épicés : parieurs hippiques, tenanciers de casino, producteur de cinéma etc… Dans les années 80, cette allure vous faisait même passer pour un paria. Ou un vieux milliardaire.

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Un tailleur qui m’a formé s’habille toujours ainsi l’été. Et je souris à chaque fois en le voyant : un vrai mylord descendu de son yacht !

Et maintenant, je me repose aussi. Le blog s’arrête pour l’été !

A la rentrée donc et profitez bien. Julien Scavini

La lavallière

Petit article aujourd’hui pour faire le point sur la lavallière, un vêtement à la fois très historique et très galvaudé !

L’idée de mettre quelque chose autour du cou, dans le genre d’un foulard noué et retombant au milieu de la poitrine est apparue sous le règne de Louis XIV. Dit-on à la suite des régiments-mercenaires croates (cravate étant une déformation de croate). Auparavant, c’est plutôt de grands collets de dentelle qui sertissaient l’encolure. La fraise en était une expression surjouée.

Sous Louis XIV apparait donc une sorte de cravate d’aspects variés. Les représentations montrent souvent la superposition d’un papillon assez volumineux (et horizontal) en velours coloré et d’une retombée (verticale) de dentelle écrue. Il n’est pas très clair dans mon idée si les deux sont liés ou si au contraire ce sont deux cravates superposées.

Sous Louis XV et Louis XVI, cette double encravaterie baroque s’arrête. La lavallière au sens historique nait ici. Il s’agit d’un long ruban de lin très fin, qui après plusieurs tours de cou montant à la manière d’un col roulé, se noue au milieu ou légèrement sur le côté. Sur le modèle exact d’un nœud papillon, à la différence que les extrémités sont laissées longues et tombantes. Le raccourcissement de la lavallière a donné le nœud papillon moderne.

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La lavallière tire son nom de la duchesse Louise de la Vallière, maîtresse du roi Louis XIV, qui portait du temps de sa splendeur une cravate à larges pans.

Techniquement, la lavallière est donc un nœud papillon généreux dont les extrémités retombent à la manière d’un foulard. C’est un nœud qui se déploie à l’horizontal. Le mathématicien Cedric Villani semble apprécier ce modèle un peu exubérant.

L’exemple ci-dessous, d’époque romantique allemande, représente pour moi la lavallière idéale, généreuse et tombante :

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Dire que la lavallière est un nœud projetant dans le sens horizontal est un détail important.

Car fin XIXème et début XXème, ce nœud volumineux ne plait plus. Certes Baudelaire ou Rimbaud affectionnent encore les petites lavallières (presque des papillons d’ailleurs), mais la bourgeoisie cherche autre chose, une expression moins artiste ! On invente alors le nœud simple qui projette vers le bas, que l’on appelle nœud régate. Vous le connaissez tous, il s’agit de la cravate contemporaine, qui se déploie à la verticale.

Toujours au début du XXème siècle et en Angleterre, une simplification de la lavallière a donné une cravate appréciée avec la jaquette (morning coat) : l’ascot, appelée day cravat. Inventée précisément pour aller au champs de courses (au Royal Ascot), la cravate ascot a la forme d’une pagaie et non d’un ruban.

L’ascot est associée à un nœud très pauvre stylistiquement : la simplicité même, comme si l’on noue deux lacets mais sans faire les boucles. Les deux pans retombent alors bêtement et sans volume. Tout le panache de l’ascot vient de l’épingle de cravate qui donne le volume d’une main de maître. Cette épingle, pour la haute bourgeoisie et l’aristocratie est l’alpha et l’omega d’une tenue richement parée. C’est grâce aux boutons de col, de plastron, de manchette et à l’épingle de cravate que le niveau social peut se lire. Plus le bijoux était précieux et plus son porteur était riche.

Au début du siècle, vous pouviez donc nouer votre cravate en ascot ou en régate, le résultat n’était pas le même :

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Peu à peu, l’ascot a perdu son usage de cravate pour devenir un foulard de cou, porté non plus sur la chemise mais sous le col. Les années 30 semblent consacrer cet usage décontracté chic. Par là même, le mot a changé de genre, l’ascot féminin (dans le sens de cravate) est devenu l’ascot masculin (dans le sens d’un foulard). Une ascot désigne une cravate qui se noue et se forme avec une épingle, un ascot désigne un foulard qui donne le petit plus de chaleur aux messieurs élégants.

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Donc au final, ce que les français adorent porter au mariage avec une jaquette n’est donc pas une lavallière comme ils aiment à le dire, mais un ascot ! Qu’on se le dise!

Et qu’on se le dise aussi : à moins de porter une chemise amidonnée avec un vrai col cassé séparable, dans le genre Robert de Montesquiou, il est très costumé de vouloir porter un ascot à un mariage. D’ailleurs, dans les années 50, les grandes unions à la Madeleine étaient toutes en jaquette et en cravate régate, rayée ou à pois.

Notons aussi le règlement du Royal Ascot qui stipule maintenant qu’il est interdit de mettre un ascot (cravat) avec sa jaquette et que seule la cravate (tie) est autorisée. Un signe à tous les baronnets qui croient se donner du genre en portant cela!

Enfin et dans le même esprit, il faut aussi évoquer cette horreur absolue qu’est la cravallière, croisement génétique hideux entre une cravate et un morceau de soie sauvage. Une aberration que je ne souhaite même pas à mon pire ennemi !

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Espérons que ces jeux de mots et d’histoires stylistiques vous aideront à y voir plus clair!

Bonne semaine, Julien Scavini