Petit amusement pictural

Petit amusement ce soir autour d’un tableau. Je vous invite d’ailleurs à vous livrer à ce petit jeu en commentaire.

Paris brille en ce moment de belles expositions. Il y a à la Fondation Vuitton, La Collection Morozov. Icônes de l’art moderne. Et au Petit Palais, Ilya Répine. Peindre l’âme russe. La foule s’y presse. Malgré l’encombrement des salles, voilà une bien heureuse façon de commencer l’année et de surtout, de déconnecter de ce jour sans fin qu’est le Covid et ses informations associées. Du beau.

Un ami m’a envoyé une photo d’un tableau de 1873, d’Ilya Répine (1844-1930). Voici la photo :

Le cartel est le suivant : « Répine livre ses premières impressions de Paris dans des scènes de genre, qui étaient alors à la mode. L’artiste choisit comme décor une rue animée de Paris, reconnaissable à la colonne Morris qui fait la réclame pour un bal populaire. Mais le spectacle est aussi dans la rue, mené par cet habile charlatan qui fait l’article et propose des fioles de différentes couleurs, à une assistance médusée. »

Je ne sais pourquoi, j’aime beaucoup ce tableau. Tout un monde y figure. Un vieux monde. Un autre temps.

Mon ami me posait une question à propos du monsieur asiatique au milieu. « Le chapeau haut-de-forme n’est-il pas exclusif des soirées et tenues habillées ? »

La réponse est à deux niveaux. Oui, avec le temps, le haut-de-forme est bien devenu le chapeau habillé. Celui que l’on porte avec la queue-de-pied, ou la jaquette. Le chapeau des bals ou des mariages. Ou des courses à Ascot.

Mais non par ailleurs. Car en 1873, c’est un chapeau bien plus courant, pour la simple raison que tout le monde porte un chapeau. De par le fait, ce modèle est plus usuel. Les adaptations de Dickens en font souvent grand usage, pour les riches comme pour les pauvres. Pensons aussi que le haut-de-forme repliable existe. Il s’appelle le chapeau-claque ou le gibus. La peinture ne nous dit pas s’il s’agit d’un haut-de-forme de grand qualité, un « huit reflets » comme ils étaient parfois appelés, ou un bête chapeau de troisième main.

Voilà pour la réponse.

Toutefois, ne nous arrêtons pas là. Continuons de regarder ce chinois. Lui nous regarde bien.

Son chapeau tout de même colle bien avec sa tenue, qui est plutôt élégante. Gilet et pantalon noir, cravate nouée (on disait une régate à l’époque). Il n’y a pas de dissonance entre cette tenue et son couvre-chef.

Toutefois, il porte une blouse. D’où la confusion de mon ami. J’évoquais avec lui la possibilité que ce chinois, voulant assister au spectacle, aurait rapidement pris son chapeau et n’aurait pas enlevé sa blouse. Son frac ou sa redingote restant sur la patère. Il n’a pas pris le temps non plus de resserrer son col de chemise qui baille un peu. Ou alors est-il en pause. Peut-être cache-t-il une cigarette dans son dos ?

L’homme au premier plan à droite, celui qui se fait alpaguer par le margoulin, porte lui la tenue complète, avec redingote croisée. Tout en noir.

Mais notre chinois a une blouse. Là est le jeu de ce soir. Quel peut bien être le métier de celui-ci ? Pourquoi porte-t-il une blouse ? Et l’homme à côté aussi. Sont-ils collègues ?

  • Ce ne sont pas des peintres. Leurs blouses sont éclatantes.
  • C’est une blouse que j’ai vu sur des menuisiers. Le sont-ils ? Mais notre chinois n’aurait peut-être pas un si joli costume dessous.
  • C’est une blouse de sculpteur peut-être. Métier érudit. Est-ce que l’homme en bleu à droite est son assistant ?
  • Ou l’inverse, l’homme en bleu est-il un sculpteur de renom auprès duquel notre chinois se formerait ?
  • Mais l’homme en bleu porte des sabots tout de même.
  • Sinon, autre hypothèse. Notre chinois serait-il … préparateur en pharmacie ? Cela expliquerait la blouse ET la tenue élégante.

On peut continuer à disserter sur le sujet. Que voyez-vous de votre côté ? Qu’en pensez-vous ? Quelle hypothèse étayiez-vous ? Nous ne saurons jamais. Alors autant s’amuser ! Pour vous, que fait donc ce chinois ?

Amusez-vous bien et belle semaine ! Julien Scavini

La difficile question de la transition

Rassurez-vous, nous ne sommes pas là pour discuter du changement de sexe, sujet à la mode. Mais d’un thème bien plus prosaïque, celui de la transition de garde-robe, autrement dit, du long et fastidieux apprentissage du goût. Voire plutôt, de son goût.

La question m’est posée assez régulièrement par de jeunes clients – parfois pas si jeunes d’ailleurs – de comment appréhender la transition entre une penderie de style ou de forme jugée dépassée, à une nouvelle penderie. Sans être millionnaire, ce qui permettrait évidemment de tout refaire d’un coup. Hypothèse intéressante d’ailleurs. Et si vous gagniez une fortune professionnelle ou au loto. Fonceriez-vous chez un tailleur ou un magasin en particulier pour tout racheter ? Solution facile. Presque trop peut-être.

Un client est récemment venu commander un costume. Ligne plutôt classique, avec un pantalon assez fuselé tout de même. A l’essayage, avant de terminer les manches de la veste, nous avons ensemble regardé les manches de sa chemise. Qui n’étaient pas, nous étions tous d’accord, assez longues. Mais comme il dit,  « elles sont toutes comme cela. » Devions-nous respecter ces manches courtes et faire des manches de veste encore plus courtes ? Non, nous optâmes pour une solution rationnelle, celle consistant à couper les manches de veste comme il faut, vers la bosse de la tête du cubitus. « Il me faudra refaire les chemises petits à petits ». Hélas je ne pouvais pas dire autre chose.

J’avais moi-même beaucoup butté sur cette épineuse question, avec la chance toutefois d’avoir trop souvent des manches de chemises trop longues, qu’un retoucheur facilement pouvait me raccourcir. La tâche délicate fut de trouver un retoucheur qui ne me prenne pas une fortune pour cela, je n’étais qu’étudiant.

Quelques semaines après avoir récupéré son costume, notre client est revenu ravi. Il a recommandé un second pantalon, pour avoir un peu de durée de vie sur ce costume. Mais il a choisi de prendre une coupe de pantalon résolument plus classique, un peu plus droite et intemporelle. Dont acte, nous avons repris quelques mesures. A la livraison, il fut si enthousiaste qu’il a fait retoucher, dans le sens d’agrandir, le premier opus. Son goût avait évolué.

C’est le plus fort écueil lorsque l’on débute. J’eus bien des soucis avec cela au début de ma boutique, pour moi-même. Je testais beaucoup, surtout les pantalons, parfois avec des modèles franchement larges. Et même si j’avais quelques costumes, il n’était pas facile de composer assez de tenues sobres et élégantes pour tous les jours de tous les mois de l’année au travail. Je devais jongler entre des chemises médiocres et d’autres plus belles. Des costumes moyens et d’autres très biens. Certains jours enchanteurs, tout allait ensemble. D’autres, c’était un peu l’as de pique.

Quand bien même on aurait l’argent pour tout faire, je ne suis pas convaincu que cela soit bon et utile. Car en même temps que la penderie se structure et évolue, que l’on est content d’acquérir des vêtements beaux et bien fait, le goût lui-même se crée, et évolue. Et c’est précisément parceque l’on porte des vêtements qui ne vont pas toujours bien que l’on se rend compte et que l’on mesure les évolutions. Et que l’on en prend conscience.

Ce faisant, ce qui est un regret de jeunesse, celui de ne pouvoir pas bien faire tout de suite, devient avec le temps une force. Une assurance en somme.

On ne peut mesurer la perfection de quelque chose qu’à l’aune de ce que l’on a testé, traversé et connu. Avoir de piètres vêtements, faire des erreurs d’achat, ne pas bien faire comprendre ce que l’on veut au tailleur ou au vendeur arrive. Et arrive à tout le monde. Il faut parfois comme le dit l’expression, « mettre son mouchoir dessus » et passer à l’étape suivante.

Un jour chez Old England, j’avais timidement esquissé une remarque sur la longueur des manches d’un trench. La vendeuse avait cru que je voulais raccourcir, ce qu’elle fit. Je n’avais pas osé parler plus. Les manches après furent trop courtes. Je le portais comme cela pendant quelques années. Et puis tant pis.

Je me souviens aussi, par un empressement heureux, avoir acheté par correspondance aux États-Unis deux paires de souliers Alden, pour un certain prix plus la douane. Sans trop connaitre ma pointure. Qu’est-ce que j’ai souffert dans ces richelieus trop petits. Je les ai portés un peu, puis je les ai donnés. Je n’aurais eu qu’une paire, c’eût été préférable. C’est comme ça.

Surtout que jeunesse passant, on découvre une chose, c’est que la penderie idéale n’est qu’une vague idée, et qu’à mesure qu’on pense y aboutir, la vie et ses chemins remettent en question cet idéal. Combien de jeunes papa ont pris des kilos à l’arrivée de leur premier enfant, devant faire définitivement une croix sur les pantalons en 38 ?

Et puis soit même on peut se lasser d’un goût que l’on pensait sûr. Un client d’un certain âge, au look affirmé de vieux rockeur, me confessait que dans sa jeunesse, il cherchait des meubles de style Chippendale, des fauteuils en cuir et des souliers Alden, point de départ de notre conversation. Le vrai style Old England, où d’ailleurs travaillait son père. Et qu’après la quarantaine, il n’en avait plus rien à cirer. Mais rien. Ce qui ne l’empêchait pas d’aimer les chemises en « sea island » et les chinos confortables en coton et cachemire.

La transition entre une garde-robe que l’on juge dépassée et une nouvelle plus en adéquation avec un apprentissage normal des élégances de la vie est un processus heureux, mais certes fastidieux. La vie est longue. Et probablement constituée de bien des cycles. L’important c’est de faire un effort. Point de se rendre malade pour de simples questions de tissus. Il faut relativiser et avancer tranquillement. Avec patience, on peut arriver, sans s’en rendre compte, et parfois assez vite, à une penderie homogène, raisonnable et élégante. Qui presque instantanément sera l’objet de nouveaux questionnements et de possibles redirections!

A méditer. Belle et bonne année 2022. A bientôt, Julien Scavini

La veste rose de Daniel Craig

C’est en suivant l’actualité facebook du Prince Charles que j’ai découvert la soirée d’avant-première du dernier James Bond à Londres, au Royal Albert Hall. J’étais plus intéressé par son smoking et la Rolls qui serait de sortie, que par les péripéties de l’agent anglais. Intéressé aussi de voir le Prince William, qui avait pour l’occasion choisi une veste en velours noire et des souliers type slippers aussi en velours. Une tenue très lounge et digne d’intérêt, si seulement les proportions n’étaient pas si chiches. Et puis au détour des photos, il y avait Daniel Craig.

J’avais vu sa veste de velours rose poudré. « Tiens me dis-je. » Et puis plus rien, je passais à autre chose. Seulement, plusieurs personnes m’en ont parlé à la boutique. « Avez-vous vu la veste de Daniel Craig? Qu’en pensez vous? Oh la veste de Daniel Craig, superbe. ou Spéciale cette veste non? » Alors j’ai re-regardé cette veste. Qu’en penser?

Et bien que du plaisir. Pour plusieurs raisons.

1- D’abord je suis heureux d’un assemblage de vêtements qui est de très bon goût. Car je le rappelle, la base de la tenue de Daniel Craig est le smoking. Il en porte le pantalon, les souliers et le papillon. Tous noirs avec une chemise blanche. C’est donc une base formelle et tout à fait classique. La touche de couleur est apportée en harmonie avec le reste. Le pantalon n’était pas bleu ou gris et les souliers des derbys marrons mal cirés. Vous voyez ce que je veux dire? L’ensemble était maitrisé. Pas de cacophonie vestimentaire, pas de loufoquerie. En bref, Daniel Craig n’était pas déguisé. Il y a de manière sous-jacente une maitrise intelligente du code. D’ailleurs on sait qu’il connait bien le smoking, il le portait classiquement à toutes les autres avant-premières. Pour sa dernière, il change un peu. Tant mieux pour lui.

Donnez une telle idée à un quidam, et vous trouveriez un pantalon à carreaux, un papillon dénoué (que bien des stars françaises trouvent plus « marrant ») et des lacets de chaussure rose. Exemple. Dans les personnalités diverses ce soir là, j’ai repéré deux tenues totalement hideuses, voyez ci-dessous. Franchement un smoking rose mal coupé jurant avec le noir, et un pantalon de smoking gris. Franchement c’est laid… !

1bis- Daniel Craig a le ton juste lui. Il dénote, tout en prouvant une maîtrise du smoking et de ses finesses. Comme le smoking blanc. Il comprend les degrés de variation autour de cet habit du soir. Il ne cherche pas à casser les codes de cet habit du soir, avec une lecture premier degré bancale. Il respecte cette tenue traditionnelle sans la renverser, avec les bons souliers, le bon papillon. Il n’en fait pas trop.

2- Ensuite, il s’agit là d’une itération intéressante d’un sujet qui m’est cher, celui de la veste de cocktail que j’évoquais ici. Pour quelqu’un qui possède déjà un smoking, l’idée de faire couper une veste dépareillée mais fonctionnant avec celui-ci est intéressante et pratique. Shantung autrefois, velours aujourd’hui, voilà une veste heureuse, et qui sort de l’ordinaire et du très classique registre noir & blanc. Presque toute la panoplie du smoking est employée. Sans la veste. En passant, j’avais toujours imaginé ce modèle de veste droit à col châle. Et bien en croisé, c’est très sympa aussi.

3- Par ailleurs, Daniel Craig prouve ainsi qu’il ne faut pas fuir la couleur. Et qu’au contraire, sur un homme, c’est extrêmement élégant. Ça donne même bonne mine. Pour autant que cet apport de couleur soit modéré, ici par le noir et le blanc.

4- J’ai lu par-ci et par là enfin, que Daniel Craig prouvait ainsi que les hommes de plus de cinquante avait le droit de s’amuser et de s’affirmer. Je ne saurais juger la véracité de cette affirmation du bas de mes trente-cinq ans. Cela dit, il ne faut jamais avoir peur de s’affirmer dans le vêtement. J’oserais dire que Daniel Craig prouve surtout que l’on peut être un homme, un vrai, et s’intéresser à ce sujet. Au point même de frapper fort. La veste de velours rose n’est pas exclusive des meetings d’Act-Up. Mais il aurait pu tout aussi bien porter un velours jaune, orange ou vert. C’est cette envie de montrer quelque chose de raffiné et d’étudié qui me plait là.

5- J’apprécie d’autant plus cette veste en velours que le dernier exemple en date sur le sujet m’avait assez déplu. Il s’agissait de la veste orange de Kingsman. Je n’aime pas ce noir aux revers qui est dur visuellement, et marque trop le V de la poitrine. Avec la veste rose de Daniel Craig, il y a une touche de simplicité plus heureuse.

Toutefois, si j’encense cette jolie veste rose aux poignets retournés, détail sartorial raffiné, je peux aussi apporter un bémol. Car il y en a. Cette veste, il lui manque carrément une taille. Ses biceps explosent les têtes de manches et font saillie. L’épaule ne place pas bien et le col a du mal à appliquer. S’il est statique, tout va bien, mais dès qu’il bouge, tout part de travers. Les avant-bras sont si serrés qu’ils remontent vers le coude découvrant allègrement les poignets mousquetaires. D’autant que le velours (je précise probablement en coton, ou coton-modal) n’a aucune élasticité naturelle. Une veste en laine accompagne le corps. Une veste en coton, ou donc en velours, est figée, rigide et fait très vite carcan. Il faut donc impérativement lui donner du mou. Et donc une taille de plus surtout en haut du buste.

En dehors de ce petit point négatif (notez qu’il n’est pas le seul à confondre « veste sur-mesure » et « veste collante »), je suis heureux de cette prise de risque vestimentaire. Cela donne envie de bien faire, et de mieux faire. C’est un témoignage que le beau vêtement n’est pas out-dated.

Bonne semaine, Julien Scavini

L’hommage à Jean-Paul Belmondo

Il y a quelques jours, un client me demandait pourquoi je n’avais pas fait d’article sur Jean-Paul Belmondo pour lui rendre hommage d’une manière sartoriale. J’étais un peu pris de court, car je venais à peine d’apprendre son décès et l’hommage national était déjà prévu pour le lendemain aux Invalides. Cela dit, en quelques minutes, je réalisais aussi qu’au fond, je connaissais très peu l’acteur, à part quelques vagues souvenirs du Cerveau, et encore, surtout pour David Niven. Pas un sujet facile pour moi. Cela dit, pourquoi pas me suis-je dit.

Le lendemain, les Invalides raisonnaient de la musique de la Garde Républicaine et nombre de personnes se présentèrent pour voir l’hommage. Je vis quelques images à la télévision, au moment du discours de son petit-fils. Entouré d’autres jeunes, je me suis alors dit que les costumes-cravates avaient un peu de tenue, sobres et bien coupés. Ce petit groupe avait un peu d’allure.

Et puis au cours de ma recherche sur le sujet, je fus attiré par des galeries photos des obsèques, à l’église Saint-Germain-des-Prés. J’aime bien ces galeries photos proposées ça et là sur internet, genre Point-de-Vue et Images du Monde. Voir les célèbres de façon ordinaire.

En les parcourant, je me suis dit non. Je ne vais pas parler de Jean-Paul Belmondo, je vais parler de ceux qui sont venus le voir une dernière fois, l’accompagner pour cette traversée du Styx. Pourrais-je penser que ce n’est pas un évènement anodin?

Toutes ces photos ont été prises à l’entrée de l’Église, ou à la sortie. Dans l’ordre, commentons :

  • Antoine Dulery a fait l’effort d’une cravate. Et l’Abbé Pierre le remercie d’avoir sélectionné son dépôt-vente pour trouver un costume. Sa compagne n’a trouvé qu’un jean de son côté.
  • Bernard Murat a une jolie veste sport. J’ai la même pour aller chez Castorama.
  • Albert Dupontel doit avoir une ardoise chez son teinturier pour ne plus oser y retourner.
  • Francis Huster a fait un vrai effort remarquable. Dommage que l’étiquette du manteau soit encore en bas de manche. Probablement pour se le faire rembourser le lendemain?
  • Guillaume Canet a un joli costume. Bleu.
  • Pierre Vernier pensait se rendre aux floralies.
  • Michel Hazanavicius ne voulait pas se changer avant d’aller au buddha bar. Alors autant ne pas en faire trop. Sa compagne est pieds-nus. Bah pourquoi pas. Aussi à l’aise à la plage que dans les églises!
  • Pierre Richard doit être le père de la Capitaine Marleau.

Je restais coi. Je ne savais même plus quoi penser.

D’abord je me suis dit. A leurs niveaux de rémunération, ne pas pouvoir sortir une fois de temps en temps dans un costume noir un peu décent me sidère. D’autant que le costume noir, c’est presque l’incontournable depuis plusieurs années. Enfin quoi ? Un costume. Noir. Repassé. Trois mots simples.

La plupart sont habillés là comme s’ils se rendaient n’importe où ailleurs. Ils prennent l’avion probablement sapés ainsi. De même qu’ils vont déjeuner à la brasserie probablement de la même manière. Toutes ces tenues, si ordinaires, si banales, si médiocres sont une insulte à tout.

Alors je connais la parade. Elle est double. D’abord que ce sont des saltimbanques. Et que par là même ils ont le droit de s’affranchir des codes bourgeois et de la bien-pensance. Et deuxièmement, que c’est ça l’élégance « à la française », nonchalante, qui sait dépasser les codes. Et donc que tout ce que je pourrais écrire est imbécile et dénué de sens. Et probablement facho ou quelque chose comme ça.

Peut-être.

Ces quelques clichés, pas tous à jeter j’en conviens toutefois, sont l’illustration parfaite d’un cloaque esthétique où plus rien n’a de sens. Tout est mis sur le même plan. On va au magasin de bricolage comme on sort diner. On va au théâtre comme on monte dans le train. On va à des obsèques comme on fait les choses les plus ordinaires. Il n’y a plus de hiérarchie de valeurs. Plus d’intention. Seulement du courant. C’est d’autant plus tragique lorsque des photographes sont là.

Il n’est absolument pas question là de bien s’habiller. Il est juste question de circonstance. De moment.

Il n’est pas non plus question de costume. Il est juste question du bon choix. Et de la dignité de ce choix.

La dignité. Voilà un mot totalement balayé par l’époque contemporaine. Et déconnecté de l’esthétique contemporaine. Un vieux mot, affreux, daté, honni.

On a le droit d’être débraillé parfois. C’est une part heureuse du progrès que je ne nierais jamais. On peut pantoufler mal habillé devant sa télévision ou dans son jardin. On a le droit de ne pas faire toujours un effort pour descendre acheter un litre de lait. Mais on doit toujours avoir le sens de la dignité et de l’instant. Et dans le genre, les obsèques d’une personne sont en haut de la liste. Un instant unique. Le dernier avec cette personne.

Certains parleraient de respect aussi. Mais je déteste ce mot valise, si utilisé et si vidé de tout sens. Non, la dignité, c’est mieux, plus englobant.

Au fond, tout cela n’est pas grand chose. Et j’aurais pu passer aussi vite sur cette galerie photo que sur la météo ou le programme télé. C’est peut-être ça le but actuel, se divertir, s’informer, se divertir, s’informer, zapper, et tout fondre dans une même mélasse. Un peu de tout et beaucoup de « je m’en fous ».

Mais je suis heureux d’avoir pris le temps de réfléchir à cet instant. Et d’avoir songé à Belmondo à travers ses derniers invités.

Jean-Paul Belmondo n’était pas à la ville l’élégant du siècle. Ce devait en revanche être un homme très sympathique et charmant. Et je remercie la pellicule qui elle, grâce à l’érudition et au travail des costumiers, figera à jamais l’image d’un fringant acteur qui a incarné d’élégants personnages !

Bonne semaine, Julien Scavini

Le doc qui fait parler

Arte est une chaine que j’ai grand plaisir à regarder. En particulier d’ailleurs hier lorsqu’elle a diffusé les neufs symphonies de Beethoven en direct de grandes villes européennes. Quelle riche idée culturelle.

Il se trouve qu’elle diffuse une petite série documentaire intitulée « Faire l’histoire » et que l’un des épisodes est consacré à notre sujet préféré, « le costumecravate » . Passionnant sur le papier. A tel point que plus d’un client ou ami m’en ont parlé. « Alors qu’en penses-tu ? » Je ne voulais par regarder car je me méfie du traitement grand public de mon sujet adoré. Et puis il faut bien que je me sorte la tête de ce sujet aussi de temps à autre…! Mais enfin, cela me travaillait, j’ai donc regardé.

Pour ceux qui n’ont pas vu, voici le lien vers l’article de Slate et vers la vidéo :

http://www.slate.fr/story/208430/costume-cravate-uniforme-monde-moderne

Je dois dire ne pas avoir été déçu. Ah ça non. J’ai retrouvé absolument tout ce que j’avais détesté à la fin de mes études d’architecture. Sous couvert d’aborder les sujets sans pré-conscience, sans a priori, sous couvert de déconstructivisme heureux, on assiste en fait à un exposé orienté de manière absolument délirante… Et bien construit.

L’histoire du costume cravate occidental est totalement bâclé. To-ta-le-ment. Les raccourcis sont monstrueux, où le paletot est présenté comme un évènement fondateur (alors qu’il est pourtant un instant fugace de l’histoire du vêtement de dessus), où les dates sont plus qu’approximatives (il parle de 1880/1900 puis après d’une gestation 50 ans plus tôt), où la forme épaulée des années 30 sert à englober toutes les époques (alors qu’en est-il de l’épaule molle et emboitée des années 1920 et non construite des années 1900?). En oubliant la précision du vêtement d’avant et sa lente évolution chez les tailleurs.

Cette histoire occupe moins d’une minute du documentaire. Et elle est très peu étayée. Avec peu d’illustrations chronologiquement présentées. Pourquoi allez-vous demander?

Simplement car ce document, et cet historien Manuel Charpy, ont un autre but que de faire de l’histoire. Il veulent instrumentaliser cette histoire. Ils veulent tels des architectes de l’histoire, faire la leur. Raconter et y plaquer un discours. Sous couvert d’impartialité historique, ils l’éludent tout simplement.

Et pour quel discours? Bien sûr toujours le même, celui d’une révolution permanente et d’une lutte des classes et/ou des sociétés.

Le costume serait né dans l’industrialisation américaine? C’est nier la recherche esthétique et de confort chez les anglais, de l’aristocratie comme du bas peuple victorien et post-victorien.

Le costume serait une invention sortie de nulle part et imposée? C’est une vision universitaire à laquelle je me suis confronté et heurté déjà. Ce n’est absolument pas ma vision. Le costume moderne est pour moi le fruit d’une lente évolution des modes de vie et des modes de production dans le seconde moitié du XIXème siècle. Et non une révolution d’un instant.

Le costume permet de créer une frontière entre les riches qui font du sur-mesure et ceux qui devaient prendre de la confection. Pardon, mais au début du siècle et jusque dans les années 50, les tailleurs étaient légions. Et ce qui faisait la frontière entre riche et pauvre était plutôt les vêtements neufs versus ceux de seconde ou troisième main. Jusqu’aux fripiers.

C’est oublier par ailleurs qu’entre 1918 et 1970, avant l’avènement des nouveaux tissus et des nouvelles manières de produire, on ne savait tout simplement pas produire grand chose d’autre qu’un complet veston. C’était la forme de l’instant, comme la doudoune t-shirt aujourd’hui.

Enfin la cravate et les accessoires sont mis dans le même sac conceptuel que le costume, alors qu’ils étaient déjà là avant (comme les cols durs ou les boutons de manchettes) et qu’ils disparaissent avant lui. Une histoire séparée eut été plus honnête.

Il dérive après sur la notion de col blanc versus col bleu, ce qui est alors un discours sur l’utilitarisme du vêtement, son usage. Un ouvrier on se doute bien, n’allait pas mettre un fin tissu peigné pour travailler en chaine. Il utilise Chaplin dans Les Temps Modernes à des fins de lutte sociétales là où moi je vois surtout une volonté cartoonesque typiquement américaine de faire des stéréotypes esthétiques.

Mais enfin bref, je ne vais pas faire l’histoire du costume ici en réponse au documentaire.

Non, car je préfère pointer les travers inexcusables de ce documentaire affreusement orienté, voire même… politisé.

Je rappelle que ce documentaire est très court.

Et en si peu de temps, il coche absolument toutes les bonnes cases … pour des téléspectateurs habitant boulevard Beaumarchais… Après avoir bâclé l’histoire de l’objet, il est préférable de lister tous les contre-exemples et les raisons d’abandonner le costume, cet affreux colifichet occidental d’homme blanc. Donc, en premier : le costume-cravate fut imposé aux japonnais et aux turcs par leurs dirigeants… les pauvres. Puis le costume-cravate fut banni lors de la décolonisation en Afrique car il était trop signifiant. Heureux hommes libres. Puis, le costume-cravate fut déconstruit par Mao dans le même esprit. Quelle époque formidable ! Comme si réussir l’exploit de parler de colonisation dans un documentaire de 14min sur le costume n’était pas suffisant, il a fallu parler de … guerre de sexes. Et puis de groupuscules Arts & Craft allemands du début du siècle. Et puis finalement d’anticapitalisme. Évidemment, apothéose de l’orientation scénaristique, une photo de Donald Trump hilare avec une cravate moche fait son apparition à l’image. Une succession de clichés.

C’est hallucinant cette capacité sur un petit sujet aussi simple historiquement, à rameuter autant de poncifs. J’en suis encore bouche bée. Et sidéré. Et triste. Faire l’histoire du costume masculin, dans ses grandes lignes, sans se perdre dans des micro-modes locales, en partant de Beau Brummell pour aller jusqu’à aujourd’hui, n’est vraiment pas difficile. Une histoire coulante et simple, qui parle d’abord et avant tout de la vie des hommes et de l’évolution de leur société. Une histoire d’un habit d’occidental destiné aux occidentaux et à leur mode de vie. Une histoire de nos pères, grands-pères et arrières grands-pères. Une histoire de nos villes et de nos commerces. Une histoire avec un détour par le vêtement militaire. Et une histoire de notre démarche de production.

Enfin et surtout, ce que ce documentaire loupe, c’est une histoire de la beauté. Le costume est un artefact de notre société visant à rendre le corps beau tout en le couvrant. Comment allier l’utile à l’agréable. Jusqu’à ce qu’en effet, l’agréable soit vécu différemment à partir des années 70. Le costume-cravate occidental, c’est une histoire du beau en partage. De l’ordonnance d’une société à son individualisation. Mais évidemment, à voir comment cet historien ose s’afficher à l’image, des images qui resteront de lui, on se doute bien qu’au fond, le beau ne l’intéresse pas !

Julien Scavini

Petite réflexion de Pâques

Je m’intéresse beaucoup aux arts du feu, à savoir en langage plus simple, la poterie. C’est un univers extrêmement large, de la faïence aux grès en passant par les porcelaines. Il y en a pour tous les goûts et tous les styles. C’est passionnant. En étudiant un peu le marché pour voir les goûts et les couleurs contemporains, une chose m’a frappé, l’apparente simplicité et l’esprit tout à fait organique qui prévaut à l’heure actuelle. Tapez dans google images « vase contemporain » et observez les réponses. C’est le règne d’abord de l’asymétrie. Et ensuite de l’aléatoire. Il y a des formes et des finitions infiniment complexes. Mais seul l’œil aiguisé le voit. Car elles ont en commun avec le reste de la production de paraitre simples, de paraitre faciles. Les glaçures font la part belle aux effets aléatoires de la chimie. Les pigments s’expriment et les coups de pinceaux sont montrés. La main si elle façonne l’objet lui laisse son empreinte. Il y a une volonté manifeste de l’époque de montrer la poterie presque au naturel. Avec une simplicité apparente.

Finis les grands vases soutenus par des sphinges. Finies les anses savamment enroulées. Finies les pommes de pin ciselées en haut des couvercles. Finies les peintures de paysages ou d’évènements. Finie l’absolue symétrie. Finie le délire de technicité. Nous ne sommes plus à l’ère des jardins à la française, mais bien à celle des jardins à l’anglaise pour faire une analogie. L’ère est à la simplicité. Visuellement tout du moins.

Le vêtement est en aucune manière étranger à ce phénomène. Tout ce qui parait construit, apprêté, organisé fait peur. Le costume, appelant une certaine maitrise de l’objet à l’achat et à l’entretien, ainsi que le suivi de règles pour le porter, qui à défaut d’être toujours précises sont variées, fait peur et lasse. Même la veste ou un pantalon de laine. S’habiller de manière formelle fait appel à une exégèse. Derrière le savoir-faire, il y a un savoir-être. Or, ce n’est pas l’esprit de l’époque. Car ce n’est pas « au naturel ». Les start-upeurs préfèrent le t-shirt et le sweat à la cravate. En apparence plus simples. Pourtant leur message est étudié. Ça a l’air simple, mais c’est pourtant bien réfléchi. La banque Goldman Sachs ne s’y est pas trompé dans ses recommandations à ses collaborateurs. Il faut être plus décontracté, plus proche du client.

D’une certaine manière, je pense, et je trouve que cette évolution du langage vestimentaire, comme du langage architectural ou du langage des potiers pour y revenir, est un total aboutissement de la déconstruction amorcée en philosophie dans les années 60. Le questionnement est partout. Qu’est-ce qu’un vêtement ? Qu’est-ce qu’une fenêtre ? Qu’est-ce donc qu’un vase ? Ce faisant, les réponses vont des plus basiques – c’est le plus simple, souvent le plus navrant et le plus rabâché – aux très érudites, réservées à une frange de la population qui veut le comprendre.

Prenez l’exemple du jean et du chino. Pantalons devenus universels, ils se déclinent maintenant tous avec de l’élasthanne et des coupes « easy » . A longueur de publicités, la simplicité du port et de l’usage sont vantés. A l’envie. Le confort ultime est à la clef. L’allure débraillée suit juste derrière à mon avis. Ça parait cool parce que ça parait simple et facile.

Qu’est-ce qui peut expliquer cette apparente volonté de simplicité en tout ? Le progrès actuellement semble être la volonté farouche de simplicité. De plus basique. Pourquoi vouloir à tout prix affadir et abréger ? Serait-ce parce qu’à contrario de toutes ces futilités que je viens d’évoquer, la vraie vie, elle, est de plus en plus dure ? De plus en plus concurrentielle dès la naissance ? Qu’à longueur de réseaux socio et de télévision, la réussite et les apogées individuelles sont portées aux nues ?  Que nous sommes de plus en plus nombreux sur terre et qu’il n’est pas aisé de trouver sa place ? Que l’informatique, loin de simplifier totalement la vie, rend le rapport à celle-ci totalement nouveau et différent ? Que les problématiques environnementales et sociétales, si complexes pour le coup, obligent à simplifier le reste ?

Je n’apporte aucune réponse, je me questionne tout simplement. Je sais très bien que pour une majorité de la population, ce sont des questions de vieux crouton ! Mais pour mon secteur d’activité, le textile, la projection de ces questions est passionnante !

  Bonne semaine, Julien Scavini

Comment devenir tailleur ?

C’est souvent que l’on m’écrit, ou que l’on vient me voir en boutique pour me poser cette « ultime » question comme dirait Asphalte : « comment devient-on tailleur » ? Je ne compte plus les petits jeunes qui sur une année me posent cette énigme, comme à la recherche d’un graal. L’un des derniers, Marcel, est tombé au juste moment où je cherchais quelqu’un pour faire de la vente. Il fut embauché presque sur le champ.

Avant de s’intéresser aux formations, il faut d’abord s’intéresser aux débouchés. Il me semble que c’est le point primordial ; même si en France, on aime mettre les formations avant, quitte à ce qu’il n’y ait pas de débouché… Question philosophique me direz-vous. Je pense qu’il ne sert pas à grand-chose d’apprendre quelque chose si l’on ne peut transformer cette expérience en commerce. Question encore plus philosophique !

Les débouchés à Paris, et en France, sont quasiment inexistants. Il faut se le dire immédiatement. J’ai fait l’AFT (Association de Formation Tailleur). Cette structure a pendant quinze ans environ proposé à des personnes, avec ou sans formation initiale, de devenir tailleur. De fait, le vivier de « sachant » qui était au plus bas a été rechargé, d’une certaine manière. Ces garçons et ces filles ont intégré les quelques rares ateliers de Grande Mesure, qui assez vite au fond, sont arrivés à saturation. Ils ont eu assez de stagiaires puis de salariés. Ainsi, vers les derniers temps, Camps De Luca, Lanvin, Smalto entre autres, avaient suffisamment de main d’œuvre qualifié et ne recherchaient plus de petits jeunes.

D’autant que ces ateliers pouvaient aussi recourir à une main d’œuvre plus âgée et bien plus qualifiée, en provenance d’Italie, mais aussi et surtout de Turquie ou du Maroc, voire d’Afrique noire. De ces pays arrivent des messieurs, parfois aussi des dames, souvent forts adroits et très rapides, qui sont plus rapidement au niveau des volumes imposés par la vie de l’atelier. Surtout que dans ces pays, les formations commençant parfois dès 10ans, on a affaire à des athlètes de l’aiguille avec lesquels nous ne pouvons pas rivaliser.

De plus et ces derniers temps, avec la Covid, les voyages étant stoppés, la Grande-Mesure ne se porte pas au mieux de sa forme. Cela reviendra vous me direz.

Certains pourraient avoir l’idée de s’installer à leur compte pour faire du « bespoke » comme m’a demandé un lecteur récemment.

Alors là, autant le dire, je ne crois pas du tout à l’installation de jeunes pour faire de la Grande-Mesure directement après une formation. Je n’y crois pas un seul instant. Je rajouterai même plus que c’est une forme de vol ou d’arnaque. Pour être un bon tailleur en grande-mesure, une formation de dix ans en atelier me semble incontournable et nécessaire. Quelques exemples très réussis de ce genre de parcours existent. Kenjiro Suzuki a passé de longues années chez Smalto et sa femme chez Camps De Luca avant de fonder son atelier. Emanuel Vischer fut de longues années aussi le dernier apprenti du très grand tailleur Gabriel Gonzalez, carte de visite des plus respectables ! Aïdée et Florian Sirven enfin venaient je crois de chez Smalto où ils avaient fait leurs armes. Ils se lancèrent vaillamment avant de fermer boutique pour intégrer Berluti. Ce sont de beaux exemples. Ils sont rares.

Car avant de vendre une grande-mesure, logiquement vendue plus de 4000€, il faut un peu de bouteille. Le client doit être en confiance. Ce n’est certainement pas en deux ans de formation tailleur à l’AFT que l’on peut raisonnablement se dire tailleur. Remarquez, qui ne tente rien n’a rien.

C’est pour cela qu’à mon niveau, je m’en suis toujours bien gardé. Et j’ai préféré faire de la demi-mesure. Je ne pensais pas, et je ne pense toujours pas être le plus qualifié pour faire de la grande-mesure. Si j’en propose, c’est qu’un tailleur de plus de 80 ans m’a proposé ses services, pour son propre plaisir.

Donc soyons sérieux, ce n’est pas en quelques mois de formation que l’on peut acquérir la dextérité et l’œil nécessaires à l’exécution dans les règles de l’art d’un costume fait-main.

Par contre, c’est une excellente base pour de la demi-mesure. Pour savoir de quoi l’on parle.

Ce débouché justement, de devenir boutiquier en demi-mesure, est accessible en revanche. Pour qui est un peu dégourdi et malin, c’est un eldorado. La preuve en est que des zozos totalement dépourvus de toutes connaissances « sartoriales » y arrivent très bien et font pas mal d’argent. Même si dans le cadre des ateliers NA, cela s’est mal fini. Si quelqu’un veut se lancer dans la demi-mesure, nul besoin d’une longue formation. Car les usines de demi-mesure dispensent toutes les informations qu’il faut. Entre une demi-journée et trois jours, et hop, c’est assez pour ouvrir une échoppe et servir ces premiers-clients.

Mais enfin, revenons aux formations. Puisque je concède que la grande-mesure, ce graal, puisse être un rêve. Quelles sont-elles ?

Et bien très peu choses. L’AFT a fermé depuis que M. Guilson est décédé. Combien d’anciens élèves ai-je entendu lui casser du sucre sur le dos, « que cette école était du vol » « trop chère » « qu’ils s’engraissaient sur les élèves » etc. etc. etc. J’ai toujours été estomaqué de l’incroyable méchanceté à l’encontre des Guilson et de leur fille la directrice. Maintenant, formidable, il n’y a plus rien.

Une photo du tailleur André Guilson, piquée à gentlemanchemistry.com

A une époque, il me semblait que le GRETA à Paris dispensait une formation. Je crois que David Diagne la dispensait la, mais c’est terminé je crois.

En quelques rares lycées professionnels, il existe des formations de couture. Mais c’est un niveau pré-bac.

Le mieux que je conseille est de se lancer dans un DMA costumier réalisateur (Diplôme des Métiers d’Arts, en trois ans). Cette formation, très large, destine les élèves aux métiers du spectacle et de la scène. L’enseignement y est super large, tailleur mais aussi flou et chemiserie, vêtements historiques. C’est une formation généraliste et pratique, appliquée au vêtement de spectacle.

Vous me direz, cela n’est pas le tailleur. Oui mais c’est l’une des bases les plus solides qu’il soit possible de trouver ! Avoir un gros bagage généraliste ne peut pas faire de mal. Et sachez que les costumiers que j’ai rencontré avaient bien souvent des doigts d’or, aussi capable de coudre une robe Dior qu’un pourpoint renaissance, ou encore… une veste tailleur. A l’époque de l’AFT, lorsque j’allais visiter l’atelier d’Arnys, je me souviens de conversation intéressée avec la seconde de Karim, le maître tailleur des lieus. Elle avait fait un DMA costumier réalisateur avant d’intégrer cet atelier. Où elle complétait et spécialisait son apprentissage.

Sinon, à l’issue la troisième, il est possible de rechercher un CAP Métiers de la Mode-Vêtement Tailleur (en 2 ans). Je sais qu’il existe aussi des Brevet de Technicien option vêtement création et Mesure (en 3 ans), ou des BTS Métiers de la Mode (en 2 ans). Une voie intéressante est dispensée par la Chambre syndicale de la haute Couture parisienne, le Diplôme de modélisme, en alternance (en 2 ans). Je vois souvent des jeunes qui cherchent cette alternance. Il faut savoir coudre de base pour la trouver. Et comme il y a peu d’atelier… encore une fois, peu d’alternants. Les places sont chères.

Quant à l’idée de partir pour l’étranger, Italie ou Grande-Bretagne, inutile d’en rêver. Un des meilleurs élèves de l’AFT, un certain Victor avait essayé l’Italie avant de je crois, de revenir devant la dureté des Italiens. Et d’Angleterre, je n’ai pas eu d’échos plus chaleureux. Sans parler du coût de la vie londonienne.

Voilà pour cet aperçu loin d’être rose. Ce n’est pas un métier facile. La formation n’est pas simple. L’éclosion des talents y est ardue.

Je finirais sur le meilleur conseil que je pourrais donner, fruit de mon expérience : méfiez-vous des passions. Les passions sont géniales le soir, après le travail, comme une distraction de l’esprit ou des mains. Les passions font avancer et détendent l’intellect en lui procurant des renforcements heureux. Mais attention, il y a un écueil à transformer une passion en métier. Si les choses se complexifient, la passion se transforme alors en cauchemar. La déception est alors proche et peut être immense, souvenez-vous du sympathique Paul Grassart. Rassurez-vous pour moi, j’en suis très heureux.

Si vous voulez vous amusez avec le tailleur, en dehors de toute considération de commerce, d’argent et d’ennuis, au fond de la manière la plus détachée qui soit, pour votre plus simple plaisir, suivez l’exemple d’Eric, que vous pouvez écouter là sur le podcast de Cravate Club : https://soundcloud.com/jessica-de-hody-253917269/eric

  Bonne semaine, Julien Scavini

Deux photographies

Et nous voilà encore replongé dans le marasme ! Quel déplaisir. J’ai déjà tant écrit sur l’élégance du confinement : le pyjama, les chapeaux d’intérieur, les robes de chambres ou encore les pantoufles. Difficile de trouver alors d’autres sujets. Le jogging ? Je n’expérimente pas moi-même, difficile d’en parler dès lors. Et puis cette simple première photo me suffit. Ouhla. « Fashion faux-pas« dirait Cristina Cordula ! Je suis tombé par hasard au cours d’une petite recherche sur ce cliché plein d’allure. Ronald Reagan à bord d’Air Force One. J’imagine que la couturière était en train de repasser son pantalon de costume. Franchement, ne passez pas le confinement ainsi !

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Mais au cours de la même recherche, je ne sais par quelle association de mots-clefs, je suis arrivé sur cette photographie du duc de Windsor et de Wallis Simpson. J’y ai trouvé tant de charme que je l’ai enregistré. Deux être aux regards vides, presque un tableau de Hopper. Impression renforcée par la simplicité graphique, haut clair et bas foncé, centre orangée des fleurs faisant échos à la cravate.

Lui est amusant. La veste avec son large pied-de-poule – on pourrait dire un pied-de-coq – est ample, presque opulente dans ses proportions. Les épaules sont nettes, les têtes de manches généreuses. La franche opposition du motif est soutenue par le choix d’une ceinture de cuir tressé assez unique qui a quelque chose d’un peu amérindien. La cravate est nouée à l’italienne, petit pan plus long coincé dans la ceinture. La classe dans la décontraction. La chemise n’est pas blanche, à peine beige. Quant au pantalon, il pourrait héberger trois paires de jambes. Apparemment, ce pantalon est dépourvu de « ceinture ». La pince semble passer sous la ceinture de cuir. Et le passant et cousu sur la « jambe » comme les modèles Hollywood d’Edward Sexton.

Ce pantalon de flanelle, il a la même couleur et la même ampleur que celui de Ronald Reagan. Pourtant, la force de ce pli est sa dignité. Il structure la silhouette et donne une ligne. Malgré l’aisance. Le confort est le même dans les deux cas. L’allure elle n’est certainement pas la même en revanche. J’aime ce petit homme que portait l’Histoire sur ses épaules tout en voulant y échapper. Sa souple décontraction vestimentaire est un heureux modèle.

Belle et bonne semaine. Bon courage. Julien Scavini

La veste-gilet

On ne peut pas dire que l’effervescence nous habite beaucoup ces temps-ci. Paris est curieusement si calme. Pour les commerces, je ne parle pas seulement du mien, cette mollesse inspire peu. Tout le monde semble ne s’intéresser qu’au très utile, rester chez soi, télétravailler et manger. Mince alors. Pour la vie en général, le plaisir de faire marcher la ville et la communauté, et la beauté au fond. Je ne voyais même pas quoi écrire sur le blog ce soir. A quoi bon ?

Mais il n’y a pas mieux qu’un bon bain bien chaud pour décanter les idées et les remettre en ordre. Et un peu de Brahms.

Aussi ai-je repensé aux puces et à mes derniers petits achats céramiques. Un plaisir. Je vais à celles de la Porte de Vanves. Au milieu des étales diverses et variées, du plus beau au plus ordinaire, il y a là un marchand spécialisé en belles fripes, Charvet, Arnys, Old England, Burberry’s et consort. Il présente toujours quelques chaussures élégantes aussi. J’échange toujours quelques mots avec lui. Dernièrement, mais je l’avais déjà vu en porter un par le passé, il avait revêtu une sorte de long gilet. La longueur d’une veste mais sans les manches. Ou autrement dit, un gilet mais de la longueur d’une veste.

Je ne sais s’il existe un mot pour appeler cet habit. Je sais que les catalogues d’Arnys en présentaient. Je sais aussi que le Prince Jardinier en propose (existe-t-il un site de vente en ligne avec des photos aussi floues et inélégantes ?). C’est certainement un vêtement de vénerie ou de chasse. Il a une petite allure d’ancien régime, un je-ne-sais-quoi de dignité et de panache aristocratique. Une décontraction mise en scène.

Le gilet long de ce marchand, coupé dans un tweed lourd, présente de grosses poches cartouchières à soufflets, très élégantes car les rabats sont en biais. Pas de poche de poitrine. Il se ferme comme une veste trois boutons avec des revers. Une veste presque, mais sans manche.

Le Prince Jardinier présente à l’inverse un gilet à l’allure plus martiale, avec un col de tunique. Et pour me combler, leurs exemplaires ont des passepoils contrastants aux poches. C’est frais et amusant.

En fait, je pense que la forme peut varier : revers classique ou col officier, bas carré ou arrondi, fentes dos ou fentes côtés. Suivant que le vêtement est fabriqué par un atelier de tailleur ou un atelier de chemise, ces fondamentaux peuvent évoluer.

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En voyant le pucier, je me suis interrogé sur le moment. Est-ce très agréable à porter ? Suffisamment chaud ? En bref, est-ce que cela a de l’intérêt ?

Je n’aime pas beaucoup les pulls. Car soit ils mettent en avant un corps sans trop de forme s’ils sont moulants ; soit ils flottent en faisait paraitre le buste beaucoup plus gros que la réalité. Or l’avantage des pièces tailleurs, c’est que leur structure emballe et camouffle. L’entoilage donne de l’allure et un maintient au vêtement. Dès lors, ce grand gilet habille élégamment et tient au chaud le corps, en laissant les bras libres de leurs mouvements.

Ce n’est pas une mauvaise idée.

Toutefois, en termes de fabrication, c’est presque aussi cher qu’une veste à faire. Dès lors pourquoi se passer de manches pour le même prix ? Le gilet conventionnel n’a pas d’encolure, pas de tissu dans le dos où l’on place de la doublure, et il est coupé avec simplicité en quatre pans. Ce gilet-veste lui est strictement comme le corps d’une veste. Il demande donc un peu de travail.

Si j’avais du temps je m’en couperais volontiers un pour tester. Pour mon travail ce serait assez formidable. De la dignité dans la présentation, utile devant les clients, mais de la souplesse dans les actions manuelles. En fait, pour le jardinier, c’est une pièce super! En cette saison où il fait un peu chaud pour totalement garder la veste mais pas assez pour être en lin, il y a là une sorte d’intérêt!

Pour la mi-saison, et malgré mes hésitations, j’ai tendance à penser que peut-être, c’est une pièce utile et intéressante. Surtout pour l’allure en fait. Car d’allure, assurément, ce gilet n’en manque pas ! Plus que jamais il faut rester digne et élégant !

Bonne semaine, Julien Scavini

Une élégance du chiche

A chaque époque son paradigme d’élégance. L’après première guerre mondiale consacre l’homme poupée, aux épaules étroites et à la taille très pincée. Pour des chercheurs, cette allure juvénile qui se remarque dans les gravures commerciales est le souvenir d’une jeunesse considérablement balayée.

A l’inverse, les années 30 déclarent l’homme surhumain, et les costumes sont amples aux épaules, taillés en V, pour donner une carrure, préfiguration du look armoire à glace des années 50.

Il serait possible de penser que chaque décennie définie ‘son homme idéal’ en représentation, un étalon dans le sens du modèle. Les costumes sont coupés pour cet homme-symbole et tant pis si les autres ne rentrent pas dedans. En découle une liaison immédiate à l’âge. Quel est l’âge de l’homme idéal? Est-ce le quarantenaire au sommet de la réussite financière comme dans les années 80, Michael Douglas ou Richard Gere, hommes déjà mûr ; ou le minet androgyne fraichement sorti d’une école de design ?

Ainsi, suivant la période c’est le jeune qui s’habille comme l’âgé. Et inversement. La mode régence du dandy Brummell, très étriquée était parfaite pour la jeunesse dorée, les vieux lords bedonnant devaient suivre. A l’inverse, le confort des coupes des années 90, bourgeoises en diable, habillaient très bien le quarantenaire riche et affairé.

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De nos jours, il semble que la jeunesse fasse la tendance. Vestes courtes, pantalons serrés, reflets d’une époque aimant les corps minces, ‘au naturel’. Un lien sociologique et par tranche d’âge serait extrêmement intéressant à établir par une recherche approfondie.

Si sur un jeune homme, les coupes étroites vont bien, sur un monsieur, c’est parfois ridicule. Prenez notre Ministre de l’Intérieur, M. Castaner. Tout le monde admettra que c’est une homme bien bâti, un ‘beau mec’. Mais observez le chiche de l’allure! La veste est trop étroite aux épaules! La poitrine trop petite pour un tel coffre.

Enfin et surtout, les revers minuscules accentuent l’effet général : la tête parait énorme posée sur ce corps de garçonnet. Un vrai bilboquet. C’est d’autant plus triste qu’on sent bien, au fond, que l’homme aime les costumes et les tissus (notamment des carreaux discrets). C’est tout de même triste comme allure.

Beaucoup de messieurs gagneraient ainsi à s’étoffer un peu plus, dans le sens le plus propre du terme. Pour ne pas rendre visuellement leur corps boudiné de la sorte. Un costume étroit fait paraitre … gros. Il n’y a pas d’autre terme hélas. Même le Président Macron qui semble avoir pris un peu de poids dernièrement (cela se voit notamment au visage qui s’arrondit) parait de plus en plus petit dans ses costumes.

Mais de cela ils ne sont pas responsables, ou si peu, baignant dans un microcosme où le costume slim est la norme. M. Bernard Arnault donne d’ailleurs le la, avec ses costumes très minces. Mais il l’est tout à fait lui-même. Ramené à une population plus générale, c’est vraiment dommage cette mode française du chiche.

Car à l’inverse, les italiens proposent comme une force, aux hommes de paraitre tout simplement … bien bâtis. Sans parler des américains (et donc en partie de l’allure Suit Supply qui est très inspirée par l’Oncle Sam) qui aiment l’opulence de lignes faites pour des hommes. Des hommes d’âge mur, des hommes qui ne veulent pas paraitre minuscules dans des costumes étriqués.

Avoir un costume avec un peu d’ampleur ne veut pas dire nager dedans. Ne veut pas dire trop grand.

Avoir un costume avec un peu d’ampleur veut simplement dire confort et aisance. ET renvoie une ligne étoffée qui peut logiquement être le signe d’un intellect étoffé et solide. S’habiller de manière étriquée renvoie forcement quelque part à une philosophie d’existence!

Ci-dessous quelques images d’Attolini. Le mannequin d’un certain âge porte des vêtements qui lui sont adaptés. Il ne cherche pas à passer pour un jeune, ce qu’il n’est plus. Le style, les carreaux, les rayures, cela se discute. Le confort des vestes et la ligne des épaules en revanche font vrais. Il n’y a pas de volonté de rentrer au chausse-pied dans le vêtement!

 

Belle et bonne semaine, Julien Scavini