Un lecteur régulier de Stiff Collar m’a récemment envoyé un mail dans lequel il me présentait deux photos de Simon Crompton, célèbre éditeur de Permanent Style. Sur ces photos, on voit donc l’élégant anglais habillé de deux costumes classiques et très semblables.
Ils sont semblables pour une bonne raison, ils ont été coupés par le même tailleur, à savoir Whitcomb & Shaftesbury. Les costumes une fois coupés ont suivi deux schémas de fabrication différents. Le premier à gauche a été cousu dans un atelier situé en Inde tandis que le second a été monté à Savile Row dans le propre atelier du tailleur.
Cette option donnée au client peut être intéressante mais elle est difficile à mettre en œuvre. Je vous dirais pourquoi.
Notre aimable observateur m’interroge donc pour savoir si je vois une différence à l’œil, ou pas, si les épaules paraissent plus tombantes ou la poitrine plus drapée.
J’ai bien écarquillé les yeux sur ces photos pour percevoir une différence. Car au delà des couleurs et de la luminosité différente, peu de choses ressortent différentes. Je note que le cran de revers à droite (en grande mesure) est plus joli et équilibré que le cran de revers réalisé en Inde (on ne sait pas quel est le niveau de mécanisation ou pas de cet atelier du reste), qui est trop grand, trop ouvert. Je note aussi que la courbe du bas de la veste est plus élégante à droite, légèrement plus ronde que l’autre. La poitrine apparait imperceptiblement plus bombée à droite aussi et plus tendue à gauche. Et c’est tout. Les têtes de manches sont pareilles et les épaules franchement similaires.

Il faut aussi penser au confort et à la souplesse, chose que nous ne pouvons pas juger là. Or, d’un atelier à l’autre, ces points peuvent varier.
Si fabriquer un pantalon ou une chemise est assez facile et que n’importe quel atelier dans le monde peut y arriver plutôt bien, faire une belle veste, c’est autre chose. Car il y a un tour de main ! Et celui-ci ne s’acquiert que très lentement, que vous fassiez une veste artisanalement ou en usine.
Je suis très proche de mes ateliers, italien ou d’Europe de l’est. Mes visites fréquentes m’ont appris une chose : gérer une chaine de montage est un sacerdoce. Il faut une vraie expertise. Bien sûr en textile mais aussi en organisation et en méthode. Et plus le travail est répétitif et cloisonné, plus la qualité augmente, c’est la régularité. L’organisation, le phasage et le découpage du travail fait aussi le tour de main, que vous soyez dans un petit atelier parisien ou dans une grande usine.
Ainsi, à partir de la même coupe, il est possible d’obtenir deux vestes différentes. Cela dépend de la façon d’entoiler, de la manière de piquer l’épaule et son embus, de comment est cousu l’ourlet ou de la méthodologie pour monter la manche par exemple. A partir de la même coupe, vous pouvez avoir une merveille comme un truc inconfortable.
Rien qu’au niveau des fournitures (fonds de poches, thermocollants divers, toiles, droits fils etc…), les qualités (et le poids) peuvent varier. Telle usine de mauvais goût va utiliser des thermocollants supra-rigide (à la mode dans les années 80) et telle autre utilisera des techniques avancées pour rigidifier de manière pondérée et différente suivant les zones du veston.
Pour aller plus loin, l’idée de copier une veste est encore plus saugrenue. Car à partir des mêmes mesures, il est possible d’obtenir des coupes différentes. Je le redis bien, il est possible de mesurer deux vestes, exactement identiques, mais aux coupes pourtant différentes. Certaines galbent plus le devant, d’autres emboitent plus le bassin etc… A part en démontant le vêtement pour en tirer le patronage, copier par relevé de mesure ne donnera rien.
Ainsi, un grand tailleur parisien s’est un jour vu proposer par Ralph Lauren lui-même de reproduire une veste qu’il adore. Peine perdue, ce tailleur émérite déclina. Un, la coupe est spécifique, deux, le tour de main est propre à chaque tailleur. Et comme le tissu n’est pas du béton, chaque veste est en plus un peu différente, même montée par la même personne.
Enfin, pour revenir sur cette bonne idée, pourquoi ne pas couper une veste à un endroit X pour la faire monter à un endroit Y? Tout bonnement car la couture renvoie à de nombreuses questions normatives : valeur de couture, repères (crans) de montage, compréhension de l’ordre de montage, aller et retour entre les essayages et la fabrication. Souvenez vous des déboires chez Airbus pour réaliser l’A380. Allemands et Français n’avaient pas les mêmes logiciels. Et bien là c’est un peu pareil. Il faut que le monteur comprenne le travail réalisé par le coupeur, et inversement. Car une chaine de montage, petite ou grande, reçoit son travail à exécuter d’une manière réglée, normée. Il ne faut pas croire, même en grande mesure, le travail de gestion de l’atelier est très important, pour que tout l’orchestre joue la même musique.
En bref, il faut bien dire et répéter que la couture reste un art difficile et variable. S’il fait chaud au moment de la couture, la toile va frisoter. S’il fait humide, elle gonflera. Si l’ouvrier est dans un bon jour la poche sera superbe ou l’inverse.
En tout et toujours, les hommes cherchent à annuler la variabilité, à rendre lisse et homogène. Hélas rien n’est jamais parfait et surtout le textile. A quoi bon. Le charme vient aussi de l’irrégulier et pas toujours du trop réfléchi. On peut chercher la perfection, il faut alors le faire en toute chose. Je connais pourtant peu de tels humanistes. Tout fini au même endroit, relativisons.





















