Réparer un pantalon

La question de la durée de vie est plus que jamais d’actualité, que ce soit pour les objets high-tech et les vêtements. Je crois que nous faisons tous attention à faire durer nos habits. Soit par économie, soit par envie de protéger la planète, soit pour la perfection d’une coupe ou d’un confort, parceque retrouver le  vêtement qui tombe aussi bien est franchement difficile ! Alors il faut faire durer.

La durée de vie des vêtements est par ailleurs variable. Une chaussette suivant la marque dure plus ou moins et rares sont ceux qui les reprisent encore à la main. Une chemise suivant la qualité de son coton va plus ou moins s’élimer. Rares aussi sont ceux qui font faire un deuxième set de poignets et col pour changer plus tard. Question de coût et de modes qui changent. Une veste s’use très rarement de son côté, sauf les tissus très fins ou les mauvais thermocollage. Par contre les pantalons eux s’usent vite. C’est le mal du siècle. Mais pourquoi diantre s’usent ils si vite?

Pour deux raisons. D’une part les coupes sont très ajustées. Et des cuisses plus resserrées ont tendance à tendre le tissu. Ce tissu plus tendu, sous l’effet de la chaleur, de l’humidité et du frottement s’abrase tout seul. Il s’abrase d’autant plus vite que le tissu est fin, c’est la seconde raison.

Là dessus, la masse de client est en partie coupable et schizophrène à la fois. Les maisons qui vendent des costumes (Hugo Boss, De Fursac, Massimo Duti et j’en passe) sont prises entre deux feux. Si elles proposent des tissus lourds et robustes, elles feront face à une catastrophe industrielles, les clients n’achetant pas. Si elles proposent des tissus légers et fins, les client achètent. Mais au final reprochent cette légèreté et la fragilité qui en découle. Vous voyez le dilemme pour une grande entreprise?

C’est d’autant plus dommage que la veste du costume dure généralement plus longtemps que le pantalon. Et hélas les pantalons ne sont plus vendus en doubles. C’est là encore un comportement schizophrène. Une marque chercherait à vendre deux pantalons qu’elle se retrouverait avec une tonne d’invendu.

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Heureusement, il existe deux parades à l’usure prématurée du pantalon.

D’une part demander à un retoucheur de poser un renfort à la cuisse dès le début. L’opération n’est pas rapide et il faut compter environ 45€ de matière et de pose. Ce renfort consiste en une pièce de tissu de coton, prise dans les coutures (sur dessin ci dessus). En plus de la propreté de fond de culotte.

Ceci-dit, ce renfort n’empêchera nullement la laine de feutrer puis de rompre. Elle ralentira simplement ce désagrément.

Il faut alors surveiller le pantalon. De temps à autre, observer l’entrejambe pour voir si la laine feutre et si la trame commence à apparaitre. (Attention sur ce point, un pantalon neuf peut feutrer très vite sans pour autant s’user ou rompre. Car certaines laines feutrent mais restent solides).

Si vous sentez que la laine va craquer, il est possible de couper le tissu incriminé (une petite partie en forme de long triangle) et de reposer un autre tissu. Ce nouveau morceau est appelé ‘fausse pointe’. Il peut être dans un tissu différent, pris dans les chutes du retoucheur, car il ne se voit pas, ni debout, ni assis, étant très profondément enfouie sous l’entrejambe sur le dessin ci-dessous). Cette retouche simple et renouvelable x fois est idéale pour continuer de faire vivre un costume. Il faut compte 50€ environ. C’est onéreux, mais c’est moins cher payé par rapport au rachat d’un nouveau costume !

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Chez le tailleur, si le tissu est encore disponible, il est possible de faire refaire un pantalon plusieurs mois après. Ou comme l’a fait un de mes clients, d’acheter 1m30 de tissu en plus, en réserve pour plus tard.

Bonne semaine, Julien Scavini

La largeur des manches

La question de l’aisance d’une veste renvoie à une multitude de caractéristiques et de mesures. De nos jours, l’aisance a beaucoup diminué par rapport aux années 50, où les vestes, très entoilés et dans des tissus lourds, donnaient aux hommes des carrures importantes. Ceci dit, cette aisance presque disproportionné a mis longtemps à émerger. Sous l’ancien régime, la notion même d’aisance n’était pas conceptualisée. Et les vêtements étaient taillés à la même dimension que la peau. C’est pourquoi les vêtements anciens dans les musées paraissent si petits. A partir du XIXème siècle, le tailleurs commencèrent à fixer des règles pour donner du confort au vêtement.

Étudions d’abord les diverses formes de manches . La manche de chemise par exemple, le modèle le plus ancien, est coupé d’un seul morceau. De ce fait, elle tombe verticalement. Ce n’est pas une manche anatomique en ce sens qu’elle est droite. Or, le bras ballant n’est pas droit et vertical, il est légèrement courbe et va vers l’avant. On parle de l’aplomb d’une manche pour désigner cette pente. Pour que la manche soit anatomique, il faut couder la manche. D’une couture placée dessous, on passer alors à deux coutures, une avant, une arrière. Jusqu’aux années 30, les deux parties étaient de taille égale (en dehors de la tête de manche arrondie). A partir des années 40, les tailleurs ont poussé le raffinement en repoussant la couture devant vers le dessous, pour la cacher visuellement. Cela s’appelle le relarge à la saignée. Les deux parties de la manche ne sont alors plus symétrique. Voyez les trois types de manches, coupées puis montées ci-dessous:

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Aujourd’hui, les vestes sont près du corps. Les jeunes les aiment ainsi. Notons en préambule que le corps d’une veste se compose d’un devant, d’un petit côté et d’un dos. L’aisance d’une veste vient pour beaucoup du petit côté. Si celui-ci est généreux au niveau de la carrure (c’est à dire sous le bras), il donne à la veste de la carrure avant et dos. D’où une certaine aisance dans les mouvements. Si vous rétrécissez le petit côté au niveau de la carrure vous emboitez alors les flancs, la veste rétrécie. Simple non?

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Dire cela ne doit pas faire oublier une partie essentielle : la manche. Car en majeure partie, le patronage du petit-côté donne la manche. Ainsi, la largeur de la manche est réglée sur la largeur du petit-côté, hors complications tailleur (comme l’embu surnuméraire des grandes maisons).

Ainsi, pour obtenir une veste slim, il ne suffit pas de cintrer et de retirer de la carrure dos. Il faut réduire le petit côté et aussi réviser la manche, un travail plus périlleux. Il serait curieux d’avoir une veste étriquée et une manche large.

Les jeunes soucieux de mettre leur physique en valeur réagissent très souvent à la largeur de la manche, la trouvant large. Il me faut alors faire œuvre de persuasion pour les convaincre du contraire.

Car une manche ne doit pas coller un bras. Cela est possible avec un t-shirt car la maille s’étire. Mais un tissu en chaîne et trame se s’étend pas et on peut vite être bloqué, notamment au coude. Les mouvement peuvent devenir désagréables. Mais c’est un fait que les jeunes apprécient les manches fines.

Car donner un peu de gras à la manche donne une aisance formidable. Vous pouvez ainsi avoir un corps très ajusté, très emboité et une manche généreuse. Le confort sera formidable. C’est la manière italienne de concevoir un vêtement, associé à une emmanchure haute. Le corps est très petit et la manche confortable.

Par ailleurs, il y a un point à ne pas négliger dans ce débat de style. La largeur de l’épaule est en relation directe avec la manche. Ainsi, une manche large permet une épaule très étroite, très emboitée. Alors qu’une manche slim oblige à donner de l’épaule (les flèches oranges ci-dessus). Une géométrie complexe ! C’est l’un ou l’autre mais pas les deux. Car si la manche est étroite et l’épaule aussi, 1- la veste sera un t-shirt inconfortable et 2- la tête de manche aura tendance à faire une sorte d’escalier, à marquer le biceps (comme s’il sortait et poussait la manche).

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Ce principe simple est facile à constater dans le commerce. Regardez une veste De Fursac, Dior ou The Kooples. La manche super fine est permise par une épaule relativement large et carrée. Alors que les vestes italiennes (Brioni ou même Suit Supply dans certaines coupes) ont une manche légèrement généreuse qui permet de remonter sur l’épaule un peu plus.

En industrie, assister à la mise en place d’une base est passionnant car ce sont précisément des débats de ce genre qui ont lieu. C’est une querelle qui renvoie à la vision de la veste, à son usage et à la cible commerciale. Où comment des questions bien réelles de coupes sont liées à l’aspect commercial.

Pour ma part, je préfère une manche un peu généreuse et la vision d’une épaule un peu emboitée, au plus près du biceps. A vous de choisir !

J’aimerais enfin vous expliquer un petit schéma drôle ci-dessous. La première manche grise est une version normale, relativement ventrue pour l’aisance. La manche grise deux est dite slim. Voyez au bout des flèches oranges comment la ligne est devenue concave. Cela permet d’affiner beaucoup le biceps. Je pense que vous serez amusé de constater que la manche trois, datant de l’ancien régime (à l’époque, la manche était très anatomique et fortement coudée, notamment pour l’attitude ‘à cheval’) présente le même retrait au biceps pour affiner la ligne… La mode est un éternel recommencement !

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Bonne semaine, Julien Scavini

Patron d’un jean ;)

Ceux et surtout celles qui me suivent chaque samedi à 17h50 sur la sixième chaîne ont découvert hier la fabrication d’un jean.

Et bien chères couturières et couturiers, je mets à disposition un patron de cette pièce. De mémoire c’est une taille 42. Il s’imprime sur un grand feuillet (chez un reprographe ou un architecte) ou sur une succession de petites feuilles. Profitez-en pour habiller maris et enfants !

Cliquez sur l’image pour télécharger le pdf.

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L’écho de Londres

J’étais ce week-end à Londres, où je ne m’étais pas rendu depuis un certain nombre d’années. J’avais à l’époque fait un large reportage sur l’arrière boutique des tailleurs. Relisez l’article ici.

Cette fois-ci j’ai visité le week end et n’ai pu rentre dans les boutiques. Qu’importe, j’ai pris en photo les vitrines ça et là, sur Savile Row et Jermyn Street. Je trouve d’ailleurs que le nombre de tailleur sur Savile Row a drastiquement baissé. La rue me semblait plus étoffée en offre auparavant. Internet libère les commerces de qualité de l’obligation d’être à un emplacement numéro un je pense.

Par avance désolé pour les reflets sur les vitres, mais il semblerait que les anglais ait adopté un éclairage éco-friendly, tant la luminosité est basse dans leur vitrine le jour.

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Commençons par Savile Row :

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Chez Maurice Sedwell, remarquez les poches :

 

Les grands tailleurs Hunstman, Henry Poole et autres…

 

Le bottier Gaziano & Girling

 

Suit Supply qui par ses prix chinois écrase tout le reste :

 

Un peu avant Savile Row, Marinella :

 

Dashing tweeds :

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Les parfumeurs et grooming de qualité, Geo. F. Trumper, Floris, Santa Maria Novella :

 

De Savile Row, pour arriver à Jermyn Street, il faut emprunter divers passages couverts :

 

A l’extrémité de Piccadilly Arcade, il y a New & Lingwood, le paradis de la couleur, des blazer de régate et des robes de chambre!

 

Dans Jermyn Street, Tricker’s et Crockett & Jones rivalisent :

 

Jermyn Street, c’est la rue des chemisiers (qui ne vendent plus exclusivement cela) et des marchands :

 

Pour finir, j’apprécie toujours Roderick Charles, petite maison old school ainsi que les produits (élégamment mis en couleur) de Charles Tyrwhitt:

 

Je souhaite que ce court aperçu de l’Angleterre classique vous mette l’eau à la bouche. Je vous souhaite une excellente semaine.

Julien Scavini

 

Pantalons d’aujourd’hui, mode d’hier

J’aime bien les batailles d’anciens et de modernes. Car quand on s’intéresse à l’histoire, on ne cesse d’être amusé des trouvailles des jeunes et des railleries des vieux.

Par exemple, lorsque un sénior s’offusque de l’inconsistance des vestes italiennes aux épaules déstructurées, un amateur de vêtements anciens ne peut s’empêcher de penser aux montages d’avant 1914 voire de bien avant sous l’ancien régime, qui précisément étaient très emboitées sur l’épaule et souvent plissées ou froncées. Et il est tout aussi amusant à l’inverse de voir les jeunes tomber en pâmoison devant cette invention de la ‘modernité’.

Au sujet de la veste, on peut s’amuser aussi des jeunes qui adorent les vestes courtes et des anciens qui les aiment longues comme des peignoirs. Aux alentours de 1910, le veston court qui était assez jeune à l’époque se taillait assez raz-de pet! Et très renflé sur les hanches. C’est dans les années 30 qu’il s’allongea et devint plus droit sur les hanches, en contrepartie d’un cintrage plus appuyé.

Le pantalon traverse quant à lui une époque charnière. Et son histoire est courte. Car si des versions très anciennes sont attestées dès le moyen-âge (surtout chez les paysans) et que les sans-culotte de la Révolution le propulsèrent sur le devant de la scène, il faut vraiment reconnaitre que le pantalon moderne pour tous est né au XIXème siècle, à l’époque pré-Victorienne (1800/1830 environ, règne de Guillaume IV).

C’est que le choix du pantalon pour couvrir la jambe n’a jamais été évident et dès le départ il posa des problèmes insolubles de coupe. Au début, c’était tout de même un affreux tuyaux très étriqué. Car ce qui allait de soi, c’était d’exprimer le galbe de la jambe : le beau mollet et la cuisse altière… La culotte que l’on portait sous l’ancien régime voir jusqu’à Napoléon III en France se finissait au genoux, et c’était un délicat bas de soie que couvrait la partie inférieure.

Le pantalon ajusté a posé les problèmes suivants :

1- à la différence du bas de soie qui est un petit jersey extensible, le pantalon est fait de tissu, très peu extensible. Dès lors, envelopper le mollet, dont le volume varie du simple au double suivant que l’on est assis ou debout pose question.

2- la jambe possède en son centre une articulation cruciale, le genoux, dont les mouvements ne sauraient être limités. Ce qui change considérablement la longueur du pantalon, que l’on soit assis ou debout. Pour remédier à ce problème, les premiers pantalons avaient un ruban qui passaient sous le soulier, pour les maintenir droit. Mais si vous avez déjà essayé cela, c’est très bizarre à l’usage. Par ailleurs, si le pantalon est très étroit et le tissu très raide, il peut couper la circulation derrière le genoux et faire une génuflexion pour ramasser un bidule à terre est impossible (véridique, j’ai essayé).

Les pantalons des sans culottes n’avaient pas ces problèmes, ils étaient larges et souvent très courts, car élimés.

Pendant la première guerre mondiale, nombre d’armées ne s’y sont pas trompées et plutôt que de donner des pantalons sans aisance et pas pratique, elles distribuaient des culottes avec bandes molletières. Pourtant, dès 1860, les pantalons de ville étaient un peu amples déjà.

D’un point de vue technique, la culotte et bande molletière (ou un bas) représentent la solution la plus logique, la question de l’articulation étant réglée. Mais il faut faire tenir les deux ensembles. Par ailleurs, ce n’est plus une esthétique à la mode…

Ceci étant dit, pourquoi la querelle des anciens et des modernes m’amuse dans ce cas présent. Car les messieurs d’un certain âge qui ne jurent que par les pantalons à pince et les bas larges croient que ce fut toujours ainsi. Et bien non, cette mode et ces techniques datent précisément des années 10/20/30 et des expérimentations des tailleurs. Cette mode s’est très rapidement diffusée. Vous pensez, quelle aisance !

Mais elle est passée. De nos jours, les pantalons redeviennent près de la jambe, voire même très près de la jambe pour les jeunes qui portent des jeans ‘skinny’. Si je trouve ça parfois aventureux, je n’ai plus un œil hostile à ce sujet. Car au fond, c’est une tendance de l’homme européen depuis des siècles. Une belle jambe se montre ! C’est un fait historique. Regardez un portait de François Ier ou de Vercingétorix (avec ici une pincette sur la véracité historique).

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Pourquoi j’écris cet article? Car je suis allé récemment chez Carhartt et Uniqlo pour me trouver quelques modèles de vacances et que j’ai été amusé par deux faits modernes mais à l’écho ancien :

1- les pantalons sont proposés à la vente pliés par les côtés. Ils sont à plat et pliés sur la fourche. Ce faisant, cela marque les plis sur les côtés, au même endroit que les coutures. Les plus amateurs d’ouvrages de références et de Stiff Collar savent qu’au tout début des pantalons, quand Edouard VI n’était que le Prince de Galles (époque 1860-1900), les plis étaient aussi marqués sur le côté! Un retour en arrière, par rapport à ce pli très structurant (et valable uniquement si la coupe est large) apparue après 1900 pour ne pas dire véritablement dans les années 30.

De nos jours, même sur les pantalons de laine des costumes, les plis sont souvent estompés. D’une part car les matières fines ne les supportent plus longtemps, et d’autre part, car les clients ne s’en préoccupent plus. Certains portent même le pantalon de costume de manière molle, un peu comme un jogging. De toute manière, s’il est coupé à 18cm en bas et que la cuisse est fine, aucun pli ne restera.

2- les pantalons sont coupés étroits comme aux premiers temps (pas forcément tous en coupe slim mais quand même) et ce faisant, ils marquent tous les dessous de genoux. Ils froissent et pochent à l’horizontale là où le mouvement est continu. Regardez une gravure de Beau Brummell, vous les verrez bien ces pliures sous le genoux, puisque la jambe est étroite.

Si en tant que tailleur je cherche à faire des pantalons très droits et stricts, donc un peu large, les clients dans leur grande majorité ne cesse de faire réduire bas, genoux et cuisse. Le résultat est le même qu’en 1830, des pliures et cassures sous le genoux, plus ou moins accentuées se forment. Et cela sans qu’aucun reproche ne m’en soit fait, ce doit être un effet plaisant. J’espère mon illustration à ce propos très parlante !

Comme vous le voyez, ces petits points d’histoire sont passionnants et très éclairants. La mise en perspective permet d’expliquer le présent et parfois de deviner le ou les futurs. Cela permet aussi de relativiser les errements des plus avant-gardistes…

Bonne semaine, Julien Scavini

Voeux 2016 et une fiche de lecture

Chers ami(e)s,

je tiens à vous souhaiter une excellente année 2016, pleine de joies personnelles et professionnelles. Puisse ce dessin de Stiff Collar apporter sa petite pierre d’élégance heureuse en ce début d’année !

bonne année 2016

Pour ma part, je vais essayer de vous apporter une semaine sur deux un billet d’amusement sartorial, léger ou plus érudit suivant l’inspiration. Sachez que dans le Figaro Magazine, chaque samedi, j’ai l’honneur de publier un billet également ! D’où un emploi du temps chargé. Maintenons comme dit la devise !

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J’aimerais maintenant et à l’instar de l’année dernière, vous faire le résumé d’un très beau livre lu entre Noël et Nouvel-An. Il s’agit d’un ouvrage en langue anglaise, écrit en partie par Bruce Boyer, publié en 2014 aux Yale University Press et titré :

Elegance in an age of crisis : fashions of the 1930’s.

« En dépit de la rudesse du climat économique des années 30, cette décade vit naître au sein de la mode de grandes innovations techniques et esthétiques. De nouvelles avancées dans l’art tailleur à Londres et à Naples faisaient écho à des percées Parisiennes, New Yorkaises ou même Shanghaiennes quant aux techniques de réalisation du drapé. N’oublions pas qu’Hollywood eut aussi un rôle à jouer quant à l’institutionnalisation et la diffusion de ce style si glamour. La mode fût internationale pour ce vêtement qui est plus léger, aux ornements minimalistes et élégamment proportionnés, qui tranche avec le vestiaire restrictif de la précédente ère Edwardienne. Par contraste, la mode des années 30 est celle du mouvement, et dévoile un corps idéalisé et naturel, fantasmé des canons de sculpture classique, qui en sont les influences artistiques première. »

C’est avec cet avant propos que s’ouvre ce livre, et cette idée que le vêtement, masculin, comme féminin, se libère de l’influence Edwardienne dont il était prisonnier. Cette libération vestimentaire est perçue comme issue du Jazz, dans une époque méconnue et coincée entre deux guerres, qui est ici assez poétiquement décrite comme la plus vibrante et tonitruante du XXème siècle.

Ce changement est esthétique, mais aussi technique, dans un climat schizophrène de banqueroute ahurissantes et de fêtes frénétiques où aboutit, selon Boyer, la première forme de notre vêtement contemporain.

Elegance in a age of crisis est un ouvrage assez dense, de deux cent quarante huit pages, dont une soixantaine concerne le vestiaire masculin, sous le titre du chapitre rédigé par Bruce Boyer, Tailoring the New Man : London, Naples, and Hollywood in the 1930s. Ces pages concernent la mode principale dans le costume masculin durant les années trente : la Drape Cut, ou London Cut. Boyer en distingue deux écoles, fortement opposées, l’école anglaise, représentée par Savile Row, et l’école Napolitaine, par le duo Rubinacci et Attolini. Ces deux écoles sont aussi mises en parallèle avec l’influence du cinéma américain qui participe à diffuser –jusqu’à la caricature- leurs canons.

La véritable richesse de l’ouvrage est en réalité de présenter une iconographie très dense (en partie photographiée ci-dessous), assemblant des photographies issues du cinéma américain, des illustrations d’Apparel Arts et, grande nouveauté pour ce genre d’ouvrage, de photographies de vêtements anciens, ce qui est très appréciable : le lecteur peut comparer l’idéal dessiné et la réalité technique.

Il est toutefois à noter que ces vêtements sont issus de musées et collections privées, et ne présentent que des tenues provenant des grands noms de l’époque : ici ne sont pas présentés les vêtements du commun. C’est un parti prit de l’auteur, qui désigne les grands tailleurs comme les révolutionnaires cachés des garde-robes.

Au fil des pages, l’on découvre deux habits, une robe de chambre, une jaquette, deux vestes de fumoir, une veste et un frac de chasse, un spencer brodév, un ensemble de plage, un smoking, deux complets trois pièces de sport, un veston de ville, une veste Norfolk, trois manteaux croisés et deux vestes napolitaines en lin, aux montages d’épaule très édifiant.

Men’s clothing History

Bruce Boyer ouvre son chapitre par un rappel historique : vers 1900, et avec l’accroissement du sport, domine dans les vestiaires le lounge suit, veste courte, gilet et pantalon –l’ancêtre de notre complet, dont l’usage est d’abord réservé aux activités sportives, puis qui ne s’y restreint plus au XXème siècle. Toutefois, cet ancêtre de nos vestes est coupé droit, en forme de « sac », sans pinces pour fabriquer une silhouette. Ces expérimentations sartoriales se feront durant les années 30, en Europe, à Londres et à Naples, donnant naissance aux écoles de coupes contemporaine.

London’s Savile Row

L’auteur commence ainsi par parler de Savile Row, qu’il décrit comme l’agrégat le plus concentré de tailleurs dans le monde où les techniciens s’inspirent du vestiaire militaire et d’où fut tirée la méthode de coupe en « drapé ». Cette technique est conçue dans le but d’améliorer la silhouette masculine, non pas par la flamboyance des couleurs et des textures, mais par la technicité. Ce besoin de modeler la silhouette des hommes, de la viriliser est dans la directe lignée des fantasmes du corps à l’antique, et vanté par les loisirs sportifs que la classe moyenne occidentale bourgeonnante découvre et idéalise. Les canons esthétiques se définissent alors par de larges épaules et une taille resserrée, incarnés au cinéma par la figure des Tall, dark and handsome (grands, bronzés et beaux) qu’étaient les Douglas Fairbanks, Gary Cooper et Rudolph Valentino. Au corps bourgeois à l’embonpoint dont la courbe dessinait l’alibi moral et une assise sociale, se substitue le corps bronzé par le soleil et musclé par le boating, le tennis ou le golf…

Drape cutting

A ce bouillonnement culturel et à l’émergence de nouveaux modèles, la coupe s’adapte. Boyer rappelle la paternité de la Drape Cut à Frederick Scholte, formé à la coupe de vêtements militaires, qu’il adapte au vestiaire civil. S’inspirant des vestes portées par la Royal Household, il emploie et innove les méthodes de construction des manches, et agrandit en largeur les emmanchures pour fabriquer des dos plus larges, tout en gardant une silhouette équilibrée : c’est la naissance de cette silhouette massive, et musclée, qui deviendra l’essence de son époque. Ces modifications, Scholte en fait une méthode de coupe où il préconise d’ajouter plusieurs centimètres supplémentaires de tissu dans le montage d’épaule ; mais aussi d’insérer l’entoilage de la veste de biais. Cette manœuvre avait pour effet de rendre la poitrine de la veste plus souple tout en permettant plus de mouvement aux bras. Ensuite, il resserre la taille en ajoutant des pinces, de la poitrine aux poches ; il place le bouton de la taille un centimètre plus haut que de naturel, pour donner plus de profondeur à la poitrine. Pour contrebalancer la largeur des épaules par rapport à celle de la manche, il coupe cette dernière de la largeur du triceps : ainsi, la manche tombe droite sur le bras, donnant l’illusion d’une grande musculature. Enfin, quant à la partie inférieure de la veste (la jupe), il la resserre sur les hanches, et la préfère sans fente, pour une meilleure tenue et un effet plus cintré.

En émerge une silhouette aux épaules marquées, à la taille resserrée et aux hanches dessinées (par contraste). Cela sera la silhouette du beau idéal, adoptée par Edward VIII, qui contribuera à la rendre populaire, notamment sous le nom de London Cut, digérée et exagérée par le cinéma américain, puis connue et vendue, au début des années quarante, sous le nom d’American cut.

The Neapolitain School (déjà!)

Si la coupe anglo-saxonne provient uniquement du modèle londonien, la notion de coupe doit se penser au pluriel, dès lors que l’on franchit les Alpes. En effet, le morcellement politique et culturel transalpin implique aussi, pour l’auteur, un morcellement des modes.

Ainsi, Bruce Boyer distingue trois écoles de coupe italiennes, qui se concurrencent et se succèdent au XXème siècle. Durant les années 70-80, ce sera le Nord, par Armani, à Milan ; après la Seconde Guerre Mondiale, ce sera l’école Romaine et le Continental Look de Brioni ; et durant la fin des années 20, ce sera l’école Napolitaine, dont deux noms émergeront : Rubinacci, le premier, et son tailleur, Attolini. Bruce Boyer marque avec force les différences d’inspirations entre l’école anglaise et l’école italienne. Certes : toutes deux cherchent à rendre plus souple, plus confortable et moins compassé le complet ; mais si les anglais prennent pour modèle le champ du vêtement militaire, l’école napolitaine s’inspire, en revanche, des loisirs pour déconstruire le vêtement. La coupe napolitaine se distingue par des poches plaquées ; celle de la poitrine, inclinée, s’appelle la barchetta ; les épaules ont un pading minimum, voir absent, et sont cousues avec une couture inversée, comme pour une chemise ; la manche est dite mappina, froncée et cousue dans une emmanchure réduite à sa plus petite portion. Enfin, les vestes ne sont pas doublées, ce qui accentue cet effet déconstruit et léger, déjà en 1920 !

Sportswear

L’auteur traite aussi de l’apparition d’un vestiaire de sport technologique par l’arrivée du nylon, en 1924, que l’on utilise pour les maillots de bain, qui rétrécissent; mais aussi du jeans, empruntés aux cow-boys des films américains, premier vêtement de travail manuel qui entre dans le vestiaire comme objet de mode.

Conclusion

L’auteur conclut cette brève et pourtant essentielle période de la mode masculine  en rappelant le découpage chronologique de Morris Dickstein. Pour ce dernier, les années trente finissent durant la New York World’s Fair de 1939-40 : c’est fin symbolique de la Grande Dépression et d’une décennie qui aboutit à un monde qui s’enfonce dans le nuage sombre du totalitarisme puis de la guerre. Nouvelle guerre qui fera naître encore de nouveaux vêtements militaires, plus modernes, adaptatifs et techniques. Nouveaux habits qui à leur tour incuberont durant les années 60 et 70 de nouveaux usages, voire d’un abandon petit à petit des vêtements des tailleurs. Tailleurs qui ouvrirent pourtant la voie. Mais qui ceci dit non pas encore dit leur dernier mot ! Bonne année !

Julien Scavini

Le costume marron

Au début du blog, un costume marron était pour moi en tweed, uni ou petit motif genre chevrons. Car costume marron signifiait costume de campagne, trois pièces qui plus est. Avec le temps, je deviens moins ayatollah et pour avoir réalisé bien souvent des costumes de ville marron, je suis amené à réviser mon jugement.

Si l’on est tout à fait anglais dans son amour des beaux vêtements, il apparait comme totalement incongru de porter du marron en ville. Mais, tout évolue et le port de souliers en cuir marron s’est depuis longtemps répandu, même parmi les plus anglophiles. Il est vrai qu’un beau costume de flanelle gris s’accommode délicieusement de chaussures en veau-velours.

Un costume de laine légère et lisse, type super 110 s’accorde dans mon esprit beaucoup moins de souliers marron, mais c’est pourtant un usage maintenant très répandu. Il suffit de regarder dans le métro, le nombre de messieurs portant des souliers marron avec un costume marine ou gris est aussi important que ceux portants des souliers noirs. Il est pourtant plus difficile de garder des souliers marron en bon état. Passons.

Pour ma part, je suis plus amateur d’une unité de couleur dans la tenue. C’est pourquoi au fil des mois, je me suis dit que quitte à porter des souliers marrons avec un costume, un modèle également marron apparaissait comme pas idiot. (Même je ne me vois pas franchir le pas).  Je préfère clairement l’unité de couleur costume et souliers marron plutôt que costume gris moyen et souliers marron.

Ce sentiment s’est renforcé car j’ai tous les jours des exemples sous les yeux : mes clients. Et certains m’ont commandé des costumes en laine fine marron. Il y a les marron fils à fils mêlés de noir, très élégant et sobre, ainsi que des teintes plus claires, comme le marron feuille de tabac, toujours superbe. Vous voyez ci-dessus une palette de différents marrons avec quelques carreaux (mais pas de rayures!), glanés ici et là dans mes liasses de tissus.

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Le fait est que ce n’est pas incongru. C’est même joli et je pense assez versatile. Car ce costume peut très facilement être dépareillé. Une veste marron est très sport et un pantalon marron va avec tout le week end, vert, rouille ou bleu marine en haut.

Stiff Collar est assez arque-boutés sur les principes, un peu edwardien en sommes, à la différence des commentateurs stylistiques des années 20. Durant les années folles, il y avait une bien plus grande liberté quant aux couleurs. La série Boardwalk Empire nous montre cela de manière édifiante. Le marron était alors plus volontiers porté. Et le marron de ville pouvait avoir des rayures. Ce qui vous l’avouerez est un mélange tout à fait curieux. Curieux, car rayure = ville et carreau = campagne. Comme le marron = campagne, marron ≠ rayure. Et pourtant ils le faisaient. Certes pas toutes les classes de la population, mais c’était possible.

De nos jours, ces tissus marron un peu typés ne sont pas légions. Seul Vitale Barberis avec ses draps ‘vintage suiting’ (présentés il y a quelques temps par Parisian Gentleman) propose une telle offre. J’ai fait quelques scans de la liasse que j’ai. Vous avouerez qu’il y a des choses ravissantes non?

Je vous souhaite une belle semaine, Julien Scavini.

 

Les smokings

Revenons au smoking cette semaine, autrement appelé en anglais ‘dinner jacket’ et en américain ‘tuxedo’. J’ai titré cet article Les smokings au pluriel tant les possibles sont nombreux sur cette pièce a priori restrictive en terme d’inventivité.

Pour faire suite à la semaine dernière, rappelons que le vêtement est plus récent que la queue de pie. Il fut inventé vers 1880, par Henry Poole, le tailleur du prince de Galles de l’époque, le futur Edouard VII. Il permettait de remplacer efficacement la queue de pie lors des dîners du soir plus décontractés. Cette nouveauté de mode correspond du reste à l’engouement pour les vestons courts, qui à la même époque connaissent un véritable essor, poussé par la pratique des activités en plein air.

Ceci dit, ce premier et royal ensemble du soir moins formel que la queue de pie était une veste de soie bleu, assez proche d’une veste de fumoir en velours, avec le pantalon correspondant (ci dessous en bleu). D’une certaine manière cet attelage apparait assez osé, même aujourd’hui.

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Il convient ici de bien comprendre la nuance anglaise entre dinner jacket et smoking jacket. Le premier, noir ou marine et très codifié est traduit en France par le mot ‘smoking’. Et la smoking jacket est traduit ‘veste de fumoir’ (ci dessus en fushia). Ce sont deux choses différentes. L’un est une tenue de haut en bas, y compris chemise et chaussures, alors que l’autre est une juste une veste que l’on enfile après avoir retiré sa veste (de smoking ou de queue de pie) pour aller au fumoir. Les odeurs ne restent pas imprégnées dans le tissus de la veste d’apparat. Toujours est-il qu’à l’origine, la frontière entre le smoking et la veste de fumoir est floue.

Le moniteur de la mode de 1890 rapporte ce glissement sémantique : emprunté à l’anglais smoking, substif verbal de to smoke « fumer », utilisé pour smoking-jacket « veste pour fumer » désignant une veste d’intérieur, attesté dans des textes français (chez Bourget, 1888, ou Hervieu,  1890) et pris au sens de l’anglais dinner-jacket. On peut déduire que l’adoption du smoking fut très rapide : création en 1880 sur la base des vestes de fumoir existant depuis 1850. Entre 1880 et 1890, le smoking traverse la manche et le nom évolue déjà.

Le smoking s’est à la suite du Prince de Galles codifié plus finement pour aboutir au début du XXème siècle à la version que l’on connait : ensemble veste et pantalon (+ gilet le cas échéant) noirs. Les effets de style sont les mêmes que sur la queue de pie : galon le long du pantalon et revers de veste en soie, faille ou gros grain.

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Dans les années 10 et 20, la liaison avec la queue de pie était plus directe, gilets et papillons pouvant être ceux de la queue de pie, soit en coton marcella blanc (ci dessus à gauche). Après ils passent du blanc au noir vers les années 30 pour mieux faire la distinction de tenue. On sait par exemple que sur les cartons d’invitations, on écrivait ‘cravate blanche’ pour que les messieurs viennent en queue de pie. Imaginez le bazar si cette expression pouvait laisser planer le doute. Le smoking prit peu à peu le nom codifié de ‘cravate noire’, soit ‘black tie’ en anglais. Plus simple.

C’est dans les années 30 que le smoking actuel prit vraiment son allure actuelle et que la queue de pie commença sa longue agonie, voir mon article ici. Les trois formes classiques se figèrent à cette époque : veste droite à col pointe, droite à col châle et croisée. Le tissu était et reste le grain de poudre, autrement appelé ‘barathea’. C’est une serge complexe. Ce tissu peut être 100% laine ou un mélange de laine et mohair moins froissable dans les poids légers. Ceci dit, 400grs pour un smoking est bien, cela donne un tomber exceptionnel.

C’est un autre Prince de Galles, cette fois-ci le futur roi Edouard VIII (qui a abdiqué et fut appelé Duc de Windsor), qui a développé dans les années 30 un goût pour le drap bleu nuit. Il trouvait que la teinte sous lumière électrique était plus noire. Il est vrai que la laine grain de poudre du smoking apparait toujours comme un peu verdâtre. Cet effet de style en bleu fut apprécié aux USA et même des queues de pie furent coupées dans ce coloris. Je trouve cela difficile, car il faut trouver la bonne soie pour le revers (qui ne reste pas noir) et pour le papillon et la ceinture. Se pose aussi la question des souliers. Bref, c’est pas le plus simple, mais cela peut être très élégant.

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Depuis, une quantité de formes et de styles se sont succédé, les années 50 puis 60 apportant chacune son lot de curiosité et de tentatives.

Reste que le ‘foreign office‘ dans un livret à destination des diplômâtes anglais référence le smoking croisé comme le plus formel. Mais il y a quantité de vestes croisées de smoking : 2×1 bas ou 2×1 haut, 4×1, 6×1 ou 6×2 voire croisé châle, vous avez l’embarras du choix suivant votre goût!

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Le smoking droit est peut-être plus apprécié en France, comme aux USA. Les aficionados d’un style très sharp préfèrent le col pointe mais pas mal de messieurs apprécient le col châle pour son côté passe partout. C’est une pure question de goût, je ne vois pas de rapport entre la hauteur ou la largeur du bonhomme et la forme du revers. Certains apprécient aussi le col large et d’autres le col étroit. C’est selon !

Classiquement, la veste n’a pas de fente. Ceci dit, ce vêtement est né pour être simple et coller au mieux au goût du moment. Il ne me semble donc pas incongru d’y faire deux fentes. Dans les années 10, on y faisait bien une fente!

Le gilet ne se porte plus guère et est remplacé par la ceinture plissée, le cummerbund, nom de provenance indienne. Le plis servent à disposer des contremarques de théâtre ou de vestiaire par exemple. Si vous optez pour un gilet, celui-ci sera plutôt évasé avec 3 petits boutons en bas, comme sur le gilet de frac. Le gilet peut avoir des revers ou non.

Le nœud papillon est enfin noir. Sans dérogation possible, c’est une cause d’excommunication sans droit de faire appel ! Pour le soulier, vous pouvez soit recourir à une paire de richelieus vernis ou simplement utiliser vos richelieus de la ville, bien cirés. Les puristes à l’ancienne aimeront le mocassin d’opéra, verni avec son nœud dessus. Enfin les accessoires métalliques comme les boutons de manchette ou les goujons de chemise sont dorés avec le smoking.

Concernant la chemise, il n’est pas forcément nécessaire d’avoir un plastron empesé, ni même d’avoir des boutons cachés. Si l’on veut que le smoking continue longtemps d’être porté, il faut aussi savoir le moderniser un peu dans des limites raisonnables. Je redis que le smoking est né pour être pratique. James Bond avec Sean Connery porte des boutons visibles et un col ‘italien’ et les illustrations d’Apparel Arts confirment cette tendance dès les années 30. Mon avis est donc que le col doit être moderne, c’est à dire retombant. Le col cassé est très élégant, oui ! Mais seulement s’il est dur et détachable. Les cols cassés mous et cousus à la chemise sont d’un goût très curieux. Après chacun balaye devant sa porte!

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Pour les plus aventureux, on peut enfin envisager d’autres versions de smoking. Si vous chinez une veste seule et qu’il est difficile de trouver le bon pantalon, vous pouvez opter pour le pantalon de tartan, une solution très en vogue ces temps-ci. Le smoking lui même peut être en flanelle noire pour jouer sur la matière. Ou la veste seule peut être en velours noire. Bref, il existe une multitude de solution.

A vous de jouer maintenant, faites vos jeux !

Belle semaine, Julien Scavini.

La queue de pie, passé et présent

Avec les fêtes qui approchent, je voulais vous parler du smoking. Mais pour faire ça bien, j’ai décidé d’évoquer d’abord la queue de pie, son ancêtre. Ce faisant, j’ai tellement écrit que l’article est devenu autonome. Découvrons là ce jour avant de voir les différentes formes de smoking dans un prochain article.

Le forme de la queue de pie est un lien direct avec les vêtements de l’ancien régime, longs eux aussi. Les habits de dessus dès Louis XIV ont adopté une coupe évasée sur le devant et fuyante sur l’arrière pour une question de commodité à cheval. Dès cette époque, le triptyque justaucorps long, gilet moyen et culotte s’est mis en place. Le justaucorps a lui même évolué doucement. D’abord très évasé et ample, il devient sous Louis XVI plus fin, plus léger, presque ressemblant à une jaquette (en rouge dessous). Ce vêtement long et dégagé devant va continuer d’évoluer, notamment en Angleterre où la forme croisée va apparaitre, notamment avec le fameux Beau Brummell (en vert dessous). L’empire français reviendra sur la forme Louis XVI mais pas seulement.

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Pour suivre admirablement le cheminement cet habit long, il est intéressant de regarder tous les présidents américains depuis les origines (1789). Car d’un héritage franco-anglais très aristocratique, il va être le reflet, 4 ans par 4 ans de l’évolution stylistique. Il est d’autant plus représentatif que : 1- le rythme des successions ne fut pas troublé, que 2- ce sont des civils qui sont représentés, et non des militaires ou des princes en habits aristocratiques. Captivante épopée. Je ferai ce relevé un petit peu après Noël, cela s’annonce passionnant !

Enfin bref, revenons à la queue de pie. Celle-ci est reconnaissable à sa coupe en deux temps : corsage ajusté et basques décalées sur le côté et fuyantes. Cette coupe fut utilisée pour les vêtements de jour comme du soir de 1790 à 1850 environ, et souvent fermée devant voire croisée (comme dans le dessin vert). Passé 1850, la forme va se refermer pour le jour et donner 1- la redingote et 2- la jaquette, voir dessins ci-dessous. Les anglais appellent la redingote frock coat, à ne pas confondre avec le frac, qui en français désigne la queue de pie !

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Pour le soir et à partir de 1850 donc, la queue de pie va acquérir ses lettres de noblesse. Puisqu’elle devient exclusive du soir, elle devient noire. Sans exception. Certes dans les années 50 fut elle réalisée en bleu nuit, mais je trouve cela maladroit. Encore pour le smoking, cette fantaisie passe, autant pour une queue de pie, elle est incongrue.

Mais non contente d’être noire et unie, la queue de pie hérite de la fantaisie du XIXème siècle qui consistait à mettre des textures plus brillantes sur les revers. Ainsi une soie de revers fut plaquée, d’abord sous la forme de trottoir (voir dessin de la redingote) puis recouvrant le revers entier. Cette soie était tissée en faille (similaire à du satin mais un ton moins brillant) ou en gros grain (présentant des cotes en relief horizontales). Les boutons étaient le plus souvent brodés.

La queue de pie est appelée par les services protocolaires ‘cravate blanche’ ou ‘habit’. Les anglais disent ‘tail coat’, ‘white tie’ ou ‘full formal’. Le terme lui même est une ellipse de langage, car la queue de pie désigne la panoplie entière : la veste longue, le gilet très court et le pantalon. Détaillons les :

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La queue de pie en elle même est une veste qui ne se ferme pas. Exactement sur le même schéma que les justaucorps ancien régime. Ainsi, il n’y a pas de bouton pour la fermer. Les six boutons présents sur le devant sont décoratifs. Plus ils sont disposés en V, plus la queue de pie paraitra allurée.

Les revers sont en pointe, toujours, et recouverts de soie. Pour la mienne, ne trouvant pas de gros grain de soie, je me suis rebattu sur un gros grain de tapissier, 100% coton. L’effet est le même !

Il n’y a qu’une seule poche, celle de poitrine pour mettre un mouchoir blanc par exemple.

Les basques doivent arriver juste derrière le genoux. La queue de pie peut être un petit peu plus courte que la jaquette, car elle est fait pour s’assoir et danser et se doit d’être assez légère. Le dos de la basque présente deux plis, un vestige des habits Louis XVI et Louis XV très repliés au dos. La doublure dos en bas dissimule le long de la fente une ou deux poches. Les chefs d’orchestres y dissimulent le baguette !

Le corsage, c’est à dire le haut de la jaquette s’arrête très tôt, environ au nombril. Donc le pantalon doit monter jusque là. Le gilet ne doit sous aucun prétexte dépasser ! C’est un crime punissable ! Donc de nouveau, le pantalon doit monter très haut ! Les bretelles sont impératives. Hélas, ce n’est pas un vêtement pour les gros. Certes sous la IIIème république, les tailleurs étaient capables de prouesses ; c’est plus difficile de nos jours. Regardez d’ailleurs comment certains académiciens portent leur habit…

Le pantalon n’a pas de particularité. Il peut avoir des pinces comme en 1930 ou aucunes comme en 1910. Il est par contre assez étroit en bas. Sur le côté, il doit y avoir un galon assez large (d’origine militaire) ou deux galons de smoking parallèles avec un espace entre.

Le gilet est dont très courts. Quand j’ai coupé le mien, cela m’a même choqué. Quelque chose comme 45cm de haut. C’est plus joli ainsi. Classiquement le gilet est droit, avec trois petits boutons de nacre. Il peut aussi être croisé. Il peut se finir horizontalement, ou avoir des pointes, ou avoir des pointes rondes. Le gilet a toujours des revers, d’une forme caractéristique et il peut être dépourvu de dos pour avoir moins chaud (il ressemble alors à une paire de bretelles avec des pans devant).

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Le gilet est par ailleurs toujours en tissu nid d’abeille blanc ou blanc cassé, appelé coton Marcella. Cette matière est utilisée pour le nœud papillon aussi. Gros point d’intérêt ici, l’habit du soir ne se porte avec rien d’autre qu’un nœud papillon blanc. La chemise aussi est blanche, mais lisse. Cela contraste. Ce papillon blanc, illustre descendant des lavallières blanches en dentelle donne par ellipse là encore le nom officiel : ‘cravate blanche’. Par opposition à la ‘cravate noire’ qui désigne le smoking.

Les souliers peuvent être des richelieus vernis ou des opéra pump, plus formels et plus old school aussi.

Les studs, appelés en français goujons et qui servent à fermer la chemise à la place des boutons sont en argent et nacre. L’argent est le métal qui correspond à la queue de pie alors que l’or est le métal du smoking !

Alors c’est bien joli me direz-vous, mais qui utilise encore la queue de pie. C’est vrai. Il existe toutefois deux déclinaisons de l’habit : le spencer et la veste de kilt. Ces deux vestons sont plutôt issus du domaine militaire ou guerrier, comme l’atteste les boutons en métal ou les épaulettes.

Le spencer était très en vogue dans les années 30. Il était assez mal vu chez les civils. Les élégants le trouvaient grotesque. Par contre les militaires le consacrèrent comme le vêtement d’apparat des officiers. C’est encore le cas, surtout au Royaume Uni. Les serveurs et groom des grands hôtels ont très vite utilisé ce vêtement pratique car court. Tellement court d’ailleurs qu’il rend son usage contemporain curieux, notre œil n’étant plus habitué aux pantalons très hauts.

Le spencer peut se fermer devant avec une chainette. Il existe aussi en blanc pour l’été. C’est un vêtement amusant.

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Enfin, les écossais qui ont en commun avec les anglais un honorable formalisme ont adopté une coupe revue de la queue de pie pour l’associer au kilt. Si le haut est strictement identique, la basque au dos est très courte, comme une queue de castor. Deux poches en forme de couronne y sont disposées, à la manière des poches carniers sur les vestes de chasse. Les boutons sont carrés.

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Il est amusant de constater comment ces vêtements ont évolué. Quel filiation depuis les débuts avant la révolution ! Et encore, ce n’est pas fini. La semaine prochaine, nous verrons comment le smoking est né. Quelle aventure !

La chemise à carreaux

Il existe quatre grandes catégories de motifs pour les chemises : l’uni, le rayé, le semé (une nouveauté du reste) et le carreau. Si l’uni et le rayé sont souvent synonymes de chemises habillées et plus formelles, le carreau est plus connoté ‘décontracté’. Etudions ce jour les divers carreaux possibles avec une tenue dépareillée comme du tweed ou même un costume.

Lorsque je décide de porter une tenue dépareillée, comme un pantalon marron avec une veste de tweed, j’aime bien mettre une chemise à carreaux, car l’effet est immédiat. Du moins pour ceux qui sont au fait des règles de la garde robe. Ces règles hiérarchiques sont changeantes suivant les époques mais demeurent dans leur grands principes assez homogènes. Ainsi l’uni est le plus formel, suivi de la rayure parfois à égalité. Viennent ensuite les carreaux puis les nouveaux petits motifs semés s’ajoutent en queue de peloton. La chemise à carreaux est donc le complément de la tenue sport dépareillée.

Ceci dit une chemise à carreaux peut aussi se porter avec un costume. Cet assemblage est porteur de sens également. Si vous travaillez dans une institution très à cheval sur le port du costume, une banque ou un ministère par exemple, s’amuser à porter une chemise à carreaux est en quelque sorte un doux pied de nez aux convenances. Que peu de vos collègues ou supérieurs remarqueront.

On sait – Le Chouan Des Villes n’a cessé de le répéter – que la chemise blanche apparait de nos jours comme un peu trop formelle avec du tweed. Quand à la chemise ivoire, je la décommande, on dirait que vous avez sorti une très vieille chemise. L’effet n’est pas heureux.

Ainsi le carreau se prête mieux aux tenues de tweed que la rayure, surtout lorsque le tweed expose un motif ; et le tweed est souvent à carreaux. Or on le sait tous, chemise rayée et veste à carreaux font mauvais ménage à moins d’être le duc de Windsor ou Dirnelli !

Un carreau avec du tweed, c’est le nec plus ultra. Le carreau apporte une touche de couleur souvent utile pour égayer des couleurs de mousse trop discrètes. Ou alors pour faire un rappel bienvenu d’une couleur du tweed, comme le carreau de la veste par exemple.

Il existe plusieurs sortes de carreaux. Auparavant, j’encensais beaucoup le carreau tattersall. Ces chemises, souvent un ivoire sont couvertes de raies de diverses couleur, en général deux ou trois, par exemple vert, noir et marron. Cela crée de la profondeur visuel et des rappels multiples sur les autres couleurs de la tenue. Mais pour avoir testé de nombreux modèles, la chemise tattersall vieillit énormément celui qui la porte. Non pas qu’elle soit à bannir, mais je pense qu’il y a plus actuel.

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Si l’on blanchit un peu le tattersall et qu’on diminue le nombre de couleur, le motif s’actualise. Vous allez me dire, cela n’a plus rien à voir. Certes. Je pense toutefois que c’est d’un goût plus sobre et souvent plus percutant. De la même dimension, un simple carreau violet éveille bien une tenue sportive.

Ces carreaux simples ont ensuite plusieurs dimensions. Le carreau classique fait 1cm de côté environ. Le trait peut être plus ou moins gras. On retombe alors sur la hiérarchie en vigueur pour les chemises rayées. Plus le trait est gras, plus la chemise est décontractée. Ainsi, les carreaux ‘bâtons’ sont moins formels que les carreaux fins. Tous les carreaux ne se prêtent pas à toutes les situations.

De là découlent un classement important des possibles. Le hic est que les coton à carreaux ne sont hélas pas légions dans les classeurs des tisserands. Un vrai regret pour moi. J’apprécie particulièrement les carreaux fin, qui de loin font passer la chemise pour presque blanche. C’est le plus doux et le plus passe-partout. Une simple touche de couleur discrète permet une association intéressante avec les autres tweeds alentours.

Quoiqu’il en soit, l’assemblage veste de tweed avec carreaux simples est idéal. Votre tenue apparaitra ainsi plus urbaine et plus habillée. Un tattersall marqué avec du tweed à l’inverse est très ‘campagne’.

Un carreau un peu marqué en bleu par exemple est aussi idéal avec un blazer ou un costume. Ici le raisonnement est inverse. Ces tenues plus habillées acquièrent immédiatement un aspect plus décontracté par la simple présence de cette touche soutenue. Vous me suivez ?

Les carreaux peuvent être petits ou bien plus grands, il est conseillé de les choisir plutôt discrets. Feu Arnys avait l’habitude de présenter des chemises à grands carreaux. L’effet était à la fois vif mais l’impression de loin était plutôt claire voire blanche. J’aimais ces modèles. Hélas, il est très difficile d’en trouver des exemples de nos jours.

Enfin, les chemises vichy (ci dessous) ou tartan sont très difficiles à mettre, sauf si elles sont seules ou accompagnées d’un pull.

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Voilà de quoi vous donner des idées pour cet hiver !

Belle semaine (si j’ose dire!) Julien Scavini